Bonne à tout faire

 

La petite voiture s'immobilisa une fois de plus sur le côté du chemin. Avec un soupir, la conductrice consulta le plan griffonné au verso de la lettre. Elle relut aussi la note accompagnant le croquis. " Au troisième croisement après la bergerie abandonnée, prendre à droite sur deux kilomètres. À la fourche suivante, prendre à gauche. Longer le bois sur kilomètre et le manoir sera visible. "

Elle ne devait plus être très loin à présent. Le véhicule s'ébranla, reprit la piste et ressuscita dans son sillage un brouillard de terre sèche pulvérisée. Cela faisait plus d'une heure qu'elle entraînait sa " 2CV " fatiguée sur un chemin méritant à peine cette appellation. Comme indiqué sur le plan, elle avait quitté N… en empruntant l'autoroute du sud. Elle avait pris la sortie vingt et une, suivi la D256 sur une trentaine de kilomètres, avant de bifurquer vers l'ouest par des voies secondaires. Elle avait ainsi traversé quatre ou cinq villages de plus en plus insignifiants. À la sortie du dernier, elle avait enfin trouvé la piste menant au manoir.

Cette randonnée avait presque des allures de remontée dans le temps. L'état du chemin où elle progressait de plus en plus péniblement semblait indiquer autant l'approche du Moyen-âge que le but de son périple. L'apparition soudaine d'un chevalier en armure ne l'aurait plus étonnée outre-mesure. Mais sa " 2CV " ne s'était pas encore transformée pas en calèche, même si sa suspension tendait inexorablement en ce sens. Sur cette dernière portion du trajet, la voiture tressautait comme si elle s'adonnait à quelque monstrueuse danse du ventre sans le consentement de sa conductrice. En vérité, Susan n'était pas fâchée d'arriver à destination.

Tout à sa maîtrise du volant, elle laissait néanmoins vagabonder son esprit. Quel lieu étrange ! Etait-il possible que ce fût encore la terre ? Le paysage semblait presque lunaire, hormis une végétation rabougrie et comme fossilisée par la chaleur, où toute vie devait avoir disparu depuis la dernière pluie. Cette misérable route lézardait comme l'empreinte d'un gigantesque fouet sur le dos d'un titan. Comment pouvait-on choisir de vivre par ici ? Cela se pouvait puisqu'on l'attendait au manoir Horstwald. Peut-être y avait-il un accès plus aisé par un autre côté, accès qui ne lui avait pas été expliqué dans la lettre ? Elle en doutait, bien qu'avec ces bourgeois excentriques on pût s'attendre à tout. Comment se déplaçaient-ils ? À cheval ? En hélicoptère ? Certainement pas avec une voiture de luxe car ce chemin ne l'aurait guère permis. Susan eut une pensée triste pour son véhicule qui, secoué par son exubérante suspension, arrachait des concerts de plaintes à ses essieux antédiluviens.

Les deux kilomètres avant la fourche parurent ne jamais se terminer. La jeune femme se demanda une fois de plus si elle ne s'était pas fourvoyée dans la lecture du plan. Pouvait-on d'ailleurs faire confiance à ce gribouillis approximatif ? Un coup d'œil au compteur kilométrique l'a rassura. Tenir un petit quinze de moyenne entre les nids de poules et les ornières, représentait ici une véritable performance. L'embranchement apparut enfin. Une arrogante croix de pierre séparait par le milieu le chemin déjà bien étroit. La conductrice immobilisa la " 2CV " et coupa le contact. Le ronronnement aléatoire du moteur s'étouffa, avalé par une atmosphère de silence. Il n'y avait même pas ici les sempiternels grincements des cigales, qui partout dans le sud semblent scier l'espace en myriades de parcelles invisibles.

