EDITIONS UNDERWORDS

 

Joshua s'engagea discrètement dans le passage secret, son colis dans les mains. Le panneau coulissant se referma derrière lui avec un léger frottement suivi d'un déclic à peine perceptible. Les vieux châteaux du Condroz sont souvent truffés de ce genre de cachettes, et même les plus habiles architectes seraient bien en peine d'y deviner les volumes soustraits au visible. Bien malin celui qui aurait pu deviner le passage et son mécanisme d'ouverture. Dès que Joshua eut disparu de l'autre côté, la bibliothèque qu'il venait de quitter redevint un simple quadrilatère cerné de multiples rayonnages eux-mêmes chargés de centaines de livres anciens. L'un des murs semblait y accoucher d'une énorme cheminée en pierre du pays au centre de laquelle flambaient des bûches d'un mètre et demi de long. Malgré cette solide flambée, l'air était loin d'être étouffant dans la pièce. Les ondes de chaleur étaient comme aspirées par la cheminée, plutôt que libérées vers l'intérieur du lieu. N'importe quel visiteur aurait conclu à une très mauvaise conception du système de chauffage. Comment aurait-il pu reconnaître, au contraire, un ingénieux dispositif permettant de réchauffer un " ailleurs " que son œil ne pouvait voir et que sa raison réfutait ? Un bureau posé sur un tapis épais, un meuble bas et deux fauteuils occupaient le centre de la pièce. Le reste n'était que livres. Une seule porte, haute et massive, reliait la bibliothèque au reste de l'habitation. Malgré qu'il fût seul au château, l'homme avait pris soin d'en tirer le verrou. C'était une des règles établies de longue date par la GLU, la " Guilde des Littérateurs d'Underwords ! "

De l'autre côté du passage secret, le passe-muraille déposa son colis sur un bureau ressemblant comme un frère jumeau à celui de la pièce voisine. Cela n'avait rien d'étonnant puisque l'endroit servait également de bibliothèque, laquelle était toutefois dix fois plus fournie que la première. Une douce chaleur irradiait d'un des murs, le seul qui ne fût pas flanqué d'armoires ou de rayonnages. Et cette chaleur colonisait jusqu'aux moindres recoins du repère secret, ce qui lui donnait un je-ne-sais-quoi d'intime et d'amical. Son volume intérieur, bien qu'incroyablement torturé d'encoignures et de renfoncements, était néanmoins très important. Certains murs partaient en suivant des angles curieux, revenaient en courbes ou s'arrêtaient net. D'autres ressemblaient à des strates de pierres mal ajustées dont les décalages libéraient des volumes en dents de scie. Plusieurs piliers soutenaient une voûte pour le moins anarchique. Aucune fenêtre, naturellement. À n'en pas douter, cet endroit était un espace volé au reste de l'habitation. C'était à la fois " l'arrière volé " de la bibliothèque, associé avec d'autres " arrières volés " d'un salon, d'une chambre, d'un cabinet de travail, des cuisines ou peut-être même d'une autre pièce encore plus secrète ! Sans doute y avait-il également des " dessous volés " de chambres ou de greniers et des " dessus volés " de caves ou autres culs-de-basse-fosse, car plafond et plancher occupaient des plans eux-aussi fort variables. Les aménagements successifs dans l'architecture du château avaient dû créer, au fil des siècles, cet espace incongru, lequel ne pouvait être utilisé à des fins autres que secrètes. C'était l'oncle de Joshua qui avait redécouvert cet antre de sorcier. Il l'avait débarrassé de ses alambics, cornues et autres vermines empaillées, preuves qu'un ancêtre, jadis, avait déjà trouvé là un lieu propice pour de peu recommandables occupations. Cet oncle l'avait aménagé de façon à y installer sa bibliothèque très spéciale. Des années plus tard, constatant que Joshua était lui-aussi féru de littérature, il avait initié son neveu aux secrets de la Guilde. Et, en même temps qu'il faisait de lui l'héritier du château, il lui avait montré le passage secret, ainsi que sa très précieuse collection de livres de la GLU !

Joshua s'installa derrière le bureau, alluma simultanément un éclairage d'appoint et l'ordinateur, puis ouvrit enfin le colis. Une lettre apparaissait par-dessus plusieurs disquettes et cd-rom. Il déploya le papier et lut :

Cher Associé, Cher Membre,
Veuillez recevoir notre production semestrielle pour les secteurs auxquels vous êtes affilié :
- Littérature francophone (genre fantastique, SF, policier, aventure et érotique) : 150.318 titres.
- Littérature anglophone (genre fantastique et SF) : 251.113 titres.
- Vulgarisation scientifique francophone (genre cosmologie, physique, écologie et comportementalisme) : 12.871 titres.
- Politique : 8.554 titres.
- Ésotérisme : 12.691 titres.
- Divers, bizarre et anarchiste : 614 titres.

Conformément au règlement, nous vous demandons de bien vouloir procéder à l'élimination, sur votre catalogue personnel, des titres repris sous numéros codés sur la disquette n°1 (subworded). Total : 1.216 titres.

IMPORTANT - URGENT : recommandation de lecture prioritaire, veuillez vous référer au cd-rom n°3, section USAP-A6.

- La disquette n°2 contient notre liste de mise à jour par section. Nous vous informons que ce procédé sera remplacé sous peu par un service en ligne avec le serveur de la GLU. Cela limitera considérablement les manipulations, les risques d'erreurs ou d'indiscrétion. Vous serez informé dès la mise en œuvre de ce nouveau service, lequel demeure entièrement couvert par votre abonnement actuel.

- Les cd-rom 1 et 2 proposent des extraits ou des résumés d'œuvres sélectionnées en fonction des critères par vous définis. Chaque titre est accompagné de son code pour un téléchargement complet depuis le serveur de la GLU, et/ou de sa référence pour une commande traditionnelle auprès de notre imprimeur.

