|
La plupart des gens apprirent l'effroyable nouvelle aux informations de vingt heures. Quand je dis vingt heures, c'est une façon de parler car la nouvelle se répandit autour du globe non pas comme une traînée de poudre, image qui à l'heure actuelle ne saurait plus rendre compte avec suffisamment d'à-propos de la vitesse des télécommunications, sans compter le franchissement obligé des océans, mais à la vitesse des ondes électromagnétiques générées par de puissants émetteurs, relayées par une kyrielle de satellites et reçues par autant d'antennes que nécessaire afin d'être redirigées vers des millions de téléviseurs, de radios et autres terminaux ad hoc. Vous l'aurez compris, il était forcément vingt heures quelque part lorsque la nouvelle éclata ! Ce fut le cas chez nous, comme si l'information s'était sentie obligée de s'insérer dans la grille des programmes de façon à ne pas trop perturber nos chères habitudes. Notez qu'avant cette heure fatidique, des inserts annonçant le fameux bulletin spécial couraient déjà dans le bas des écrans, histoire d'inquiéter la populace et de rameuter un maximum de spectateurs à l'heure dite. Les distraits, bien sûr, n'apprirent la chose que le lendemain, qui en se réveillant au son d'une radio branchée sur les infos, qui en ouvrant son quotidien favori, qui en glissant une oreille indiscrète dans les conversations d'autrui, car de toute façon, le lendemain, tout le monde ne parlait plus que de cela ! Et non seulement tout ne monde ne parlait plus que de cela, mais chacun y allait de sa petite vérification personnelle. Hormis quelques menteurs vite confondus, il fallut se rendre à l'évidence, la nouvelle était vraie ! En ce qui me concerne, ce n'est pas pour me vanter mais telle est la stricte vérité, je me rendis compte de l'existence de cet effroyable phénomène bien avant que la nouvelle ne fût confirmée de source officielle et diffusée sur les ondes du monde entier. Qui sait, peut-être suis-je même le premier à avoir constaté la chose ? Je me trouvais, comme à mon habitude il est vrai, au bar du Tonnelet-qui-pisse, Impasse du goulet numéro 15, chez mon ami Eddie. Il devait être aux alentours de quinze heures, soit cinq bonnes heures avant le premier bulletin officiel annonçant la catastrophe. Et une chose est sûre, moins d'une minute plus tôt, il ne s'était encore rien produit ! Voilà pourquoi j'affirme être, sinon le premier absolu, du moins l'un des tous premiers à avoir eu connaissance de ce mystère. Pour ceux d'entre-vous qui l'ignoreraient, le Tonnelet-qui-pisse est une authentique gargote qui, si les agents de l'hygiène et de la répression des fraudes n'avaient pas décidé, d'un commun accord et depuis longtemps, d'oublier de passer par-là, aurait aujourd'hui le rideau baissé et les tabourets sur les tables, les seuls clients étant les rats passés de la cave au salon. Je me suis laissé dire que les agents en question passaient néanmoins de temps en temps mais qu'Eddie savait les recevoir. Leurs rapports, pour autant que ceux-ci fussent rédigés, devaient se perdre dans les dédales de l'Administration et la licence d'Eddie tenait bon contre vents et marées. Pour moi qui suis plus souvent chez Eddie que dans mon misérable gourbi, c'est une véritable aubaine car je connais peu de cabaretier aussi conciliant avec l'ardoise… Mais bon, ce n'est pas le sujet qui nous occupe ici. J'avais donc le cul posé sur le premier tabouret devant le bar, celui vissé dans le coin contre le mur. Devant moi, un verre de bière à moitié vide. Un vrai amateur de bière dira toujours à moitié vide, exprimant ainsi son regret de ne plus avoir qu'une moitié de verre à vider et la satisfaction implicite d'en avoir déjà dégusté la moitié… Je sais, c'est un peu finaud comme raisonnement, mais la nuance a son importance. Un verre à moitié plein pourrait laisser supposer que son propriétaire n'a plus soif, qu'il ne sait pas boire ou que sais-je encore de plus désobligeant ? En ce qui me concerne, mes verres sont toujours à moitié