La vérité née du néant

- Pauvre femme ! songeait l'inspecteur Marconi en passant le porche de l'institut psychiatrique pour rejoindre sa voiture.

Il venait de rendre une visite de courtoisie à la victime d'une affaire qu'il n'avait pu résoudre. Il détestait ce genre de situation. La femme était devenue folle. Plus exactement, elle végétait depuis des années dans une sorte de dépression nerveuse où son imaginaire recréait des personnages aujourd'hui disparus ou absents. Elle avait subi un grand choc, suivi d'un terrible chagrin. Son univers déjà bien fragile s'était comme fissuré. Sa perception de la réalité en était maintenant altérée au point que ses délires, ses visions, prenaient de plus en plus le pas sur ses rares moments de lucidité. La vérité seule aurait peut-être pu la tirer de cet enfer, mais Marconi était bien en peine de combler cette attente. Et quand bien même, il était fort possible que la cruauté de cette vérité n'eût fait qu'aggraver les choses. Néanmoins, le risque en valait la peine. Depuis près de huit ans, il ne désespérait pas de découvrir un jour le détail qui pourrait réorienter son enquête et le mettre enfin sur la bonne voie. Cette femme savait peut-être quelque chose, un détail infime qui, pour elle, ne signifiait rien, mais qui pour un enquêteur chevronné serait comme un déclic permettant de résoudre cette affaire. Mais comment tirer de ce cerveau malade le précieux indice, si tant est que celui-ci soit effectivement présent parmi les délires et les peines de cette femme ?

Marconi remonta le col de sa veste. Le vent créait d'étranges tourbillons que matérialisait la danse des feuilles mortes un temps arrachées au sol. Ces ballets éphémères, légers, changeants, donnaient à la nature des lieux un aspect fantastique. Les arbres ployaient mollement sur un fond de ciel gris. Des branches craquaient, lugubres appels impossibles à localiser. Marconi n'aurait pas été étonné de voir le vieux chêne se mettre à danser la gigue sur ses racines. Mais le vieux chêne demeura à sa place et l'inspecteur regagna sa voiture sans rien remarquer d'anormal. Cette fois encore, il n'avait rien appris qu'il ne sût déjà. La pauvre femme était pourtant dans un " bon jour ". Une infirmière l'avait averti de ce fait avant qu'il ne se décidât à passer la voir. Il venait ainsi deux ou trois fois par an, avec l'espoir qu'un jour, une de ses visites ferait avancer son enquête. Malheureusement, la raison de cette femme demeurait toujours aussi fragile. Les médecins étaient optimistes à long terme mais le policier, lui, ne discernait aucun signe permettant de croire en une guérison prochaine. Au contraire même, il lui semblait que certains délires s'enkystaient, se substituaient au réel avec plus de force qu'avant. Elle se construisait un monde imaginaire, plus doux, plus heureux que celui qui l'avait si cruellement abandonné. Et qui aurait osé l'en blâmer ? Pourtant, la vérité appartenait au monde réel et, c'était une possibilité qu'il ne pouvait négliger, le détail permettant de résoudre cette affaire pouvait surgir d'un instant de lucidité de cette pauvre femme.

- Elle a placé une deuxième photo de sa fille sur sa table de chevet, prononça Marconi pour lui-même. Et elle parle aux deux en les dissociant, Isabelle et Sophie… voilà qui complique tout !

Il tourna la clé de contact et le moteur s'ébroua aussitôt. Cette photo en double exemplaire n'était peut-être qu'un caprice sans signification. Peut-être cela représentait-il, au contraire, quelque chose de sérieux. Une nouvelle piste ? Il connaissait pourtant le dossier par cœur. Les médecins avaient qualifié cette dissociation de " réviviscence psychologique " visant à la fois à recommencer depuis le début un cheminement émotionnel abruptement avorté, tout en poursuivant ledit cheminement à partir de son point d'arrêt critique, un peu comme si rien ne s'était passé. La scission entre les deux n'était qu'apparente. Les années avaient passé et la " reconstruction " avait insensiblement rattrapé la " prolongation ", mêlant les deux développements psychologiques jusqu'à façonner une structure aberrante du réel. Au lieu de sortir de ce mûrissement inconscient en balayant l'irréel pour ne conserver que la vérité, la patiente semblait à présent associer les deux, chose qu'elle ne pouvait percevoir qu'au travers d'un prisme déformant.

