Le collectionneur de premiers-nés

(Cette nouvelle constitue également "l'avant-fiction" du roman Volti Parere)

Julius se redressa beaucoup trop vite. Une brume chaude et pourpre envahit instantanément l'intérieur de ses yeux. Puis ce fut le voile noir, et le vertige ! Depuis quelque temps, ce phénomène apparaissait chaque fois qu'il se relevait trop brusquement. Il enragea, non pas à cause de son mauvais état de santé, mais à cause du contretemps. À présent, il se sentait comme posé en équilibre instable sur un plan invisible. Il savait que s'il ne s'opposait pas à cette illusion, il demeurerait parfaitement stable. Sa vision mettrait quelques secondes pour s'éclaircir et le vertige disparaîtrait. Ce n'était qu'un peu de temps perdu. Il sentait toujours la texture du journal dans sa main, mais il ne pouvait plus distinguer ce qui deux secondes plus tôt avait provoqué sa surprise, l'obligeant d'instinct à se redresser un peu trop brusquement. La seule chose qu'il savait, c'était qu'il tenait une pièce manquante pour sa collection !

De l'autre côté de l'étal, le camelot remarqua le trouble du vieil homme. Cela faisait un bon moment que ce client farfouillait dans les vieux journaux entreposés sous sa table. C'était là qu'étaient entreposés les articles les moins intéressants, les " invendables ", mais il y avait toujours des farfelus ou des naïfs pour s'abaisser à fouiller dans ces nids à poussières à la recherche de quelque trésor. Cela l'amusait beaucoup et justifiait la peine qu'il se donnait pour amener ces caisses sur les marchés. L'homme s'était redressé comme poussé par un ressort, comme s'il avait mis la main sur un animal venimeux tapi sous la paperasse. Il semblait maintenant comme figé hors du temps, les yeux clos, vacillant mollement sur ses jambes maigres. Dans son dos, les mouvements saccadés des badauds produisaient un contraste nauséeux. Le camelot s'approcha, prêt à retenir le vieil homme d'une poigne ferme au cas où celui-ci viendrait à s'effondrer. Il n'avait encore rien vendu de la matinée et il n'aurait plus manqué que ce quidam s'étalât sur son présentoir. Heureusement, Julius rouvrit les yeux.

La brume noire s'effilocha et les détails du monde réel revinrent graduellement. Il observa sa main, vit le journal, lut les titres et tout redevint normal. Il tenait " L'écho du canton " du 01 et 02 janvier 1962. Le premier numéro de l'année ! Il fit un effort de mémoire, mais il était certain qu'il ne possédait pas encore ce numéro. Il l'ouvrit, chercha la page intérieure qui l'intéressait et trouva rapidement le petit article.

" Bienvenue au petit Simon, né le 31 décembre à 23H45' à la maternité de Chantemelle, ainsi qu'à la jolie Sylvie, née le 01 janvier à 0H12' à la clinique de Villedange ! Les bébés et les mamans se portent bien, les papas se remettent comme ils peuvent. "

Julius esquissa un sourire. Ces annonces se ressemblaient toujours. Parfois, le pigiste de service se laissait aller à un lyrisme qui, en d'autres circonstances, eût paru parfaitement ridicule. Mais en ces occasions, les lecteurs pardonnaient volontiers ces envolées à l'humour bon enfant. L'époque de l'année, plus que le sujet lui-même, autorisait ces récréations journalistiques. Les charnières annuelles étaient comme des zones de permission, de tolérance, où l'humour enfantin envahissait jusqu'aux rédactions réputées les plus sérieuses. Là comme ailleurs, les gens s'aimaient un petit peu plus qu'à l'accoutumée. Une sorte de trêve s'installait pour quelques heures, estompait les haines et suspendait pour un temps les conflits. C'était classique : de Noël à la récupération des esprits vers le deux ou le trois de l'an nouveau, un souffle apaisant descendait sur la planète et calmait quelque peu sa frénésie habituelle. Un souffle ? Non pas un parfum de sérénité et de générosité, malheureusement, mais plutôt une haleine chargée de tout ce qu'il peut y avoir d'incapacitant physique et mental ! Il fallait bien convenir de ce triste constat : une paix précaire résultait d'un engourdissement festif ! À cette date, la moitié de la population avait l'esprit embrumé par l'alcool et la fête, tandis que l'autre moitié attendait que ces choses se passent avec une aimable résignation. Il restait aussi quelques irréductibles grincheux et, bien sûr, les exclus de l'aisance qui ne comptent guère en ces heures de liesse. Comme pour obéir à une indécente tradition, on se pardonnait réciproquement, on feignait de se comprendre, on s'échangeait avec des sourires surets ce qui jamais n'aurait été cédé la veille ou le lendemain. La presse, comme la plupart des secteurs d'activités, de l'étable à l'abattoir, de la maternité à l'arsenal, connaissait elle-aussi son espace de souplesse. On pouvait y lire des choses plus sottes, plus drôles, plus insignifiantes qu'avant ou après cette date. L'annonce des derniers et premiers-nés de l'année faisait partie de ces traditions.