- Le cd-rom 3 contient une centaine d'œuvres en version intégrale (votre sélection antérieure). Sur ce même support, nous vous demandons, ainsi qu'à tous nos Membres et Associés, de bien vouloir prendre connaissance en priorité et dans les plus brefs délais, du document spécial repris sous USAP-A6.

INFORMATION CONTRACTUELLE : au vu des nouvelles habitudes de lecture en ligne et/ou d'impression à domicile de plus en plus en usage auprès de nos Membres et Associés, le Conseil Général procède actuellement à une modification du règlement d'acquisition, de façon à mieux répondre aux problèmes soulevés par ces nouvelles technologies. En conséquence, il sera établi prochainement une nouvelle tarification qui tiendra compte du volume des téléchargements exécutés par nos membres et Associés, en compensation de la désaffection croissante du recours à notre imprimeur. La cotisation annuelle d'affiliation demeurera inchangée et plusieurs options seront proposées pour ce qui relève des critères particuliers (volume et fréquence des sélections). Néanmoins, les nouvelles dispositions autoriseront chaque Membre ou Associé en ordre de cotisation, à jouir de l'entièreté du Catalogue Général pour le prix forfaitaire de son affiliation, et ce tant qu'il ne sera fait appel à notre imprimeur. A contrario, les services de l'Édition Personnalisée seront dorénavant facturés en supplément, au prorata du type d'affiliation de chaque Membre ou Associé (Cf. articles 8 et 9 de votre contrat). La consultation des Catalogues restera quant à elle entièrement gratuite.

Bonnes découvertes et Vive la GLU !

Joshua reposa la lettre sur le bureau en soupirant. Les temps changeaient à une vitesse incroyable ! Son oncle n'avait connu que les anciennes méthodes : les coursiers qui acheminaient les listes manuscrites qu'il fallait ensuite décoder, les catalogues en fiches, la mécanographie, les commandes personnalisées vers l'imprimeur de la GLU qui prenaient des semaines, voire des mois. Puis il y avait eu les premières photocopieuses, le fax et enfin l'ordinateur personnel muni de son imprimante. Joshua avait eu la chance de commencer avec les débuts de l'informatisation. Depuis, il avait déjà connu plusieurs évolutions : les mutations informatiques des catalogues, la numérisation des produits, les commandes en ligne… Bientôt, les disquettes et les CD-rom ne seraient plus utilisés. Grâce au réseau, il pourrait avoir un accès encore plus complet et plus rapide, télécharger les produits souhaités et les imprimer sur sa " deskjet ". Cette évolution s'accompagnait parallèlement d'une véritable explosion de l'offre. Alors que son oncle recevait des listes contenant seulement quelques milliers de titres tous domaines confondus, Joshua pouvait disposer de mises à jour comportant à chaque fois des dizaines de milliers de titres pour les quelques domaines auxquels il s'était abonné !

Heureusement, cette même informatisation permettait de tenir à jour l'invraisemblable production des Éditions Underwords ! En fait, l'une justifiait l'autre et était pour partie responsable de cette croissance. Cette profusion littéraire avait quelque chose d'exaltant. Les nouvelles technologies déshumanisaient sans doute quelque peu la procédure d'acquisition des ouvrages, mais le plaisir de tenir entre les mains un livre sentant bon l'encre et le papier, correctement relié et ayant une couverture digne de ce nom, était encore loin ne disparaître. La plupart des Membres et Associés de la GLU passeraient encore longtemps de telles commandes auprès de l'imprimeur. Ce service serait dorénavant facturé en supplément, il ne fallait pas s'en étonner ! Quoi qu'il en soit, on ne pouvait échapper à l'évolution technologique. Déjà, Joshua débutait le plus souvent ses lectures à l'écran. Ensuite, s'il estimait le document intéressant, il l'imprimait sur sa " deskjet " et reliait comme il le pouvait les liasses de feuillets. Cela ne valait pas un bon livre mais c'était facile et rapide. Seul un ouvrage qu'il jugeait exceptionnel l'incitait encore à passer commande auprès de l'imprimeur de la Guilde. Sa bibliothèque secrète trahissait d'ailleurs on ne peut mieux cette transformation progressive des habitudes de lecture. Son oncle ne lui avait légué que des livres ordinaires, œuvre de l'imprimeur de la GLU. Sa propre part, aujourd'hui de loin la plus importante, se composait d'environ quinze pour-cent de livres commandés à l'imprimeur, le reste étant constitué de dossiers imprimés à partir de son ordinateur, voire de simples sauvegardes informatiques. Le plaisir de lecture n'était pas vraiment identique, mais la quantité et le choix compensait largement ces quelques désagréments.

Il inséra la disquette n°1 et lança le programme de mise à jour de son catalogue personnel. Mille deux cent seize titres furent automatiquement ôtés de la liste. Un message d'alerte apparut sur l'écran annonçant qu'il possédait, dans sa bibliothèque, trois ouvrages issus de ce lot aujourd'hui interdit de catalogue : un avait été réalisé par l'Imprimeur de la GLU, les deux autres imprimés par ses soins. Il nota immédiatement les références et, s'en plus tarder, alla retirer des étagères ces trois documents désormais illicites. Il devait les détruire, c'était le règlement ! Il les jetterait au feu dès qu'il repasserait dans l'autre bibliothèque. Aucun membre de la GLU n'aurait accepté de détenir dans sa bibliothèque secrète un titre " subworted ", un ouvrage " passé à l'ennemi " ! La proportion de ces " transfuges " représentait deux à trois pour-cent des titres qui demeureraient à jamais propriété d'Underwords. Chaque semestre, les Membres et Associés de la GLU devaient ainsi ôter plusieurs centaines de titres de leur catalogue, et parfois, comme c'était le cas aujourd'hui pour Joshua, détruire ceux qu'il avait commandés ou imprimés eux-mêmes ! Si, par extraordinaire, il devait regretter la perte d'un de ces livres, il pouvait toujours le racheter en librairie dans sa nouvelle édition officielle, et le placer dans l'autre bibliothèque, celle que tout le monde pouvait voir. Mais, pour un membre de la GLU fier de ses privilèges et conscient de ses obligations, agir de la sorte aurait été on ne peut plus méprisable ! La bibliothèque officielle, celle que les non-initiés pouvaient admirer, existait principalement afin qu'il ne parût point étrange qu'il n'y en eût point au domicile d'un intellectuel. Pour un membre de la Guilde, le passage d'un titre des Éditions Underwords vers une édition ordinaire, suffisait à discréditer le produit au point d'effacer le regret éventuel de sa perte.

