Les fantômes ont la mort dure !

 

Il en va des trains fantômes comme des trains réels. Certains sont à l'heure, d'autres vous font poireauter d'interminables minutes sur des quais battus des quatre vents.

Ce jour-là, j'attendais le mien sur le quai n°6 de la gare du Midi, à Bruxelles. Il était renseigné pour 14h36' mais une voix caverneuse venait pour la deuxième fois de postposer son entrée en gare. J'attendais debout, ma valise à mes pieds, épisodiquement traversé par des vivants qui ne me voyaient ni ne me sentaient. Le train réel de ces vivants accusait lui-aussi du retard et plusieurs voyageurs commençaient à s'impatienter. Un sale gosse trépignait et faisait des allées et venues. Il m'avait déjà traversé cinq ou six fois et cela commençait sérieusement à m'énerver. Aussi, je reculai de deux pas pour m'adosser au mur, tirant ma valise auprès de moi. À ce moment, une grosse dame tout essoufflée vint se poser exactement à mon emplacement, m'interpénétrant de ses chairs flasques jusqu'à me déborder de tous les côtés. Ce n'est pas que cette interpénétration soit si désagréable pour nous, les fantômes, mais cette grosse dame me rappelait un peu trop ma tante Camille. Cette chère tante avait la détestable habitude - de mon vivant bien entendu ! -, de me presser sur son opulente poitrine pour mieux me plaquer ses baisers ronflants et humides. Gamin, je ne supportais pas ces étreintes fugitives qui me semblaient des éternités d'oppressions. Aujourd'hui, l'éternité, je connais ! Tante Camille est morte depuis des lustres et je me suis laissé dire qu'elle hante toujours sa petite maison à la campagne. Quoi qu'il en soit, cet afflux de souvenirs provoqué par l'interpénétration de la grosse dame m'indisposait. Comme je n'avais nulle envie de me décaler une seconde fois, je fis naître cette petite vibration sournoise qui, immanquablement, déplait aux vivants. La grosse dame frémit, s'interrogea en silence sur l'origine de ce mystérieux courant d'air glacial qui tortillait son intérieur, et se déplaça instinctivement de trois pas sur la droite.

Le train des vivants entra en gare et s'immobilisa le long du quai dans un concert de crissements épouvantables. Les portes s'ouvrirent et les voyageurs en partance montèrent à l'assaut des compartiments. Lorsque le quai fut vidé de ses vivants, je me rendis compte qu'une dizaine de collègues fantômes attendaient comme moi l'arrivée de notre train. Nous nous saluâmes de loin en loin, mais comme personne ne se connaissait, nous restâmes sur nos positions respectives. Enfin, la voix d'Eléonore, rendue sinistre par le système de sonorisation fantôme de la gare fantôme, annonça l'entrée en gare de notre train fantôme. Eléonore hantait la régie des communications de la gare du Midi car c'était ce qu'elle savait faire de mieux. Notre train s'immobilisa dans un vacarme infernal que seules, cette fois, nos oreilles purent entendre. À la différence des vivants, nous percevons les bruits des deux mondes, tandis qu'eux sont ridiculement limités à leur univers matériel. Le machiniste, le vieux Raoul, hantait une loco de la belle époque du rail, fumante et sifflante comme un chaudron à la limite de l'explosion. Ce train vieillot et poussif n'était pas pour me déplaire. Je préférais cela au TGV fantôme hanté par Fred Calot, certes plus rapide mais qui ne permettait pas d'apprécier les paysages fantomatiques de l'arrière-pays. Mais par chance le TGV-F n'effectuait que les liaisons internationales, tandis que je rentrais simplement chez moi, dans les Ardennes belges.

J'agrippai ma valise et grimpai dans le wagon qui me faisait face. Je choisis un compartiment fumeur car j'avais l'intention de me bourrer une bonne pipe de tabac de la Semois qui, si je la tenais bien, pourrait me durer jusqu'au terminus. La fumée gêne certains fantômes et… mais ce n'est pas le lieu de parler de cela. Le confort du wagon était à l'image des performances de la locomotive : banquettes en bois, tablettes saillantes, couloirs étroits et ressorts plus morts que nous ! Mais les fantômes savent avoir la mort dure et ces petits inconvénients n'entament généralement pas notre bonne humeur. Bref, je choisis une banquette, coinçai ma valise dans le panier prévu à cet effet et m'installai côté fenêtre. En face de moi, et je n'avais pas choisi cette place uniquement par hasard, une ravissante fantômette lisait un recueil de poésie noire. Je la saluai courtoisement, me promettant d'engager la conversation à la première occasion. Je n'étais pas aussitôt installé que le convoi s'ébranlait et qu'un gros fantôme habillé sans recherche déboulait dans le compartiment. Son visage rubicond et son souffle court trahissaient la course qu'il avait dû faire pour sauter dans le train à la dernière seconde. Je ne sais pourquoi, son regard croisa le mien et alors qu'il y avait des places libres partout ailleurs, il vint s'affaler sur ma banquette.

Sa présence ne me dérangeait pas outre mesure. Entre fantômes, nous entretenons en général des relations plus cordiales que les vivants entre eux. Ainsi, nous ne songeons jamais à nous entre-tuer, vu que c'est déjà fait ! Étant logés à la même enseigne, les rivalités n'ont plus guère de sens, si ce n'est, peut-être, les rivalités amoureuses. Et encore, car avec l'éternité devant soi, cette occupation sait trouver des arrangements que n'accepteraient pas les vivants. D'ailleurs, le voudrait-on que nous ne saurions nous blesser, les duels se soldant par des coups d'épée dans le néant qui nous constitue. Mais bon sang, il y avait de la place partout ailleurs dans le compartiment ! Ce corpulent individu risquait de perturber la conversation que j'escomptais entamer avec la charmante fantômette. Je décidai d'attendre deux ou trois arrêts avant de parler. Peut-être descendrait-il avant nous ? Dans ce cas, dès qu'il aurait disparu, j'entreprendrais de raconter quelques séduisantes banalités à cette jeune personne et, qui sait... J'en étais là de mes pensées quand, brusquement, mon voisin se présenta.

- Bonjour la compagnie ! Je me présente, Henri Lerouge, ex-gendarme en retraite. Je m'en retourne chez moi, en cette bonne ville d'Arlon.

Il venait de ruiner mes plans d'un seul coup ! Arlon, il descendait à Arlon ! J'allais me le coltiner tout le trajet.

- Quelle coïncidence ! émit alors la jeune personne en face de nous. Je me rends moi-aussi dans cette ville. Je dois y hanter un hôtel particulier pour la saison touristique. Je m'appelle Corale.

Je ne pouvais que me présenter à mon tour, ce que je fis en bougonnant gravement.

