Habitudes

 

Casper poussa la grille qui grinça lamentablement sur ses gonds rouillés. Le couinement désagréable du fer contre le fer ranima en lui une idée récurrente : avertir le fossoyeur pour qu'il remédie à ce problème, ou s'en occuper lui-même en apportant une burette à huile lors de sa prochaine visite. Mais il oubliait la chose à chaque fois. Quand il lui arrivait de croiser le fossoyeur, il ne songeait plus à lui signaler le problème, et lorsqu'il se rendait au cimetière, il oubliait toujours d'emporter la burette. Il songea qu'il oubliait décidément de plus en plus de choses ! Son grand âge, les soucis quotidiens et ce deuil impossible, avaient progressivement raison de sa pauvre tête. La mémoire était un trésor volatil dont il mesurait toujours plus cruellement la disparition. Alors, dans ces moments de lucidité, naissait l'angoisse d'oublier encore plus de choses. Des choses essentielles comme se lever, s'habiller, respirer l'air du jardin et se rendre au cimetière chaque samedi sur la tombe de Mathilde.

Mathilde ! Troisième allée à gauche passé l'entrée, juste après le grand caveau en marbre noir des " Rodny ". Une pierre tombale sobre et grise surmontée d'une simple croix, ainsi qu'elle l'avait elle-même souhaité.

Comme à chaque fois qu'il pénétrait dans ce cimetière, Casper eut la sensation de franchir plus qu'une simple grille. Ici, il ne percevait plus du monde que ses pas crissant sur la cendrée, ponctués par les tchoff sourds de sa canne s'enfonçant en cadence. Il prenait aussi conscience de sa respiration, lourde et sifflante, activée par les deux kilomètres de marche qu'il venait d'effectuer. Autour de lui, le silence de la nécropole était toujours aussi surnaturel, comme si la nature savait, autant que les hommes, qu'elle devait respecter ici une sorte de trêve. Hors de l'enceinte sacrée, la campagne, les champs et les bois regorgeaient d'une vie exubérante. Des oiseaux, des rongeurs et des insectes se disputaient la vie avec animation. L'air était empli de musiques en correspondance avec les saisons et les moments du jour, lugubres les soirs d'hiver, frénétiques les matins de printemps, cacophoniques les après-midi d'automne, ou encore endiablées, harmonieuses, apaisantes ou désaccordées. Un banal muret de briques traçait une frontière rectangulaire où une grille de fer rouillée servait de poste de douane. À l'intérieur, une cité de gisants, un monde de silence !

Il n'y avait personne d'autre que lui, comme d'habitude. Il n'y avait jamais personne. Quelques-uns venaient sans doute honorer leurs morts, à d'autres moments, mais Casper aurait presque pu en douter. Depuis les années qu'il venait voir Mathilde, il n'avait jamais croisé ici un autre vivant. Les années ? Il constata avec désespoir qu'il en avait oublié le nombre et qu'il lui faudrait encore le recalculer en lisant l'inscription gravée sur la tombe de sa tendre épouse.

Le vieil homme dépassa le caveau des Rodny, fit encore trois pas et s'immobilisa devant la dalle de Mathilde. Une simple feuille de pierre et un mètre de terre les séparaient, ainsi que l'éternité. C'était à la fois le plus léger et le plus impénétrable des écrans. Il retrouverait Mathilde bientôt, il ne s'en faisait pas pour cela. En attendant, il venait la voir une fois par semaine. Il n'avait jamais manqué un seul rendez-vous, c'était une de ses fiertés. Il enleva le bouquet de fleurs fanées qu'il remplaça par celles cueillies du matin dans son jardin. Comme chaque année à la belle saison, il y poussait une multitude de fleurs. Celles qu'il cultivait avec amour, en souvenir de celle qui avait partagé la plus grande part de sa vie et qui les aimait tant, y invitaient aussi leurs sœurs sauvages pour élever en ce lieu un sanctuaire de senteurs et de couleurs inégalées. L'hiver, il laissait sur la tombe un bouquet de fleurs artificielles. Ce n'était pas pareil, alors il restait toujours un peu plus longtemps, comme pour s'excuser de cette impolitesse. Il rectifia légèrement la position des deux plaques commémoratives. La sienne " À mon épouse regrettée ", et puis celle des enfants " À notre mère bien aimée ". Ceux-là ne venaient qu'une fois l'an, à la Toussaint.