- Les médecins ! grogna Marconi. Pourquoi n'ont-ils pas éliminé ce trouble quand cela était encore possible ? Au contraire, ils n'ont fait que l'alimenter ! Elle a voulu une deuxième photo et ils ont autorisé ce caprice. Cette fois, je crois que c'est fichu, il n'y a plus rien à tirer de cette femme.

Marconi était d'une humeur massacrante lorsqu'il pénétra dans le commissariat. Pourtant, une bonne nouvelle l'attendait. Il y avait du nouveau du côté du mari…

 

* * *

Werner frissonna. Cette ressemblance ! Sophie ressemblait de plus en plus à Isabelle. C'était d'autant plus étrange qu'il n'était pas le père de la première. Les deux filles, à neuf ans d'intervalle, avaient comme puisé le même patrimoine génétique tout entier de leur mère sans rien emporter de visible des deux hommes ayant contribué à leur donner la vie. La première, Isabelle, avait disparu à l'âge de huit ans. Sophie était née quelques mois plus tard et avait aujourd'hui approximativement l'âge d'Isabelle lorsque celle-ci avait si mystérieusement disparu. Au travers de ces deux fillettes, l'histoire semblait se répéter avec une cruelle absence de cœur. Sophie semblait la copie conforme d'Isabelle. Les mêmes cheveux lisses et blonds. Les mêmes yeux d'un bleu profond. Un regard à la fois lointain et grave, comme dissimulant un terrible secret. La taille, l'allure, la démarche… tout faisait penser à ceux qui avaient connu la première qu'une sorte de miracle s'accomplissait par les traits et la personnalité de ce second enfant. La nature, privée accidentellement de la première, avait-elle voulu combler un vide en reproduisant une seconde fois la même alchimie génétique ? Etait-ce l'œuvre d'un dieu mécontent de ce qui était arrivé, frustré peut-être, et qui traçait ainsi le plan d'une éclatante vengeance ? Etait-ce le hasard, tout simplement ?

L'histoire de cette famille était ancrée dans la douleur. Le premier mari de Florence était mort subitement, victime d'une crise cardiaque inopinée, quelques semaines avant la naissance d'Isabelle. L'enfant avait vu le jour alors que sa mère s'enlisait dans une dépression bien compréhensible. Un sursaut, un déclic, cette naissance, l'avait heureusement ramenée à la vie. Les médecins avaient craint un moment qu'il n'en fût autrement et qu'elle n'abandonnât son enfant contre plus de désespoir encore. Néanmoins, ce qui s'était passé durant ces quelques mois de tristesse et de bonheur incongrûment mêlés, avait dû influencer le développement psychique du bébé. Isabelle s'était révélée une enfant hyperémotive, allant jusqu'à développer divers troubles du langage. Werner, un vieil ami d'enfance, le premier " fiancé " de Florence, était alors arrivé. Florence ne l'aimait pas vraiment mais il l'avait soutenue avec tant d'assiduité et de bienveillance qu'elle s'était finalement laissée convaincre. Remariage sans faste un an après. La vie reprenant peu à peu son cours, le bonheur était revenu dans la maison. Werner se montrait un beau-père attentionné. Puis le drame, une nouvelle fois ! La disparition d'Isabelle. Fugue qui tourne mal ? Kidnapping avorté suivi d'un crime crapuleux ? Seul son petit vélo avait été retrouvé dans un fossé entre la maison et l'école pourtant très proche. Et Florence qui, à ce moment, était de nouveau enceinte ! La police avait vainement cherché, questionnant tout le monde, famille et voisinage, passant toute la région au peigne fin. Il y avait eu des battues dans les campagnes et les bois alentours. Une foule de volontaires s'était jointe aux spécialistes avec leurs chiens pisteurs. Des affichages avaient été effectués dans tout le pays, suivis d'appels à la radio et sur les télévisions, mais aucune piste sérieuse n'avait pu être mise à jour. Jamais le moindre indice n'était venu orienter l'enquête dans une voie décisive. Comment une enfant de huit ans avait-elle pu se volatiliser ainsi sans laisser de traces ? Werner s'était démené comme un fou, participant aux battues, ne ménageant ni son temps ni son énergie pour retrouver la petite. Certains avaient même fait appel à des radiesthésistes et autres prétendus devins, sans succès. Sa mère, elle, revivait un second calvaire. Sophie vit le jour alors que les chances de retrouver Isabelle vivante, après plusieurs mois de vaines recherches et aucune demande de rançon, étaient devenues infimes. Florence sombra dans un profond état de mélancolie, comme dissocié de la réalité le temps où elle s'occupait du bébé, pour replonger dans un monde de terreur et d'incompréhension lorsque la vérité s'imposait à nouveau à son esprit. Werner prit tout en charge. Le temps passa. Il fallait protéger Sophie. Sophie que sa mère appelait parfois Isabelle. Sophie qui, au fur et à mesure de son développement, ressemblait de plus en plus à Isabelle, ce qui n'allait pas sans produire de terribles angoisses perceptibles par tous.

