Post Scriptum

 

L'homme déambulait entre les rayons du Supermarché, un panier métallique à la main. Il n'aurait pas pu utiliser un caddie car le sol était jonché de marchandises et de débris divers. La musique d'ambiance allait un peu fort. Elle compensait l'absence de bruit, l'absence de vie. Il avait rebranché le système de sonorisation, ainsi que l'éclairage. Il avait aussi remplacé la bande de musique sirupeuse, celle qui jadis donnait aux clients l'envie d'acheter, par des CD de musique rock placés dans un multi-chargeur en programme continu. Parfois, lorsqu'un bref silence se glissait entre deux morceaux de musique soutenue, il s'attendait presque à entendre la voix suave d'une hôtesse annonçant une ristourne extraordinaire sur un arrivage de poisson frais ou sur la lessive machin. Parfois, d'ailleurs, il entendait réellement cette voix ! Ce mirage auditif se cristallisait indifféremment dans sa mémoire ou dans sa conscience. Tout ce qu'il savait avec certitude, c'était qu'il était seul. Désespérément seul. Pour le reste...

Il jeta deux boîtes de biscuits dans son panier. Machinalement, il repéra les dates de péremption. Elles étaient dépassées depuis plusieurs mois mais cela pouvait encore aller. Il savait par expérience que ces biscuits étaient toujours parfaitement consommables. Il prit ensuite des sachets de chips, périmés eux-aussi, mais qui devaient avoir conservé tout leur croustillant. Il le vérifia immédiatement en enfournant une pleine poignée de pétales salés. Ils étaient parfaits. Il passa au rayon des boissons. Il ne se risqua pas à choisir un jus de fruit. Ceux-ci commençaient à fermenter dans les bouteilles. Seules les briques opaques recelaient encore des jus acceptables, mais il ne s'y attarda pas car il préférait le vin et les alcools. Il choisit en connaisseur un cru millésimé, avec la satisfaction de quelqu'un qui peut enfin s'offrir ce dont il a dû se priver toute sa vie. Aujourd'hui, il pouvait s'offrir les meilleurs vins, les meilleurs alcools, sans regarder à la dépense ! Et pour cause, puisqu'il n'y avait plus personne pour lui réclamer le moindre argent. Tout était à lui et il se devait d'en profiter.

En passant entre les rangées de conserves, il s'amusa à basculer des pans entiers de bocaux de compote de pomme. Il détestait la compote de pomme. C'était très amusant. Il suffisait de pousser le premier bocal contre les autres, puis de donner une bonne bourrade, et toute la rangée jaillissait du présentoir. Les pots éclataient sur le sol. Le bruit du verre brisé était aussitôt assourdi par la masse gluante se répandant comme une bouse. Lorsqu'un pot n'explosait pas, il le ramassait et le lançait telle une grenade par-dessus les rayons. Il entendait alors l'explosion, sourde, plusieurs dizaines de mètres plus loin. Sa joie redoublait toujours lorsqu'il découvrait un point d'impact original. Une seule fois, il n'avait rien entendu. Ce phénomène l'avait passablement intrigué et il avait longtemps cherché où ce pot avait bien pu atterrir de façon aussi discrète. Il avait enfin retrouvé son projectile dans le rayon des vêtements, dissimulé dans la capuche épaisse d'un imperméable de dame. Alors, pris d'une sorte de dévotion soudaine, il avait placé cérémonieusement ce pot miraculé sur une des caméras de surveillance. Dieu compote de pomme sur son trône technologique, œil désormais mort supportant une matière vouée à la putréfaction ! Quant à l'imperméable de dame, il l'avait posé sur ses épaules. Le ridicule ne pouvait pas le tuer, plus maintenant !

L'odeur épouvantable du rayon des viandes se dressa devant lui comme la frontière de l'enfer. Il rebroussa chemin. Dieu qu'il fallait du temps pour putréfier toute cette barbaque ! Dans un autre Supermarché, dans une autre ville, il se souvenait avoir traversé, en se pinçant le nez et le cœur au bord des lèvres, un de ces rayons à viandes qui avait l'apparence d'un alignement de sépultures ouvertes grouillantes d'asticots. Parfois, il trouvait des chambres froides intactes, où des quartiers de bestiaux en parfait état de conservation s'offraient gracieusement à sa convoitise. Mais il était dégoûté de toute cette barbaque et détestait cuisiner. Il ne se nourrissait plus que de biscuits, de friandises, de conserves, de vins et d'alcools. Au moins, grâce à toutes les conserves entreposées un peu partout dans le monde, il ne manquerait jamais de rien.

