Réminiscence

 

Désorienté ! Cette sensation lui était familière et il ne s'affola pas. Il prit le temps de bien observer autour de lui. Très vite, il sépara le flux des arrivants de celui des autres qui, comme lui, devaient quitter l'endroit. Il emboîta le pas de ces derniers, comme mû par un réflexe conditionné. Alors seulement il repéra les panneaux indicateurs de sortie. Ils étaient pourtant bien visibles et il ne comprit pas pourquoi il ne les avait pas découverts plus tôt. Il y avait décidément trop de détails dans ce monde en effervescence. Lui, il ne vivait pas à cette cadence effrénée. Il se sentait détaché, presque à la limite de l'absence. Aussi, il s'inscrivait toujours à contretemps dans les mouvements de foule où il apparaissait comme un obstacle agaçant pour les autres. Drôle de monde que cette mer agitée ! Il y flottait au gré de courants aléatoires, obéissant autant à sa volonté indécise qu'aux imperceptibles impulsions du hasard. Les autres agissaient différemment, c'était donc lui qui devait connaître des problèmes. Il n'avait pas encore eu la prétention d'imaginer le contraire.

Parfois, il lui semblait que sa vision comportait autant de trous que sa mémoire. Il ne voyait pas les messages essentiels car ceux-là n'impressionnaient pas sa rétine. Du moins, son cerveau ne les captait pas toujours, ou les analysait à contretemps, et cela le laissait dans le chaos. Il avait appris à maîtriser l'angoisse du vide, la perte totale d'orientation, mais il ne pouvait rien contre le rythme aléatoire qui lui était imposé par le monde extérieur. Cet aéroport ne lui rappelait rien. Cela n'avait rien d'étonnant car plus rien ne lui rappelait quoi que ce soit. Peut-être, jadis, avait-il embarqué dans un avion, ici même. Cela faisait partie des épisodes hypothétiques d'une vie aujourd'hui effacée. Théoriquement, il était de retour dans son pays. Plusieurs indices avaient laissé croire aux enquêteurs qu'il était originaire de Belgique. Un médaillon, un tatouage, son accent particulier transparaissant derrière un anglais approximatif... Aussi, après sa convalescence, le nécessaire avait été fait afin de le renvoyer dans ce pays. Son pays ? Il n'en avait aucun souvenir. Il avait un peu d'argent, des papiers officiels ainsi que différentes attestations expliquant son problème. Son nom ? Pierre Lamy. Ce n'était vraisemblablement pas le sien, mais il était incapable de se rappeler l'autre, le vrai...

 

* * *

Trois gamins rampaient dans les herbes hautes. Ils parvinrent ainsi, sans se faire remarquer, jusqu'aux abords de la vieille masure abandonnée. C'était le repaire de la bande rivale, le quartier général des Sudistes. Les trois espions perçurent de faibles bruits à l'intérieur du camp retranché, des crissements sur les gravats, des murmures, des petits rires. Ils se concertèrent du regard. Les courageux Yankees s'apprêtaient à anéantir l'ennemi d'un instant à l'autre. Le plus grand se leva et fonça vers la porte, les deux autres attaquèrent les fenêtres. La riposte fut immédiate. Les fusils en bois échangèrent des staccatos de détonations imaginaires et plusieurs grenades à main furent expédiées d'un front à l'autre. Un petit tomba, puis un autre. Enfin, après une dernière salve, l'ennemi succomba définitivement. Quatre garnements gisaient dans les décombres de la vieille bicoque, contre un seul blessé dans l'autre camp. La victoire était totale. Alors tous les morts ressuscitèrent dans un grand éclat de rire. Fusils de bois et fausses grenades en bandoulière, la bande reprit le sentier du village.

Le calme revint. Le bon silence. La vieille masure parut reprendre son souffle, un temps suspendu dans la peur de cette agitation enfantine. Une poutre craqua. Ce fut comme un signal. Plusieurs rongeurs sortirent de leur cachette. Un petit rapace réapparut sous la toiture. Un vent léger passa par les fenêtres borgnes tandis que la porte se laissa aller jusqu'à refermer aux trois quarts l'entrée du lieu. La nuit, bientôt, allait envahir cet espace et offrir ses ombres apaisantes, le baume du temps, le fard d'éternité. La maison recommença à attendre.