En cette matière, la palme revenait incontestablement à un exemplaire de " La Tribune " de 1954. Une demi-page, pas moins, y avait été consacrée à un certain Hubert, bébé joufflu, bien portant et sans signe particulier autre qu'un père préfet d'arrondissement, ceci expliquant évidemment cela. La mère n'était mentionnée que pour l'anecdote, à croire que l'enfant avait été directement déposé au bureau des subventions par un fonctionnaire du gouvernement. Le père, visiblement ému, y allait d'un éventail de promesses n'ayant rien à voir avec l'événement proprement dit. Par la suite, quelques mauvaises langues avaient osé dire que le fameux Hubert n'était pas exactement le premier-né de l'année. Un certain Pierre, fils de Berthe Jourdin, ménagère, et de Jean Letaigne, matelassier, aurait devancé le rejeton du politique d'une bonne demi-heure ! Mais les parents spoliés de cette gloire éphémère n'avaient pas jugé opportun de porter l'affaire en justice, ce qui avait permis à l'indifférence générale de régler définitivement la question.

" Bienvenue au petit Simon, né le 31 décembre à 23H45' à la maternité de Chantemelle, ainsi qu'à la jolie Sylvie, née le 01 janvier à 0H12' à la clinique de Villedange ! Les bébés et les mamans se portent bien, les papas se remettent comme ils peuvent. " Tout à ses pensées, Julius relisait le petit article, savourant chaque mot.

- Dites, vous m'le lisez ou vous m'l'achetez ce papier ?

La réalité rattrapa aussitôt le vieil homme. Sans se laisser démonter par le ton arrogant du vendeur, Julius articula d'un ton sec le traditionnel " combien ? "

- J'vends la série, pas la pièce. C'est 100 pour la caisse !
- Je ne veux que celui-ci, répliqua Julius.
- C'est la série, j'vous dis. Que voulez-vous que j'fasse d'une année incomplète, moi, après ?
- Sans rire ! riposta encore Julius, votre série n'est même pas complète. Il manque au moins cinquante numéros.
- Si vous n'en voulez pas, remettez-le à sa place, j'ai d'autres acheteurs...
- Des acheteurs ! Allez, un euro, ça vous va ?
- Pfff ! Deux, pas un sous de moins ! Embarquez votre canard, et j'y perds.

C'était cher payé mais Julius n'avait aucune envie de discuter. Il laissa tomber une piécette sur l'étal. L'autre s'en empara d'un habile mouvement du poignet en priant secrètement que ce premier gain en attire d'autres. Deux secondes plus tard, le vieil homme s'était fondu dans la foule en emportant sa trouvaille sous le bras.

 

* * *

Le bureau de Julius était un modèle de rigueur et de conformisme : moquette accueillante, tapisserie neutre, éclairage indirect avec un point de lumière directionnel à l'endroit de lecture. Une unique fenêtre donnait sur une cour intérieure. La bibliothèque était classique, les reliures au premier plan, les grands volumes en hauteur, les collections en longueur, quelques inclassables en fin de rayon. L'ensemble offrait une homogénéité de ton remarquable, autant par son aspect que, sans doute, par son contenu littéraire. Julius était assis derrière un imposant bureau en bois exotique, un monument d'au moins un demi-siècle d'âge. Il avait dû appartenir à un fonctionnaire de haut rang, peut-être un ambassadeur d'un pays tropical. Julius l'avait acquis dans une vente publique mais sa provenance exacte demeurait incertaine. Le temps et les efforts réguliers de petites mains armées de plumeaux et d'encaustiques lui avaient constitué une patine noble, imposant à elle-seule le respect des invités et des déménageurs. Bizarrement, il ressortait aussi l'impression que les efforts intellectuels accomplis par-dessus ce vénérable meuble, avaient toujours été fort légers, pour ne pas dire factices. Le travail qu'y accomplissait Julius, il est vrai, n'y était guère intense. Quelques lettres, un peu de lecture et le principal, sa passion, sa collection d'articles de presse du premier de l'an ! Des articles annonçant les naissances des premiers bébés de l'an nouveau, ainsi que des derniers de l'année écoulée !