Il arriva dans le secteur des livres, son secteur ! Cet espace était le plus chahuté, le plus surréaliste. Tous les ouvrages avaient été retirés des rayons et empilés à même le sol. Ces sculptures de papier formaient d'étranges colonnes aux angles torves et aux couleurs chamarrées. L'alignement régulier des colonnes prêtait néanmoins à ce couloir une vague apparence de cathédrale. Une cathédrale au plafond sobre et plat, éclairée de tubes au néon, où des caddies abandonnés servaient de prie-Dieu. Sur les rayonnages, à la place des anciens ouvrages, quelqu'un avait placé des centaines d'exemplaires du même livre. Une couverture jaune, brillante. Un titre invraisemblable, long comme le bras. Sur les rayons supérieurs, centraux et inférieurs : le même livre, le même titre, partout !

" Histoire Véridique, Unique et Epoustouflante d'Eugène Sarroyan, Elu des Dieux. L'homme qui connaît la Vérité sur la Fin des Temps ", aux Editions Eugène Sarroyan. Première édition.

L'homme observa d'un œil expert le profil de chaque rangée. Lorsque le titre avait été lu complètement sur un exemplaire, il pouvait être deviné instantanément sur tous les autres. Alors il explosait, semant des lignées de " Véridique ", de " Sarroyan ", ou de " Fin des Temps " partout où l'œil se posait. Le seul livre qui valait encore la peine d'être lu attendait ainsi d'hypothétiques clients ! L'homme préleva religieusement l'un des ouvrages et le plaça dans son panier, puis il se dirigea vers l'endroit où étaient exposés les meubles de salon. Là, il s'installa dans le plus confortable fauteuil, tira une table basse devant lui afin d'y poser les pieds, et une autre sur le côté pour déposer ses victuailles. Il déboucha la bouteille de vin et se servit dans un splendide verre de cristal à pied plombé bleu turquoise. Cet article, il l'avait trouvé dans le vaisselier d'une maison princière, et il en avait fait un fidèle compagnon de route. Souvent, il avait eu envie de le fracasser au sol ou même de l'éclater dans son poing, mais pour d'obscures raisons cet objet bénéficiait d'un sursis prolongé. Le breuvage écarlate y était excellent. Le vin raviva son palais de souvenirs presque inavouables. Des clameurs et des images surgirent dans sa mémoire. Des cris d'enfants, des réceptions, des fêtes. Heureusement qu'il lui restait le vin ! Il étala les chips et les biscuits à même la table, à portée de main, et se laissa bercer par une ballade lointaine que le hasard piquait à cet instant sur l'un des CD. Le morceau prit fin pour être remplacé par un solo de guitare endiablé. Alors, comme si cela avait été un signal, l'homme ouvrit le livre posé sur ses cuisses et commença sa lecture.

Avertissement.

Depuis l'aube de l'humanité, des centaines d'histoires de fin du monde ont été racontées par des prophètes, et plus souvent encore écrites par des auteurs de science-fiction.

Les caractères étaient énormes et ce qui précédait tenait sur une seule page. Le livre, qui était d'une épaisseur ordinaire, n'aurait représenté que quelques feuillets s'il avait été composé avec des caractères plus conventionnels. Sans doute l'auteur n'avait-il pas beaucoup de choses à dire. Par contre, cette présentation ajoutait un je-ne-sais-quoi de définitif, d'incontournable. Après cette entrée en matière, on ne pouvait que tourner les pages, les unes après les autres, à la découverte de l'évidence.

Des apocalypses, des guerres totales, des agonies lentes ou des exterminations fulgurantes, des destructions de planètes ou d'univers entiers ! Parfois, seule l'espèce humaine disparaît tandis que le reste survit.

On tourne la page.

Souvent, comme s'il se devait de justifier la nécessité de cette fin du monde, l'auteur fustige une humanité aux comportements irresponsables.

