En attendant maman

La porte claque et se verrouille automatiquement. Bruit sec, désagréable et rassurant à la fois. Suit une série de clic-clac décroissant d'intensité. C'est le pas vif et pressé de ma maman sur le dallage du couloir. Maman, Madame Michel pour le voisinage, vient comme chaque matin de quitter notre appartement. Elle dit qu'elle va travailler. Bref silence, puis le triste chuintement de l'ascenseur, aspiré du rez-de-chaussée jusqu'au cinquième. Ses portes s'entrouvrent et se referment avec un bruit pneumatique à peine perceptible, mais j'ai une bonne oreille. De nouveau le chuintement, quoique légèrement différent, annonçant la descente. J'ai une peur bleue des ascenseurs. Une fois, je m'étais perdu et ce truc m'avait amené je ne sais où. Des voisins avaient fini par me retrouver et ramené auprès de ma maman. Tout s'était bien terminé mais j'avais eu très peur, alors les gens riaient en racontant mon aventure et je crois qu'ils se moquaient aussi un peu de madame Michel, qui avait été si inquiète pour moi. Cette fois, le bruit a complètement disparu, emportant ma maman. Il règne un silence absolu, terrifiant. C'est à ce moment que, pris d'une soudaine envie de câlins, je hurle. Trop tard ! Maman ne peut plus m'entendre. Elle ne reviendra pas avant des heures et des heures et je suis seul, encore une fois.

Elle dit que je suis assez grand pour rester seul à la maison. Je veux bien la croire, mais cela me fait toujours le même effet de me retrouver ainsi abandonné. Alors je hurle un peu, puis je me calme, car je sais qu'elle reviendra ce soir. Il suffit que je sois patient, et ça je sais le faire. C'est vrai que je suis grand maintenant. Je pourrais… je pourrais conquérir le monde si je le voulais ! Mais qu'est-ce que j'irais faire loin d'ici alors que j'ai tout ce que je veux grâce à ma maman ? Dehors, ce n'est pas si bien que ça ! Je le sais car je suis déjà sorti d'ici. Il y la fois où je me suis perdu tout seul dans ce dédale de couloirs, dans ce stupide ascenseur et je ne sais plus quels appartements hostiles. Je n'ai rencontré que des mauvaises odeurs, des bruits étranges et des gens inquiétants jusque dans leur trop plein de gentillesse à mon égard. Certes, j'ai eu de la chance dans mon malheur, j'aurais pu tomber sur des voyous. Mais toutes ces caresses sur ma tête, toutes ces paroles mielleuses pour me rassurer… C'est vrai que, fatigué d'avoir en vain cherché le chemin du retour, je hurlais de désespoir dans un coin ! Finalement, tout le monde avait bien ri de ma mésaventure, sauf maman évidemment, qui est devenue la risée de tout le voisinage.

Les autres fois que je suis sorti d'ici, c'était toujours avec ma maman. Deux fois pour aller chez un homme vêtu de blanc qui m'a piqué le derrière avec une grande aiguille. Tu parles d'une aventure ! Je n'avais pourtant pas été méchant, rien cassé, rien déchiré ni sali. Maman a dis que c'était pour mon bien. C'était pour ne pas être malade, mais je n'étais pas malade ! Je ne comprends pas tout ce qui arrive mais j'ai confiance, car maman dit toujours qu'elle m'adore et ses câlins sont là pour le prouver. Je la crois, elle s'occupe bien de moi. Heureusement la douleur a disparu très vite et nous sommes rentrés à la maison. D'autres fois, nous allions à la campagne. C'est fini maintenant. Maman a rompu avec son ami, celui qui avait une maison avec un grand jardin. Dommage ! J'aimais bien le jardin. Je pouvais courir et grimper aux arbres. Pas tout en haut, bien sûr ! Et quel plaisir de se rouler dans l'herbe en plein soleil ! Ils me surveillaient du coin de l'œil, évidemment, pour que je ne fasse pas de bêtise ou que je ne me sauve pas sur la rue. Maman n'était pas rassurée, comme toujours, alors elle me rappelait souvent auprès d'elle. Son ami devait être un peu jaloux de toute cette attention qu'elle me portait. Je crois qu'il ne m'aimait pas beaucoup, mais puisqu'il aimait ma maman, il devait dire qu'il m'aimait bien aussi. Seulement, je sentais bien, moi, quand il me posait une main dans le dos en m'appelant " son petit Félix ", qu'il aurait préféré que je ne sois pas toujours à jouer dans les jambes de maman. Alors un jour, je ne sais pas pourquoi, il y a eu une terrible dispute. Peut-être à cause de moi ? Ils criaient très fort tous les deux et je me suis caché sous le lit. Puis ça s'est calmé et maman est venue me chercher. Elle avait pleuré mais elle m'a beaucoup embrassé, me disant que j'étais gentil et qu'elle m'aimerait toujours. Alors nous sommes rentrés tous les deux à la maison et c'était fini pour toujours avec son ami. Fini aussi le grand jardin avec ses arbres et les jolis oiseaux, forcément, mais je préfère le calme de notre appartement et avoir ma maman pour moi tout seul. Sauf que quand elle part des journées entières pour travailler, je reste tout seul et je m'ennuie.

