Et si j'étais mort ?

Je ne saurais dire quand cette idée m’est venue pour la première fois. D’ailleurs, je ne suis même pas certain qu’il s’agisse du fruit d’une quelconque réflexion. Il est très possible que j’aie été influencé par l’une ou l’autre lecture, par quelque film fantastique ou encore par l’écho d’une discussion à laquelle je n’étais même pas convié. Cela fait si longtemps que je vis avec cette idée que ses origines se sont estompées dans mon souvenir. Quoi qu'il en soit, contre toute évidence, contre toute rationalité, elle a survécu, s’est nourrie de je-ne-sais quelle substance morbide et s’est enkystée au plus profond de moi au point qu’aujourd’hui, je ne puis envisager la moindre seconde d’existence comme pouvant faire partie, peut-être, de cette non-existence que je redoute sans pour autant m’en effrayer.

Cela peut paraître paradoxal à plus d’un titre. Je sais que d’autres que moi ont parfois développé cette idée, mais toujours pour l’isoler, en fin de compte, sur le terrain du fantastique, loin du réel et des angoisses que cette confrontation pourrait engendrer. Des variantes existent, inévitablement. Ainsi, certains peuvent imaginer que leur vie est un rêve dont ils vont se réveiller pour réintégrer un univers bien réel. Un rêve qui aurait toutes les saveurs de la vie elle-même, qui pourrait durer une nuit, une semaine, des années peut-être, avant de libérer le dormeur prisonnier de cette fantasmagorie. Certaines drogues peuvent probablement provoquer de telles illusions. Des manipulations bien plus complexes sont sans doute envisageables dès que l’on s’enfonce dans l’univers de la science-fiction. J’ai vu de ces films où la réalité, dissimulée, souvent sordide, est toute autre que celle que croient vivre les personnages évoluant, plus ou moins consciemment, plus ou moins virtuellement, dans le décor du premier plan. À la fin du spectacle, chacun est heureux de s’extraire de cette illusion pour retourner à son quotidien, qu’il juge être le seul univers réel, tangible et éternel, du moins à sa propre échelle, tant que durera sa propre vie.

Moi, Dieu seul sait pourquoi, je me suis imaginé que je pouvais être mort ! Et que cette mort était, d’une certaine manière, la continuation de ma vie d’avant, sans fracture discernable, sans phénomène bizarre, sans corruption du corps ni anéantissement de l’esprit. Je suis mort et je continue comme avant, je bouge, je vois des gens, je parle, je dors et je me réveille, je rêve même, je mange de bonnes et de moins bonnes choses que je goûte comme avant. Avant quoi ? Je me le demande ! Quand auraient pu se produire cette transition, cette rupture, ce passage ? Rien dans mes souvenirs ne me permet de discerner ce moment, s’il existe. C’est peut-être seulement une idée fixe, une obsession, un délire.

Je m’appelle Pierre Lecourt. J’ai trente-quatre ans. Ma carte d’identité est là pour me confirmer, au besoin, cette réalité. Je vis seul, sans femme ni enfant. Je n’ai pas eu le temps, je suppose. En fait je m’amuse, j’accumule les conquêtes, je vis d’aventures, je me lasse et je recommence. Certains me disent que ce n’est pas une façon de conduire sa vie, à mon âge, mais cela me va très bien comme ça. Cela me va d’autant mieux que j’ai déjà l’impression d’être mort, sans que cela ne m’affecte en aucune façon. Mes parents habitent dans une autre ville. Je les vois rarement. J’ai deux frères. On s’entend bien, mais je les vois encore moins souvent. J’ai quelques amis, des connaissances, des voisins charmants. Et un meilleur ami, Charles, que je connais depuis l’enfance. Étais-je déjà mort à cette époque ? Je ne saurais le dire. Je pense que non. Il me semble que cela est venu après. Quand, je l’ai déjà dit, je n’en sais rien ! Je me rappelle beaucoup de choses, je ne suis pas amnésique, mais je n’arrive pas à discerner quel serait le moment, ou l’évènement, responsable de ce basculement. Je travaille dans la conception de programmes informatiques. Il paraît que je suis un petit génie. En vérité, tout cela m’ennuie. C’est très lucratif, heureusement. J’en fais un minimum et le reste du temps, je sors, je voyage, je découvre. J’adore les musées. Ma soif de culture est immense. Plus je me sens mort, plus j’ai envie d’apprendre, plus ma curiosité semble insatiable. Quand je vous disais que tout cela est paradoxal !