 

* * *

- J'ai toujours suspecté le mari, expliqua Marconi à son adjoint qui venait de lui transmettre la nouvelle. Ce Werner Godefroy avait des antécédents mœurs, mais rien n'a jamais pu être prouvé.

- Vous croyez qu'il aurait abusé de la fillette avant de la faire disparaître, chef ?

- J'en suis persuadé !

L'adjoint eut une moue de perplexité qui n'échappa pas à son supérieur. Il connaissait le dossier lui-aussi et il savait, tout comme Marconi, que malgré les premiers interrogatoires serrés, il n'avait pas été possible de confondre ce type. Son attitude n'avait jamais paru véritablement suspecte, ni les jours ayant précédé la disparition, ni durant les semaines pénibles qui avaient suivi le drame. Il avait participé aux recherches, s'était plié de bonne grâce aux interrogatoires, conscient que sa position de beau-père pouvait laisser penser à un acte de pédophilie intra-familiale suivi d'un meurtre odieux. Mais il avait un alibi au moment présumé de la disparition de la fillette. Pas de témoins, pas d'indices. Ses antécédents mœurs remontaient à une dizaine d'années auparavant pour de simples faits d'exhibitionnisme. Cela ne faisait pas de lui un violeur ni un assassin d'enfant. L'enquête s'était enlisée. Il avait fallu s'occuper d'autres choses. Néanmoins, Marconi n'avait jamais vraiment abandonné l'affaire. Un jour ou l'autre, un indice pouvait surgir et relancer l'enquête sur une piste enfin concluante. Un témoignage tardif ou, qui sait, des aveux circonstanciés ?

- Du nouveau du côté du mari ? grommela l'enquêteur. C'est pas trop tôt ! S'il pouvait se mettre à table…

 

* * *

Werner Godefroy eut un nouveau frisson lorsque Sophie vint s'asseoir à côté de lui sur le sofa. Elle posa sa petite main innocente sur la cuisse de l'homme et resta ainsi sans dire un mot, le regard perdu dans une étrange contemplation intérieure. Werner n'osait bouger, effrayé à l'idée de briser la magie de cet instant à la fois délicieux et terriblement bouleversant. La chaleur de cette main d'enfant au travers de la toile de son pantalon lui faisait l'effet d'une marque au fer rouge dont le feu aurait gagné le creux de son ventre. Jadis, Isabelle avait, elle-aussi, tout aussi innocemment, posé une main sur sa cuisse, et ce qui s'était passé ensuite faisait désormais partie d'un cauchemar.

- Ça recommence, songea Werner avec amertume. Pourquoi lui ressemble-t-elle autant ? Pourquoi a-t-elle la même attitude, les mêmes gestes à mon égard ?

