Les instructeurs

 

Günter étira ses jambes en poussant un soupir d'aise. Il venait de carrer tant bien que mal son imposante carcasse au fond du quatrième fauteuil. Le troisième était déjà occupé par Li, arrivé comme d'habitude avant tout le monde dans la pièce où l'équipe prenait sa pose syndicale. Le visage du chinois offrait un éternel sourire sous de petites lunettes rondes aux verres fumés. En réalité, une ancienne cicatrice tordait sa bouche en un rictus perpétuel. Personne ne savait d'où lui venait cette vilaine blessure. Une vengeance, probablement, ou l'acte désespéré de l'un de ses cobayes. Quoiqu'il en soit, cette face faussement souriante produisait toujours son petit effet sur ceux dont le Chinois avait à s'occuper. Elle mettait d'abord en confiance, mais lorsque le sujet se rendait compte de son aspect artificiel, sa terreur redoublait au grand bénéfice du maître d'œuvre. Une saharienne était posée sur le dossier du deuxième fauteuil. Son propriétaire, Jack Lowell, était occupé à remplir les verres derrière le bar. Une bière pour Günter, l'Allemand à la carrure de géant, un saké pour Li au sourire faux, un sherry pour lui-même, britannique jusqu'au bout des ongles, et un double bourbon pour Ed Blythe, l'Américain, qui ne tarderait plus à arriver. D'ailleurs, ce dernier poussa la porte de la pièce au moment où Jack reposait la bouteille de bourbon. Il s'empara de son verre sans même un mot de remerciement et s'affala sur le fauteuil qui lui était réservé. L'Anglais distribua les autres consommations et prit place à son tour.

Les quatre hommes échangèrent alors un regard complice, certains de partager la même opinion quant à la boisson alcoolisée qu'ils tenaient dans leur poing. Les goûts différaient, certes, mais le but était identique. Cela faisait du bien au corps et à l'âme ! Quoique, pour ce qui était de l'âme, ces quatre là ne se faisaient plus la moindre illusion depuis longtemps ! Chacun y alla bientôt de sa mimique de contentement en laissant le breuvage enflammer ses papilles gustatives. Les bouches, les langues et les gorges se contractèrent un instant avant de s'abandonner dans cet incendie diversement parfumé.

- Je suis crevé ! déclara l'Américain en reposant son verre à moitié vide.
- Les cadences sont infernales, émit l'Anglais, pince-sans-rire.
- Il faut savoir prendre son temps, fit le Chinois.
- Et s'organiser, ponctua l'Allemand.

Les quatre hommes vidèrent leur verre et, cette fois, ce fut Ed qui passa derrière le bar afin de remettre ça. Il était peut-être crevé, mais visiblement pas assez pour attendre qu'un autre de ses compagnons se lève et remplisse les verres à sa place. Sans doute était-il plus assoiffé que fatigué, comme à son habitude.

- Tout est question de technique et de patience, reprit le Chinois dès qu'il eut en main son nouveau bol de saké. Moi, en ce moment, je suis en train de présenter la technique du bambou.
- Le bambou ? questionna Günter.
- Un supplice chinois vieux comme le monde, ironisa l'Anglais.
- Précisément, reprit Li. Efficace, amusant, et qui de surcroît demande peu d'efforts aux exécutants. Il suffit d'asseoir le sujet sur une jeune pousse, de le maintenir fermement et d'attendre.
- Ce vieux Li veut dire qu'il faut enfoncer l'extrémité de la plante dans le cul du sujet et attendre qu'elle lui pousse à l'intérieur, expliqua l'Anglais à l'intention de l'Allemand qui ne semblait pas visualiser clairement la scène.
- Raffiné ! émit Blythe avec un sourire à mi-chemin entre l'écœurement et l'admiration.
- Typiquement chinois, fit l'Anglais.
- Et incroyablement efficace, messieurs. Le bambou à une croissance très rapide. En quelques heures, il peut progresser de plusieurs dizaines de centimètres. Il n'est pas rare de le voir ressortir au niveau du cou, ou même au sommet du crâne, alors que le sujet est toujours vivant et, comme vous pouvez le supposer, en proie à d'indicibles souffrances.