vides, ou alors complètement vides, parce que lorsqu'ils sont pleins ou à moitié pleins, ils ne le restent jamais longtemps. Si ce que je vous raconte vous ennuie, songez à ce que cela serait si le phénomène ne s'était pas produit et que nous nous trouvions en ce moment accoudés au comptoir chez Eddie, dissertant la question une pinte à la main. Mais il est inutile d'y rêver car ce n'est plus possible aujourd'hui, ou alors avec un verre d'eau, une limonade ou un thé glacé, mais avouez que c'est bougrement moins intéressant. J'avais donc ce restant de verre de bière devant moi et, vu que j'étais là depuis un bon moment, le contenu de cinq ou six de ses aînés dans l'estomac. Jusque là, tout m'avait paru normal. La bière avait le goût de la bière, une blonde pression que je prends toujours quand je n'ai pas envie de m'aventurer sur la carte des spécialités. Je précise que j'étais parfaitement clair. Pas ivre, je veux dire ! C'est qu'il me faut plus que quelques pintes pour perdre le fil de mes idées et douter de mes sens. Eddie était derrière son comptoir, le nez dans le journal. Il aurait pu astiquer ses verres, ses pompes ou n'importe quoi d'habituel pour un barman, mais ce n'était pas dans ses habitudes de soigner ainsi le matériel. Deux autres clients étaient assis à une table dans le fond de la salle, un buveur de café et un buveur de vin. Il faut de tout pour faire un monde, pas vrai ? Le buveur de café, un client de passage, avait obligé Eddie à mettre en route l'espèce de locomotive à vapeur qui lui servait à confectionner ses expresso. Il avait dû changer le filtre, retrouver une bombe de crème fraîche et partir à la recherche des sachets de sucre au fond d'un tiroir. N'empêche, le sifflement de la machine et l'odeur du café frais valaient bien ce surcroît de travail. Le buveur de vin avait commandé une bouteille de Puits Laclos Saint-Jean, c'est du moins ce qu'il y avait d'inscrit sur l'étiquette. Il faut dire que chez Eddie, les étiquettes… Je me souviens d'un lot de bouteilles de Vulcano, la boisson des intrépides, qu'il avait fallu écouler en la diluant dans n'importe quoi d'un peu fort. Ou encore du fameux vitriol que son beau-frère distillait à la saison des betteraves et qui rendait aveugle au-delà du troisième gorgeon. Que de souvenirs chez Eddie ! Mais c'est bien fini tout ça, putain d'histoire ! Bref, je tends mon bras, je saisis mon verre, je le porte à mes lèvres et je m'envoie derrière la cravate ce qu'il est convenu d'appeler une bonne lampée de bonne bière fraîche. J'ai fais ce geste des millions de fois, vous pouvez me croire, si ce n'est que je ne porte jamais de cravate à proprement parler, c'était juste pour l'image. Donc c'est exactement ce que j'ai fait cette fois là encore, sur le coup de quinze heures, quand tout à commencé. J'avale, par habitude et sans me méfier. Eddie n'a peut-être pas la conscience professionnelle la plus développée des membres de sa corporation, mais jamais il ne songerait à servir un verre de pisse en lieu et place d'un verre de bière ! Verre de bière qui, je le rappelle, était déjà bien entamé et que personne, pas même le grand Gérard Majax, n'aurait pu me substituer sans que je ne m'en aperçoive. Sur ce, je crache ce que j'ai réussi à ne pas avaler et je tousse comme un dément en me tenant la gorge à deux mains. Eddie vient à mon secours, l'œil modérément inquiet de celui qui en a vu d'autres, et les deux clients au fond de la salle nous interrogent du regard. Finalement, je reprends mes esprits et je m'explique. - Qu'est-ce que c'est que cette saleté ?
je dis à Eddie en désignant ce qui reste de ma consommation. Je laisse passer un temps. - Cette bière est infâme, voilà ce qu'il y a ! Il me regarde, regarde le reste de bière qui a l'air parfaitement honnête avec son petit liseré de mousse blanche et son pétillement discret, me regarde à nouveau et je vois bien qu'il me prend pour un fou ou pour un ivrogne qui ne sait même plus ce qu'il boit. - Cette bière est infâme, je répète.