Après cette première opération de " nettoyage ", Joshua inséra l'autre disquette permettant de compléter la mise à jour de son catalogue avec les nouveaux titres proposés par Underwords. Cela fait, il plaça le cd-rom n°3, celui contenant la sélection qui lui était spécialement destinée ainsi que cette curieuse recommandation de lecture, dans le lecteur approprié. Une liste de dix ouvrages apparut à l'écran. Il y avait cinq recueils de nouvelles fantastiques, trois romans, un essai de sociologie politique crypto-révolutionnaire et, sous la rubrique USAP-A6, un document classé en priorité de lecture répondant à l'intitulé épouvantable de " La vérité sur une conspiration éditoriale planétaire visant à exploiter la substance intellectuelle la plus vive de notre société : Underwords ". Une note inhabituelle stipulait sous ce titre : " Texte extrait d'un recueil de nouvelles fantastiques - à lire en priorité ".

- Nom d'un chien ! grogna Joshua. Voilà qui ne manque pas de sel. Est-ce un clin d'œil de l'un de nos Membres ou quelque chose de sérieux ?

En quelques clics de souris, il chargea le document et lança directement l'impression sans même passer par un début de lecture à l'écran. Ce document semblait tellement important qu'une impression s'imposait. Il vérifia machinalement la quantité de feuilles vierges dans le bac de l'imprimante et patienta. La tête d'impression de la " deskjet " commença aussitôt ses rapides va-et-vient, bavant des lignes de mots d'un noir brillant sur les feuillets éjectés par saccades. Joshua profita de ce temps mort pour se préparer un Brandy sur la table basse, à côté du fauteuil où il avait ses habitudes de lecture. L'imprimante termina son travail et l'homme récupéra les feuillets.

Le titre justifiait à lui seul une édition chez Underwords ! " La vérité sur une conspiration éditoriale planétaire visant à exploiter la substance intellectuelle la plus vive de notre société : Underwords ". À l'évidence, aucun éditeur sérieux n'aurait jamais osé éditer quoi que ce soit assorti d'un tel titre. Et sous ce titre extravagant apparaissaient les coordonnées de l'auteur : dupdqg erxox/4223-5.

Machinalement, Joshua décrypta le code et trouva un nom qui lui rappelait vaguement quelque chose, mais qu'il ne put néanmoins préciser dans son souvenir. Par précaution, les Éditions Underwords cryptaient systématiquement le nom des auteurs pour le cas où ces productions tomberaient malencontreusement dans des mains étrangères à la GLU. De toute façon, il pouvait aussi bien s'agir d'un pseudonyme. Joshua s'attaqua alors au texte proprement dit.

" Cher lecteur, ce qui suit contient des révélations de la plus haute importance concernant le monde de l'édition. Vous n'en croirez pas vos yeux ! Vous serez tentés de considérer ceci comme une histoire fantastique, absurde, humoristique ou surréaliste. Il s'agit pourtant de la réalité. Une sinistre réalité ! Peut-être songerez-vous que l'auteur de ces lignes est simplement fou à lier. Ou penserez-vous qu'il s'agit d'un quelconque coup médiatique. Il n'en est rien ! Ce pamphlet est intentionnellement inséré dans un recueil de nouvelles fantastiques, avec lesquelles il pourra éventuellement se confondre. Il s'agit d'un subterfuge afin de m'assurer que ce document passera le cap des comités de lecture et sera édité même si cela doit être dans la catégorie des histoires fantastiques. Ce qui suit est pourtant la stricte vérité ! Si, étant donné les circonstances, cette vérité offre des accents de paranoïa, je n'y puis rien. Dès que celle-ci sera enfin reconnue, elle fera l'effet d'une bombe. Une bombe incendiaire qui, je l'espère ardemment, réduira en cendres les sinistres Éditions Underwords ! "

- Ça alors ! s'exclama Joshua mi-étonné, mi-amusé. Ce sombre scribouilleur ne sait pas où il met les pieds... Encore que ?

" J'irai droit au but. Il existe une Maison d'Édition secrète, destinée à approvisionner une caste non moins secrète de lecteurs privilégiés ! Cette Maison d'Édition ultra-confidentielle a pour nom Underwords. Elle récupère, répertorie et publie ce qui est refusé par les éditeurs classiques, autant dire l'essentiel des travaux proposés par des millions d'auteurs demeurant ainsi à jamais anonymes ! Car, bien entendu, ces auteurs spoliés ne sont jamais avertis de ce qui représente, il faut bien le dire, un détournement crapuleux de leurs œuvres et de leurs droits intellectuels et financiers. J'affirme sans détour qu'Underwords est la plus abominable machination éditoriale de tous les temps ! "

Joshua ponctua cette entrée en matière d'une exquise lampée de Brandy.