L'alcool coula dans les gorges.

- Technique efficace lorsqu'il s'agit de tuer le sujet à petit feu sans dépenser beaucoup d'énergie, admit l'Allemand, mais hasardeuse dans le cas où il convient de lui soutirer des renseignements, de les vérifier et éventuellement de reprendre l'interrogatoire.
- Naturellement, il s'agit ici d'une exécution et non d'un interrogatoire, fit le petit homme au faciès souriant. Cette technique peut-être employée dans la jungle, lorsque les moyens manquent pour exécuter l'ennemi en lui occasionnant toutefois de grandes souffrances. Il suffit de l'abandonner à son sort, la nature se chargeant du reste. Elle est néanmoins plus spectaculaire, et nettement plus prisée, lorsque pratiquée sur une place publique après un jugement solennel. Ces exécutions capitales peuvent durer des heures, voire des jours entiers, pour le plus grand plaisir des spectateurs conviés aux festivités.
- Et qu'apprenez-vous à vos apprentis ? questionna Günter.
- Le choix du bambou est très important, s'empressa de répondre Li. Il faut l'inciser de certaines manières. Quant à la position dans laquelle il convient d'immobiliser le sujet, elle est bien entendu primordiale. La moindre déviation de croissance ferait ressortir la tige par l'abdomen après seulement quelques heures. Le spectacle, vous en conviendrez, n'en vaudrait plus la peine. Il est possible d'éviter ainsi les principaux organes vitaux tout en occasionnant de terribles blessures internes, le but étant de prolonger l'agonie le plus longtemps, si possible jusqu'à ce que la plante ressorte par la bouche, les narines ou le sommet du crâne du sujet.
- Le supplice du pal au ralenti, en somme, fit Günter.
- Qui commence bien et qui finit mal, conclut le pince-sans-rire britannique.

Quelqu'un ramassa les verres et alla au ravitaillement de l'autre côté du bar. Les autres patientèrent en tentant d'imaginer la lente progression du végétal affûté comme un sabre au travers des entrailles du supplicié. En ce moment même, plusieurs dizaines de ces graminées arborescentes poussaient dans autant de fondements, performant des mètres d'intestins, approchant déjà des estomacs, cela sous le regard attentif d'autant d'apprentis que l'on lâcherait bientôt dans la société.

- Cela vaut bien le supplice de la scie verticale que je vous expliquais l'autre jour, reprit le petit asiatique.
- Je l'ai essayé, coupa l'Allemand. Et je puis attester qu'il est exact que le sujet peu survivre alors même que sa tête est sciée en deux depuis le sommet du crâne jusqu'à la pointe du menton.
- Nos experts parviennent à scier le sujet, en usant d'infinie précaution il est vrai, jusqu'au milieu du torse avant de le tuer. Il est essentiel de bien séparer les deux hémisphères cérébraux et d'éviter le cervelet et la moelle par le coté droit, sous peine de bâcler le travail. Cette torture est très spectaculaire mais, hélas, contrairement à ce que l'on pourrait croire, les souffrances sont bien moindres qu'avec l'insidieuse pousse de bambou. Mais vous-même, dans votre classe ?
- Moi ? fit Günter. En ce moment, j'enseigne la découpe et l'écrabouillage.
- Ach ! Fife les ponnes fieilles méthotes allemandes, ironisa Jack Lowell.
- Riez, riez, mais quand mon sujet voit arriver le marteau et les tenailles, je vous jure qu'il parle, même s'il ne sait rien !
- Justement, à être trop brutaux dans vos interrogatoires, vous risquez de fausser les aveux de vos sujets. Sans compter que certains préfèreront crever plutôt que de parler, ou ils cracheront des mensonges que vous prendrez pour des vérités.
- Peut-être, admit le gigantesque teuton, mais il n'empêche que cela marche, et avec des moyens rudimentaires qui plus est. Un doigt arraché à la tenaille, un coup de marteau sur les rotules, cela délie les langues, croyez-moi. Et cela peut durer longtemps, en ne s'occupant que des parties peu vitales mais néanmoins très douloureuses, pour remonter progressivement vers des zones plus sensibles. Et puis, cela amuse énormément mes élèves, il faut bien le dire.
- C'est salissant, commenta l'Anglais.
- Pas très esthétique, renchérit le Chinois
. - Et fatiguant, compléta l'Américain.