Susan se permit néanmoins un sourire. Son périple lui rappelait une histoire fantastique lue récemment. L'héroïne, à laquelle elle s'était bien sûr identifiée, devait rejoindre un manoir isolé, hanté de mystère, afin d'y expérimenter de singuliers phénomènes occultes. Elle devait y découvrir l'amour,... et la mort ! Elle s'évadait souvent de la morne réalité de son quotidien grâce à de telles lectures. L'occasion d'un rapprochement avec cette fiction était trop belle. Mais elle n'était pas une héroïne dotée de pouvoirs parapsychiques. Elle avait simplement répondu à une offre d'emploi.

" Bonne à tout faire ". Pourquoi pas ?, s'était-elle dit. Ses qualifications lui permettaient d'envisager une situation plus intéressante, mais elle avait surtout besoin d'argent. Le salaire proposé était des plus intéressants. Les autres conditions également. Elle avait décidé d'accepter, pour une année, après quoi elle s'offrirait un nouveau nez ! Un nouveau départ dans la vie. Elle relut l'annonce qu'elle avait emportée, ainsi que la lettre reçue deux jours plus tôt. " Pour le manoir Horstwald, demande bonne à tout faire : cuisine, entretien et compagnie pour dame seule et âgée. Conditions exigées : jeune femme de constitution robuste, grande, forte, chevelure longue et abondante. Célibataire et sans attache pour une vie permanente au manoir. Rétribution en conséquence, aucuns frais. "

Susan correspondait parfaitement, y compris pour la chevelure longue et abondante. Ce détail l'avait d'abord intrigué. Elle espérait qu'il n'y aurait pas d'ambiguïté derrière cette exigence, auquel cas elle en serait quitte pour refuser l'offre et rentrer chez-elle. Mais il s'agissait sans doute d'une lubie particulière de cette vielle dame un peu excentrique. Par contre, elle était d'une constitution robuste et cette condition pouvait s'expliquer s'il y avait des travaux lourds à effectuer. Elle était aussi célibataire, parfaitement libre de s'isoler pour une période assez longue. Son physique passablement ingrat, et plus précisément son nez immense, n'était pas étranger à cette situation. Ce nez était la honte de sa vie. Bossu, proéminent, impossible à oublier et dangereux à exhiber ! Par compensation, le ciel l'avait dotée d'un moral d'acier. Ce moral l'aidait pour une bonne part à supporter la contemplation, éternellement dans son champ de vision, de l'indécente cambrure de son organe nasal. Elle avait aussi une splendide chevelure d'un noir de jais où s'accrochaient les reflets dansants des lumières captives. Souvent, comme des lucioles lubriques attirées par cette toison chatoyante ondulant derrière elle, des hommes l'abordaient,… puis se détournaient en feignant n'importe quoi d'inconséquent, dès qu'au détour de tête apparaissait, géant, le nez de Susan Lopez. Alors aujourd'hui elle ne comptait plus que sur un miracle, celui de la chirurgie esthétique. Un isolement d'un an, assorti d'un bon salaire, était tout ce qui lui fallait pour préparer au mieux sa nouvelle vie. Tant pis s'il lui fallait endurer les caprices d'une vieille dame acariâtre, la solitude d'un manoir écarté du monde et les contraintes d'un labeur indigne de ses réelles compétences.

Susan profita de l'arrêt pour rafraîchir un peu sa mise et s'envoyer une dose de déodorant sous chaque aisselle. Puis elle relança le moteur et s'engagea sur le dernier tronçon. Le plan ne mentait pas, le manoir apparut assez vite et refroidit du même coup l'enthousiasme de la jeune femme. D'où elle se trouvait, on aurait dit un amas de ruines. En fixant son attention, elle discerna plusieurs tours carrées, effondrées en partie, des murailles pantelantes et une végétation de ronces ou de lierre pour le moins envahissante. Cet aspect sinistre s'estompa heureusement avec la distance. La " 2CH " s'immobilisa au bout du chemin, devant une grille de fer fixée entre de hauts murs d'enceintes. Susan pouvait cette fois apercevoir le corps de logis qui, contrairement aux annexes, ne présentait quant à lui aucun signe de décrépitude. Ce qui de loin apparaissait d'abord comme un monceau de ruines, faisait partie de dépendances détachées, constructions visiblement antérieures a l'habitation principale. Celle-ci, bien qu'austère, avait un toit neuf, une façade parfaitement entretenue, des fenêtres et une porte soignées. Une vaste cour intérieure, elle aussi bien entretenue, invitait à plus de respect pour ce manoir isolé de tout.