Une vraie pisse de cheval ! Là, il venait de marquer un point ! - Peuh ! que je fais, on a dû mettre quelque chose dedans. Sur le coup, Eddie se renfrogne. Il lorgne même un instant vers les deux autres clients qui jurent silencieusement qu'ils n'y sont pour rien. Evidemment, puisqu'ils ne se sont même pas approchés du comptoir. Il ne reste donc qu'Eddie et moi. Et Eddie n'est pas du genre à faire des blagues pareilles à ses clients. Donc il ne reste que moi, qui ne suis pas à l'abri d'un coup de folie, apparemment ! - Qu'est-ce qu'elle a, cette bière ?
demande-t-il alors sur un ton plus conciliant. Eddie ne se fait pas prier. Il tend le bras, s'empare de mon verre, le porte à son nez et renifle bruyamment. Il me regarde ensuite en haussant les épaules, l'air de dire qu'il n'a rien senti de bizarre. D'un mouvement du menton, j'insiste pour qu'il goutte. Ce qu'il fait, prudemment, se contentant d'aspirer une petite quantité de breuvage doré. Il fait la grimace mais avale tout de même, professionnel jusqu'au bout. - Cette bière est comme… est comme… Eddie ne trouve pas ses mots. L'expression " pisse de cheval " n'a pas l'air de lui venir à l'esprit, sans doute par respect pour la marchandise dont il est encore responsable, jusqu'à preuve du contraire. - Cette bière est comme morte ! finit-il
par dire, l'œil rond d'étonnement. Si je n'avais pas eu le cul vissé sur mon tabouret, j'aurais dû m'asseoir, pour sûr ! Moi, boire de la NA ! Pourquoi pas directement l'eau de son évier ? - Cette bière est sans alcool, qu'il me fait alors, mais elle n'a même pas la légère amertume des vraies NA, c'est comme si on l'avait filtrée dans je ne sais quoi pour lui enlever sa force et son goût. Moi, j'avais pris ça pour de la pisse de cheval, mais il est vrai que je ne suis pas un spécialiste en urine équine, encore moins en NA. Si Eddie affirmait que ma bière n'avait plus d'alcool, c'est qu'elle n'avait plus d'alcool. Le plus inquiétant c'est que cela s'était produit entre deux gorgées dans le même verre… Eddie et moi nous nous observons du coin de l'œil, nos cerveaux respectifs tentant de résoudre cette énigme ahurissante. Il regarde même au plafond histoire de voir si rien n'aurait pu dégringoler dans mon verre pour en transformer aussi radicalement le contenu. Le plafond n'est pas très propre mais cela ne semble pas venir de là. Et puis d'ailleurs, ni un morceau de plâtras ni une araignée crevée n'aurait pu produire de tels effets. Une lueur de suspicion transparaît alors dans l'œil de mon ami. Et je devine ce qu'il pense ! J'aurais très bien pu saboter moi-même la fin de ma consommation pour en obtenir une autre, bien entière celle-là ! Le coup classique du verre ébréché que le client ne remarque qu'à une gorgée de la fin, pour réclamer une nouvelle consommation au nom du risque qu'il y aurait à avaler un possible morceau de verre. Et comme un barman digne de ce nom ne sert jamais de demi-verre… - Je t'en remets une autre, grommelle alors Eddie en flanquant mon verre dans l'évier et en se tournant vers la pompe. Prudent, je n'ajoute rien. La nouvelle consommation arrive bientôt devant mon nez et Eddie ne me quitte pas des yeux. - Si môssieur veut bien se donner la peine de goutter celle-ci, susurre-t-il avec un air de midinette qui lui va comme un tutu à un bûcheron canadien. Je m'exécute, non sans redoubler de prudence. Et je fais bien car cette bière est aussi mauvaise que celle que j'ai recrachée deux minutes plus tôt. - Infâme ! dis-je sans me démonter. Je lui tends mon verre. Il s'en empare et goûte. Nouvelle grimace du spécialiste. - C'est incompréhensible, je viens de la tirer… Il prend un verre propre, enfin un verre n'ayant pas encore servi et actionne une nouvelle fois la pompe réfrigérée. Nouvel essai, nouvel échec. - Le tonneau doit être foutu,
déclare-t-il alors. Un défaut de fabrication, je m'en vais le signaler