Mais plus question de pleurnicher ! Je suis grand maintenant. Je ne risque rien et j'ai tout ce qu'il me faut. Qu'est-ce que je vais faire aujourd'hui ? D'abord, je vais me poster derrière la fenêtre pour regarder les gens qui passent dans la rue. Et les voitures. J'aime bien les voitures même si elles me font un peu peur. Mais ici on est trop haut, elles ne sauraient pas me faire de mal. Il y a aussi les bus, beaucoup plus gros et qui font comme un bruit d'orage lointain. Parfois, je vois ma maman qui monte dans celui qui s'arrête presque en face de l'immeuble. Et le soir, quand elle rentre, si je suis à la fenêtre je la vois qui descend de celui qui arrive dans l'autre sens. Ils sont drôles ces bus qui passent et repassent dans la rue. Un jour, parce qu'elle était rentrée beaucoup plus tard que d'habitude, maman a dit que le bus avait du retard. C'était pas vrai. Je le savais bien, moi, que le bus était passé comme d'habitude, je l'avais vu par la fenêtre. Mais elle n'en était pas descendue. Ni du suivant ni du suivant. Puis elle était arrivée dans une voiture avec une lampe blanche sur le toit. Je n'ai rien dit. Maman avait peut-être un secret. Moi aussi j'ai mes secrets, et puisque c'est des secrets, je ne vais pas en parler.

Regarder par la fenêtre, c'est encore cela que je trouve le plus amusant. Quand il fait chaud, maman la laisse entrouverte et je peux aller sur le balcon. Elle sait bien que je ne risque rien. Je ne suis pas assez sot pour me pencher, encore moins pour sauter dans le vide. Du balcon, je vois beaucoup mieux ce qui se passe en bas. La boulangerie-pâtisserie est ce qu'il y a de plus intéressant. Des tas de gens y défilent du matin au soir. Surtout le matin et puis vers midi, mais aussi plus tard, quand les gens comme ma maman rentrent du boulot. La vitrine se vide et se remplit de pains et de tartes et de gâteaux à la crème. J'adore la crème fraîche. Quand maman achète un gâteau, sa part de crème est pour moi. Mais elle n'y pense pas souvent, sauf quand elle est triste et cela ne dure jamais longtemps. Puis, parfois, il se passe des choses inhabituelles dans la rue. Un gros camion qui bouche le passage et des voitures qui klaxonnent, par exemple. Ou des gamins qui foncent sur leur planche à roulettes en slalomant entre les passants. Parfois, l'un d'eux lève la tête, me remarque et me lance un gentil sourire. Il voudrait sans doute jouer avec moi. Mais il faudrait que je descende dans la rue et cela maman me l'a défendu.

Aujourd'hui la porte-fenêtre donnant sur le balcon est fermée. Le temps est à la pluie. Je resterai donc en retrait, il y aura moins de choses à voir. J'ai aussi des tas de jouets, si je m'ennuie trop, mais c'est plus gai quand maman joue avec moi. Celui que je préfère, c'est ma balle magique. Elle rebondit dans tous les sens, parfois jusqu'au plafond, et c'est bien difficile de la rattraper. Je crois qu'elle a roulé sous l'armoire de la chambre, j'irai voir tout à l'heure si je la retrouve. En attendant, je vais manger un peu. Maman me prépare toujours tout ce qu'il faut pour boire et manger quand elle me laisse seul à la maison. Ce n'est pas aussi bon que le repas qu'elle cuisine le soir, avant de s'installer devant la télé. Moi, la télé, ça ne m'intéresse pas beaucoup. Ce que j'aime c'est me blottir tout contre ma maman et m'endormir ainsi, avec son bras autour de moi. Quand elle en a assez de regarder la télé, c'est que c'est l'heure d'aller dormir. Alors elle me prend et me dépose délicatement dans mon lit. Je fais semblant ne pas me réveiller. Elle me donne des bisous dans le cou et sur le front, je suis heureux. Avant d'aller dans sa chambre, elle passe toujours dans la salle de bain. Moi, je suis déjà tout propre, alors j'en profite pour aller me cacher dans son lit. Quand elle revient dans sa chambre, elle ne me voit pas et je lui fais la surprise. Parfois, elle veut bien que je dorme avec elle. Sinon, la journée, je dors aussi beaucoup car je n'ai pas grand chose à faire. Le temps passe plus vite quand je dors en attendant le retour de maman, surtout qu'ainsi je fais de jolis rêves.

La petite aiguille qui tourne doucement sur l'horloge au mur de la cuisine est presque en haut. Quand elle sera presque en bas, maman rentrera. Cela fait encore longtemps à attendre. Je vais dormir un peu sur le sofa du salon. Il me semble qu'aujourd'hui c'est le jour où maman revient avec des victuailles. J'aime bien ces jours-là. Il y a toujours des tas de bonnes choses dans ces paquets. Avant de s'occuper du dîner, maman range ses courses dans les placards ou dans le réfrigérateur, mais elle n'oublie jamais de me donner quelque chose, un nouveau petit jouet ou une friandise. Que va-t-elle me rapporter cette fois ? Ce sera une surprise. Moi, je sais déjà comment je vais la remercier. Elle adore quand je presse ma tête sur ses mains en la fixant de mon plus tendre regard. Et surtout quand je ronronne. C'est fou comme elle est heureuse quand je me mets à ronronner !

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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