Casper eut une pensée pour eux. Il se rendit compte qu'il les oubliait peu à peu, eux-aussi, mais que ce n'était pas de sa faute, ils n'avaient qu'à passer à la maison plus souvent ! Alors, comme obéissant à une sorte de rituel, il admira enfin le doux visage de Mathilde souriant sous le médaillon de verre. Cette photographie et la croix sculptée de roses étaient les seules fioritures qu'il avait pu imposer par-delà les sobres volontés de sa femme. Il était sûr qu'elle ne lui en voulait pas. Tant de fois elle lui avait reproché de n'être pas assez économe ! Mais ils n'avaient jamais manqué de rien, alors elle pardonnait toujours. La mort n'y changeait rien, un amour qui dure ne peut faire autrement.

Était-ce une illusion du temps ? Il lui semblait que son sourire s'accentuait avec les années. Avait-elle soixante-dix ans sur cette photo ? Ou peut-être seulement trente ? Il n'aurait su le dire tant il la voyait avec ses yeux délavés d'amour et de souvenirs. Il lui raconta sa semaine, du moins les choses dont il se souvenait, comme il l'aurait fait s'ils avaient été à table tous les deux pour partager le repas du soir. Norbert Tonje, le cantonnier du bourg, le mari de Norma, était mort ! Mais cela elle devait déjà le savoir, même si on ne l'avait pas amené dans le même cimetière. Peut-être, d'ailleurs, n'était-il pas encore arrivé là où se trouvait Mathilde ? Le Tonje n'avait pas fait que de bonnes choses dans la vie. Durant la guerre, on disait même qu'il n'avait pas toujours servi la meilleure cause. C'était un homme dur, sévère, parfois haineux. Il devait certainement avoir des tas d'explications à donner, là-haut, dans l'antichambre ! Casper changea de sujet. Il parla du jardin devant de la maison. Il expliqua en termes de connivence que cette année encore il foisonnait de fleurs et de papillons. Elle pouvait être fière de lui. Bien sûr, il avait un peu mal au dos, un peu plus que la dernière fois. Son cœur, aussi, fatiguait plus vite ces derniers temps. Mais à part ça tout allait bien. Il lui rappela combien elle lui manquait. Il aurait tant voulu qu'elle soit encore avec lui, dans le grand lit, autour de la table, dans le jardin, à ses côtés... Il finissait toujours ainsi, avec un sourire et une larme au bord des yeux.

Comme si durant le temps qu'il parlait, une partie de son esprit s'était dissociée de ses pensées principales, il acheva les prières automatiques qu'il adressait au seul Dieu dont on avait jadis empli son âme.

Il y eut bientôt une nouvelle série de crissements et de tchoff coupant de son rythme lent et saccadé le silence du lieu. Le vieil homme se retrouva devant la grille laissée entrouverte, il franchit l'obstacle et fut comme assailli par le flot lumineux de la vie. Il débouchait en plein soleil. Des insectes grattaient et crissaient dans les fourrés. Des oiseaux sifflaient dans les arbres. On devinait des petits rongeurs fouissant le sol sous le couvert des herbes folles. Casper repoussa la grille qui grinça lamentablement. Le couinement désagréable du fer contre le fer ranima en lui une idée récurrente : avertir le fossoyeur pour qu'il remédie à ce problème, ou s'en occuper lui-même à sa prochaine visite en apportant une burette à huile.

L'homme sortit sa casquette de sa poche et la replaça sur sa tête. Il avait fait le geste inverse juste avant de pénétrer dans le cimetière. À présent, c'était comme s'il rembobinait le temps jusqu'à ce qu'il retrouve son logis. Le chemin serpentait entre le ruisseau et les champs avant de plonger vers le village. Là, près des premières maisons, il y avait un banc. Il ne s'y arrêtait jamais à l'aller, par principe, mais depuis quelque temps il y faisait escale au retour. Depuis combien de temps cette promenade était-elle devenue plus éprouvante ? Il ne trouva pas de réponse. Il songea qu'il avait oublié de lire la date sur la tombe de Mathilde et de calculer les années. Il fit un effort. Son âge sonna enfin à la porte de sa mémoire. Il avait quatre-vingt-un ans. C'était bien, il pouvait s'asseoir sur un banc sans devoir justifier d'une quelconque fatigue, réelle ou non.

Après la courte halte sur le banc public, venait la traversée du village et la remontée jusqu'à sa maison. Le plus dur était toujours la fin du trajet et cela aussi était bien. Entre les maisons, il rencontrait parfois l'un ou l'autre pour échanger quelques banalités et cela coupait sa peine.

- Comment ça va, monsieur Ambert ?