au fournisseur… Il me regarde alors comme le casse-pieds de service. Mon raisonnement est imparable. Mais quoi, les premières étaient bonnes et il le sait très bien puisqu'il en a bu une avec moi ! Il n'a pas changé de tonneau entre-temps. Et, chose encore plus extraordinaire, comment se fait-il que la première moitié de mon verre était bonne ? C'est à ce moment qu'une voix nous arrive du fond de la salle. - Dites patron, votre vin, il est infect ! Je ne sais pas ce qui s'est passé mais, le coup d'avant, il était bon et maintenant on dirait du vinaigre… Eddie se tourne vers le client mécontent. Je l'imite, tout aussi interloqué. D'une certaine manière, je viens de trouver un allié et Eddie se sent doublement mis en accusation. D'habitude, il ne s'inquiète pas outre mesure de l'avis de ses clients concernant la marchandise. Après tout, ce n'est pas lui qui brasse la bière ou qui élève le vin. Il n'est que le dernier maillon d'une chaîne d'intervenants qui, puisqu'ils ne sont jamais là, deviennent d'autant plus aisément responsables d'éventuelles malfaçons. Même pour le café, il a une excuse de ce genre si d'aventure un client lui trouve un goût de tisane aux algues alors qu'il a tout simplement omis de changer le filtre ou que la semence est périmée depuis des lustres. Mais deux remarques aussi rapprochées, cela ressemble furieusement à de la conspiration ! - Qu'est-ce qu'il a, votre vin ? qu'il
demande sur un ton où transparaît une pointe d'énervement. Eddie laisse échapper un soupir et je vois ses épaules qui s'affaissent de dix bons centimètres. Il s'empare d'un verre à vin et se dirige vers ce client. Moi, je reste sagement à ma place. Ce qui se passe au fond de la salle, je le devine plus que je n'y assiste. Eddie se sert un demi verre de Puits Laclos Saint-Jean de la bouteille qui en est au tiers de sa hauteur et goûte précautionneusement le breuvage. Il ne le recrache pas, mais c'est tout comme. - Bon sang, mais ce vin est pourri !
tonne-t-il en exécutant un demi-tour pour me prendre à témoin. J'interviens alors, histoire d'empêcher que l'affaire ne tourne au vinaigre, enfin qu'elle ne s'envenime davantage, vu que pour le vinaigre c'était déjà trop tard… - Si tu ouvrais une autre bouteille pour en avoir le cœur net, que je propose. Une pensée étrange me trottait déjà dans la tête. Allez savoir pourquoi, j'avais comme dans l'idée que le problème dépassait de loin le fût de bière avarié et cette malheureuse bouteille de vin. - Excellente idée, approuva le client. Il revint derrière le comptoir et cueillit une autre bouteille de Puits Laclos Saint-Jean dans la réserve. - La même, fit-il avec un air de défis.
Et il me semble que vous avez apprécié le premier verre sorti de votre
bouteille, môssieur le difficile, avant de jouer l'apprenti chimiste… Mais Eddie n'écoutait plus. Il avait posé la bouteille devant moi, qui lui servait maintenant de témoin de moralité, et entreprenait d'en extraire le bouchon en liège. Celui-ci fit un " pop " relativement correct. Son cul était net et ne sentait rien de suspect, je puis en attester. Le vin, respiré au goulot, ne laissait rien présager de désagréable. Eddie en versa un grand verre et nous observâmes silencieusement sa robe chatoyante. Il avait l'air bien inoffensif. Je respirai la coupe et n'y trouvai rien de bizarre. Eddie la prit et fit ce qu'il avait à faire. Je n'oublierai jamais la grimace qui tordit son visage dès qu'il eut aspiré un peu de ce liquide. Il n'avala plus, cela n'aurait fait qu'aggraver sa douleur. Il recracha dans l'évier un liquide qui, à l'évidence, n'avait du vin que la couleur et, dans une moindre mesure, le bouquet. - Il est mort, lui aussi ? demandai-je, un