" Afin que vous compreniez parfaitement de quoi il retourne, je dois décrire les circonstances qui m'ont permis de découvrir cette abomination. Sachez d'ores et déjà que mon nom figure en tête d'un ouvrage publié jadis par les Éditions Underwords ! Pourtant, je l'affirme solennellement, jamais au grand jamais, la très modeste production littéraire de mes jeunes années ne fut acceptée par un éditeur. Je n'ai essuyé que des refus et ma prose échoua finalement au fond d'une malle, où je l'aurais presque oubliée si je n'avais découvert ce qui suit. Lorsque je dis que mon nom figure sur un ouvrage publié, sans mon accord, par les Éditions Underwords, je devrais toutefois préciser que celui-ci est camouflé derrière un code secret, au demeurant assez simple à décrypter. Quant au contenu de ce livre, il correspond mot pour mot à ce que j'avais écrit ! J'ai découvert ce fait ahurissant à la suite de circonstances pour le moins rocambolesques. "

Joshua émit un grognement de satisfaction. L'histoire promettait d'être intéressante. Il s'éclaircit les idées en s'offrant une bonne rasade de liqueur.

" Ma profession actuelle est maçon, spécialiste des bâtisses anciennes. Accessoirement, je suis aussi ramoneur et adepte de spéléologie. Ces détails auront leur importance. Lorsque j'étais adolescent, j'avais une passion pour l'écriture de contes et nouvelles fantastiques. Je songeais même sérieusement, dans ma naïveté, devenir un de ces brillants écrivains reconnus pour leur imagination débridée et leur talent dans l'art d'évoquer les mystères des mondes surnaturels. J'avais écrit quelques histoires qui, à mon sens, ne manquaient pas de caractère. Sans doute m'a-t-il manqué quelques encouragements et beaucoup de sueur pour concrétiser mon rêve. En fait d'encouragements, je ne me souviens que d'avis désobligeants émanant de mon entourage et des rares critiques littéraires ayant accepté de se pencher sur mes écrits. J'avoue que j'étais bien naïf d'accorder autant d'importance à de tels avis, des avis dont la pertinence n'avait d'égal que l'incapacité de ces mêmes personnes à concevoir eux-mêmes le moindre fabliau. J'aurais dû persévérer, m'obstiner, travailler mon style… mais il y eut une telle concentration de dénigrements autour de ma maigre production littéraire, que j'abandonnai bien vite cette activité et les rêves que j'y attachais. Je décidai alors de donner ma sueur aux murs de briques et de pierres, plutôt que de la confier aux pages désormais vierges d'une destinée étouffée dans l'œuf. "

- Ventre Saint-Clou ! Quel style ! ricana Joshua. Puis, comme il n'avait pas encore reposé son verre depuis sa goulée précédente, il décida de l'achever d'un trait avant de l'accoler au chevet de la bouteille qui tiédissait sur la petite table.

" Alors que j'avais environ vingt ans, je me rappelle avoir réuni mes histoires de fantômes et de monstres dans une sorte de recueil mal ficelé. J'ai envoyé ce manuscrit chez une dizaine d'éditeurs susceptibles d'apprécier une telle production. Dix manuscrits chargés des espoirs naïfs d'un jeune dilettante, autant de réponses laconiques, tristes et décourageantes ! Non pas que ces messieurs de l'Édition jugeassent clairement mon travail indigne d'être publié, c'était pire ! L'on me retournait des mots creux et insipides faisant ressembler ces réponses à de l'indifférence, voire même à l'ennui de devoir gaspiller une lettre-type pour accuser réception d'un manuscrit indigne d'être ouvert par ces messieurs. Dix refus polis justifiés par du vent ! Devais-je vraiment croire qu'il n'y avait plus de place, de temps, de budget ou d'opportunité pour accueillir mon œuvre sur le marché de l'édition ? Devais-je croire à la médiocrité de mes mots, alors qu'il était hautement vraisemblable que personne ne les avait seulement lus ? Ces déceptions successives, puis l'écœurement, me firent abandonner la plume pour la truelle, ce dont au demeurant je n'aurais aucun regret aujourd'hui si je n'avais fortuitement découvert l'existence d'Underwords ! "

Joshua porta machinalement son regard vers les rayonnages où s'entassaient des milliers d'ouvrages réservés aux Membres et Associés de la GLU. Ce qu'il tenait entre les mains dénonçait une réalité gardée secrète depuis Gutenberg en personne ! Une trahison était impensable ! Cependant, le ton du récit était trop sérieux et les révélations trop significatives pour être un banal récit humoristique proposé par un initié. Or, il était hautement improbable qu'un non-initié pût découvrir un secret aussi bien gardé ! Qu'avait donc découvert l'auteur de ce pamphlet ? Joshua reprit sa lecture, de plus en plus intrigué, tandis qu'un doute étrange s'immisçait insidieusement dans son esprit.

" Cette découverte est le fruit du plus grand des hasards. Elle remonte a plusieurs mois, soit, puisque j'ai aujourd'hui près de quarante ans, une vingtaine d'années après l'oubli de ma brève vocation littéraire d'adolescent. Je devais restaurer les murailles d'un vieux château condrusien, et notamment effectuer l'entretien d'une cheminée monumentale capable d'accueillir un bœuf entier à la broche, ou peu s'en faut. "

- Nom de Dieu ! ne put s'empêcher de proférer Joshua.

" L'intérieur de cette cheminée était passablement abîmé et encrassé. Il me fallait en ramoner le conduit, large comme un petit ascenseur, et surtout y effectuer d'importantes réparations de la maçonnerie. Or, étant donné la configuration des lieux, il m'était impossible d'attaquer les murs par l'extérieur. Je dus m'y prendre à la manière d'un spéléologue, ce qui, vu la largeur du conduit, n'était guère difficile. Cette cheminée démarrait dans la bibliothèque du château. Cela m'obligea à boucher temporairement l'âtre afin de ne pas répandre de la suie dans cette pièce. Seul le tuyau d'un aspirateur industriel passait derrière ma cloison provisoire. Quant à moi, je travaillais à l'intérieur du conduit, ramonant avec précaution et vérifiant chaque pierre. Je dois avouer que je n'avais jamais vu un conduit de cheminée aussi large et... aussi étrange ! "

- Ce n'est pas possible…, articula péniblement Joshua tout en se resservant une solide dose de Brandy.