 

* * *

Pierre Lamy héla un taxi. Sa destination était simple : un hôtel, n'importe lequel, n'importe où. Le chauffeur connaissait son affaire. Il jugea l'homme d'un coup d'œil et n'essaya même pas d'engager la conversation. Le voyageur se retrouva dans la capitale, en face d'un établissement sans grâce qui lui convenait parfaitement. La chambre était modeste mais bien tenue. Il déballa ses maigres effets personnels : quelques vêtements défraîchis, deux revues contre l'ennui, un jeu de cartes, une enveloppe contenant de l'argent et ses papiers, une trousse de toilette et un rasoir électrique, cadeau des infirmières avec lesquelles il avait sympathisé. Il se rappela une recommandation : se méfier des différences de tension électrique sur le vieux continent. Il déplaça le minuscule réglage interne sur 220. Il ouvrit une fois de plus son passeport et contempla son image. Seule la photographie était vraie et récente. Le nom était fantaisiste. À moins d'une inconcevable coïncidence, il ne s'appelait pas Pierre Lamy. C'était d'ailleurs clairement expliqué en trois langues sur les papiers officiels, dûment estampillés du sceau de trente-six administrations. Une armée d'obscurs fonctionnaires avaient réussi le miracle que les médecins n'avaient pu accomplir : lui rendre une identité administrative !

Durant tout le temps de son séjour à l'hôpital, il avait été Greyeyes, à cause de ses yeux. Greyeyes l'amnésique ! C'était comme s'il était né une seconde fois, à environ cinquante ans, sur une plage californienne. Un promeneur matinal l'avait découvert, les jambes balayées par les vagues, la tête ensanglantée. On l'avait d'abord cru mort. Mais sans doute devait-il être écrit que son heure n'était pas encore arrivée. On l'avait alors emmené aux urgences où il avait subi une longue opération chirurgicale à la tête. Puis cela avait été le lent retour à la conscience après plusieurs semaines d'incertitude. Son corps avait été réparé et son esprit avait retrouvé une bonne partie de sa vivacité. Par contre, sa mémoire s'était à jamais évaporée dans le flot du temps. Il n'avait pas perdu la capacité du langage, ni certaines aptitudes, comme conduire une voiture par exemple, mais les souvenirs de sa personnalité n'existaient plus. Greyeyes... Il avait bien fallu lui trouver un nom, en attendant.

Il se déshabilla et entra dans la cabine de douche. Les vannes d'arrivées d'eau étaient inversées et il s'ébouillanta avant de recevoir sur le dos une avalanche de lames de glace. Il trouva finalement un réglage satisfaisant et passa plus de dix minutes sous le jet. Sa mémoire actuelle, depuis sa réanimation, était excellente. Le vide, son précipice blanc, était antérieur à son accident. La police avait conclu à une altercation entre ivrognes. Personne n'avait reconnu Greyeyes, qui manifestement n'était pas de la région. Venait-il d'arriver ? Si oui, d'où venait-il ? Avait-il de la famille, des amis, un travail ? Autant de mystères jamais résolus ! Il avait l'allure d'un vagabond. Ses empreintes digitales n'étaient pas répertoriées, son signalement était inconnu des forces de police à l'échelon de tout le pays. À son réveil, il s'était exprimé dans un anglais imprécis, fortement teinté de français. Ensuite, il avait parlé français avec un accent ressemblant à celui des Ardennes belges. Comme signes particuliers, il ne possédait que des cicatrices, dont une très ancienne, au cou, laissée par un vilain coup de couteau. Un tatouage entre ses omoplates représentait deux sabres d'abordages croisés. Une recherche avait permis de supposer que ce tatouage aurait pu être fait en Europe. Enfin, un médaillon en or représentant une petite licorne, et qui devait avoir au moins trente ans d'âge, portait le poinçon d'un orfèvre bruxellois. L'homme prit conscience que son talon obturait le trou d'évacuation et que le niveau d'eau arrivait à ses chevilles. Il ferma les robinets et sortit.

Il était devenu Greyeyes, à cause de ses yeux où luisaient parfois des reflets d'acier. Puis, comme personne n'avait lancé d'avis de disparition, qu'il n'était recherché pour aucun délit et qu'il ne relevait pas d'un intérêt capital pour la sûreté de l'état, on l'avait oublié, lui qui s'était lui-même oublié. Sa convalescence s'était prolongée de longs mois, loin au-delà de toute nécessité, par la seule habitude d'attendre des soins réguliers. Il aurait pu rester le reste de ses jours au sein de l'institution religieuse qui l'avait pris en charge. C'était sans compter la machinerie administrative. À défaut de mémoire, il y avait des lois, des règlements, des directives. Il s'était retrouvé doté de papiers officiels, d'attestations, d'un passeport en règle et même d'un permis de conduire après un test concluant. Ensuite, il avait été rendu à l'inconnu et à lui-même. Ecoutant d'étranges voix intérieures qui ne ressemblaient pourtant qu'à des fantômes, il avait pris la direction du pays effacé de sa mémoire.