- Moi c'est Gustave, Gustave Flaubert...
- Vous ne voulez pas dire... ? coupa le gros homme.

Je compris immédiatement le sens de sa question pourtant amputée du principal, car l'énoncé de mon nom provoquait toujours ce genre de réaction.

- Non, assurai-je avec un sourire de circonstance. C'est juste un homonyme. Aux dernières nouvelles, l'écrivain hanterait toujours une distillerie du côté de Rouen. Mais je vous surprendrai en vous disant que moi aussi je vais à Arlon. J'y hante la demeure familiale, laquelle est actuellement occupée par un couple assez correct de hollandais.

Sur ces paroles, chacun retourna à ses occupations. La jeune fille replongea dans son recueil de poésie. Le gros homme rangea ses bagages au-dessous de la banquette, ajusta sommairement sa mise et se tortilla pour trouver sa place. Pour ma part, je m'absorbai dans la contemplation du décor par-delà la vitre, un décor mi-réel, mi-fantomatique, que mon pauvre cerveau eut un peu de mal à dissocier car nous étions à ce moment dans un tunnel mal éclairé. La gare Centrale, souterraine, était proche. Ensuite il y aurait celle du Nord, puis encore deux arrêts dans la capitale avant que notre convoi ne prenne définitivement la direction des Ardennes. Avec cette vieille loco et Raoul aux commandes, nous en avions au moins pour trois heures de trajet. Mais il est vrai que la durée nous importait peu.

Mes pensées me ramenèrent quelques heures plus tôt. J'avais fait quelques trouvailles intéressantes sur la brocante du Midi, dont le linceul véritable de Carmelina Ipsofacto, récupéré sur la rive gauche du Styx en 1851 par Romuald Nasser, le fameux explorateur des sources noires. Carmelina, selon mon arbre généalogique, était assise sur une branche maternelle au troisième degré. Je n'étais pas peu fier de cette trouvaille. En plus, je m'étais offert une paire de boulets et trois mètres de chaîne. Le camelot qui me les avait vendus assurait que c'était les véritables accessoires de scène de Dom Elcobardo, le grand artiste qui durant cinq siècles avait magistralement hanté le château d'Igneuville. Naturellement, je ne l'avais pas cru ! Les boulets paraissaient bien trop neufs et la chaîne montrait la trace d'un poinçon maladroitement limé, ce qui semblait indiquer une provenance nettement moins glorieuse. Comme il n'était pas dans mes intentions d'utiliser ces reliques autrement que pour décorer ma garçonnière, je les avais achetées sans discuter. Il y a longtemps que les fantômes ne s'habillent plus en suaire et ne traînent plus de boulets, même pour effrayer de pauvres mortels. Nous nous habillons comme tout le monde, à la mode du temps, si ce n'est que nos tissus sont aussi fantomatiques que ce qu'ils couvrent. Ces menus objets se trouvaient dans ma valise, avec les restes de mon casse-croûte, une demi-bouteille de rouge et un plan de la ville.

Mes réflexions m'avaient tellement absorbé que je n'avais pas remarqué l'arrêt de la gare Centrale, l'entrée de quelques voyageurs et le redémarrage du train. Notre convoi arrivait déjà à la gare du Nord lorsque je repris pleinement conscience de la réalité, enfin, de notre réalité fantomatique ! Mon voisin avait allumé un cigare de calibre supérieur qui ne cadrait guère avec l'élégance douteuse de sa mise vestimentaire. Je ne me rappelais pas l'avoir entendu demander la permission à notre charmante voisine avant d'allumer ce prétentieux accessoires d'une virilité depuis longtemps évanouie. Il est vrai que nous étions en classe fumeur, mais tout de même. Je me promis de faire preuve de plus de savoir-vivre si l'envie me prenait d'user de mon brûle-gueule. C'est à ce moment que, par la vitre, sur le quai de la gare du Nord, j'aperçus René Tourtel !

Diable ! Lui aussi m'avait repéré et il me faisait de grands signes. Il grimpait déjà dans notre compartiment avec l'intention de s'installer à nos côtés. Adieu la tranquillité ! René Tourtel est le plus incorrigible bonimenteur que l'on puisse imaginer. Il allait certainement nous raconter ses histoires et nous encourager à faire de même. Je pouvais d'ores et déjà oublier ce qui aurait pu agrémenter mon voyage : une conversation amicale avec Corale, un échange de cigare avec Lerouge ou même une paisible sieste ! Tourtel approchait déjà dans l'allée de notre compartiment, un sourire large comme une demi-lune en travers de sa face pouponne.

- Mais c'est ce vieux Flaubert, ça fait une paye ! gouailla-t-il.

C'est ainsi qu'il se présenta, si je puis dire, en m'imposant sa poignée de main atrocement généreuse. Je fis les présentations tandis qu'il se collait près de Corale en lorgnant autant sur son livre que dans l'échancrure de son chemisier.

- Ho-ho ! Mademoiselle lit Emerlist ! fit-il avec un air connaisseur.
- Vous aimez ? renvoya-t-elle du tac au tac.
- J'adore positivement, positivement j'adore !

Ce type était incroyable ! Il allait baratiner notre fantômette d'entrée de jeux. Je m'apprêtais à lui couper l'herbe sous le pied d'une formule bien sentie quand Corale s'en chargea à ma place. Elle lui décocha un sourire narquois et, montrant le livre, elle dit :
- Ceci est l'unique exemplaire du manuscrit d'un auteur inconnu.
- Euh... il me semblait pourtant que... j'ai dû confondre avec... c'est cela, oui... s'empêtra-t-il.

Bon prince, je le sauvai du ridicule en lui demandant comment allaient ses affaires. La dernière fois que je l'avais rencontré, il était placeur de poltergeists fabriqués en Allemagne de l'est, des systèmes d'alarme assez peu convaincants. Une autre fois, il était régisseur d'une troupe théâtrale d'esprits frappeurs. Avant, il vendait des aspirateurs à domicile, mais alors il était encore vivant et moi aussi.

- L'immobilier, mon cher, il n'y a que ça de vrai !

J'allais me demander ce que les fantômes pouvaient bien faire de l'immobilier quand il m'expliqua, ou plutôt expliqua à la cantonade, qu'il y avait actuellement, du côté des vivants, une véritable ruée sur les châteaux en Espagne. Un fantôme digne de ce nom ne pouvait que sauter sur l'occasion. J'avoue que je ne compris pas exactement comment il comptait tirer profit de cet étrange commerce. Il parla ainsi de ses affaires jusqu'à la dernière gare de Bruxelles, monopolisant tout l'espace tant sa volubilité s'accompagnait de brassages et de moulinets de bras. Ce fut à ce moment qu'il nous demanda si nous connaissions la dernière.