Etrange passion ! Etrange collection ! Il n'avait jamais rencontré, ni même entendu dire qu'ailleurs dans le monde, un autre vieux fou collectionnait les mêmes articles. Peut-être quelques sages femmes extraordinairement dévouées se constituaient-elles de semblables catalogues ? C'était peu probable. Il n'y avait pas de nom pour définir cette manie. Il s'était inventé le terme " primanothéliste ", à tout hasard. Sa collection n'avait guère d'intérêt, aucune valeur et rien d'excitant pour quiconque n'était pas piqué du même... mais du même quoi, au fait ?

Julius n'avait pas d'enfant. Il n'avait même jamais été marié. Jadis, il avait su apprécier la compagnie des femmes, mais jamais au point d'avoir seulement l'idée de fonder un foyer. Quant aux enfants, ceux des autres, il les aimait d'assez loin, dans le silence apaisant du détachement extrême, de la non-responsabilité bien délimitée. La seule raison de cette étrange manie qui avait débuté une dizaine d'années plus tôt au seuil de sa retraite, c'était la prise de conscience aussi soudaine qu'incongrue, que lui aussi était né un premier janvier ! Depuis les années que personne n'était là pour lui souhaiter à la fois une joyeuse année et un heureux anniversaire, il en avait presque oublié cette coïncidence, cette trois-cent soixante-cinquième part du hasard tombée sur lui dans les premières années du siècle dernier. Il n'y avait jamais vu que deux avantages. Le premier était une facilité pour compter les années et se confondre plus judicieusement dans le moule du siècle. L'autre était le cumul des événements, anniversaire et Jour de l'An. Puisque, le plus souvent de sa vie, personne n'avait été auprès de lui pour partager ces moments de traditionnelles festivités, leur rapprochement aidait à une plus rapide évacuation de ce qui devenait alors, avec une périodicité agaçante, un pénible moment à passer.

Une fois, quelqu'un lui avait proposé un journal du jour de sa naissance. Après vérification, ce jour étant un dimanche et le journal du week-end étant indisponible, le vendeur lui avait proposé un exemplaire du lendemain deux janvier. Julius avait accepté, par curiosité, histoire de voir quels autres " grands événements " avaient eu lieu à cette date. C'était le journal local de sa ville d'origine. Le canard en question était l'exemple même de la feuille de chou provinciale, relatant avec forces enluminures et autres circonvolutions littéraires les petites misères ou les grands exploits des citoyens du lieu. Quelle n'avait pas été sa stupéfaction d'y lire son propre nom ! Au cours de sa vie, les occasions où son nom avait été imprimé dans un journal se comptaient sur les doigts d'une main. Un vague exploit sportif dans sa jeunesse, un banal accident de roulage, une annonce pour une vente immobilière... Et voilà qu'il découvrait sa première apparition médiatique, et quelle apparition !

" Le petit Julius, fils d'Iréna Legoff et de Pierre Attard, est le premier né de l'année dans notre bonne ville de Morange. Quatre kilos, un sourire d'ange. Nos meilleurs vœux de bonheur et de santé aux membres de cette heureuse famille. "

C'était tout. Un entrefilet à peine enjolivé d'un sourire d'ange, lequel n'avait sans doute existé que dans l'imagination du pigiste. Le premier de l'année ! Cette précision ne lui avait jamais été rapportée. Du moins, il ne s'en souvenait pas. Il y avait eu une guerre et des événements autrement importants. Son père était mort au front et sa mère avait succombé à une pénible maladie peu de temps après. Le jeune Julius avait été placé dans un orphelinat et n'en était sorti qu'à sa majorité. Ensuite, sa vie d'adulte s'était étirée en une litanie de banalités. Une vie médiocre, ni trop pénible ni trop riche, juste ce qu'il fallait pour passer inaperçu parmi ses contemporains et ne rien laisser de saillant dans l'Histoire. Et voilà qu'il découvrait qu'il avait été, au moins une fois dans sa vie, le premier ! Le premier-né de l'année ! Il ne l'avait jamais su et pour ce que cela avait d'importance, c'était aussi bien.