" À trois ou quatre mètres de hauteur à l'intérieur du conduit, je découvris non sans étonnement une série de fentes protégées par une sorte de chatière biseautée. Ces fentes s'ouvraient sur un espace vide, profond d'un bon mètre et large de cinq. La hauteur de ce réduit équivalait à celle de la cheminée où je me trouvais et rejoignait le sol au même niveau que le foyer. Cette étrange construction servait, je m'en suis rendu compte par la suite, à créer une colonne d'air derrière la cheminée, réalisant ainsi une zone isolante, une sorte de tampon de chaleur. Le système était astucieusement monté car la chatière aspirait naturellement l'air chaud tout en déviant l'essentiel des fumées plus haut dans la cheminée. Cet espace à l'arrière du conduit principal faisait donc office d'accumulateur de chaleur en recueillant l'air chauffé par le brasier plusieurs mètres plus bas. De cette chambre, la chaleur diffusait alors à travers le mur opposé vers des pièces qui m'étaient invisibles. Les ouvertures en forme de fentes étaient séparées par de petits piliers de briques réfractaires. Ils étaient bien sûr trop rapprochés pour permettre le passage d'un homme, mais les briques étaient dans un tel état que je dus démonter la moitié de la structure afin d'effectuer les réparations. Cette opération me permit de passer à l'intérieur de la seconde cheminée afin d'y examiner jusqu'au sol la qualité de la maçonnerie. L'affaire en serait restée là, j'aurais reconstruit à l'identique cet ingénieux système, si je n'avais remarqué, au sol, ce qui ne pouvait être que la trace d'un passage régulier ! Cela se devinait nettement dans l'un des angles du réduit. Une zone de la largeur d'un individu y était relativement propre, alors qu'ailleurs le sol accumulait la poussière des siècles. Cette piste sortait d'un mur pour entrer dans un autre, juste en face ! Cela ne faisait aucun doute, j'étais entré fortuitement dans un passage secret, quoique par un chemin forcément inhabituel ! "

- Mais pourquoi n'ai-je jamais songé à dissimuler cette trace ? gémit Joshua en se frappant le front du plat de la main. Mais aussi comment aurais-je pu imaginer qu'un homme arriverait dans le chauffe-mur par l'intérieur de la cheminée ?

" Selon mes estimations, un côté du passage secret donnait forcément sur la bibliothèque où ronronnait toujours mon aspirateur. L'autre devait s'engouffrer dans une pièce inconnue au cœur du château. Machinalement, j'appuyai ma main de ce côté, sur une pierre plus patinée que les autres. Un pan de mur pivota aussitôt, ouvrant sur un nouvel espace plongé dans une obscurité totale. J'amenai de la lumière en tirant une allonge pour ma baladeuse et, à mon grand ahurissement, je découvris une seconde bibliothèque ! "

- L'affreux cancrelat ! tonna Joshua. Il a réussi à entrer jusqu'ici !

" Mais quel lieu étrange ! Jamais de ma vie je n'ai vu une pièce aussi torturée. Les murs s'y rejoignaient selon des angles invraisemblables. Ils finissaient par cerner un espace que l'on eût dit issu des effets d'une mystérieuse explosion souterraine. Même le sol et le plafond occupaient des niveaux variables selon les endroits. Il ne pouvait s'agir que du résultat d'aménagements successifs destinés, au fil des générations, à soustraire cet antre malsain du reste du château. Sur tous les murs étaient fixées de robustes étagères, à l'exception de celui duquel j'étais sorti, probablement en raison du fait qu'une partie de celui-ci devait pivoter, et surtout à cause de la chaleur qu'il devait dégager lorsqu'il y avait du feu dans la cheminée. Ces étagères étaient de toutes tailles et profondeurs, allant du simple rebord aux planches les plus larges. Et partout, des livres ! Des milliers de livres ! Bien plus que dans la première bibliothèque. Un bureau, identique à celui que j'avais vu dans l'autre pièce, était disposé dans le seul espace suffisamment large pour l'accueillir. Sur celui-ci, une lampe, quelques paperasses et du matériel informatique dernier cri. Je découvris aussi un interrupteur général mais je n'osai illuminer la pièce, me contentant de la lumière crue dispensée par ma baladeuse. Plus en retrait, il y avait aussi un fauteuil, une table basse et un mini-bar, lequel contenait d'ailleurs un excellent Brandy ! "

- L'ignoble personnage ! s'étrangla Joshua en ayant une pensée amère pour l'excellent Brandy que l'autre lui avait soulagé.