C'était un gamin arrivé de dieu sait où sur son vélo, qui tournait maintenant autour de lui comme une abeille excitée. Casper grogna une banalité et ébaucha un signe de sa canne. Était-ce Freddy, ou déjà le fils de Freddy, ce garnement qui consumait ainsi les forces de sa jeunesse ? Il n'aurait su le dire. Le petit cycliste était déjà reparti vers l'autre bout de la rue qu'il escaladait avec fougue. Le vieil homme arriva au centre du village. Machinalement, il redressa les épaules et appuya moins sa canne sur le côté de ses pas. Il franchit le petit pont enjambant le ruisseau presque à sec. Enfant, il y attrapait des écrevisses roses. Pourquoi les plus anciens souvenirs étaient-ils aujourd'hui plus faciles à saisir que les autres ? Une silhouette tordue se dessina sur le seuil d'une maison.

- Casper ! Entre voir une minute, je te vide une goutte !
- Merci bien Eugène, mais j'ai point l'temps. Il me faut rentrer...

Il ne s'arrêta pas chez son vieil ami. Il ne s'y arrêtait jamais un samedi en revenant du cimetière. Mathilde le sermonnait toujours quand il allait boire sa goutte chez Eugène. Si encore il n'y en avait eu qu'une, elle n'aurait peut-être rien dit, mais en ce temps-là il s'y attardait souvent jusqu'au cul du cruchon. Eugène n'insista pas. Il savait que son vieil ami aurait pu s'arrêter s'il l'avait voulu et que rien ne l'attendait chez-lui que la solitude. Mais il comprenait. Il la boirait donc seul, cette fameuse goutte, et il aurait ainsi le prétexte de boire celle de Casper, puisqu'elle lui était vidée de toute manière.

Il passa le tournant de la route et se pressa sur le côté car une automobile arrivait à vive allure. Il reconnut le jeune prêtre de la paroisse. Celui-ci lui fit un geste amical mais ne s'arrêta pas. Il avait l'air drôlement pressé. Peut-être quelqu'un était-il mort au village ? Si tel était le cas, il l'apprendrait le lendemain à la messe.

- Bonjour Casper, belle journée, n'est-ce pas ?

Il se tourna vers la voix qui l'appelait. Une femme vêtue de noir lui faisait un signe discret depuis le seuil de sa maison. Casper inclina légèrement le buste tout en portant une main à la casquette.

- Bonjour Norma, renvoya-t-il d'un ton neutre.

Un demi-siècle plus tôt, il y avait eu Norma et Mathilde. Puis, très vite, il n'y avait plus eu que Mathilde. Norma avait épousé le Norbert Tonje, et lui Mathilde. Il n'avait jamais regretté son choix, ce qui n'était pas le cas de Norma. Il se rapprocha car cette femme méritait quelques paroles. Lui, il était veuf depuis bien longtemps, mais elle venait à peine de perdre son mari. Il se devait d'un mot de réconfort pour celle qui, si la roue de la vie avait tourné autrement, eût sans doute partagé son existence.

- Vous voilà seule aussi, à présent, fit-il du ton que seuls peuvent emprunter ceux qui ont éprouvé les mêmes chagrins.

Norma soupira. Ils échangèrent un regard fataliste et elle crut bon d'avouer :
- Je l'aimais bien, mon Tonje, même s'il n'était pas toujours facile à vivre. Sur la fin, il souffrait beaucoup, alors je me dis que c'est sans doute mieux ainsi.
- Quand la maladie gagne…
- Mais entre une minute. J'ai fait du café, on parlera.
- Merci bien Norma mais...

Il faillit dire " Mathilde m'attend ", comme il lui était arrivé de lui dire, parfois, quand le Tonje ne rentrait pas avant les onze heures du soir et que Norma tentait maladroitement de l'attirer pour se souvenir du bon vieux temps. Il pensait alors à Mathilde qui l'attendait pour le souper et son excuse était toute trouvée.

- Mais je dois rentrer. Je repasserai un de ces jours. Courage Norma.

Il se détourna, laissant la vieille soupirer silencieusement sur ses années bien tristes. À présent, la route montait plus raide jusqu'au logis. Le plus dur était cette fin, comme toujours, et son vieux cœur dansa sur l'enclume de sa poitrine afin d'encourager chacun de ses pas. Son jardin, déjà, l'attirait tel un aimant d'amour. Le soleil lui donnait des airs de carte postale. Une carte postale de paradis tel qu'il ne pouvait que se le représenter. L'espace y était envahi de fleurs multicolores, parfumées et vibrantes de milliers d'insectes butineurs. Casper resta longtemps à savourer chaque parcelle de cet univers de paix et d'amour, à rêver de Mathilde et des choses qu'il oubliait.