 

* * *

Un souffle d'augure bouscula les fenêtres sans vitres de la vieille masure. Le châssis vide de l'une d'entre elles claqua contre le coin du mur, se disloqua et s'effondra en morceaux sur le sol couverts de gravats. La poussière délogée par la soudaine levée du vent tourbillonna dans les pièces encombrées de débris divers. Pour la millième fois, la longue poutre centrale geignit de façon sinistre. Encore deux ou trois hivers et le plancher supérieur s'effondrerait sur le rez-de-chaussée. Tout était pourri là-haut, depuis des années que la maison était à l'abandon. L'outrage répété des saisons, le passage des vandales en culottes courtes, la vieillesse elle-même de ces murs, allaient bientôt signer l'anéantissement total de ce qui avait été jadis une ravissante fermette. Deux pièces en bas et un appentis, deux pièces en haut et un grenier. Des ruines ! Le vent redoubla d'ardeur, fit frissonner les murs lépreux et décrocha quelques poupées de pailles de dessous la toiture déjà fortement déchaussée. La tempête de cette nuit n'allait pas arranger le quartier général de la bande des sudistes.

Mais qui aurait pu discerner, dans ces frissons, l'empreinte d'une vie propre, les gémissements d'une torture ancienne resurgissant à la mémoire de la pierre ? Etait-ce seulement le vent qui ce soir était un peu fort ? N'y avait-il vraiment rien d'autre ? Selon les anciens du village, cette baraque aurait dû être rasée depuis longtemps. L'endroit était insalubre et dangereux pour les gosses. C'était là l'excuse de ceux qui étaient trop fiers pour oser avouer leurs craintes profondes. Indifférente, la maison s'effondrait toute seule, à son rythme. Il était même assez miraculeux qu'elle tînt toujours debout, surtout après les derniers hivers, plus rudes et venteux que tous ceux d'avant. Miraculeux ? Pourquoi ne pas y voir une sorte de volonté, un curieux instinct de survie ? Un sorcier aurait ressenti les élans fugaces de cette énergie minérale, et peut-être aurait-il pu apaiser ces murs par des formules sacramentelles. Mais il n'y avait plus de sorciers et la maison s'obstinait, seule, à survivre contre tempêtes et pillards. Ses fondations puisaient dans la terre les sucs nourriciers de sa vengeance, tandis que son toit et ses autres membres minéraux caressaient l'air à l'écoute des vibrations lointaines annonçant le retour du maudit. Soudain, elle perçut l'intime signal qu'elle seule pouvait reconnaître. L'autre était de retour ! Il approchait, attiré par la concentration invisible de l'esprit de vengeance, afin que s'apaisent les douleurs anciennes, que repose enfin ce qui reste. Cela n'allait plus être bien long à présent.

 

* * *

Combien de temps Pierre Lamy avait-il vécu aux Etats-Unis ? Un an ? Dix ? Trente ? Comment y était-il venu ? Simple touriste ou passager clandestin ? Il n'en avait plus aucun souvenir ! Etait-il un personnage respectable ou un criminel en fuite ? Greyeyes, rien que Greyeyes ! L'homme s'endormit d'un sommeil de plomb qui dura seize heures.

 

* * *

Des murs malades, mais beaucoup trop fiers pour s'effondrer devant témoin. Un toit crevé partant en lambeaux. Des planchers éventrés. Des carrelages boursouflés. Une végétation envahissante précédée de rongeurs et d'insectes, émissaires du monde extérieur pressé de conquérir ce lieu. Et l'imposante cheminée autour de l'âtre. Solide ! Toujours au garde-à-vous ! Maîtresse d'un empire à sa démesure. Deux larges piliers supportant un linteau de pierre. Plusieurs centaines de kilos de patience massive. Autour d'elle, d'autres murs et d'autres ouvertures. La lune rousse qui passe un œil par toutes les blessures, souligne les outrages et avive les plaies. Aux alentours, la forêt, les terres redevenues sauvages, toute une époque ensevelie de ronces. Le territoire d'une bande de garnements, d'un couple de chouettes, d'une famille de blaireaux, de cent autres rongeurs et de milliers d'insectes. Apparence ! Tromperie ! Ceux dont les yeux ne sont point ouverts sur l'invisible ne savent pas. Les autres oublient. Ici est une porte, une porte sur l'enfer ! Cette porte est entrebâillée. Des noires profondeurs suinte l'épouvantable vapeur du passé. Une horreur imprégnée de sang, de coups de hache, de cris de terreur, de supplice et de honte. Mais, peut-être, n'est-ce que la brume innocente issue de la connivence entre l'humidité des marais et l'air tiède de la forêt…