- La dernière quoi ? lâcha Lerouge, presque par réflexe.

Le maladroit ! Le gaffeur ! Je savais bien, moi, ce que René Tourtel allait nous proposer ! Il allait nous raconter un banal fait-divers, lequel n'était qu'un prétexte pour embrayer sur une autre histoire que je ne connaissais que trop. Sa propre histoire ! Enfin, la partie la plus cruciale et la plus personnelle de l'histoire de chaque fantôme : sa propre mort ! Bien que d'une grande banalité pour beaucoup d'entre-nous, car la plupart des décès n'ont vraiment rien de très spectaculaire, cet épisode crucial n'en demeure pas moins un moment aussi radicalement transformateur que le dépucelage chez un adolescent. Tourtel appréciait par-dessus tout épater la galerie avec son histoire. Il nous demanderait d'abord de raconter la nôtre, en faisant semblant de s'intéresser et d'apprécier les moments forts. Mais en fait il n'attendait que le moment de placer la sienne, avec l'espoir de tirer de son auditoire des commentaires dithyrambiques.

- Figurez-vous, commença-t-il, que j'ai rencontré un jeune fantôme qui nous est arrivé après un bien étrange passage.
- Ho ? fit l'ex-gendarme.
- Racontez-nous cela, fit Corale.

Voilà, la pompe était amorcée !

- Mort subite ! s'empressa d'expliquer René. Ce garçon était étudiant. Il participait aux traditionnelles guindailles de la Saint-Nicolas, des guindailles qui comme chacun sait, s'étalent d'octobre à juin ou peu s'en faut. Il a bu trop de bière en une seule soirée. Coma éthylique. Il en est sorti de notre côté. Et devinez quelle sorte de bière, je vous le donne en mille : de la Mort Subite !
- Ça alors, quelle coïncidence ! fit Corale, polie.
- C'est plus fréquent qu'on ne croit, tempéra Lerouge.
- En effet, et je me suis laissé dire que beaucoup de russes nous arrivent dans cet état, répliquai-je sur un ton vaguement ironique, sachant que le vrai nom de Tourtel n'était autre que Tourtelovitch.
- Mais je suis sûr que vous avez des histoires personnelles autrement étonnantes, reprit ce dernier sans donner l'impression d'avoir été touché par ma petite pique. Moi-même, je vous livrerai volontiers le récit de mon passage, mais je vous en prie, je fermerai la marche.

Comme personne ne semblait disposé à entamer le premier le récit de son cas personnel, Tourtel débloqua la situation en m'interpellant directement. Cela aussi, bien sûr, je m'y attendais !

- Cher Gustave, racontes-nous ton accident. Moi je le connais déjà, mais nos amis seront certainement très intéressés d'entendre ton histoire.

Corale et Lerouge tournèrent vers moi deux regards interrogateurs. Je ne pouvais faire moins que m'exécuter sous peine de passer pour un bien triste sire, mais surtout pour éviter d'entendre mon histoire racontée par Tourtel lui-même ! Le bonhomme n'aurait pas manqué de l'aseptiser encore plus que nécessaire. Aussi, plutôt que de risquer un tel affront, je commençai immédiatement mon récit.

- Hé bien, puisqu'il le faut, allons-y ! déclarai-je sans enthousiasme. À cette époque, j'exerçais la profession de vitrier et je sillonnais les routes de la province de Namur au volant de ma camionnette, une Peugeot SL4 blanche qui...

Et c'est ainsi que j'expliquai, pour mes trois compagnons de voyage, les péripéties et les vicissitudes aussi innombrables qu'exaltantes qui émaillent l'existence d'un vitrier ambulant. Cette vie n'a hélas rien de commun avec celle d'un mercenaire, d'un cosmonaute ou d'un explorateur ! Pourtant, même les vitriers meurent un jour ou l'autre et c'était ce récit que je tentai vaille que vaille d'enjoliver sous les regards bienveillants de Corale et de Lerouge, et le retrait silencieux de Tourtel attendant son heure. Ce n'est qu'après vingt bonnes minutes de banalités, et assez fier de moi je dois le dire, alors que nous entrions en gare de Louvain-la-Neuve, que j'arrivai au moment crucial.

- ... alors que je m'y attendais le moins, mon véhicule se déroba sur la chaussée humide et partit en glissade par le travers. La route était bordée d'arbres, vous devinez la suite ! La camionnette s'encastra sur l'un d'eux, un énorme peuplier. Quant à moi, je fus instantanément écrasé entre mon siège et le tableau de bord. La colonne de direction me transperça la poitrine tandis que les tôles repliées me broyaient les jambes.
- Vous avez souffert, au moins ? s'enquit Corale.
- Hélas ! mademoiselle. Je n'eus guère ce plaisir. La mort vint me chercher après seulement quelques minutes d'inconscience. J'avoue que je n'ai guère eu l'occasion de profiter des meilleurs moments.
- Dommage ! fit Lerouge. Il y a parfois des accidentés de la route qui agonisent durant des heures dans les pires souffrances, mais tout le monde n'a pas cette chance.
- Je sais, ajoutai-je d'un ton fataliste. Si j'avais roulé un peu moins vite et bouclé ma ceinture, peut-être...
- Des milliers de gens finissent ainsi chaque année, conclut un René Tourtel lapidaire.

C'était déjà avec une formule laconique de ce genre qu'il avait accueilli mon récit la première fois qu'il l'avait entendu. Et alors ? Qui puis-je si ma mort ne fut pas exceptionnelle ? Ce Tourtel commençait sérieusement à m'agacer et je décidai de lui river son clou avant la fin du voyage.

À cet instant, un train de marchandises du monde réel nous interpénétra d'avant en arrière. Cela dura plus d'une minute durant laquelle nous ne pûmes nous parler tant le vacarme était assourdissant. Pourquoi diable faut-il que les lignes fantômes chevauchent aussi étroitement les lignes réelles ? songeai-je. Ou pourquoi n'avait-on pas conçu des horaires permettant d'éviter ces désagréments ? René Tourtel fut le premier à reprendre la parole après le passage du convoi. Notre train fantôme redémarra dans l'autre sens, quittant la gare de Louvain-la-neuve pour sa prochaine escale, Gembloux.

- Si nous écoutions maintenant monsieur Lerouge, proposa-t-il.

Nos regards se posèrent sur l'ex-gendarme. Celui-ci reçut cet honneur en plissant les yeux de contentement. Il lissa ensuite sa moustache fantôme et s'éclaircit la voix. - Ma foi, commença-t-il, je dois admettre que ma mort est sans doute moins banale - excusez-moi cher voisin, ajouta-t-il en me visant - qu'un accident de la route. Comme vous le savez, un gendarme est exposé en première ligne au danger : le maniement des armes, les malfrats armés jusqu'aux dents, les fous dangereux, les trafiquants, les terroristes...