Il s'approcha d'une fleur merveilleuse, plus grande et plus belle que toutes les autres. Il huma son parfum délicieux. Elle était d'une espèce inconnue et poussait là, apportée par dieu sait quels courants célestes. Une fleur d'une blancheur immaculée, douce comme une mariée, fraîche comme la brise du matin. Son parfum libérait des horizons inaccessibles aux sens communs. Il lui sembla fusionner dans cette blancheur accueillante, silencieuse et chaude comme l'été. Ce blanc effaçait ses peines, ses douleurs, ses angoisses et peut-être aussi le temps lui-même.

La semaine, jusqu'au samedi suivant, passa dans cette sorte d'ouate bienveillante. Casper n'en sortait, lui semblait-il, que pour s'éveiller, s'habiller, respirer ou manger, faire les choses que seule l'habitude commande en soulageant le corps, l'âme et l'esprit des tâches les moins nobles de l'existence. Revint le samedi et la traditionnelle visite à Mathilde.

 

* * *

Casper ôta sa casquette et la fourra dans sa poche. Puis il poussa la grille de fer qui s'ouvrit dans un silence réconfortant. Elle ne grinçait plus ! Le fossoyeur avait dû remédier au problème. Il en fut très heureux. Ainsi, il n'aurait plus à se rappeler de prendre une burette d'huile la prochaine fois, ou d'informer qui que ce soit de ce désagrément.

Mathilde ! Troisième allée à gauche passé l'entrée, juste après le grand caveau en marbre noir des " Rodny ". Une pierre tombale sobre et grise surmontée d'une simple croix, ainsi qu'elle l'avait elle-même souhaité.

Il avança dans l'allée. Ses pas étaient légers, silencieux, et sa canne ne pesait plus rien dans sa main. Sa respiration était légère, elle-aussi. Ce n'était plus la forge fatiguée de naguère. Casper se sentait comme ragaillardi, aussi bien dans son corps que dans sa tête. Pourtant, il ne se rappelait plus s'il avait croisé quelqu'un aujourd'hui, ni même la veille ou les jours d'avant. En repassant par le village, il irait voir Norma et lui parlerait. Maintenant, il se sentait le cœur de lui dire des mots tendres. Cela pourrait l'aider et Mathilde, il en était sûr, était d'accord pour qu'il l'aime un peu aussi.

Il n'y avait personne, comme d'habitude. Il n'y avait jamais personne dans ce cimetière. Pourtant, aujourd'hui, il y avait quelque chose en plus du silence qu'il ne connaissait que trop. C'était comme une musique, aussi lointaine que légère. Dans sa tête, peut-être ?

Quelqu'un d'autre était passé voir Mathilde ! Il y avait d'autres fleurs que les siennes sur la tombe. Les enfants étaient-ils venus ? Pourquoi, dans ce cas, n'étaient-ils pas passés à la maison ? C'était pourtant de très belles fleurs… Il y avait aussi une nouvelle plaque commémorative, un rectangle de marbre gravé d'une formule qu'il lut comme suspendu au-dessus d'un abîme d'incompréhension : " À notre père regretté ". Ceux qui avaient placé cet ex-voto avaient dû faire erreur, se tromper de tombe, de famille. Derrière le médaillon, le doux visage de Mathilde lui souriait. Alors, comme si ses yeux s'ouvraient enfin à la réalité, il vit un second médaillon accolé à celui de Mathilde. Une bulle de verre y protégeait sa propre photographie. Et sous le nom de Mathilde, dans le même caractère, le sien, fraîchement gravé.

Casper comprit enfin l'origine des mystères des derniers jours. Les pensées suaves qui l'habitaient depuis une semaine, son bien-être incompréhensible, le goût de son café matinal riche de fragrances inconnues, le ciel toujours clair et doux au-dessus du jardin. La grille avait été nouvellement graissée, ainsi que cela se faisait chaque fois qu'il fallait livrer le passage à un cortège funèbre. Était-ce un rêve, ce cercueil et ces gens recueillis tout autour ? Cette vision éphémère sembla d'abord se cristalliser en un semblant de souvenir, avant de s'évaporer et de disparaître à jamais. Elle n'était guère plaisante et n'aurait su accrocher sa nouvelle réalité. Il déposa son bouquet de fleurs, des fleurs cueillies du matin dans le jardin. Elles se marièrent aux autres, ajoutant des couleurs impossibles à décrire pour ceux qui ne les voyaient pas. L'hiver, il y aurait peut-être un bouquet artificiel, mais ce ne serait pas pareil.

Ses pensées troublées s'évanouirent. Elles n'étaient plus utiles. À présent, derrière le double médaillon, un doux regard semblait lui dire de quitter ce lieu au plus vite, parce que Mathilde l'attendait dans le jardin.

 

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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