" Je n'avais guère de temps à consacrer à mon exploration indiscrète, mais je ne pouvais détacher mes yeux des rayonnages surchargés de tous ces livres et dossiers sommairement reliés. Je croyais rêver. Pourquoi dissimuler une bibliothèque dans un tel endroit ? Il fallait que ces ouvrages fussent sacrément compromettant. Quelle inavouable passion pouvait bien avoir le maître des lieux ? Je devais comprendre ! Je l'avoue, je suis parfois très curieux et ce d'autant plus si l'objet de cette curiosité concerne des livres. Je m'approchai respectueusement de ceux-ci, tout en veillant à ne laisser aucune trace de mon intrusion. Je devais faire bigrement attention car mes vêtements de travail étaient couverts de poussières et mes mains passablement noires de suie. Tous les livres et dossiers portaient un numéro de code sur la reliure, comme il est souvent d'usage dans les bibliothèques publiques. Par-dessus ce numéro, trois lettres entrelacées revenaient systématiquement. Un G, un L et un U aux significations inconnues. Et le plus curieux, le plus surprenant, tous ces documents étaient estampillés " Éditions Underwords " ! Les deux mots formaient la couronne d'un cercle en suivant l'ondulation lascive d'un serpent, lequel avalait sa propre queue. La gueule de l'animal semblait sourire de son abominable festin et l'œil unique, représenté de profil, partageait le sigle comme une lame noire et froide. Ce nom d'Underwords reproduit à des milliers d'exemplaires ne me disait absolument rien. Comment pouvais-je ignorer le nom d'une Maison d'Édition publiant une telle profusion d'ouvrages ? D'autant que beaucoup de ceux que je pouvais voir, bien que je ne les connusse point, appartenaient sans nul doute au domaine de la littérature fantastique, genre que j'apprécie particulièrement ! Plus surprenant encore, même en cherchant mieux, je ne trouvai que des titres qui m'étaient parfaitement inconnus ! C'est alors que le hasard, ou un sombre génie, plaça devant mes yeux un titre qui provoqua en moi un choc que je puis difficilement exprimer sans sombrer dans un lyrisme qui serait ici déplacé. Tout en faisant attention à ne pas maculer de suie les livres et les dossiers que je manipulais, je tombai sur un titre qui m'arrêta net : " Cloaques et Ruines du Val d'Angoisse " ! Était-ce possible ? Cela ne pouvait être une coïncidence ! C'était ce titre, un peu lourd j'en conviens, que j'avais jadis donné à mon recueil de nouvelles ! J'ouvris le livre. Mes mains tremblaient d'émotion comme si je m'apprêtais à déflorer le plus précieux des trésors. Incroyable ! Il s'agissait bel et bien de mes histoires. Toutes ! Complètes, au mot, à la virgule près ! On m'avait donc volé, spolié, dépouillé de mon œuvre ! Le nom du signataire de l'ouvrage, là où aurait dû se trouver le mien, était remplacé par un code étrange dont je pris scrupuleusement note sur un morceau de papier. Il me fallut plusieurs heures, de retour chez moi, pour décrypter ce mystère. Un mystère qui ne s'en trouva guère résolu puisqu'il s'agissait, en fait, de mon propre nom ! J'en arrivai à la seule conclusion possible : quelqu'un, jadis, avait détourné mon manuscrit ! Mais dans ce cas, pourquoi ces Éditions Underwords l'avaient-elles publié en remplaçant mon nom par un code bizarre, et non pas en indiquant celui du voleur ou à tout le moins un pseudonyme ? "

Joshua se leva et fit quelques pas, l'air pensif et contrarié. Puis il revint devant l'ordinateur et effectua une recherche rapide dans la base de données. Il inscrivit le titre du recueil en question et obtint immédiatement le code qui lui était associé : " dupdqg erxox/4223-5 ", le même que celui apposé sur le document qu'il venait de lire. Il le décrypta une seconde fois et obtint le nom qu'il redoutait : " Armand Boulu ". Il se souvenait à présent ! C'était bien le maçon qu'il avait engagé quelques mois plus tôt pour réparer sa cheminée. Il se dirigea alors vers le rayon des recueils de nouvelles fantastiques et, après une courte recherche, il dénicha le petit livre produit par l'Imprimeur de la GLU. Il l'ouvrit à la première page. Stupeur ! Armand Boulu avait dédicacé son livre : " Aux sinistres pilleurs et receleurs d'idées. J'aurai votre peau, bande de salauds ! " Plusieurs empreintes digitales à la suie maculaient la page en guise de signature.

- Non seulement ce sagouin a violé mon intimité, grommela Joshua entre ses mâchoires serrées par la colère, mais ce qui est plus grave, il a découvert notre secret ! Mais pourquoi diable ne m'a-t-il rien dit ce jour-là ? Peut-être a-t-il eu peur d'être accusé de violation de domicile ou de même de vol. Je comprends maintenant son petit air méprisant lorsqu'il m'a présenté sa facture plutôt salée ! Le traître, il s'est remboursé ses droits d'auteur !

Le châtelain retourna à son fauteuil en maugréant. Le verre de Brandy lui faisait de telles œillades qu'il ne put résister à le porter à ses lèvres. Il en aspira rageusement le contenu, sans se soucier de la brûlure que l'alcool laissait dans son gorge. Il aurait bien voulu déchirer ce document et oublier très vite cette affaire, mais il se devait d'en poursuivre la lecture et d'agir en conséquence.

" Ne pouvant m'attarder davantage en ce lieu, je quittai cette bibliothèque secrète, mais non sans avoir laissé un petit souvenir dans MON livre. J'étais, vous l'imaginez, dans un état d'excitation indescriptible, partagé entre la rage d'avoir été dépossédé de mon œuvre de jeunesse et l'incompréhension la plus totale. Je regrette aujourd'hui, à l'heure où j'écris ces lignes, de ne pas avoir emporté mon livre avec moi, ainsi que d'autres preuves de cette abominable machination. Mais, vous pouvez également le comprendre, j'étais bien trop choqué par cette époustouflante découverte pour seulement songer à commettre ce larcin. Par ailleurs, cela aurait constitué un acte délictueux que je ne souhaitais pas commettre, même si d'autres, eux, ne s'étaient pas gênés pour me voler. "

- Quel idiot ! songea Joshua. Maintenant il ne pourra plus rien prouver. Il ferait mieux de se réjouir, au contraire, car sans Underwords, jamais il n'aurait été édité, ce pauvre scribouillard ! " Cloaques et Ruines du Val d'Angoisse ", et puis quoi encore ? Quel éditeur normalement constitué aurait pu s'arrêter sur d'aussi minables récits ?