rien perfide. Voilà, c'est comme cela que tout a commencé ! Eddie ouvrit trois autres bouteilles de Puits Laclos Saint-Jean, pour un même résultat. Il essaya un Château Prémont, le meilleur cru de sa réserve, puis un cabernet sud-africain banal, un chianti sans prétention, un vin blanc sec alsacien qui n'avait jamais été terrible et quelques autres bouteilles qui lui tombèrent sous le tire-bouchon. La catastrophe sur toute la ligne ! Tous les vins étaient devenus irrémédiablement imbuvables. Je passai à mon tour de l'autre côté du zinc et m'attaquai aux apéritifs et aux alcools forts tandis qu'Eddie, défait comme un chien surpris par l'orage, descendait amorcer un autre fût de bière blonde à la cave. Les deux clients, à la fois amusés et inquiets, se rapprochèrent pour participer aux essais. Le Martini, le Ricard, le Whisky, le Bourbon, l'Ouzo, le Saint-Raphaël, le Calva, la Fine Napoléon, pour ne citer que les premières bouteilles qui me passèrent entre les mains, avaient un goût positivement infect ! Le calva sentait la pomme pourrie, le Ricard un mélange d'anis et de sardine fermentée, quant au whisky, j'aime autant pas en parler. Le seul point commun de tous ces breuvages corrompus était la disparition totale de leur alcool. Le goût qui en résultait n'avait pourtant rien de commun avec un bon jus de pomme ou une tisane à l'anis. Lorsque Eddie amorça le nouveau tonnelet de bière, ce fut, après un flot de mousse d'honnête apparence, une véritable pisse de cheval qui suinta du tuyau. La seconde pompe qui délivrait traditionnellement une imitation de bière irlandaise, nous offrit quant à elle un jus brunâtre que personne n'osa goûter tant nous redoutions de lui trouver un goût similaire à ce que son apparence nous rappelait. Les jus de fruit, les eaux plates ou pétillantes, les sodas, par contre, étaient demeurés ce qu'ils avaient toujours été, des boissons infâmes mais parfaitement consommables. L'eau était mauvaise comme de l'eau, les sodas sucrés comme des sodas, les jus de fruits inexpressifs comme des jus de fruits. Quelqu'un trempa un sachet de thé dans une tasse d'eau chaude, un autre refit un café, sans la moindre mauvaise surprise. Et c'est alors que le téléphone sonna. Cet intermède vint à point nommé pour secouer notre pauvre Eddie qui sombrait peu à peu dans une sorte d'abattement inquiétant. Le pauvre, il venait de voir tout son stock de boisson alcoolisée, autant dire les neuf-dixièmes de sa cave, ruiné par un phénomène incompréhensible digne des meilleurs films d'épouvantes. Déjà, il songeait aux fournisseurs refusant de reprendre une marchandise avariée de si étrange façon, aux assurances faisant la sourde oreille, à la plainte contre X qu'il allait devoir déposer, aux experts qu'il faudrait rétribuer de sa poche, au manque à gagner, au scandale, à la réputation de son établissement, du moins à celle qu'on lui donnait encore, au fisc qui risquait même de venir mettre son nez d'un peu trop près dans ses comptes, et pour finir à l'exorciste qu'il faudrait appeler afin de mettre un terme à cet envoûtement surnaturel. À l'autre bout du fil, c'était Gus, ami d'Eddie et patron du Pot d'étain, une taverne rustique située à deux rues de là. Gus ne tourna pas autour du pot et Eddie, devant nous, prononça cinq fois de suite, entrecoupé de blanc correspondant aux affirmations de son interlocuteur, des " moi aussi " de plus en plus pathétiques. À la sixième fois, il varia pour un " ici aussi c'est pareil ", puis il répéta ce que nous savions et l'autre dût, à son tour, y aller d'une litanie de " moi aussi " tout aussi bouleversante. C'était donc pareil au Pot d'étain ! Le même phénomène. Plus d'alcool dans les boissons alcoolisées. Des consommations imbuvables, toutes en même temps. Un mystère total ! Lorsqu'il raccrocha, Eddie semblait à la fois soulagé et plus inquiet qu'avant. Ne me demandez pas comment il est possible d'avoir l'air à la fois soulagé et plus inquiet à propos de la même chose, mais je vous jure qu'Eddie y arrivait fort bien. Cela pouvait d'ailleurs se comprendre. Si le phénomène était répandu au-delà de son bar, de " responsable " Eddie devenait " victime " et cela modifiait bien des choses. Par contre, comment imaginer