Nous eûmes droit à un panégyrique complet de l'illustre autant que périlleuse profession de pandore en uniforme. Avant même de savoir comment le brave Lerouge avait pu clamser, nous avions reçu des précisions quasi chirurgicales sur l'art de déceler les causes de la mort sur des cadavres à tous les stades de la décomposition, ou abîmés de quelque façon que ce soit, du simple knock-out produit par l'objet contondant ayant entraîné la mort, en passant par l'éventration au surin de montagnard à cran-de-cerf, jusqu'à la double volée de plombs numéro 8 en pleine face lors d'une partie de chasse. Je passe sur les défenestrations, les pendaisons, les perforations multiples par lame, fourche, pique-feu et balle de revolver. J'oublie les petits vieux carbonisés dans l'incendie du home des Clairières et les 367 passagers transformés en puzzle lors du crash du Boeing de Lisbonne. Je retiens juste le cas de celui qui s'était fait dissoudre à l'acide dans sa baignoire, car il s'agissait d'un cousin au premier degré, détail que je ne jugeai cependant pas utile de révéler aux autres. Une petite voix intérieure me disait que Lerouge allait se réserver une mort extraordinaire. La même petite voix me disait que ce serait un mensonge, car Lerouge était vraisemblablement mort dans son lit d'une embolie cérébrale ou d'un malaise cardiaque. Mais il était clair qu'après une telle entrée en matière, il ne pouvait finir sur une note banale. Sans doute réfléchissait-il tout en nous racontant ses souvenirs professionnels, qui eux-mêmes étaient probablement enjolivés pour une grande part, à ce qu'il allait bien pouvoir inventer pour lui-même. Nous avions dépassé Gembloux depuis longtemps et notre train arrivait en gare de Namur. Personne ne savait encore comment Lerouge était mort. Même René Tourtel commençait à s'impatienter. Ce fut Corale qui nous délivra en demandant :

- Mais vous-même, monsieur Lerouge, si vous nous racontiez votre mort ?
- Hem ! fit ce dernier. J'y arrive, j'y arrive. Figurez-vous que...

Et nous apprîmes que le brave gendarme avait été l'une des victimes du groupuscule terroriste PPP.

- Pour le Port du Pyjama, songeai-je en réprimant un bâillement tandis que Lerouge traduisait ce sigle par " Pas de Pitié pour les Parasites. "

Volontaire pour une mission d'infiltration, notre gendarme avait été démasqué et enfermé dans une cellule avec de l'eau jusqu'aux genoux et des rats pour seule compagnie. Je trouvais qu'il en faisait un peu trop mais je me gardai bien de l'interrompre. Ses ravisseurs l'avaient torturé à plusieurs reprises. Ils lui avaient brisé les bras et les jambes. Il avait terriblement souffert, lui ! Plus d'une fois, il avait cru voir arriver sa dernière heure. Finalement, ne pouvant obtenir de lui le moindre renseignement, les bandits l'avaient ligoté sur une chaise avec un pain de six kilos d'explosif entre les jambes. De quoi pulvériser tout un immeuble ! C'est d'ailleurs ce qui arriva après qu'une minuterie de plusieurs heures d'angoisse parvînt enfin à son terme. Du brigadier Henri Lerouge, on ne devait retrouver qu'un implant dentaire ayant occupé sa mâchoire inférieure, du côté gauche.

Le train quitta Namur et les trois auditeurs poussèrent un même soupir de soulagement.

- Monsieur Lerouge, on peut dire que vous avez connu une mort exemplaire, observa Corale.
- Pas banale, en effet, ajoutai-je.
- Outre l'éparpillement du corps, analysa Tourtel sur un ton savant, l'explosion permet une dispersion instantanée de l'esprit. Ce qui est intéressant dans votre affaire, c'est l'effort que vous avez dû fournir pour réunir ce dernier.
- Hem, vous ne croyez pas si bien dire ! approuva l'ex-gendarme. Mais pour une raison que j'ignore, je ne me rappelle plus très bien cette phase, et croyez bien j'en suis infiniment désolé.

S'il me fallait une preuve de l'invention de son histoire, il venait de la fournir lui-même. Comment était-il possible d'oublier le moment le plus crucial du passage de vie à trépas ? Cela ne s'était jamais vu ! Je ne sais si mes compagnons de voyage nourrissaient les mêmes doutes que moi quant à la véracité de ce récit, mais personne n'eut l'outrecuidance de tourmenter davantage le conteur. Son histoire était jolie, mais suffisante ! D'ailleurs, comment aurait-il pu bénéficier de sa retraite s'il était mort en service ?

- Nous vous comprenons, fis-je sur un ton d'une neutralité admirable.

Cette remarque scella définitivement la question à la satisfaction de tous. C'est à ce moment que passa le contrôleur des billets, ou plus exactement " les " contrôleurs. Comment définiriez-vous un être bicéphale, avec quatre bras autour d'un tronc posé sur deux jambes ? Ernest et Jules ! Les frères siamois les plus connus de tout le réseau ferré fantomatique de l'hémisphère nord !

- Bonjour Ernest, fit Lerouge.
- Bonjour Jules, fit Tourtel, chacun se partageant ainsi les civilités.
- Madame, messieurs, articula la tête de gauche.

Ce jour-là, Ernest (la tête de gauche), commandait les manœuvres. C'était celle qui portait le képi. La Compagnie avait consenti à tailler un costume spécial pour cette étonnante créature, avec une veste à quatre manches et six poches, mais il avait été hors de question de délivrer deux képis, ce qui eût signifié un salaire double !

Ernest-Jules se planta en face de nous, une tête regardant Corale et René, l'autre Lerouge et moi. Sa main droite bis tenait la poinçonneuse, l'autre un indicateur chiffonné. Une troisième reposait sur la mallette ventrale qui devait contenir d'autres accessoires indispensables à tout bon contrôleur. La dernière était l'organe préhensile qu'il tendait vers les passagers afin de saisir et amener à lui les billets et les abonnements. Lerouge avaient un billet simple. Clic ! Tourtel et moi un " titre de transport dix voyages offre spéciale anniversaire du rail ". Re-clic et re-clic ! Le mien était neuf mais celui de Tourtel arrivait en fin de validité. La main droite-bis d'Ernest-Jules le biffa de deux traits avant de le rendre à son propriétaire.

- Il faudra penser à renouveler votre titre de transport, ajouta Ernest tandis que Jules se contentait de dodeliner du chef.

Corale tendit alors rien moins qu'un passeport officiel offrant la gratuité pour les transports en commun. Le contrôleur s'en saisit, le porta plus près de son visage gauche et l'analysa brièvement.

- Madâââme... fit-il respectueusement en lui rendant son document.