La jeune femme n'eut pas besoin de manifester son arrivée en actionnant la sonnerie. Une silhouette apparut sur le perron et la grille s'écarta par le travers dans le plus déconcertant silence.

- Ouverture électrique ! Voila qui témoigne d'une certaine aisance, songea Susan tout en engageant son véhicule dans l'allée.

Elle l'immobilisa trente mètres plus loin au pied du perron et de la silhouette qui se révéla être un vieil homme d'une maigreur effroyable. Il semblait porter à lui seul toute la fatigue du monde. Susan quitta aussitôt l'habitacle et déploya son corps puissant avec un soulagement non feint. Elle se présenta. Le vieil homme, sans doute le majordome, l'invita très courtoisement à pénétrer à l'intérieur. En se retournant, Susan eut le temps d'apercevoir la grille qui se refermait automatiquement et, le long d'un des murs d'enceinte, une immense cage où deux bergers allemands, noirs comme la nuit, l'observaient avec un calme surnaturel.

- Pourvu qu'il n'entre pas dans mes attributions de promener ces deux cerbères, songea-t-elle incidemment.

Au vaste hall pavé de marbre vert, avec ses murs chargés de peintures aussi sombres qu'indéfinissables, succéda un petit salon confortable où l'homme lui demanda d'attendre un moment. Moment qu'elle mit à profit pour mieux observer les lieux. Ce qui frappait d'emblée l'imagination, c'était la quantité invraisemblable de tableaux accrochés un peu partout. Ces peintures ne lui rappelaient rien de connu, mais il était évident même pour le moins éclairé des amateurs d'art que ces oeuvres démontraient la maîtrise et le talent d'un auteur unique. Par contre, ce qui était moins compréhensible, c'était les formes inhabituelles de ces toiles. Si certaines restaient relativement communes, carrées ou rectangulaires, la plupart étaient biscornues, triangulaire, en étoile, ovales, étroites et allongées, en croissant de lune, rondes... Cette diversité de forme avait vraiment de quoi surprendre. Quelques-unes présentaient même des " trous ", eux-mêmes " encadrés " à l'intérieur de la toile. Des trous de toutes formes également, toujours intégrés avec astuce afin de souligner l'effet des scènes peintes autour de lui. Ici, il figurait une fenêtre, là un œil, là une lune blafarde, là encore le soulèvement inquiétant d'une pierre tombale... En général, les scènes évoquaient une nature nocturne, hostile, ravagée et angoissante. Parfois apparaissaient des constructions, des châteaux de légende pourris de brumes, des animaux féroces ou mythologiques. Par contre, aucun être humain n'était jamais représenté. Mis à part le thème général au goût très particulier, le style était assez classique, rigoureux, réaliste bien que puisé aux sources d'un imaginaire fortement enténébré. Pourtant, était-ce à cause de la forme des toiles ?, les paysages semblaient comme soudés au support lui-même, ou à jamais emprisonnés en lui. Un peu comme si ce support pompait plus qu'il ne rendait la substance laissée par l'artiste. Il y avait comme une chaleur, une vie sourde, un appétit de dément sous les couleurs étirées par un mal indéfinissable. Désertant progressivement ces représentations impressionnantes, les yeux de Susan se posèrent ensuite sur le mobilier, somptueux. Puis sur les plantes vertes, grasses, exubérantes et comme explosant de vitalité. Une voix féminine, calme et posée avec soin, tira enfin la jeune femme de sa contemplation.