Il était formellement interdit d'aller rôder du côté de la maison de la mère Lacleuse, et plus encore de jouer à l'intérieur ! Plusieurs fois, le garde-forestier y avait surpris les garnements, et ceux-ci avaient reçu de leurs parents de cinglantes réprimantes. L'effet de la punition avait été passager, comme toujours. Hormis quelques anciens qui tenaient encore le terrible secret, plus personne ne savait pourquoi ces ruines avaient si mauvaise réputation. Trente ans déjà ! Trente ans de silence et de superstition autour de la fin atroce de la mère Lacleuse ! Les anciens auraient pu rappeler aux jeunes l'explication de cet interdit, les raisons pour lesquelles ces ruines n'avaient jamais été rasées, jamais rachetées, jamais reconstruites. Mais ici, la mémoire cherchait à oublier, alors qu'ailleurs elle désespérait du contraire.

 

* * *

Pierre Lamy loua une voiture, acheta une carte routière et pointa une direction au hasard vers le sud-est. Cette région boisée et vallonnée l'attirait. Que pouvait-il faire ? Tenter pour la millième fois de se souvenir ? Autant laisser faire le hasard ! Il roula plus de deux heures sur une autoroute, à une allure très modérée, se laissant dépasser par presque tous les autres véhicules. Il parcourut ainsi plus de cent kilomètres dans une semi-hébétude. L'autoroute rectiligne, une chaleur malsaine, son vide intérieur... Le fantôme d'une implacable sangsue mentale s'installa peu à peu dans l'esprit du voyageur. L'homme ne se rendit compte de rien. Il abandonna peu à peu une conscience déjà fragilisée au profit d'une sorte d'hypnose sournoise. Il ne perdait rien de ses facultés réflexes, mais une sorte d'entité dévorante se superposait à sa volonté. Il devint encore plus anonyme qu'il n'était, soumis à une volonté indéfinissable dont la source demeurait imperceptible. Il quitta l'autoroute pour s'engager dans un dédale de routes secondaires de plus en plus étroites.

Une idée traversa son esprit, la seule qui semblait encore indépendante de l'emprise qui désormais guidait ses gestes. Une initiation ! Il parcourait une sorte de chemin initiatique. Mais il le faisait à rebours. À rebours du temps, de l'espace intérieur et extérieur. Il allait de l'avant dans le déjà-vu et le déjà-vécu ! Il rentrait chez lui et aussi en lui-même. Il s'y superposait une angoisse indicible. Ce n'était pas une vérité lumineuse qui l'attendait à l'issue du labyrinthe, mais une autre, terriblement ancienne et exhalée par les ténèbres elles-mêmes. Impuissant à se débarrasser de cette emprise, il se laissa faire.

Le véhicule de location traversa un village, puis un autre et encore un autre. Ici un château fortifié surplombait un coude de rivière. N'avait-il jamais admiré ce panorama ? Une suite de virages en épingles, un double " S " et un chêne plusieurs fois centenaire à la sortie... Quelle diabolique impression ! Un dernier village en entonnoir entouré de forêts, traversé d'une rivière. Etait-il enfin arrivé ? L'homme engagea son véhicule sur un chemin caillouteux s'ouvrant à l'intersection d'un champ et d'un bois. Un chemin agricole, rude, défoncé d'ornières et de saillies. Un chemin qui s'enfonçait dans un taillis et menait dans un cul-de-sac. Pourquoi avait-il pris cette direction ? Pour toute réponse, il n'y eut qu'un violent crissement de pneumatiques. Quelqu'un venait d'appuyer avec force sur la pédale de frein. La voiture bloqua. La portière du côté conducteur bâilla.

À quelques mètres, un mur lépreux semblait ricaner de ses bouches édentées. La ruine attendait, adossée à la forêt, embrassant par-devant une clairière sauvage faite de ronces et de broussailles. Ce sourire sarcastique était comme porté par un petit vent tourbillonnant, celui-là même qui s'insinuait par toutes les fractures du bâtiment pour y ranimer des flammèches de vie. L'homme descendit de la voiture. Le contact de ses pieds avec le sol força une dernière fois sa raison, très brièvement. Pourquoi était-il venu jusqu'ici ? Etait-ce bien ou mal ? Il ne reçut aucune réponse. Ses pas le tirèrent vers la ruine, jadis une fermette sympathique, aujourd'hui un monument de rancœur, un monolithe de décrépitude seulement soutenu d'une patience éternelle. Il poussa la porte qui ne résista guère et avança sur les gravats accumulés. Il ne vit que la cheminée, énorme, vivante, sur laquelle il posa deux mains indifférentes à la poussière du temps. Les restes d'un miroir inquisiteur, couverts de saletés et de toiles d'araignées, livrèrent quelques reflets brouillons. Dehors, le feuillage d'un sureau rivé à la bâtisse virevoltait avec grâce, filtrant les rayons solaires avec malice. Cette lumière chaotique, était-ce le regard de la vie ? Une vie qui ici se liguait contre l'intrus, le profanateur. Et si ce n'était pas la vie, alors...