Des images violentes, surgies d'un passé qu'il croyait à jamais muselé contre de telles réminiscences, s'imposèrent par une série de flashs cinglant son cerveau. Ses mains giflant une petite fille, soulevant des vagues de cheveux blonds. Ses mains toujours, arrachant des vêtements d'enfant. Son corps agissant hors de tout contrôle, mêlant douleur et plaisir dans une tempête de larmes et de cris. Ses mains encore, serrant le cou si frêle. Puis le silence, le néant et l'indicible panique qui avait suivi. Il se leva précipitamment, rompant le contact avec la main de Sophie.

- Je sais… que c'est toi… qui as fait du mal… à ma sœur, déclara l'enfant sur un ton accusateur quoique étonnement calme.

Werner vacilla sur ses jambes. Ce regard ! C'était celui d'Isabelle. Cette voix, pas de doute, avec ses hésitations, ses intonations si caractéristiques, était celle d'Isabelle ! Sophie n'avait jamais parlé ainsi. Sophie était incapable de savoir…

- Je… heu… je… bredouilla l'homme sans pouvoir détacher son attention de son accusatrice, mais sans pour autant être en mesure de supporter l'éclat de son regard clair.

Ce n'était pas la première fois qu'un bouillonnement de sentiments contradictoires le secouait ainsi jusqu'aux tripes. Plus Sophie grandissait, plus elle ressemblait à Isabelle et plus ses vieux démons revenaient à la charge, désirs innommables entremêlés de craintes et de rage. Le présent prenait comme un malin plaisir à rejouer le passé avec autant de cruauté qu'il en avait lui-même exercé sur sa victime. Pourquoi fallait-il que sa propre fille ressemblât autant à cette Isabelle qu'il avait… qu'il avait… Il ne savait que trop bien ce qu'il avait fait d'elle ! Comment avait-il pu croire une seule seconde qu'il pouvait oublier ? Cette mémoire qu'il croyait éteinte lui repassa une nouvelle fois les images de cette violence. Du sang coula au fond de ses yeux. Ses mains furent prises de tremblements. Sa respiration partit en vrille tandis qu'à chaque battement son cœur expulsait des flots d'angoisse dans ses veines.

- Je sais… que c'est toi… qui as fait du mal… à ma sœur, répéta l'enfant, plus déterminée que jamais à confondre le meurtrier.

Elle savait. Cela ne faisait pas le moindre doute. Comment cela était-il possible ? Sophie ressemblait tellement à Isabelle… tellement… Comment lutter contre un fantôme ? L'éliminer, comme il l'avait fait jadis pour la première ? Ils étaient seuls dans la maison. Personne ne pouvait les entendre. Ses mains se crispèrent. L'envie de tuer noya sa gorge d'une angoisse sourde. Mais il se sentait si faible aujourd'hui. Aurait-il la force de serrer le cou si frêle de sa propre enfant ? Aurait-il le courage d'entendre une fois encore le râle de l'innocence ? Il lui faudrait ensuite dissimuler le corps, subir à nouveau les interrogatoires de la police, affronter la réalité, les soupçons, par-dessus tout continuer à vivre avec ce poids sur la conscience et, qui sait, lutter contre de nouveaux démons jamais rassasiés d'angoisses et de cauchemars. Non, il ne se sentait plus assez de forces pour lutter.

- Je… oui… c'est moi qui ai fait du mal à Isabelle, gémit-il. Je ne sais pas ce qui m'a pris… Je… Je l'ai étranglée. Elle est… elle est morte. Je l'ai tuée. Oui, c'est moi, je l'ai assassinée… de peur qu'elle ne parle après ce que je lui avais fait subir…

Sophie esquissa un pâle sourire. La vérité, enfin, se faisait jour. Elle-même allait être délivrée d'un inconcevable fardeau. Mais ce n'était pas le tout d'obtenir ces aveux, il fallait des preuves ! Seul son père - mais cet individu était-il réellement son père ? - savait ce qui était advenu du corps d'Isabelle, cette sœur qu'elle ne connaissait que comme un reflet d'elle-même. Il lui semblait que depuis huit ans, elle ne vivait que pour ce moment. Vivait-elle, d'ailleurs ? Elle n'aurait su l'affirmer tant elle se sentait l'otage du cauchemar de cet homme, sorte d'énergie pure avant tout destinée à exhumer les remords du passé, avant que d'être. Elle lança un regard lourd de reproches vers celui qui était responsable de tout ce gâchis. Un regard pareil à un jugement émanant des fondements même de la vie. Elle n'eut plus besoin d'autres paroles pour extraire de ce monstre les détails de son crime. Il devait avouer, vaincu par une force surnaturelle.