- Miss Susan Lopez ?
- Madame,... articula-t-elle en réponse.
- Je suis Madame Burlinger, Emma Burlinger.

Susan s'attendait à être reçue par une petite vieille, toute sèche et à demi-enfouie sous un plaid au fond d'un fauteuil roulant. Emma Burlinger était tout le contraire ! Une véritable matrone, encore plus grande et plus forte qu'elle. Malgré un âge situé aux alentours supérieurs de la soixantaine, son visage était à peine ridé et rayonnait de santé et de force. Son allure fière et vigoureuse lui faisait comme une aura de déesse antique.

- Voila qui peut justifier le souhait d'une domestique également robuste, songea subrepticement Susan.
- Vous me semblez convenir à la perfection, jugea immédiatement la maîtresse de maison.

Cette dernière paraissait la soupeser, la mesurer de la tête au pied, la jauger en profondeur de son regard bleu presque transparent. Susan eut la désagréable impression que cette examen visuel s'attardait un instant de trop sur son nez. C'était toujours ainsi. Les personnes qui l'observaient ne pouvaient jamais empêcher l'escale de leur regard sur ce phénomène hors du commun. Une fois de plus, ce n'était pas un effet de son imagination complexée. Emma Burlinger s'attarda bien malgré elle une seconde de trop sur son appendice nasal. Elle se reprit néanmoins avec beaucoup de grâce, effaçant ce léger dérapage par un sourire d'une courtoisie sans faille.

- J'espère,... commença Susan.
- Oui, vous nous conviendrez parfaitement, décréta aimablement madame Burlinger.

Susan sourit. Elle n'était donc pas venue jusqu'ici pour rien. Quant au léger doute né dans son esprit à la lecture des étranges conditions de l'annonce, il s'effaça instantanément. Il suffisait de voir Emma Burlinger pour comprendre que cette femme ne cherchait pas une partenaire pour des jeux n'ayant rien à voir avec les services attendus d'une bonne domestique.

- Si nous bavardions ?, proposa-t-elle. Je dois vous entretenir de certains détails et, bien sûr, vous ne commencerez votre service que demain.

La nouvelle employée de maison acquiesça et les deux femmes s'assirent de concert dans de confortables fauteuils.

- Je suis veuve depuis un grand nombre d'années, commença Emma Burlinger. En fait, depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Veuve et riche. J'espère que vous ne considérez pas cette situation avec cette pointe de mépris que l'on rencontre chez nombre d'individus ?

L'autre eut une grimace signifiant qu'elle ne voyait à cela aucune raison de s'offusquer.

- J'ai parcouru le monde, de l'Amérique du sud aux Indes, de l'Afrique au continent Australien, en passant bien sûr la vieille Europe ou je suis finalement revenue. Du moins temporairement, en attendant le prochain déménagement qui me mènera vers d'autres cieux. Je suis toujours accompagnée de mon fidèle Helmut, mon majordome, le seul être partageant mon existence. Un ami véritable. Il était déjà aux ordres de feu mon mari, militaire de haut rang. Il est resté aux miens, plus par amitié que par devoir. J'ai choisi de faire escale dans ce manoir, en partie restauré par nos soins. Combien de temps ? Je ne saurais le dire. Un an, peut-être deux, jusqu'à ce que l'envie me reprenne de m'installer ailleurs. Ici je m'adonne en toute quiétude à mes passions de vielle dame solitaire. La peinture essentiellement. Ces toiles que vous contempliez sont miennes, en toute modestie. Je m'occupe aussi avec amour de mes plantes adorées. Je crois pouvoir dire qu'Helmut et moi avons la main verte. Enfin, j'ai aussi quelques occupations comme le tissage ou le bricolage. Voyez-vous, je ne distribue guère mon temps en mondanités ennuyeuses. Pour tout vous dire, nous ne recevons jamais personne. Je préfère la solitude, le calme et un éloignement mesuré de la civilisation. Nous sommes suffisamment isolés pour cela, ne trouvez-vous pas ?