On tourne la page.

Afin de renforcer sa description, il imagine parfois qu'un survivant unique émerge des décombres encore fumants. Cataclysme total, un survivant. Classique !

On tourne la page.

Ce miraculé revient de l'espace et découvre sa planète complètement ravagée. Ou il émerge du seul abri ayant résisté aux bombes. Ou, peut-être, était-il la seule personne immunisée contre l'arme bactériologique finale…

On tourne la page.

Ou l'affaire est surnaturelle ! Les autres terriens ont disparu mystérieusement. Le héros se réveille seul dans une maison vide d'occupants, dans une ville abandonnée, sur un monde déserté des humains.

On tourne la page.

Ou l'affaire est divine ! Les fléaux ont exterminé les populations. Les âmes défuntes errent telles d'étranges entités diaphanes tandis que le héros survivant n'en peut plus d'implorer un dieu aussi incompréhensible.

On tourne la page.

Aussi est-il possible que le présent récit ait déjà été écrit, jadis, quelque part, par quelqu'un d'autre. N'en veuillez pas à l'auteur de cet ouvrage s'il n'a eu ni le temps ni le courage de fouiller la littérature de l'humanité pour retrouver ces précurseurs.

On tourne la page.

Cette histoire, mon histoire ! n'est guère originale en comparaison des autres récits merveilleux où l'imagination et les styles raffinés furent déployés afin de séduire les lecteurs. Elle n'a de mérite que la vérité. L'ultime vérité.

On tourne la page.

Ainsi, cher lecteur, te voilà prévenu. Ce qui suit pourrait sortir de la plume d'un prédicateur ou d'un romancier, n'être qu'un amusement, une distraction littéraire...

On tourne la page.

Mais tel n'est pas le cas ! Ceci est le verbe ultime. L'Oméga. La vérité sur la fin du monde. Et qui puis-je, moi, Eugène Sarroyan, si j'incarne ce survivant, Gardien du souvenir de l'humanité ?

L'homme se régala d'une longue goulée de vin, puis il enfourna une poignée de chips qu'il broya à pleine bouche. La lecture le captivait. Il lui semblait connaître l'histoire, mais telle était justement la signification de l'avertissement ! Sans doute avait-il lu, jadis, ce genre d'histoire de fin du monde avec son héros survivant qui cherche désespérément d'autres congénères, qui s'abandonne au désespoir ou devient fou. Il tourna la page.

EVEIL

Moi, Eugène Sarroyan, je suis l'Élu de Dieu, le Survivant, le Gardien de l'Oeuvre.

On tourne la page.

Ma vie, celle d'avant la Grande Vague Purificatrice, serait indigne d'apparaître ici. Fourmi parmi les fourmis j'étais. Désormais, je vis pour l'Oeuvre. Je suis le Gardien.

On tourne la page.

La Grande Vague Purificatrice dura vingt-quatre heures ! Une seule révolution de notre planète ! Où l'aube paraissait, la mort frappait. Instantanée, indolore, imparable. Seuls les humains furent touchés.

On tourne la page.

Elle commença par l'Extrême-Orient et avança d'est en ouest. Dès que les premiers rayons de l'aube touchaient une nouvelle région, les gens y mouraient.

On tourne la page.

Aucun abri n'était efficace. Les caves, les bunkers, les écrans de plombs, inutiles ! Les sous-marins, les avions, les bases orbitales, inutiles ! Les prières, les repentirs, la fuite dans la nuit, inutiles !

On tourne la page.

Les personnes qui, prévenues à temps, tentèrent de fuir vers l'ouest, furent rattrapées par l'inéluctable. À l'échéance du tour du monde, les jets privés de ces seigneuries se crashèrent, la mort ayant rattrapé leurs occupants.

On tourne la page.

Vingt-quatre heures ! Un tour du monde ! Et l'humanité disparut ! Sauf votre serviteur, Eugène Sarroyan. Le miraculé, l'élu, le Gardien de l'Oeuvre.

On tourne la page.

L'unique consigne donnée aux populations, du moins dans les contrées ayant eu le temps de comprendre ce qui allait arriver avec l'aube, fut de rester chez-soi. Aussi, les gens moururent le plus souvent dans leur lit.