- J'ai… j'ai dissimulé le corps sous la dalle de la remise. Les policiers n'ont jamais rien suspecté car le sol de cette pièce est intact. Et pour cause ! Il m'a suffi de desceller quelques pierres du mur de la cave adjacente et de glisser le corps juste sous la dalle, latéralement, après avoir enlevé quelques seaux de terre. J'ai dispersé la terre sur le jardin et remis les pierres du mur en place. Mon travail sur le mur de la cave était presque invisible et une armoire en masquait l'essentiel. Personne ne s'est jamais douté de rien… Ensuite, j'ai déposé son vélo dans un fossé, entre la maison et l'école.

La vue de Werner se troubla. Ce qui jusqu'alors constituait l'univers où il se trouvait, ou croyait se trouver, parut se fondre dans clarté aveuglante, passant du noir de l'enfer au blanc absolu de la vérité. La pièce qui lui était familière, l'enfant au regard accusateur, tout cela se liquéfia en une lumière éclatante de blancheur. Un vertige comme il n'en avait jamais connu s'empara de lui, se jouant de son corps et de ses perceptions. Il se retrouva allongé en un lieu qu'il ne connaissait pas, entouré de gens qui lui étaient inconnus. Sauf peut-être un visage d'homme… Un visage où, malgré des traits exprimant une impitoyable dureté à son égard, se devinait l'aura d'une lointaine satisfaction. Il eut le temps de reconnaître l'inspecteur Marconi avant de perdre conscience.

 

* * *

- Est-il de nouveau… ? questionna Marconi en désignant du menton le corps étendu dans le lit.

Le médecin comprit immédiatement le sens de la question. Il jeta un rapide coup d'œil sur les moniteurs de contrôle avant de répondre.

- Non, il s'est simplement endormi. Il est encore très faible, évidemment. On ne sort pas d'un coma de huit ans frais et dispos comme après une bonne nuit de sommeil. Mais d'ici quelques jours, lorsqu'il aura repris des forces, vous pourrez l'interroger. J'avoue que c'est la première fois que je vois une chose pareille. Il est sorti du coma hier et il a commencé aussitôt à délirer, tenant des propos comme ceux que vous venez d'entendre. On vous a immédiatement appelé. Vous pensez que… ?
- Je ne pense rien, répliqua l'inspecteur. Il vient d'avouer son crime et l'endroit où se trouve le corps de la victime. Vous l'avez entendu tout comme moi. Nous allons vérifier mais je sais déjà ce que nous allons trouver. Tout ce que j'espère, c'est qu'il revienne à lui au plus vite, qu'il retrouve toutes ses facultés afin que la justice puisse s'occuper de son cas. Il y trop longtemps que j'attends ce moment.
- Nous ne serons pas fâchés d'en être débarrassés nous-aussi, ajouta le médecin. Cela fait huit ans qu'il occupe ce lit. Quand on pense qu'il s'agit d'un criminel de la pire espèce ! Comment cela se fait-il que vous n'ayez pu le confondre à l'époque des faits ?

Marconi haussa les épaules et poussa un soupir de dépit. Ce reproche, il se l'était fait bien souvent à lui-même. À l'époque des faits, il croyait avoir le temps. Il pensait l'avoir " à l'usure ". Les évènements en avaient décidé autrement.

- Les premiers interrogatoires n'avaient rien donné. L'homme participait aux recherches et semblait lui-même profondément affecté par cette disparition. Un bon comédien, en vérité ! Puis il a eu son accident de voiture, quelques semaines seulement après la disparition de la gamine.
- Je me souviens, intervint le médecin. Il a été amené ici dans le coma et nous avons pu le maintenir dans cet état jusqu'à aujourd'hui. Je me demande ce qui a bien pu provoquer son retour parmi nous ?
- Je me le demande aussi, soupira l'inspecteur.