Susan acquiesça d'un mouvement de tête. Elle-même appréciait la solitude. Ou plus exactement, elle préférait éviter le regard des autres. Elle était d'avis qu'il serait bien temps de rétablir des rapports sociaux avec le monde le jour où elle pourrait s'offrir un nouveau nez !

- Cette partie du château, dont les origines remontent au seizième siècle, a été entièrement restaurée et bénéficie de tout le confort moderne. Vous disposerez d'une chambre avec salle de bain et commodités personnelles. Chauffage efficace et air conditionné dans toutes les pièces, ce qui est absolument nécessaire pour la conservation de mes toiles. Cuisine moderne pourvue d'un équipement dernier cri. Nous avons également çà et là quelques gadgets nous facilitant grandement la vie.
- J'ai remarqué la grille d'entrée, fit Susan.
- Qui peut être électrifiée le cas échéant, précisa Emma Burlinger. Nous devons nous protéger. Il y a ici des objets de valeur. Nous avons aussi des chiens de défense. Mais, j'y songe, aimez-vous le thé ?

Sans même attendre la réponse de Susan, la maîtresse de maison appuya sur un interrupteur dissimulé sous l'accoudoir de son siège. Helmut apparut presque aussitôt. Un sentiment de fierté et d'obéissance semblait avoir chassé de ses membres toute trace de fatigue. L'homme accusait pourtant plus de trois-quarts de siècle. Il s'immobilisa au centre de la pièce, au garde à vous, et fit même claquer généreusement les talons de ses bottes impeccablement cirées.

- Helmut, mon ami, quand donc perdrez-vous cette habitude de militaire ?
- Madame ?
- Du thé et des gâteaux, s'il vous plaît.

L'homme effectua un parfait demi-tour et sortit de la pièce d'un pas raide. Susan profita de cet intermède pour demander la permission de se rafraîchir quelque peu. Son hôtesse l'accompagna jusqu'à l'entrée d'une somptueuse salle de bain. Lorsqu'elle fut seule, elle se permit enfin un soupir d'aise longtemps retenu. Drôle de situation que celle qu'elle découvrait ici ! Il y avait d'un côté ce couple âgé, un peu bizarre, un rien inquiétant même, créant autour de lui une atmosphère quelque peu oppressante où l'insécurité n'était peut-être qu'un prétexte pour alimenter de vieux fantasmes. De l'autre côté, il y avait la perspective d'un travail relativement agréable dans un cadre très fonctionnel. Surtout, il y avait l'isolement, le calme, et cela n'était pas pour lui déplaire. Elle songea que l'atmosphère passablement étrange du lieu émanait essentiellement du décor loufoque, des tableaux et des siècles d'anciennes terreurs qui devaient suinter des vieilles pierres du château. Les habitants, pour excentriques qu'ils fussent, n'en étaient pas moins deux personnes âgées. Ils avaient besoin d'une femme de ménage jeune et robuste pour effectuer les tâches domestiques. Elle tourna un robinet et une eau claire et tiède inonda généreusement le lavabo.

- Tiens ? C'est du savon mou, constata-t-elle en plongeant sa main dans le porte-savon. Et quelle vilaine couleur !

Elle se servit néanmoins et enduisit ses mains rendues collantes par le contact prolongé avec le volant de la " 2CH. "

- Il ne mousse guère mais au moins il nettoie, constata-t-elle encore avant de confier ses mains au souffle vigoureux d'un distributeur d'air chaud, délicatement parfumé à la lavande. Quelques minutes plus tard elle se retrouvait au salon où le thé et les gâteaux étaient déjà servis.