On tourne la page.

Il y eut peu d'émeutes, peu de pillages. À peine quelques actes désespérés. Mais le temps de la réflexion manqua pour orchestrer la peur et ses cortèges d'actes insensés.

On tourne la page.

À la 25ème heure, toute la population humaine de la terre était anéantie. Ceux qui ne moururent pas dans leur lit périrent en pleine activité, provoquant diverses sortes d'accidents et de catastrophes.

On tourne la page.

Cependant, l'essentiel des infrastructures demeura intact. Les machines s'arrêtèrent par manque de combustible, d'autres se mirent en sécurité. La plupart ne nécessitent que quelques gestes pour redémarrer.

On tourne la page.

Ces gestes, il fallait une main pour les accomplir. Une main d'homme. Moi, Eugène Sarroyan, technicien polyvalent, je fus choisi par l'Inconcevable Décideur pour accomplir ces missions.

On tourne la page.

C'est ainsi que je me levai du lit où, comme tant d'autres, j'achevais ma nuit en attendant ma mort. Ai-je été épargné ? Suis-je au contraire ressuscité ? Je ne saurais le dire. Mais je vivais. Et je vis encore.

On tourne la page.

Dans l'appartement, ma femme et mes enfants étaient morts. Dans l'immeuble, les voisins étaient morts. Au-dehors, Paris était silencieux comme jamais il ne l'avait été.

 

L'homme se versa un autre verre de vin. Ses doigts graissés par les chips laissèrent des traces douteuses sur la bouteille et sur le verre. Il essuya machinalement sa main sur son pantalon avant de tourner la page.

REVELATION

Après des jours et des jours d'errances, de cris, d'angoisses, de vaines recherches d'autres humains vivants, je compris que j'étais l'Unique, l'Elu. Alors je m'écartai des appartements où les odeurs de putréfaction devenaient insupportables.

On tourne la page.

Il m'était impossible de donner une sépulture décente à tous ces morts. Je le fis uniquement pour ma famille. Je les enterrai dans le parc de notre résidence, sans larmes, presque sans regrets.

On tourne la page.

Je passai encore de nombreux jours à ouvrir des maisons pour libérer des chiens, des chats et tous les animaux hurlant de terreur, crevant de faim pour ceux qui n'osaient pas dévorer leurs maîtres.

On tourne la page.

Mais cette mission était, elle-aussi, au-delà de mes forces. Des millions d'animaux de compagnie crevèrent parce que leurs maîtres s'étaient enfermés pour mourir, les emmenant vers le néant.

On tourne la page.

Un chien loup décida de me suivre. Il écartait de ses terribles coups de crocs ses congénères qui tentaient eux-aussi de s'attacher à mes pas. Je finis par lui loger une balle dans la tête, ne supportant plus la fidélité de son regard.

On tourne la page.

Je prélevai un peu partout ce dont j'avais besoin. Nourriture, vêtements et armes pour me défendre contre les animaux. Je couchai dans les hôtels ou dans les magasins de literies, là où je ne trouvai pas de cadavres.

- Tudieu quelle histoire ! fit l'homme à haute voix.

Il se parlait souvent à lui-même, jusqu'à ne plus faire la différence entre sa propre pensée et les voix d'interlocuteurs imaginaires qui meublaient sa solitude. Au moins, le son de sa voix avait quelque chose de rassurant. Il se gratta le ventre où un début d'eczéma le démangeait.

- Je bouffe mal, trop de sucre, trop de graisse et trop de boîtes ! affirma-t-il. Je devrais cultiver des fruits et des légumes. Diable ! Je trouverai bien une pommade à la cortisone dans une pharmacie...

Il tourna la page.

Par un après-midi torride, alors que je cherchais un peu de fraîcheur, j'entrai dans une église. C'est alors que la Vérité m'apparut. J'ignore quel Dieu me parla. Le seul qui restait, probablement.

On tourne la page.

" Eugène Sarroyan, tu es le Gardien du Temple ! Fais de celui-ci ce qu'il te plaira, car désormais tout t'appartient. Mais, je te l'ordonne, FAIS l'Histoire ! "

On tourne la page.