que, d'un seul coup, l'alcool puisse disparaître des verres, des fûts et des bouteilles, à grande échelle et sans crier gare ? Qu'un vin ou une bière pût dépérir en un temps record était déjà douteux, mais pas inexplicable scientifiquement. Mais que toutes les bouteilles d'alcool, des apéritifs aux eaux-de-vie les plus fortes, pussent connaître le même sort, c'était carrément de la démence, de la prestidigitation à l'échelle cosmique, une affaire diabolique ! Nous avons appelé d'autres établissements, des fournisseurs, des distilleries, pour découvrir que partout, le chaos régnait ! La nouvelle se répandit telle une onde de choc dans toute la ville. Des clients arrivaient pour vérifier au bistrot ce qu'ils avaient constaté chez-eux. La bibine des particuliers n'avait pas mieux résisté que celle des professionnels. Des heures angoissantes s'écoulèrent jusqu'aux informations de vingt heures où il fut révélé que le problème n'était pas local, ni même régional ou national, mais planétaire ! Remontant aux sources présumées du problème, les journalistes assiégèrent les distilleries, les brasseurs et les viticulteurs du monde entier, avant de se tourner vers les grossistes, la grande distribution, les détaillants, les bistrots et les particuliers épouvantés par ce qui arrivaient. En écosse, il y eut des émeutes aux abords des distilleries, chacun accusant tout le monde d'avoir saboté quelque chose. Des pubs anglais furent dévastés, les clients incriminant le gouvernement et ses lois de plus en plus restrictives. Des moines trappistes, en Belgique, se tenaient la tonsure en gémissant des prières, dépités devant une production d'Orval irrémédiablement foutue. En Normandie, des bouilleurs de cru firent exploser leurs alambics clandestins en s'acharnant à vouloir produire le précieux liquide. Au japon, plus de saké. En Italie, plus de chianti. Au Mexique, caramba, plus de tequila ! En France, plus de grosse vinasse qui tache, plus de grands crus millésimés, plus de château machin, plus de mauvaises bières, plus d'apéros. En Californie, au Chili, en Australie, en Afrique du sud, plus d'honnêtes petits vins. À la Jamaïque, plus de rhum de la Jamaïque. Sur la base Edwards, en Antarctique, et dans la station orbitale MIR, au-dessus de nos têtes, la traditionnelle réserve d'alcool pour les cas d'urgence, comme les soirées de solitude ou la chute d'un cheveu, était pareillement touchée. En Russie… en Russie, ce fut catastrophique ! Les ivrognes qui ne voulaient pas déssouler, s'acharnèrent sur ceux qui leur vendaient sous le manteau une vodka au goût d'ammoniaque ou de térébenthine. Ils l'auraient bue volontiers s'il s'y était trouvé un résidu de véritable alcool, mais là-bas aussi le précieux liquide avait mystérieusement disparu. Il y eut des meurtres dans l'heure, des attentats et des prises d'otages. Les scientifiques n'eurent même pas le temps de vérifier si les alcools pharmaceutiques ou industriels, ceux que l'on n'ingère que par erreur ou par désespoir, avaient conservé leurs propriétés. Les ivrognes du Don à la Volga s'en chargèrent à leur place, au nom de la sauvegarde de l'humanité et de leur taux d'alcoolémie en particulier. Les Américains accusèrent le terrorisme international et votèrent des crédits extraordinaires. Le monde arabe, où l'alcool était en principe prohibé, fut moins affecté en apparence. Signalons toutefois que des émirs voulurent importer à prix d'or des milliers de bouteilles et de tonneaux que des margoulins leurs assuraient avoir été épargnés par la catastrophe. Je ne dirai rien sur Israël et la communauté juive car quoi qu'on dise sur ce sujet, on se fait taxer de ce qu'on n'est pas. Bref, de la façon la plus inexplicable qui soit, il n'y avait plus la moindre goutte d'alcool sur la terre ! Inutile de dire que, partout, les ligues de tempérance exultèrent ! Les alcooliques anonymes repentis, les prophètes à deux balles, les RYD, les négociants