Tout en dégustant diverses friandises, imitée en cela par Susan, Emma Burlinger poursuivit ses explications. La nouvelle employée de maison écouta attentivement, osant de temps à autre une question à laquelle l'autre répondit toujours avec courtoisie. En certaines occasions néanmoins, il lui sembla qu'Emma éludait volontairement certains sujets, ou répondait par des propos vagues, sans réelles significations. Susan Lopez apprit que sa patronne adorait les plantes et que si celles-ci étaient aussi resplendissantes, c'était grâce à un engrais spécial concocté par Helmut. Elle apprit également qu'Emma s'adonnait à la peinture depuis l'époque de son défunt mari, et que cette passion ne l'avait jamais quittée. Si les toiles affectaient ces formes biscornues, cela était dû à la nature spéciale du support utilisé. Cette matière, obtenue jadis facilement grâce aux relations de son mari dans certains cercles, était devenue au fil des années d'une rareté inouïe ! Susan ne reçut pas d'autres précisions sur cette matière sinon qu'elle ne s'utilisait pas comme une toile classique. Il fallait impérativement respecter sa texture, ce qui entraînait la fabrication de cadres spéciaux aux formes parfois torturées. La vieille dame montra également, non sans fierté, quelques-unes de ses oeuvres textiles : des tapisseries, des sortes de plaids, quelques chandails pour Helmut, des mitaines et des châles. La laine utilisée, du moins le fil présenté comme tel, était d'une remarquable finesse et d'une grande solidité. Cette matière aussi devenait difficile à trouver. Emma en assurait elle-même la teinture avant de la travailler. La conversation s'étira ainsi jusqu'à ce que la théière fut vidée et les derniers biscuits engloutis. La nuit s'était peu à peu emparée du pays mais un éclairage d'ambiance avait graduellement compensé l'assombrissement de la pièce. Des rideaux s'étaient tirés automatiquement devant les fenêtres avec la plus grande discrétion.

- Helmut s'est occupé de vos bagages et a remisé votre voiture au garage, déclara finalement Emma Burlinger. Je vais vous indiquer vos appartements. Votre route a été longue et sans doute désirez-vous prendre un peu de repos.

Les deux femmes quittèrent le salon et se rendirent au premier l'étage. La chambre que Susan découvrit était aussi accueillante et fonctionnelle que ne l'avait laissé entendre la maîtresse de maison. Outre un grand lit confortable, la jeune femme y découvrit un téléviseur, un téléphone, une salle de bains avec douche, un petit salon et un bureau. Lorsqu'elle fut seule, elle s'assit sur le lit, les mains entre les genoux, pensive. Un vent soutenu passait sa main invisible les murs extérieurs de la bâtisse et faisait entendre un sifflement feutré, sorte de soupir perpétuellement ressuscité du néant. Ses bagages avaient été apportés par le fidèle majordome. Tout était parfait. Même les tons bleus de la chambre semblaient avoir été choisis à son intention. Ses réflexions retournèrent sur l'étrange personnalité du couple. Helmut l'intriguait particulièrement. Cet ancien militaire nostalgique, passé maître dans la fabrication d'engrais et de savon, n'avait guère sa place dans un tel décor.

- Pas une réussite ce savon !, songea-t-elle en se promettant d'y substituer mine de rien ses savonnettes personnelles.

Et puis il y avait Emma Burlinger. Septuagénaire alerte, dressant elle-même ses chiens de garde, tissant de remarquables ouvrages de cette laine si rare et peignant de si admirable façon, même si l'originalité de son art tenait autant du support utilisé que de son inspiration et de son style.

- Je crois que je vais me plaire ici, conclut-elle mentalement. Le confort, des personnes pas trop exigeantes et valides, une rémunération correcte et aucuns frais…

Elle décida de prendre une douche, ainsi que lui avait suggéré Emma. Elle se dévêtit entièrement et choisit une serviette qu'elle posa sur un support prévu à cet effet à l'extérieur de la cabine de douche. Celle-ci était d'une conception à la fois robuste et élégante, trois parois recouvertes de carreaux de faïence aux motifs animaliers et une porte translucide, d'un verre épais, tourmenté dans sa masse de volutes minérales. Et cette porte se referma sur elle avec un léger bruit de succion, prouvant ainsi qu'elle devait assurer une parfaite étanchéité.