Je tiens à préciser, pour le cas où l’on ne m’aurait pas bien compris, qu’aucune des personnes qui gravitent autour de moi n’est morte. Si elles éprouvent ce même sentiment, elles s’en cachent bien. À mon estime, je suis le seul à évoluer dans cet état, dans ce monde de vivants. Et soyons sérieux, je ne suis pas un fantôme ! Les autres me reconnaissent exactement comme un des leurs, non comme une apparition issue de l’au-delà. Nous nous touchons, nous nous embrassons, nous rions ensemble. Comme si de rien n’était. Si ce n’est que… je me demande…, je crois… oui, je crois que je suis mort ! Et pourtant je bouge, je parle, je travaille. Les autres me voient, me touchent et me parlent. Je reçois de l’affection, de l’amour, et j’en donne moi aussi. Je sais également haïr. Je peux me battre, donner des coups, hurler. Tout cela m’est arrivé alors que je suis comme mort parmi les vivants.

Et les autres personnes décédées, me demanderez-vous ? Ceux qui, un jour, s’effondrent d’une crise cardiaque foudroyante, sont fauchés par une voiture folle ou disparaissent dans les eaux glacées d’un fleuve de désespoir. Je ne sais que dire, sauf qu’ils ne sont pas comme moi ! Ils meurent comme cela se produit de toute éternité. Les esprits s’éteignent, les corps se décomposent. Il n’y a rien après. Ils ne reviennent pas auprès des vivants, ni auprès de moi pour me tenir compagnie, connivence posthume entre collègues d’infortune.

Jusqu’à présent, je n’avais osé parler de cela à personne, de peur, vous le comprendrez aisément, que l’on me prenne pour un fou. Un évènement nouveau m’oblige, hélas, à rompre ce silence. Jusqu’ici, je m’étais parfaitement accoutumé à ce sentiment morbide. Me sentir mort, tout en ayant l’impression bien charnelle de vivre comme tout un chacun, ne m’était somme toute pas si désagréable. Si c’est cela la mort, songeais-je, pourquoi tant de gens craignent-ils de « passer » ? Il n’y à guère de différences entre l’avant et l’après. C’est un autre monde, très semblable, peut-être même identique. Telle était la conception restreinte et confortable que je me faisais de ma non-existence.

Cet évènement nouveau, c’est Charles, mon meilleur ami, qui en est le pourvoyeur. Un ami, a fortiori votre meilleur ami, est quelqu’un qui vous veut du bien. Il vous aime, vous apprécie, souhaite ce qu’il y a de mieux pour vous, vous aide en cas de coup dur… Charles est tout cela pour moi, comme je le suis pour lui. Cette amitié est indéfectible et cela se passe d’explication. Mais il faut croire qu’avec le temps, les choses changent. J’aimerais en connaître la raison. Peut-être est-ce le fait que je me sente mort qui modifie ainsi les rapports d’amitié ? Je pensais pourtant donner le change avec une grande habileté. J’aurais juré que personne ne se doutait de mon état. Sans doute Charles est-il plus réceptif, plus proche aussi que n’importe qui d’autre.

Pourquoi me parle-t-il ainsi à présent ? Pourquoi s’est-il installé à mon chevet alors que je voudrais simplement dormir ? Nous avons passé une journée formidable, quoiqu’exténuante. Une randonnée de plus de vingt kilomètres, un bon resto et quelques verres, comme nous en avons l’habitude chaque dimanche. Il doit être aussi crevé que moi, alors qu’attend-il pour rentrer chez lui et me laisser dormir ? Au lieu de cela il s’est assis sur le bord de mon lit et me parle tandis que je tombe de sommeil, incapable de la moindre réaction.

Je ne distingue rien tant mes paupières sont lourdes, mais je l’entends qui me parle et il ce qu’il me dit me fait soudainement peur. C’est ainsi que je ressens l’urgence de m’expliquer, de me justifier. Non pas devant Charles qui continue à dire des choses que j’ai peur de comprendre, mais devant vous afin qu’il reste une trace de ce mystère.

Me parle-t-il vraiment ou se parle-t-il à lui-même ? J’ai peine à croire ce que j’entends. Ne vient-il pas de dire que cela fait bien longtemps que je suis dans cet état et qu’il en éprouve une immense tristesse ? Il semble croire que je suis cloué ici depuis une éternité. Il me parle d’années alors que moi j’ai encore dans les jambes les courbatures de nos exploits de cet après-midi ! Les médecins ont abandonné depuis longtemps tout espoir de guérison. Est-il fou ? Avais-je des raisons objectives de me sentir mort depuis tout ce temps ? Il me parle d’amitié et, il en est convaincu, assure que si la situation avait été inversée, j’agirais de même pour lui. Mais je suis vivant !

Pourquoi suis-je si fatigué, tout à coup, alors que ses paroles m’effrayent et que je devine ses gestes autour de mon lit ? Il m’est impossible de réagir, si ce n’est continuer à fixer l’instant présent. Le ronronnement rassurant d’une machine s’arrête. Le battement d’un métronome semble ralentir. Je ressens encore la chaleur d’une main sur la mienne avant qu’un sifflement aigu m’emporte dans l’obscurité.

FIN


© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.


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