Pierre Lamy eut l'impression fugace d'échanger un message avec le lieu. Un message de glace, plus fort et plus froid que sa mémoire évanouie. Un message qui percuta un mur imaginaire fait de honte, de douleurs et de regrets. Une éternité instantanée, nouée par ses extrémités, explosa dans son esprit en une myriade de souvenirs atroces. Ce fut l'instant qui réunit le début et la fin, avant de provoquer le cataclysme.

 

* * *

Il y avait une voiture au milieu du chemin, la portière côté conducteur ouverte, juste en face du quartier général. Les garnements hésitèrent. Un ennemi était-il dans la place ? Il fallait en avoir le cœur net ! Le plus téméraire s'avança en éclaireur, rampant le plus silencieusement jusqu'au coin de la façade. Il fit une halte et questionna du regard ses compagnons restés en arrière-garde. Ceux-là lui firent signe de continuer. Il était trop tard pour reculer, sinon il passerait pour un lâche. Il se baissa sous le rebord de la fenêtre, puis se redressa lentement. Un seul coup d'œil à l'intérieur suffit. Le gamin ouvrit la bouche, mais aucun cri ne sortit de sa gorge. Il battit en retraite sans demander son reste, aussitôt imité par ses camarades qui, s'ils n'avaient rien vu, venaient de comprendre avec la même intensité que quelque chose de terrible existait à l'intérieur. La bande reflua vers le village et donna l'alerte.

Ce fut le vieux Mathieu qui reconnut le corps. Grâce à son tatouage. La poutre maîtresse avait cédé. Elle s'était effondrée sur l'homme, arrachant sa chemise, le plaquant contre la cheminée pour finir par l'empaler sur un reste de pare-feu rouillé. Il avait dû agoniser là toute la nuit en se vidant de son sang. Axel Laforge ! Tel était le nom de l'homme mort. Ce ne pouvait être que lui. Les sabres d'abordages croisés au milieu du dos, le père Mathieu les avait admirés des dizaines de fois, à l'époque où le jeune Laforge venait aider pour les moissons. Un fort gaillard de vingt ans, mais au caractère trempé dans la misère d'une famille déchirée par tous les malheurs. Puis, un été, il avait subitement disparu. En même temps, on avait retrouvé la mère Lacleuse sauvagement assassinée. La pauvre femme avait reçu plusieurs coups de hache, puis le monstre l'avait suspendue au pendoir à marmite. Le magot de la vieille, quelques billets et piécettes pas bien lourdes, avait lui aussi disparu. La police n'avait jamais pu coincer Axel Laforge, présumé coupable de ce meurtre abominable, et celui-ci s'était évaporé du pays. Il avait osé revenir sur les lieux de son forfait, plus de trente années plus tard !

- C'est un accident. La poutre maîtresse a cédé. Elle lui a tapé dans le dos et il s'est empalé sur le pare-feu, décrétèrent le médecin légiste et les gendarmes.

On emmena le corps et les badauds rentrèrent chez-eux. Il allait y avoir des palabres interminables dans tout le canton. La poutre avait cédé ! Un nouveau mystère chassait l'ancien. Les souvenirs enfouis rejaillissaient à la surface des mémoires. Une famille serait enfin apaisée, une autre connaîtrait de nouvelles humiliations. Fallait-il enterrer Laforge dans le cimetière du village au risque d'y entretenir une malédiction ? Cette idée s'installa dans la conscience instable du temps.

La vieille masure, une nouvelle fois abandonnée, poussa un inaudible soupir. Le vent balaya ses recoins d'ombre, s'insinua dans ses moindres crevasses, calma ses nombreuses meurtrissures. Elle paraissait enfin apaisée. La nouvelle inflexion du toit provoquée par l'effondrement de la poutre maîtresse ornait à présent la façade d'un étrange sourire. Un sorcier aurait compris qu'elle n'attendait plus que la prochaine tempête pour s'effondrer de son légitime repos. Mais, peut-être, n'était-ce qu'une ruine dans un monde de folie et d'oubli ?

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

Menu des Nouvelles