Un tel titre de transport signifiait que Corale était une VIP ! Une " Valgus In Partibus " ou, pour ceux qui n'y entendent rien en latin ferroviaire, une sacrée privilégiée ! Et ce privilège ne pouvait être obtenu qu'en raison d'une qualité de mort bien particulière. Je vis briller une lueur d'intérêt dans l'œil de René Tourtel. Il songeait visiblement à la même chose que moi. Pourtant, il n'interrogea pas directement la jeune fantômette. Par contre, il retint Ernest-Jules par sa troisième manche avant que celui-ci ne s'éloigne vers l'avant du train.

- Excusez-moi, Ernest et Jules, mais une question me tarabuste.
- À votre service monsieur, fit le contrôleur en chef.
- Avant votre arrivée, mes compagnons et moi devisions de nos morts respectives. Et je me demandais... Enfin puisque vous êtes deux... Deux en un je veux dire... enfin vous comprenez ce que je veux dire !
- Non monsieur.

Tourtel soupira.

- Pour être plus clair, lequel d'entre vous est mort le premier ? Et comment cela s'est-il passé pour l'autre ensuite ?

Les deux têtes se regardèrent et il y eut un unique haussement d'épaules.

- Je suis mort le premier, fit la tête au képi.
- Je suis mort le premier, fit l'autre simultanément.
- Non c'est moi ! reprit l'un.
- Non c'est moi ! reprit l'autre.

Nous nous regardâmes tous les quatre, passablement médusés.

- Vous êtes morts en même temps ? proposai-je alors.
- Non, fit Ernest.
- Non, fit Jules.
- Il faudrait savoir, grogna Lerouge. Si vous n'êtes pas mort ensemble, il y en a forcément un qui a précédé l'autre !

Les voix très semblables d'Ernest-Jules se confondirent en un unique " oui, c'est moi "

- Minute, intervint Corale, nous n'en sortirons jamais ainsi. Vous Ernest, racontez-nous ce qui s'est passé. Pendant ce temps, Jules, ne dites rien.
- Madame, je suis mort un 14 février à 23h15 et j'ai ici dans ma musette un certificat qui l'atteste, signé par le Dr Bidextre en personne. Mon frère ici présent (la main gauche-bis le désigna d'un mouvement quelque peu condescendant), est décédé quant à lui le 15 février à 00h35, soit plus d'une heure plus tard.
- Pfff ! siffla Jules.
- Vous n'êtes pas d'accord avec votre frère ? s'enquit Corale en s'adressant cette fois à la tête de droite.
- Bidextre n'a jamais su faire la différence entre la droite et la gauche, cracha-t-il. Je suis mort à 23h15 et lui (cette fois ce fut la main droite-bis qui désigna l'autre du même mouvement quelque peu condescendant), a survécu jusqu'à 00h35.
- On n'en sort pas, fit remarquer Lerouge.
- Mais de quoi êtes-vous mort ? demanda Tourtel.
- Embolie cérébrale pour moi, frousse bleue pour lui !

Ils avaient encore répondu ensemble, s'accusant mutuellement. Nous nous regardâmes une fois de plus. Il était inutile de torturer plus longtemps le pauvre Ernest-Jules. Il était évident qu'un malentendu s'était produit lors de la recomposition post-mortem des esprits. Peut-être une inversion ! Pourquoi diable ne les avait-on pas dissociés après le passage ? Il est vrai que les jumeaux hantent souvent par deux, mais obliger des frères siamois à hanter ensemble dans le même uniforme, c'était presque du sadisme ! Le binôme nous quitta fâché. Nous avions involontairement ravivé la discorde qu'ils traînaient pour l'éternité. Lorsqu'ils eurent fait quelques pas dans le couloir, Lerouge aperçut une main droite bousculant la tête de gauche. Nous entendîmes distinctement un " tiens toi tranquille, je suis en service ", qui devait sortir de la bouche d'Ernest, tandis q'un juron que la bienséance m'interdit de reproduire ici franchissait les lèvres de Jules. Nous attendîmes quelques minutes avant de reprendre notre conversation, partagés entre l'envie d'éclater de rire et le regret d'avoir bouleversé un vieux compagnon de hantise.

- Nous arrivons en gare de Ciney, fit la voix crachotante d'Ernest-Jules en sortant des misérables haut-parleurs encastrés dans le plafond du compartiment.
- On dirait que ça va mieux, risqua Corale.
- Ils s'en remettront, fit Lerouge.
- Les fantômes ont la mort dure ! conclut René Tourtel. Mais vous, chère Corale, reprit-il aussitôt, si vous nous racontiez ce qui vous a valu ce magnifique titre VIP que vous avez exhibé devant ce pauvre contrôleur ?

La jeune fantômette esquissa un soupir mélancolique, puis elle nous regarda rapidement l'un après l'autre, un sourire malicieux dessiné sur ses jolies lèvres.

- Hé bien oui ! commença-t-elle. Je l'ai fait !

Nous savions évidemment ce qu'elle avait fait. Un titre VIP n'était accordé que pour les plus beaux suicides. Elle raconta alors l'histoire la plus émouvante qu'il me fut jamais donné d'entendre, parole de spectre ! Pour cette raison, je ne la reproduirai pas ici, du moins la sublime entrée en matière qui nous porta, émus jusqu'aux larmes, jusqu'en gare de Jemelle. Si un jour vous rencontrez Corale, dites-lui que Gustave Flaubert (l'homonyme rencontré un jour dans le train fantôme de la ligne Bruxelles-Arlon, pas l'écrivain, qui hante une distillerie du côté de Rouen), ne put trouver des mots assez évocateurs pour seulement reproduire l'illusion des sentiments qu'elle fit naître dans son cœur vaporeux de fantôme. Elle vous fera peut-être l'insigne honneur de vous raconter elle-même ce qui l'amena à se jeter dans les eaux grises et glacées de la Meuse, par un tôt matin de janvier depuis le Pont-de-Fer de Huy.