Que devais-je comprendre ? Pourquoi étais-je le seul survivant ? Étais-je devenu immortel ? Heureusement, LUI me parlait !

On tourne la page.

Je trouvai une réponse. Je suis un technicien et je sais utiliser des machines, des véhicules, des groupes électrogènes. Mieux que quiconque, je suis apte à garder ce monde, à l'utiliser au mieux.

On tourne la page.

Je devais bouger. J'ai quitté Paris vers l'ouest. J'ai fait escale à Bayeux où j'ai incendié une tapisserie monumentale. Puis j'ai changé de cap, direction la Méditerranée.

On tourne la page.

Une semaine à Nice avant de remonter vers Paris au volant d'une limousine, des boîtes de bière et une provision de biscuits à mes côtés. Quand je suis saoul, l'Autre ne me parle plus. Qu'importe ! IL m'a dit ce que je devais savoir.

On tourne la page.

J'ai fait halte à Lyon où j'ai reçu une autre réponse. Puisque je suis seul, je DOIS faire l'histoire! J'ai déniché des outils, emprunté des véhicules, remis en service une centrale thermique et une imprimerie ultramoderne...

L'éclairage accusa quelques fluctuations d'intensité, plongeant le Supermarché dans une semi-obscurité avant de revenir à la normale. L'homme grommela un juron puis se résigna. Il était temps pour lui de s'occuper de son travail, son Œuvre ! Il se leva, referma le livre et le laissa sur place. Il emporta uniquement le verre et la bouteille. Il sortit du magasin et retrouva sa Ferrari sur l'aire de parcage. Il démarra le bolide et fonça, moteur hurlant, jusqu'à la centrale thermique. Il réaligna les relais du générateur principal et s'assura que l'appoint durerait encore quelques heures. Il avait besoin d'électricité pour achever sa mission dans cette ville. Il récupéra la voiture et, toujours comme s'il essayait de lui déchirer le moteur, il fila vers l'imprimerie.

La baisse de tension momentanée n'avait pas arrêté les rotatives automatiques. Le papier défilait, s'imprimait, se pliait et se découpait à une cadence folle. À une extrémité de la machine, des milliers de livres étaient mis en caisse et ces caisses transportées par un robot dans le hall adjacent. L'homme grimpa sur un chariot élévateur et commença à transporter les caisses sur le quai de chargement. Là, il entassa sa précieuse marchandise à l'intérieur d'un imposant semi-remorque. L'opération dura plus d'une heure. Des milliers d'exemplaires du livre étaient maintenant dans le camion. L'imprimante avait achevé son cycle et il ne restait que quelques dizaines d'exemplaires sur le tapis d'évacuation. L'homme en saisit un et le vérifia. Tout était impeccable, la couverture d'un jaune brillant laissait oublier sa sobriété derrière son irrésistible pouvoir d'attraction. Cette fois, la mention " Deuxième édition " apparaissait sous le titre. Il l'ouvrit directement aux deux dernières pages et lu :

J'ai fait halte à Lyon où j'ai reçu une autre réponse. Puisque je suis seul, je DOIS faire l'histoire! J'ai déniché des outils, emprunté des véhicules, remis en service une centrale thermique et une imprimerie ultramoderne...

Il tourna la page.

L'histoire se fait ainsi qu'IL me l'a ordonné. Cela me demande beaucoup de travail que j'accomplis avec fierté. J'ai terminé à Lyon la deuxième édition de l'Oeuvre, avant de reprendre ma route vers le nord.

L'homme esquissa un sourire satisfait. Son travail lui semblait impeccable. Pour un amateur, il ne se débrouillait pas trop mal. Il acheva la bouteille de vin en trinquant à lui-même, à sa santé et à l'Oeuvre qu'il lui restait à accomplir chaque jour de son éternité. Puis il prit le volant du semi-remorque et s'engagea sur la route du nord. À présent, il devait faire escale dans toutes les librairies et toutes les grandes surfaces commerciales qu'il rencontrerait sur sa route. Là, il devait vider les rayons de leurs anciens livres afin d'y installer le sien, le seul qui valait encore la peine d'être lu ! Il fit le plein de gasoil dans une station-service. Sur le siège passager, il entreposa du vin, des chips et des biscuits.

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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