Néanmoins, cette singularité l'avait amené, presque malgré lui, à réfléchir aux implications possibles d'une telle situation. Il était certes le premier-né dans sa ville, mais il devait y avoir des dizaines de " premiers-nés " dans toutes les villes et toutes les campagnes du monde. Et, suivant l'endroit du monde, suivant le découpage des fuseaux horaires, un premier des premiers ! Etait-il possible que lui, Julius, fût un premier des premiers ? Le " premier absolu " d'une année ? Malheureusement, il lui avait été impossible de retrouver l'heure exacte de sa naissance. Cette hypothèse était demeurée pour lui à jamais invérifiable. Ce qui retint son attention fut le fait que, s'il fallait en croire les différents journaux, il y avait beaucoup de " premiers-nés de l'année " chaque année, et cela valait la peine, juste pour passer le temps, de faire quelques recherches sur le sujet.

Mais comment faire pour classer dans l'ordre chronologique les nombreuses naissances dites " premières de l'année " ayant lieu partout dans le monde, des pays civilisés jusqu'aux contrées les plus reculées où le temps se mesure encore au rythme de saisons ? Et, ensuite, extraire de cette classification le poupon dont on peut affirmer avec certitude qu'il est le premier des premiers-nés de l'année ? Impossible ! Et que faire des pays utilisant un calendrier différent, où le premier de l'an s'inscrit à une autre date que le premier janvier ? Mission définitivement impossible ! La vérité était que toutes les décisions pointées dans le cycle éternel des naissances ne pouvaient être qu'arbitraires et passablement injustes. C'était comme vouloir définir l'endroit ou se lève le soleil, l'aube des uns étant le crépuscule des autres. Des guerres avaient éclaté pour moins que ça !

Julius accepta cette vérité et posa alors ses propres limites. Désormais, il suffirait qu'un quelconque journal déclare dans ses colonnes que tel bébé était le premier de l'année, pour en faire un élément digne de sa collection. À partir de là, il démarra ses recherches et sa collection s'enrichit rapidement. Il se limita cependant au territoire national, ce qui représentait tout de même des dizaines, voire des centaines de journaux différents. Par contre, il ne posa aucune limite temporelle, espérant remonter aussi loin que possible dans le passé. Les quotidiens régionaux étaient bien sûr les plus intéressants, car plus proches des préoccupations typiquement locales. Pour certains d'entre eux, cette information annuelle était même une sorte de tradition. Beaucoup de journaux anciens avaient disparu ou avaient été absorbés par d'autres. Quantités d'archives n'existaient plus et il fallait souvent le hasard d'une foire aux vieux papiers pour espérer retrouver un exemplaire du jour si convoité.

Par un effet de symétrie intellectuelle assez inévitable, chaque annonce de premier-né de l'année était accompagnée de celle du dernier-né de l'année écoulée. C'était une règle qui ne connaissait que de très rares exceptions. Il en allait des naissances comme des compétitions sportives : on présentait le premier, avec parfois ses suivants immédiats, et aussi le dernier, vaillant parmi les braves. Le gros du peloton était toujours superbement ignoré. Il y avait là comme l'expression gravée en lettres solennelles, de cette estimation aussi dangereuse qu'erronée que la course à la vie est une compétition avant que d'être une aventure collective, ou mieux, une symbiose.

Dans la presse populaire, cette distinction prenait parfois de drôles d'accents ! Si, la plupart du temps, la neutralité des commentaires ne laissait pas la place pour une interprétation qualitative différente entre les premiers et les derniers-nés, cela n'était pas toujours le cas, même si l'humour présidait en maître dans ces exercices. Les mots premier et dernier, à eux-seuls, contenaient assez de significations sous-jacentes pour qu'une insidieuse classification se glissât dans l'esprit collectif. Allez savoir pourquoi, il valait mieux être un premier qu'un dernier-né, alors que seulement quelques minutes séparaient ces deux événements. À cause de cette barrière fictive, il y avait alors plus d'écart entre ces deux être qu'entre tous les autres et, - qui sait ? -, qu'entre le bien et le mal !