- Alors j'ai sauté, expliqua-t-elle. L'immersion brutale dans l'eau glacée me tétanisa instantanément. Comme tous les vivants, je ne savais pas ce que cela faisait de mourir. J'imaginais que cela prendrait une ou deux minutes au maximum, que je coulerais, avalerais de l'eau dans les poumons et mourrais très vite. C'était d'ailleurs pour cette raison que j'avais choisi cette méthode plutôt que le poison toujours aléatoire, ou que d'autres moyens qui auraient pu se révéler plus salissants qu'efficaces.
- Dans votre ignorance, vous avez bien fait, coupa Tourtel. La noyade est le meilleur moyen de faire durer le plaisir.
- Et c'est ce qui se passa, reprit Corale. Le froid me paralysa et je coulai vers le fond, ingurgitant une bonne quantité d'eau sale. Mais, à ma grande stupéfaction, je restai lucide et, je ne pouvais en douter, bien vivante ! Au bout d'un temps incalculable, je remontai à la surface comme un vulgaire morceau de bois. Ma tête émergea et ma respiration se rétablit, à mon corps défendant. Bien que difficile, elle fut néanmoins suffisante pour me maintenir en vie de longues, de très longues minutes. Emportée par le courant, je passai bientôt sous le pont du centre-ville, exactement sous l'arche du milieu. Malgré l'heure matinale, un passant m'aperçut. Il poussa des cris stridents et ameuta d'autres témoins. Je connus alors ces terribles moments de terreur entrecoupée d'espoir, cette sorte de bêtise atavique qu'est la lutte instinctive pour la survie ! Ne pas mourir, lutter de toutes mes forces contre la mort, écouter son instinct…
- Quelle bêtise ! commenta Tourtel.
- Oui, mais on ne peut pas savoir avant d'y être passé, fis-je remarquer.
- Heureusement, on ne vous sauva pas ! observa finement l'ex-gendarme.
- Heureusement en effet, reprit Corale, mais il s'en est fallu de peu. Le quidam qui m'avait aperçu et qui ne devait pas savoir nager, ou qui hésitait à juste titre à risquer sa propre vie ou simplement à gâcher un costume pour sauver une inconnue, arrêta néanmoins une voiture de police passant par-là. Les policiers alertèrent les pompiers par radio et je perçus bien vite les sinistres sirènes qui volaient à mon secours. C'est à ce moment que je coulai pour la seconde fois.
- Ouf ! fit René Tourtel.
- Attendez, reprit Corale, ce n'est pas tout.

Nous étions subjugués. Quelle belle histoire ! Quelle expérience ! Quelle joie cela avait dû être de mourir ainsi ! Décidément, on ne devenait pas VIP sans de bonnes raisons !

- Je coulai, puis remontai, puis coulai encore et remontai encore. Cinq fois, six fois, toujours plus morte mais pas suffisamment pour passer de ce côté ! Sur la rive, les secours s'organisaient avec célérité. Des observateurs se plaçaient de loin en loin et hurlaient des indications qui devaient signifier les endroits où ils me voyaient réapparaître. Les pompiers mirent une embarcation à l'eau et se lancèrent à ma recherche. À ce moment, je passais déjà sous le pont neuf. Heureusement, et c'est ici que je puis remercier le destin, une péniche remontait le courant, venant de Liège et se dirigeant vers Namur. Elle arrivait à pleine puissance au milieu du fleuve. Malgré les appels des secouristes, le marinier ne put dévier la trajectoire de sa péniche et encore moins stopper ses machines à temps. Ce qui devait arriver arriva. J'eus l'impression d'être percutée par une baleine d'acier. Un choc terrible me propulsa sous l'eau et je raclai contre la coque de l'engin sous toute sa longueur. Enfin, j'arrivai telle une loque dans l'aspiration de l'hélice. Ses pales me hachèrent en plusieurs morceaux comme une vulgaire allumette. Cette fois-ci, naturellement, j'étais bien morte ! On récupéra quelques-uns de mes morceaux à l'écluse d'Ampsin, plusieurs kilomètres en aval. Pour le reste, je servis de repas aux silures géants qui pullulent dans les eaux chaudes évacuées par la centrale nucléaire de Tihange. Vous connaissez la suite.
- Que c'est beau ! commenta Lerouge.
- Admirable ! dis-je à mon tour.
- Et cela vaut bien un VIP, admit Tourtel. C'est une belle réussite mademoiselle...
- S'il nous était donné de savoir ce qu'est vraiment la mort avant d'y être confronté, nous en ferions tous de pareilles ou de plus spectaculaires encore, ajoutai-je.

Notre petit groupe resta un moment silencieux, chacun se demandant secrètement quel genre de suicide il aurait bien pu faire pour surpasser un tel chef-d'œuvre. Personnellement, je me serais bien vu attaché au sol, en forêt, mourant de faim et de soif, me laissant dévorer petite bouchée par petite bouchée par des rongeurs et des insectes. Quelle formidable agonie sacrebleu ! Je ne sais ce que mes compagnons imaginaient pour eux, mais je dus convenir que l'improvisation dans l'ignorance offrait souvent les plus beaux tableaux. Candeur et naïveté ! Avec sa recette toute simple, Corale avait obtenu plus d'avantages que nous trois réunis : une carte VIP pour les transports en commun et sans doute de nombreux autres cadeaux. Je me mis à rêver. Une visite guidée des châteaux d'Écosse aux frais de la princesse, une carte d'accès illimité pour le parc Halloween, une réserve inépuisable de calva hors d'âge... La voix de Corale brisa ma rêverie, ainsi que, je m'en aperçus, celle des deux autres.

- C'est maintenant à votre tour, monsieur Tourtel.
- Ça y est, me dis-je, il va nous faire son numéro.

Tourtel respira profondément, bomba le torse et se composa un air de mystère propre à captiver les plus endurcis.

- Laissez-moi vous révéler ceci, commença-t-il : je suis le motard sans tête !
- Vous... Le motard sans tête ? Mais c'est une légende ! s'esclaffa Lerouge. Cette histoire circule dans tous les commissariats du pays. Si vous saviez le nombre de gens qui prétendent connaître quelqu'un qui connaît le motard sans tête, c'est hallucinant ! On pourrait presque croire qu'il existe des centaines de motards sans tête sur nos routes !
- J'ai moi aussi entendu parler de cette histoire, enchaîna Corale. Quelqu'un qui disait connaître un ami d'un ami d'un du motard en question, mais impossible de remonter la filière jusqu'au fameux motard !

Henri Lerouge et Carole attendaient mon commentaire. Il vint :

- René Tourtel est bel et bien le motard sans tête, me contentai-je d'affirmer.

Pour achever de convaincre les deux incrédules, Tourtel sortit un morceau de journal de son portefeuille. Une copie fantomatique certifiée conforme d'un journal réel que tous connaissaient. Il le déplia avec ostentation avant de l'offrir à Corale. À lui seul, le titre de l'article de la rubrique " faits-divers " suffisait à clore la discussion : Le motard décapité de Triqwèse-sur-Lesse !