La jeune femme actionna résolument les manettes, s'attendant à recevoir le coup de fouet puissant mais si apaisant d'une eau tiède. Mais rien ne se passa. Seul un bruit sourd, de l'autre côté d'une des parois, se fit entendre. Rien ne jaillit du pommeau de la douche, même après avoir actionné les manettes plusieurs fois. Rien ! Si ce n'est un invisible et sournois prédateur. Un gaz mortel généré par des paillettes de Ziclon-b !

Susan ne fut pas longue à comprendre. Elle voulut d'abord sortir de la douche mais la porte résista. Elle insista. Peine perdue ! La porte était trop solide pour être défoncée même à coups d'épaule. Un goût étrange se manifesta dans sa bouche. Elle comprit alors qu'elle était prisonnière d'un piège infernal. La cabine était non seulement étanche pour l'eau, mais surtout pour le gaz qui s'infiltrait à présent par de multiples interstices entre les joints des carreaux de faïence. Elle redoubla d'efforts pour essayer d'ouvrir la porte. Sa gorge et ses yeux lui donnèrent bientôt l'impression de brûler d'un feu intérieur, faisant redoubler son angoisse. Elle porta les mains à sa gorge, incapable de crier. Sa langue gonfla atrocement, l'étranglant de l'intérieur pour finir par déborder de sa bouche asséchée. Elle cogna, martela tant qu'elle put, tomba sur les genoux, pour finir par gratter misérablement contre le bas de la porte. Sa tête s'écrasa finalement contre la paroi de verre derrière laquelle, en un dernier éclair de lucidité, elle devina le visage grimaçant d'Helmut. Le vieil homme, l'œil rivé de l'autre côté de la vitre translucide, semblait se régaler du spectacle de sa nudité et de son agonie. La mort la délivra très vite. Puis un dispositif actionna la ventilation, chassant rapidement toute trace du poison mortel à l'intérieur du piège.

* * *

Le claquement sec des bottes du majordome tira Emma Burlinger de sa rêverie.

- Elle a prit sa douche, déclara l'ancien soldat.
- Enfin !, soupira la femme dont le visage se fendit d'un sourire sardonique.
- Les instruments sont prêts, ajouta-t-il.
- Merci. Tu es toujours la perfection même mon cher Helmut. Nous commencions vraiment à manquer de tout, n'est-ce pas ? Il devient de plus en plus difficile de s'approvisionner. C'était si simple à l'époque de mon regretté mari…
- Oui, il était grand temps, reprit le bonhomme. Il ne restait plus un décimètre carré de peau pour vos toiles à tatouages...
- Ni de cheveux pour terminer mon dernier ouvrage...
- La poudre d'os pour l'engrais commençait à manquer également. Nous en retirerons quelques kilos, elle était robuste…
- En effet, ainsi que les graisses et les viscères pour le savon. Mais cette fois-ci, essaye de le réussir...
- J'essayerai madame, j'essayerai ! Nous aurons aussi plusieurs litres de sang frais pour vos bains de jouvence...
- Et de la chair fraîche pour le dressage des chiens...

Ils se dévisagèrent un moment, l'un et l'autre visiblement satisfait du rapide inventaire qu'ils venaient d'effectuer. Puis le majordome demanda :
- Madame ?
- Oui Helmut ?
- Avez-vous remarqué ce... ce nez !
- Comment ne pas le voir, mon cher ami !
- Il m'est venu une idée. Peut-être pourrions-nous le vitrifier à l'époxy ? Je pourrais ainsi le transformer en un cendrier pour le moins original. Qu'en pensez-vous madame Burlinger ?
- Excellente idée ! Nous pourrions l'offrir à nos excellents amis de Buenos Aires ! Mais entre nous Helmut, vous pouvez m'appeler madame Spanner...

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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