Julius lui-même, lorsqu'il se laissait gagner par quelque rêverie sur la destinée des premiers et derniers angelots d'une année quelconque, constatait parfois une dérive de sa pensée vers ces deux horizons. Il imaginait les premiers promis à un avenir glorieux, à la célébrité, à la richesse... Autant de choses positives dont, malgré son statut de premier, il avait été privé. Par contre, dans ces mêmes rêveries, les derniers finissaient souvent dans le ruisseau, en prison, ou pire encore, dans l'indifférence générale. Alors, il se demandait s'il n'était pas né un petit peu plus tôt que l'heure à laquelle il avait été déclaré. N'avait-on pas, dans son cas, un peu forcé le destin ? En l'occurrence les aiguilles de l'horloge de la maternité, comme cela se passe parfois en ces occasions, simplement pour bénéficier du prestige éphémère d'une citation dans une gazette locale ?

Lorsqu'il prenait conscience de la différence d'appréciation que son imagination créait entre ces êtres innocents, il se reprenait par un sourire. Sa raison chassait alors ces idées stupides. Il n'y avait vraiment pas de quoi fouetter un chat, mais cette récurrence de la pensée à toujours vouloir classifier les choses et les êtres selon des critères aussi abstraits que ridicules, ne laissait pas de l'étonner. Lui qui se proclamait humaniste, qui se croyait intelligent, se laissait emporter avec une facilité déconcertante par le médiocre radeau des idées et impressions communes. Par principe, dans ses cahiers où il collait les petits articles découpés dans les journaux, il avait pris l'habitude de faire en sorte qu'apparût le moins possible cette ségrégation. La présentation était impeccable, une page par année et un cahier différent pour chaque journal, mais il ne maîtrisait évidemment pas le contenu des articles eux-mêmes.

Le cahier dédié à " l'Echo du Canton " contenait encore trois feuillets vierges : 1955, 1960 et 1962. Toutes les autres années, depuis la création du quotidien en 1947 jusqu'à ce jour, étaient représentées par le petit article en question. Seule, curieusement, l'année 1959 était signalée par une note manuscrite de Julius : aucun faire-part de naissance cette année. Pourquoi ? Il n'en connaissait pas la raison. Peut-être n'y avait-il pas eu de naissance dans la région durant la période charnière considérée ? Peut-être avait-on oublié d'insérer l'information cette année-là ? Un événement malheureux avait peut-être contraint les rédacteurs à s'abstenir ? Mystère ! Julius avait retrouvé et épluché les exemplaires de ce quotidien du 01 au 10 janvier 1959 et n'avait rien découvert. Heureusement, la tradition avait repris l'année suivante, et ainsi de suite sans interruption. À présent que sa collection avait pris une certaine ampleur, il achetait systématiquement, chaque début d'année, des dizaines de journaux différents afin de ne jamais rater les précieux faire-part. Avec sa dernière trouvaille, il allait pouvoir compléter l'année 1962. L'article avait été impeccablement découpé et collé dans le cahier correspondant à ce journal, sur la page prévue à cet effet. Par-dessus, Julius avait calligraphié à la plume " 1962. "

En attendant que l'encre fût bien sèche, il relut une dernière fois les mots magiques. " Bienvenue au petit Simon, né le 31 décembre à 23H45' à la maternité de Chantemelle, ainsi qu'à la jolie Sylvie, née le 01 janvier à 0H12' à la clinique de Villedange ! Les bébés et les mamans se portent bien, les papas se remettent comme ils peuvent. "

Aujourd'hui, Simon et Sylvie devaient être adultes. Deux vies pleines et riches dont le collectionneur ne savait rien d'autre que l'anodine coïncidence les réunissant. Peut-être Simon et Sylvie s'étaient-ils rencontrés ? Peut-être leur point commun les avait-il rapproché au point de les unir pour la vie ? Selon certains astrologues, ces destinées pouvaient être liées ou du moins parallèles. Mais l'astrologie n'était qu'un ramassis de suppositions ridicules jamais étayées de la moindre observation scientifique digne de ce nom. Peut-être les avait-il croisé un jour, au détour d'une rue, dans un magasin ou une administration ? Comme ces milliers d'autres premiers et derniers de l'an qui occupaient des pages et des pages de plusieurs dizaines de ses cahiers !