- Ma mort, recommença Tourtel, n'est pas un suicide aussi magistral que le vôtre, Carole (il lui décocha un sourire envieux). Ni un assassinat comme le vôtre, monsieur Lerouge (le sourire qu'il offrit à l'ex-pandore était cette fois teinté d'une dose d'ironie à décorner un bœuf). Ni un accident de roulage aussi classique que celui de Gustave (il ne me regarda pas franchement mais je sentis que l'ironie avait carrément viré au dédain). Non ! Je fus victime d'un accident particulièrement rarissime et aux effets pour le moins inattendus pour mon esprit. Entendez que mon passage dans ce monde fut l'un des plus délicats jamais enregistrés dans les annales fantomatiques.
- Je vais lui river son clou ! songeai-je.
- En réalité, je circulais en side-car, un vieux modèle fabriqué en Pologne, de marque Zwurgly. La bécane était pourvue d'un monocylindre de 750cc qui tonnait comme une nuée de démons. La caisse, que j'avais renforcée afin de pouvoir y entreposer jusqu'à dix aspirateurs, ressemblait un peu à un cercueil bâché. C'était le soir, je roulais sur une petite route entre Dinant et Rochefort. Je rentrais chez moi après une rude journée de prospection. Mon métier de représentant de commerce n'était pas toujours des plus reposants, croyez-moi…
- Dure journée, tu parles ! ruminai-je en silence.

Le train arrivait en gare de Libramont. Quel dommage qu'il ne fût pas plus avancé ! Un peu plus et nous aurions été rendus à destination avant que Tourtel ne commence son histoire. Puisqu'il en était ainsi, j'allais leur révéler un secret que j'étais seul à connaître et qui détruirait complètement l'originalité de cette affaire.

- Je roulais à allure modérée, mais il me vint l'idée d'accélérer dans la ligne droite à la sortie de Triqwèse, histoire de tester les performances de ma machine. Je l'avais déjà poussé à 205 km/h sur l'autoroute des Ardennes, mais c'était au début, avec une caisse vide. Ici, sur une route de campagne et après cent cinquante mille kilomètres au compteur, qui plus est chargé d'aspirateurs invendus, j'arrivai péniblement à un petit 160 !
- Quel menteur, me dis-je, il roulait à peine à 80 !
- Mon moteur vibrait comme un diable furieux. L'air froid du soir cisaillait mes membres. Je ne sentais plus mes bras. Mon phare léchait l'obscurité au rythme des soubresauts de ma bécane telle une langue de lumière insatiable. La route, que je connaissais bien pour la prendre chaque jour ou presque, était rectiligne dans la forêt. C'est là que l'incident se produisit. Je dis incident car il me fut impossible, ainsi qu'aux enquêteurs, de déterminer la cause exacte de... ma décapitation !

Corale et Lerouge étaient littéralement suspendus aux lèvres de Tourtel. Ils ne remarquèrent ni l'arrêt ni le redémarrage du train, ni la voix crayeuse d'Ernest-Jules annonçant les deux dernières gares, Marbehan et Arlon.

- Comment vous expliquer ? poursuivait le dernier conteur. Je fus décapité par quelque chose d'invisible que l'on ne retrouva pas. Décapité aussi proprement, aussi nettement que par une guillotine. À la vitesse où je roulais, je ne sentis rien, et pire, je ne remarquai rien ! Je portais un casque Cromwell, un vieux modèle anglais, sorte de bol tenu par une lanière de cuir sous le menton. La lanière coupée en même temps que mon cou, le casque se décolla de mon crâne et s'envola. Mais même à ce moment, je n'avais pas encore compris ce qui m'arrivait ! C'est alors que je vis, oui, je vis mon side-car, mes bras, mon corps sans tête... s'étirer devant moi et filer vers l'inconnu !
- Incroyable ! fit Lerouge.
- Quelle sublime sensation cela a dû vous procurer... émit Corale.

Je ne dis rien, attendant le moment propice pour contre-attaquer.

- Il fallait se rendre à l'évidence, continua Tourtel. Je venais d'être étêté par une force mystérieuse, surnaturelle, diabolique ! Ma tête, qui ne subissait plus la même accélération que le reste de mon équipage, s'en séparait progressivement. Elle tomba par terre, roula et se perdit dans un fossé. Le side-car, ma main toujours crispée sur la poignée de gaz, fonçait toujours sur la route rectiligne ! Croyez-le ou non mais l'article de journal que voici l'indique en toutes lettres. Le side-car et le reste de mon anatomie parcoururent encore trois kilomètres ! Les deux premiers sans dévier d'un pouce sur cette longue ligne droite, et le dernier à travers une campagne se terminant en bordure de la Lesse. Mon corps sans tête n'avait pu négocier le virage à la sortie de la forêt…
- Fichtre ! cracha Lerouge.
- Comme vous dites, reprit Tourtel. Mon side-car, avec sa cargaison d'aspirateurs et la partie inférieure de votre serviteur, finirent par s'immobiliser dans les eaux peu profondes de la rivière. J'étais toujours assis sur la selle à boudins, mes deux mains sur les poignées, le torse bien droit, mes pieds à leur place,... mais sans tête ! Heureusement, enfin d'un point de vue strictement pratique, on retrouva ma tête avant le reste, ce qui évita qu'on ne la recherche en vain dans les environs immédiats du side-car et non à trois kilomètres de là. C'est Eusèbe Cluche, le facteur, qui aperçut le casque le lendemain sur le chemin de sa tournée. Il connaissait bien le vieux Cromwell car c'était à lui que je l'avais racheté. Il le ramassa, vit la lanière sectionnée et eut l'intuition d'un drame. Il chercha des traces d'accidents mais ne découvrit rien. Il allait reprendre sa route lorsqu'il aperçut ma tête, appuyée contre la borne kilométrique numéro 36. Bien sûr, j'étais mort depuis des heures ! Mais mon esprit cherchait encore ce qui avait bien pu se passer !
- Que voulez-vous dire ? intervint Corale.

Tourtel se fit plus grave :
- Je ne suis évidemment pas le seul dans l'histoire à devenir fantôme après une décapitation. J'en ai discuté avec Louis XVI, Landru, Figatelli et quelques autres. Au fait, saviez-vous que Landru hante toujours la chaufferie d'un pensionnat de la banlieue parisienne ? Mais je m'égare. Les guillotinés s'attendent à perdre la tête. Inconsciemment, l'esprit s'y réfugie avant l'instant fatal. La mort, qui en cas de décapitation est loin d'être instantanée - ce n'est pas à vous monsieur Lerouge que je vais l'apprendre -, y trouve alors un esprit entier et prêt au passage dans notre monde. Mais le mien avait été pris par surprise ! Il se trouvait pour partie dans le reste de mon corps, maintenant séparé par trois kilomètres de nuit noire. Je ne savais même pas ce qui m'était arrivé, jugez donc de mon désarroi !
- En effet, constata Lerouge. Une cause surnaturelle, un esprit divisé... Il y a de quoi perdre la tête, hem, enfin si on peut dire...
- Votre histoire est positivement ex-tra-or-di-naire ! admit Corale.
- Avouez que des passages comme le mien ne se rencontrent pas tous les jours, conclut Tourtel en lissant négligemment le revers de sa veste en tweed.
- Tu es un fieffé menteur ! lâchai-je enfin.