en thé, café, eaux et sodas divers, une partie du corps médical et les politiciens radicaux sur le sujet de l'alcoolisme, crièrent au miracle. Pour être honnête, ce cri ne s'entendit guère au sein du tumulte généré par ces millions de personnes, bouleversées à des degrés divers (sic), par la disparition de la précieuse substance. Dès le lendemain, les accidents de roulage augmentèrent en flèche, démentant les statistiques qui, jusque là, tendaient à prouver que l'alcool et la conduite ne faisaient pas bon ménage. Ce paradoxe s'explique néanmoins. Influencés par de sordides rumeurs faisant état de la découverte, ici et là, de réserves de boissons alcoolisées ayant échappé au cataclysme, des milliers d'ivrognes, à jeun mais cruellement en manque, sautèrent au volant de leur véhicule pour parcourir des distances invraisemblables, roulant à tombeau ouvert avec pour seule pensée les précieuses bouteilles qu'ils pourraient rafler en arrivant les premiers. Hécatombes sur les routes, embouteillages dans les morgues et les hôpitaux. Naturellement, il n'existait aucune réserve miraculeusement épargnée. Dès que la meute d'assoiffés arrivait à l'endroit présumé, c'était la mise à sac, la destruction en règle de l'établissement et la fuite éperdue des propriétaires des lieux, accusés de planquer la marchandise pour la revendre ensuite à prix d'or, spéculant sur les besoins des plus fortunés. De nombreux opportunistes saisirent cette occasion pour régler leurs comptes avec des concurrents ou des ennemis jurés. Il suffisait de lancer la rumeur que l'on trouvait encore de l'alcool à tel endroit pour qu'aussitôt se déclenchât une véritable ruée vers l'or liquide, désormais plus précieux que tout. Sur place, la déception était toujours terrible. Furieux de s'être fait roulés, les gogos s'unissaient et retournaient leur rage contre ce qui leur tombait alors sous le gourdin, bâtiments, mobiliers et occupants des lieux. Au bout d'une semaine, on ne compta plus les distilleries dévastées, les entrepôts saccagés, les bistrots ravagés par ces hordes de nouveaux vandales. Le Tonnelet-qui-pisse flamba comme un bûcher de la Saint-Jean et le Pot d'étain ne fut bientôt plus qu'un amas de ruines, Eddie et Gus ayant fait courir le bruit que l'autre détenait toujours dans ses caves quelques précieuses bouteilles non frelatées. Quant à moi, je connus le martyre. Soyons juste, beaucoup d'autres vécurent des tourments identiques durant les semaines qui suivirent. Beaucoup en moururent. Quelques-uns se suicidèrent, d'autres passèrent le cap du sevrage avec plus ou moins de bonheur pour redevenir de tristes abstinents. Et puis, un jour, les scientifiques découvrirent enfin la clé du mystère. L'alcool n'avait pas disparu. Sa formule chimique ne s'était pas modifiée et il ne s'était donc pas mué en une substance inconnue au goût soudainement abject. C'était à la fois plus subtil et plus mystérieux. Les savants s'en aperçurent en remarquant que certains animaux, à qui ils firent consommer les boissons alcoolisées devenues pour nous imbuvables, s'en accommodaient bientôt comme de véritables ivrognes. Rien ne semblait avoir changé pour eux ! Quelque chose avait modifié l'homme et l'homme seulement ! Son cerveau, ses papilles, son foie, ce point reste encore une énigme. Subissons-nous, comme le prétendent certains, la malédiction de quelque puissant sorcier ennemi de l'alcool ? S'agit-il d'une punition divine ainsi que l'affirment certaines catégories de croyants ? Est-ce là le résultat d'une expérimentation scientifique à large échelle qui aurait mal tourné ? L'œuvre d'extraterrestres un peu trop bienveillants qui auraient voulu, les imbéciles, nous soulager d'un de nos pires fléaux ? Une sorte d'hypnose collective ? Une nouvelle maladie ? Tout ce que je sais, moi, mais je ne prétends pas détenir la vérité, c'est que si tout cela n'était pas arrivé, jamais je n'aurais pu écrire cette histoire ! |