Oui, Julius avait peut-être croisé sans le savoir quelques-uns de ses " sujets ", de ses " protégés. " Que faisaient-ils ? Où étaient-ils ? Entre l'annonce de leur naissance et leur arrivée dans le cahier, ils avaient grandi, vécu des vies heureuses ou tristes, faciles ou contraignantes, chanceuses ou pitoyables. Qui avait réussi et qui avait raté sa vie ? Mais que voulait dire réussir sa vie ? Le simple fait d'être dans le cahier de Julius n'était-il pas, en soi, une éclatante réussite ? Et tous les autres, dans le peloton du premier janvier au trente et un décembre... Le temps qui dévore inexorablement ses propres enfants ! Le vieil homme eut la vision éphémère d'un monstre gras et hirsute dévorant son fils. Il s'agissait d'une peinture effrayante évadée d'un de ses livres d'art, qu'il chassa d'un frémissement de tout son être.

Il lui arrivait parfois d'avoir envie de rechercher ces personnes, de découvrir ce qu'elles étaient devenues, de fonder une sorte de club de premiers-nés de l'année. Cela aurait pu constituer une base de recherche originale pour l'observation des destins. Il y renonçait toujours car cela lui semblait une démarche par trop ardue. D'ailleurs, il n'aimait pas vraiment rencontrer les gens. Il préférait la compagnie de ses livres, et aussi laisser libre cours à son imagination solitaire qui faisait et défaisait des vies entières beaucoup plus conformes à ce qu'il aurait souhaité rencontrer. D'autres que lui accompliraient peut-être un jour ce travail à partir de sa collection. Il referma le cahier et rangea Simon, Sylvie et les autres sur un rayon de sa bibliothèque, entre " L'Éclair du Nord " et " La Première Heure. "

Enfin, comme s'il s'agissait d'un rituel établi de longue date, il s'approcha de la fenêtre et contempla, du haut de son quatrième et dernier étage, l'espace de la cour intérieure contenu entre les quatre dos d'immeuble. À cette heure du jour, la cour était divisée en diagonale par la lumière d'un soleil encore haut. Un saule rachitique, deux bancs de pierre, un parterre fleuri dans le coin illuminé et une pelouse entretenue dans le coin d'ombre. Il aurait pu faire une description précise les yeux fermés. Finalement, de toute sa vie, il n'était jamais allé beaucoup plus loin que cet espace clos ressemblant à s'y méprendre à un résumé d'existence humaine. Les limites spatiales y figuraient les limites temporelles des hommes. La rotation de l'ombre et de la lumière ressemblait à une succession de moments heureux et tristes. Ce monde clos ne nécessitait que peu d'entretien, peu d'attention, et il ne vivait que du regard distrait des gens. Il pouvait être comparé à une vie humaine figée en un instantané d'éternité.

L'éternité ! Cet espoir impossible venait une fois encore de traverser l'esprit du vieil homme. Comme chaque fois, une angoisse indicible monta en lui, tel un air glacé grimpant le long de ses jambes avant de l'envelopper tout entier. Le serpent de glace vint se lover au creux de ses entrailles. La douleur l'obligea à s'asseoir.

Depuis quelque temps, il connaissait des moments horribles. Il mettait cela sur le compte de l'âge et de sa mauvaise santé, mais il refusait de consulter un médecin. En vérité, son inconscient comprenait des choses qui se refusaient à sa lucidité, mais ces choses affleuraient suffisamment pour le toucher dans sa chair. Il sentait confusément que ce phénomène était en relation avec le temps passé à élaborer son étrange collection. Chaque fois qu'il voulait y réfléchir, son esprit s'embrouillait et rejetait cette idée saugrenue. Comment une occupation aussi anodine pouvait-elle avoir une répercussion sur sa santé ? Pourtant, il ne pouvait le nier, l'angoisse émergeait chaque fois qu'il rangeait ses cahiers de plus en plus chargés de premiers et de derniers-nés d'années paires et impaires en perpétuelle reconduction…

Julius savait que le monde tournait de plus en plus mal. Il n'était guère possible de nier l'évidence. À moins d'un changement d'attitude radical, il était clair que la fin était proche. Non pas une fin du monde ressemblant à une sorte d'ouragan dévastateur, mais un inéluctable effondrement de la civilisation. Les dégradations prenaient des proportions dantesques. Il y avait une telle accumulation de choses néfastes, une telle aggravation des risques, de telles précipitations de misères, qu'il ne pouvait en être autrement. La machine à détruire, longtemps au coude à coude avec la machine à produire, avait pris la tête du convoi. L'homme, qui conduisait avec son orgueil pour compas, allait perdre la course. Julius savait tout cela, mais il ne faisait rien. Comme trop de ses semblables, il abdiquait avant même d'ébaucher le moindre effort, obéissant sottement au conditionnement ambiant.