Ma conclusion n'aurait pas produit plus de stupeur et d'incompréhension si j'avais libéré d'un seul coup tous les fluides glacés de l'outre-monde dans notre compartiment. Tourtel m'observait du coin de l'œil, abasourdi par mon audace. Corale et Lerouge, ce dernier avec un pétillement malicieux dans le regard, attendaient la suite en retenant leur souffle.

La gare de Marbehan passa comme un fantôme, ce qui, à la réflexion, était assez normal vu qu'elle l'était presque autant dans le monde réel que dans le nôtre. Tourtel ne disait rien, n'osant pas me demander de justifier mes propos diffamants. Et pour cause ! Il savait qu'il avait quelque peu " embelli " la réalité. Je le toisai d'un air supérieur. Il semblait maintenant se ratatiner comme le font les fantômes farceurs, ceux qui jouent à se montrer furtivement aux vivants vêtus d'un simple drap de lit, lors de séances de spiritisme organisées pour les gogos.

- Tourtel, commençai-je afin de mettre fin à la tension quasi palpable qui soudait notre groupe dans un silence oppressant, tu omets quelques détails.
- Allons donc...
- Il n'y a pas d'allons donc ! Tu as été décapité, certes, mais pas par une force mystérieuse ou surnaturelle.
- Mais...
- Ce jour-là, tu n'avais pas vendu un seul aspirateur, car tu avais passé la journée chez ta maîtresse, la belle Solange !

Je vis un fantôme déglutir avec difficultés, ce qui n'avait rien de surnaturel si l'on songe qu'il avait été partagé juste à cet endroit et, qui sait, peut être pas recollé exactement dans sa position d'origine.

- La belle Solange qui accessoirement était ma femme, vieux scélérat !
- Ainsi tu savais ? articula-t-il après avoir dégluti une boule de vent.
- Évidemment que je le savais ! Et si ce soir là je n'avais pas dérapé sur la route en rentrant chez moi, je l'aurais tuée aussi, la Solange !
- Le câble... c'était donc toi ?
- Hé oui ! Tu avoues toi-même. C'est bien la preuve que tu as eu le temps de voir le câble tendu en travers de la route exactement à la hauteur de ton cou. Au dernier moment, certes, mais tu as vu le piège ! Une cause surnaturelle, un phénomène mystérieux, quelle blague ! Ce n'était qu'un meurtre banal à pleurer. Et ton esprit n'a jamais été pris par surprise…

René Tourtel n'en menait pas large. Je l'achevai :
- Les enquêteurs n'ont pas retrouvé le câble parce que je l'avais enlevé. Mais toi, tu n'étais pas encore mort quand mon coup de botte fit rouler ta tête jusqu'à la borne.
- C'était donc toi ?
- La silhouette dans l'obscurité, la camionnette dissimulée sur le petit chemin,... cela n'avait rien d'un phénomène surnaturel, ce n'était que la vengeance d'un mari trompé. Tu n'as peut-être pas imaginé que je pouvais être ton meurtrier, mais tu as parfaitement compris la cause de ta décapitation. Tu as vu le câble ! Ton esprit n'a jamais été fragmenté comme tu le prétends. Tu as menti, Tourtel !
- Oh ! l'imposteur, cracha Lerouge en retrouvant pour l'occasion son regard d'ex-gendarme.
- Ainsi vous saviez et vous êtes passé facilement, ajouta Corale en dardant elle-aussi un regard courroucé sur Tourtel.

L'ex-side-cariste vendeur d'aspirateurs et ex-amant de ma femme se leva, l'auréole en berne (c'est une image !) et bredouilla de vagues et incompréhensibles excuses. Par chance pour lui, un train du monde réel nous interpénétra juste à ce moment ce qui brouilla nos perceptions. Il allait nettement plus vite que le nôtre mais cela donna néanmoins une minute de répit au triste sire qui en profita pour nous quitter sans nous saluer, pour sortir du compartiment et se fixer devant la porte du wagon. Heureusement pour lui, Arlon était proche et notre train décélérait déjà.

J'étais soulagé. Non seulement je n'aurais plus à subir les sempiternelles élucubrations de Tourtel sur son ex-tra-or-di-naire passage dans le monde des fantômes, mais en plus j'étais sûr qu'à l'avenir il éviterait de me fréquenter de trop près. D'ailleurs, c'était la loi ! Un meurtrier n'entretient jamais de contact avec sa victime, ce serait du dernier vulgaire. J'allais être dans l'obligation de déclarer ce petit assassinat pour régulariser ma situation, ce qui me vaudrait, vu les circonstances, quelques siècles de hantise supplémentaire dans un lieu de mon choix. Une peccadille !

- Tout de même, bougonna Lerouge, il a bien failli nous avoir. Sans votre intervention...

Il me serra vigoureusement la main en guise de remerciement.

- Ce qui est le plus extraordinaire dans cette histoire, fit Corale, ce sont les trois kilomètres parcourus par le side-car !
- Ne vous fiez pas aux apparences, belle demoiselle. Le side-car s'était tout naturellement immobilisé au milieu de la route après seulement une cinquantaine de mètres, moteur calé. Je l'ai simplement remorqué jusqu'au premier virage avec ma camionnette. Ensuite je l'ai remis en route et piloté jusqu'au bout du champ, avec le corps de Tourtel étendu sur ses aspirateurs. Il m'a suffit de replacer le corps dans sa position de conduite et de pousser le tout dans la rivière pour rendre l'exploit spectaculaire. J'ai voulu brouiller les pistes. Naturellement, je ne pensais pas avoir ce stupide accident de camionnette en rentrant chez-moi quelques minutes plus tard, une vingtaine de kilomètres plus loin.
- Vous êtes donc arrivé ici peu de temps après Tourtel, fit remarquer Corale.
- En effet, admis-je, mais cet idiot racontait déjà partout sa version des faits. Alors j'ai jugé plus opportun de ne rien dire sur le moment. Je l'ai laissé fanfaronner tout son saoul, mais il a fini par me mettre en rogne avec ses grands airs !
- Voilà qui est bien fait pour lui, conclut Lerouge.

Notre train entrait en gare d'Arlon, terminus de la ligne. Tourtel sauta vivement sur le quai et disparut très vite dans les brumes de la cité fantôme. Lerouge ramassa ses paquets et prit congé. Corale et moi fîmes quelques pas ensemble et j'osai lui proposer un rendez-vous au café Knopes pour un jour prochain. Elle promit de m'y retrouver un après-midi. J'attends toujours ! Depuis, j'hante cet établissement où je pique les fesses des clients qui osent raconter des salades sur les fantômes.

 

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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