" Les jours suivants, j'ai longuement réfléchi à ce que j'avais découvert dans cette bibliothèque secrète. Il m'était devenu impossible de chasser de mon esprit ce décor digne, malgré la touche de modernité apportée par l'ordinateur, des œuvres sataniques du pire moyen-âge. Impossible également d'ignorer cette invraisemblable collection d'ouvrages introuvables ailleurs. Et surtout, impossible d'oublier que mon unique œuvre de jeunesse se trouvait là, emprisonnée avec d'autres titres inconnus, mon nom dissimulé derrière un code fantaisiste ! Je n'avais reçu que des réponses négatives de la part des quelques éditeurs contactés à l'époque. J'avais d'ailleurs presque oublié ce recueil dont il ne me restait qu'un manuscrit empaqueté dans une malle au grenier. Je l'y cherchai vivement. Il s'y trouvait toujours. On avait donc détourné mon manuscrit dans une de ces Maisons d'Éditions ! J'ai donc mené ma petite enquête. J'ai interrogé ces éditeurs, sans résultat. Tous m'ont affirmé avoir renvoyé ou détruit depuis longtemps ce manuscrit vieux de vingt ans. J'ai tenté d'en savoir plus sur ces fameuses " Éditions Underwords ". Et là c'est proprement incroyable : personne, ni dans ce pays ni ailleurs, ne semble connaître cette entreprise ! Ni les autres éditeurs, ni les imprimeurs et aucuns des spécialistes du secteur ne connaissent Underwords. Du moins, je n'ai pu obtenir que des réponses négatives, souvent accompagnées de moues trahissant un étonnement ou une ignorance apparemment sincère. Il est vrai, j'ai pu percevoir quelques sourires furtifs, mais il m'est impossible de savoir si ces gens se moquaient de ma détresse ou si ces grimaces trahissaient réellement l'existence d'une cabale que je n'avais pas à connaître. Quant au sigle " GLU ", il m'est resté complètement incompréhensible. Finalement, après mûre réflexion, je crois avoir compris ce qui se cache derrière cette sombre affaire. L'appellation même de cet éditeur de l'ombre laisse sous-entendre bien des choses… "

- C'est un petit futé, ce Boulu, songea Joshua avant de poursuivre sa lecture.

" Voici, pour la première fois dévoilée au grand jour, cette sinistre vérité : les manuscrits refusés par les éditeurs classiques, ceux ayant pignon sur rue, ceux qui fournissent les libraires et les bibliothèques ordinaires, sont systématiquement captés par Underwords ! Je ne sais si ces escrocs s'approprient l'ensemble des refus éditoriaux, quelle que soit la qualité ou la médiocrité des oeuvres évincées, ou seulement certains manuscrits choisis dans ce lot. Je ne sais pas non plus ce qu'ils font des ouvrages ainsi produits sous le manteau. Il doit exister des collectionneurs privés, des maniaques, des sectes peut-être ? Des individus sans conscience ni morale ayant des goûts pour le moins douteux, qui s'enivrent en secret de ces lectures refusées au grand public. Je ne sais ce qu'ils font si, après de nombreux refus, un manuscrit est enfin accepté par un éditeur classique après avoir été capté et produit par Underwords. Peut-être, dans ce cas, le retirent-ils de leur propre catalogue ? Cela reste pour moi un mystère ! Existe-t-il un réseau organisé qui infiltre toutes les Maisons d'Éditions afin de récupérer chaque œuvre refusée ? Et depuis combien de temps ce petit jeu dure-t-il ? D'après ce que j'ai pu voir dans cette étonnante bibliothèque, il doit s'agir d'une entreprise d'envergure planétaire qui existe depuis bien longtemps ! "

- Tu ne crois pas si bien dire ! commenta Joshua.

" Mon recueil de nouvelles avait été refusé dix fois. Peut-être est-ce une condition pour être capté par Underwords ? Quoi qu'il en soit, ils me l'ont volé ! Ils l'ont édité en dissimulant mon identité sous un code obscur. Des gens ont lu mes histoires en savourant l'occulte privilège de savoir que j'en étais dépossédé. Combien de centaines ou de milliers d'auteurs ont-ils été pareillement spoliés ? Combien d'œuvres, au demeurant peut-être excellentes, ont-elles connu le même sort ? Mon travail était-il si exceptionnel de qualité pour être ainsi réservé à une caste de privilégiés ? Qui sait si les éditeurs classiques ne réservent pas systématiquement le meilleur du cru éditorial pour Underwords ? "

- Hahaha ! Mon pauvre Boulu, tes nouvelles ne valaient pas l'encre pour les écrire ! Un recueil de niaiseries, un catalogue de lieux communs à la sauce tyrolienne, comme tout ce qui échoue chez Underwords et que nous aimons tant !

" Voilà pourquoi j'écris aujourd'hui cette histoire. J'ai longuement réfléchi à la manière de révéler ce scandale aux ramifications souterraines. Ni les journaux sérieux, ni les hebdomadaires à sensations, n'ont accepté de publier mes révélations. Les journalistes que j'ai contactés m'ont pris pour un farfelu. Il est vrai que je n'avais aucune preuve à leur montrer. Il faudrait pour cela que l'on m'autorise à perquisitionner le château en question. Par contre, tourné sous la forme d'une nouvelle fantastique que j'insère dans mon ancien recueil récupéré pour la circonstance, je suis certain qu'il se trouvera bien un éditeur autre qu'Underwords pour lancer ce pavé sur la place publique. Lorsque mon recueil se trouvera dans toutes les bonnes librairies et non plus uniquement dans les bibliothèques secrètes de quelques vieux maniaques, j'affirmerai à qui veut l'entendre que la nouvelle intitulée " Éditions Underwords " n'est pas une œuvre de fiction mais un récit vérité ! J'accorderai des interviews où j'insisterai autant qu'il le faudra afin que cette vérité trouve l'écho qu'elle mérite dans l'opinion publique et auprès des instances judiciaires. Le monde saura enfin la vérité ! Je n'ai qu'un regret, c'est de n'avoir pas emporté quelques preuves matérielles de ce que j'avance. J'aurais dû voler mon livre et quelques autres ouvrages d'auteurs spoliés comme je l'ai été. Mais rien n'est perdu ! Je sais où se trouve ce château et comment pénétrer dans la bibliothèque secrète. Lorsque j'aurai le soutien d'autres auteurs inconnus ayant de bonnes raisons de penser qu'ils ont été grugés par Underwords, nous perquisitionnerons ce château avec ou sans mandat officiel ! Et quand par la force nous exhiberons les preuves de ce scandale, la justice pourra s'occuper du démantèlement des sinistres Éditions Underwords ! "

- Nom d'un chien de nom d'un chien ! tonna Joshua. Voilà qui pourrait devenir délicat pour moi et pour la GLU !