Lui, il collectionnait ! Et par un étrange sortilège, sa collection mettait au jour ce que son cœur dissimulait. Il en recevait l'angoisse pour merci. Dans ses cahiers, il tenait pourtant un nœud du temps, une articulation essentielle de la survivance. Il ne le voyait qu'avec le serpent froid de son ventre malade, lorsque la mort s'invitait dans sa prison intérieure. Il photographiait le cycle de la vie, mais il n'osait pas y toucher, ni pour l'aimer, ni pour la protéger. Pour son propre bien-être, il enrobait la vérité d'un égoïsme monstrueux. Si, par quelque magie, il n'y avait plus de naissances demain, ni le premier de l'an ni jamais, qu'adviendrait-il de ses précieux cahiers ? Qui, après lui, pourrait poursuivre son Œuvre ? Mais fallait-il vraiment attendre cette échéance pour agir, pour enfin préserver l'essentiel ? Julius, solitaire, connaissait alors l'angoisse des lâches.

Il demeura ainsi, affalé dans le fauteuil devant la fenêtre. Une fenêtre borgne qui lui offrait une vision haute et stylisée du monde, mais que les regards extérieurs ne pouvaient pénétrer. Ses membres s'engourdirent peu à peu. Il comprit, dès ce moment, qu'il ne se relèverait plus jamais.

 

* * *

Le temps passa. Le facteur s'étonna de voir cette boîte aux lettres jamais relevée et on finit par découvrir la dépouille desséchée du vieil homme. Dans l'immeuble, personne n'avait rien remarqué, personne ne s'était inquiété. Le mort était installé dans son fauteuil, face à sa fenêtre mais parfaitement invisible du dehors. Ses yeux fantômes contemplaient un insondable monde intérieur. Il avait connu une mort paisible, une sorte " d'endormissement définitif. " Le corps s'était momifié, comme si la solitude de l'endroit avait eu raison des vermines de la décomposition. Pour cette raison, il n'y avait pas eu d'odeurs, ajoutant encore à la discrétion de l'événement.

La sculpture de bois et de parchemin dut être brisée pour se conformer au standard de la mise en bière. Les officiants firent craquer sans ménagement l'inutile enveloppe charnelle. Ils en avaient vu d'autres et excellaient dans l'art de berner leurs émotions. Ils scellèrent le couvercle du cercueil et, dans le même instant, ce fut comme si l'existence de Julius s'effaçait de la mémoire du monde. Il ne restait que les formalités d'usages, la routine, rien qui vaille vraiment l'attention. Le défunt n'avait pas de famille, pas d'héritier. La municipalité prit en charge les frais d'une cérémonie expéditive et d'une crémation, avant de s'occuper de ses biens. L'appartement fut affecté au service social. Le mobilier partit en enchères publiques, sauf l'imposant bureau qui poursuivit sa carrière indolente dans le cabinet d'un préfet. Les livres furent envoyés vers la bibliothèque municipale, moins quelques exemplaires captés par des intermédiaires indélicats. Les précieux cahiers disparurent avec les paperasses et les vieilles hardes, dans un grand feu purificateur.

Mais le Grand Sommeil ouvre parfois sur le rêve. Le vieil homme avait jeté dans celui-ci ses dernières forces. Il s'y était consumé, lentement, très lentement. L'engourdissement de son corps, le passage dans la mort, sa momification... Tout cela avait été un feu nucléaire silencieux, glacé et de nature alchimique. Son âme était entrée là où le temps n'a plus d'importance, là où une seconde pèse autant que l'éternité. Le rêve, d'une durée incommensurable, creusait maintenant son propre univers, sa propre réalité. Le monde s'en trouva bouleversé !

 

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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