La porte s'ouvrit et un policier en civil fit irruption dans la chambre.

- J'ai l'autorisation du juge, ça n'a pas traîné, annonça d'un air triomphal le nouvel arrivant.
- Parfait ! Nous serons vite fixés, ajouta Marconi.

Moins de deux heures plus tard, l'équipe du labo exhumait le corps d'Isabelle de son improbable cachette. Le criminel avait effectivement eu une idée de génie en attaquant le mur à cet endroit de la cave pour arriver juste sous la dalle de la remise adjacente. Il lui avait suffi de desceller quelques moellons et, comme il l'avait avoué un peu plus tôt, d'ôter un petit volume de terre meuble. Le corps de l'enfant était serré dans l'anfractuosité ainsi obtenue. Son assassin avait pris soin d'envelopper le cadavre dans de grands sacs plastiques. Le petit corps s'était comme momifié. Depuis huit ans, rien ou presque n'avait changé dans la cave. Les nouveaux propriétaires de la maison avaient laissé l'armoire à la même place, ignorant tout de l'abomination dissimulée derrière ce mur et sous leurs pieds.

- Affaire classée ! lança l'un des policiers à l'adresse de Marconi sortant de la cave.
- Pas tout à fait, répliqua celui-ci. Pas tout à fait…

En effet, il lui restait une dernière formalité à accomplir avant de céder le dossier à la justice. Dans un institut psychiatrique, à quelques kilomètres à peine de ces lieux de cauchemar, une femme avait perdu la raison à cause d'une accumulation de douleurs et de peines. Un premier mari décédé dans la fleur de l'âge, sa fille qui disparaît mystérieusement quelques années plus tard, puis son second mari qui sombre dans le coma à la suite d'un accident de voiture peu de temps après…

Aujourd'hui, Marconi avait des réponses à lui apporter. De mauvaises nouvelles, certes, mais cela valait mieux que cette incertitude permanente, que cette angoisse indélébile. Sa fille était morte, c'était maintenant un fait établi. Jamais elle ne réapparaîtrait d'aucune fugue insensée, jamais elle n'aurait de ses nouvelles de l'autre bout de la terre. Elle avait été tuée par celui là même qui aurait dû la protéger. Cet homme qui avait participé assidûment aux recherches, qui s'était prêté de bonne grâce aux premiers interrogatoires. Avant de sombrer dans la folie, elle avait fini par le soupçonner, doutant de tout y compris du trop plein d'amour qu'il promettait en échange de tant de malheur.

La première chose que Marconi remarqua en pénétrant dans la chambre de Florence, ce fut la disparition de la seconde photo d'Isabelle, celle que dans son délire, elle appelait Sophie. Il n'eut pas le temps de poser la question quant au pourquoi de ce changement dans le décor de la pièce. Le regard de Florence avait changé lui-aussi. Il ne fallait pas être un grand spécialiste de la médecine mentale pour deviner que cette femme n'avait plus sa place ici. Elle conservait toujours une grande tristesse au fond de l'âme, mais son esprit était apaisé, son regard serein. L'inspecteur eut la nette impression qu'elle savait déjà ce qu'il était venu lui dire. Il se contenta d'un sourire amical. Dans son cadre, Isabelle attirait leurs regards pour les unir silencieusement dans la même vérité. Un peu plus tard, Marconi prit congé. En regagnant sa voiture, en traversant le parc où un vent tourbillonnant entraînait ici et là des sarabandes de feuilles, où un vieux chêne, s'il avait osé, se serait mis à danser la gigue sur ses racines, une petite fille blonde, invisible comme l'air, glissa sa main de vent dans celle de l'homme, avant de disparaître en laissant un souffle tiède sur sa joue. Marconi se retourna, surpris par cette soudaine présence, mais Sophie n'était nulle part.

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

Menu des Nouvelles