Le texte d'Armand Boulu s'arrêtait ainsi, en ne laissant présager rien de bon. Joshua fut même parcouru par un frisson d'angoisse à l'idée de voir débarquer un jour chez-lui une foule d'écrivains ratés, en colère, saccageant tout, défonçant les murs et hurlant des insanités. Ou même une équipe d'enquêteurs dûment mandatés pour fouiller le château de fond en comble. Ceux-là, guidés par Boulu, découvriraient certainement les preuves du complot littéraire, et cela signerait la fin d'Underwords, de la GLU et de toutes les magouilles éditoriales tramées dans l'ombre depuis les balbutiements de l'imprimerie ! Il restait encore une note, encadrée et dans le caractère des messages importants envoyés aux Membres et Associés de la GLU.

- Urgent et Important ! Cette histoire ô combien dérangeante pour la pérennité de nos activités, fut récemment envoyée par son auteur à plus de cinquante éditeurs bien connus. Elle se trouvait insérée dans un lot de nouvelles fort médiocres que nous avions effectivement publié il y a près de vingt ans (réf. dupdqg erxox/4223-5). Manifestement, grâce à un malheureux concours de circonstances, cet individu a pu percer notre secret. Cette situation est intolérable et exige réparation ! De commun accord avec les Éditeurs, il a été convenu que ce manuscrit nous serait confié avant même qu'une réponse ne soit envoyée à l'auteur par chacun d'eux. Cette réponse sera unanimement négative, comme il se doit. Non seulement la médiocrité du style et des idées de l'ensemble du recueil mérite une telle réponse, mais il est clair que nous ne pouvons tolérer la libre diffusion des informations contenues dans la nouvelle " Éditions Underwords " que vous venez de lire. À l'heure qu'il est, cet énergumène ne connaît donc pas encore le sort réservé à son " œuvre de vérité ", et croit toujours qu'il recevra une réponse positive de l'un ou l'autre éditeur. Il ignore, de surcroît, le sort qui doit être réservé à sa personne ! Aussi, nous sommons instamment le ou les Membre(s) ou Associé(s) responsable(s) de cette fuite, de remédier sans tarder à cette situation, et ce par les moyens les plus radicaux. Une aide logistique peut, le cas échéant, être obtenue auprès de notre service " coup de main ". Ce service sera néanmoins facturé aux conditions indiquées au paragraphe 17, alinéas 3 et 4 du Règlement Général de la GLU. Un rapport circonstancié devra être adressé Maître des Oeuvres dès résolution complète du problème.

- Pff ! Et moi qui espérais passer des vacances paisibles en savourant autant de vilaines lectures que de délicieux Brandy, soupira Joshua.

Il rejeta les feuillets avec dédain sur la table basse. Il était le seul responsable ! Il lui appartenait maintenant de faire le nécessaire pour réparer sa maladresse. Et ce nécessaire passait par l'élimination physique de cet écrivain amateur bien trop curieux. Tant pis pour le pauvre Armand Boulu, mais la sauvegarde de la Guilde et d'Underwords valait plus que la vie d'un misérable scribouilleur. Histoire de s'éclaircir les idées, Joshua se versa un Brandy aussi généreux que la hauteur du verre le permettait.

- Résumons-nous, articula-t-il au bout d'un moment. Puis il continua en énonçant à voix haute le fruit de ses réflexions. 1) Demander innocemment à cet Armand Boulu pour qu'il vienne vérifier la maçonnerie de la cheminée. Je prétexterai avoir entendu des craquements suspects après une flambée. Au besoin, je descellerai quelques briques au niveau des fentes du chauffe-mur. Il est certain que le gaillard ne résistera pas à l'envie de venir chercher ses fameuses preuves par le même chemin que la première fois. 2) Lui laisser croire que je m'absente pour la journée pour le mettre en confiance. 3) Bloquer le passage secret dans les deux sens. 4) Préparer assez de bûches et ce qu'il faut pour démarrer rapidement un feu d'enfer dès que ce fouineur sera passé dans le chauffe-mur. Avec le passage secret bloqué dans les deux sens, le brasier en bas et le haut de la cheminée barré par le croisillon anti-intrusion, il n'aura aucune issue ! Quelques heures de cuisson soutenue et il ne restera de lui qu'un corps desséché. 5) Réparer les dégâts, faire disparaître le corps et prétendre, au besoin, que l'ouvrier est parti normalement après avoir vérifié la maçonnerie. Abandonner son véhicule quelque part loin du château. 6) Demander l'aide du service " coup de main " pour ces opérations délicates, de même pour faire disparaître l'original du manuscrit et les éventuels indices pouvant mener à Underwords, que Boulu a sans doute laissés à son domicile. 7) Par précaution, déménager provisoirement ma bibliothèque secrète dans un autre lieu et attendre que les choses se tassent. 8) Expédier un rapport et mes excuses au Maître des Oeuvres. 9) Me vider un solide verre de Brandy.

Joshua commença par le neuvième point. Le verre était plein, il le vida.

 

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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