Que pouvait répliquer Günter ? Il est vrai que les tortures qu'il enseignait en ce moment à ses élèves n'étaient pas des plus raffinées. Il y avait beaucoup de sang, des odeurs nauséabondes, du nettoyage à faire. Les outils en prenaient un rude coup à chaque exercice. Quant aux ratages, ils étaient légions. On avait vite fait de sectionner une artère par mégarde et de tuer son sujet en quelques minutes, alors qu'on voulait au contraire le garder en vie jusqu'à ce qu'il ait tout avoué. Ce n'était pas une technique pour les petites natures, il fallait bien le reconnaître. Heureusement, une nouvelle tournée vint quelque peu égayer l'assemblée.

- Pourquoi disiez-vous être si fatigué ? demanda quelqu'un à Ed Blythe.
- Cette p… de centrale électrique qui cafouille encore, expliqua ce dernier. Six courts-circuits sur une seule matinée ! Il faut monter et descendre les étages pour rétablir le jus dans les cellules et je ne peux pas laisser cette responsabilité à des élèves de première année. Des fils ont grillé à l'intérieur des gaines. Les potentiomètres déconnent. Et je soupçonne certains petits malins de niquer exprès des électrodes pour provoquer des surtensions.
- Tout ça pour chatouiller les burnes de vos sujets, fit l'Anglais avec un cynisme consommé.
- Quand le montage est bien fait, rétorqua Ed, je vous garantis que le sujet n'a aucune envie de rire. Les douleurs sont terribles, mais extrêmement bien dosées. Cela peut durer le temps nécessaire pour obtenir des aveux complets ou tous les renseignements que l'on désire. Quand on a eu ce qu'on voulait, il suffit d'augmenter le voltage et couic ! C'est propre et net. Certes, il faut parfois faire un peu de nettoyage. Les yeux qui giclent des orbites, les sphincters qui se relâchent, et puis il y a l'odeur de cochon brûlé. Mais quoi, il faut vivre avec son temps !
- Justement, rétorqua à son tour l'Anglais. L'usage de l'électricité remonte à plus d'un siècle, cela n'a donc plus rien d'actuel. La torture psychologique, par contre…
- Allons donc ! Faire lécher la plante des pieds enduite de sel de vos sujets par des chèvres affamées est tout au plus un divertissement, une plaisanterie moyenâgeuse, intervint l'Allemand qui, pour le coup, se ralliait à l'opinion de l'Américain.
- Messieurs, nous laissons les chèvres et le sel aux français, de même que les robinets qui s'égouttent dans les éviers et d'autres agaceries du même acabit. Je vous parle de tortures plus subtiles, d'isolement, de perturbations sensorielles insidieuses, de privation de sommeil et de rêve, d'inductions hypnagogiques. Nous ne négligeons pas pour autant la douleur physique, mais nous lui préférons son aspect dissuasif, comme les remords que cette idée engendre chez un sujet dont les compagnons auront été suppliciés de manière classique et dont il aura perçu, amplifiés par de judicieux dispositifs, les gémissements et les appels à l'aide. Ainsi, nous parvenons à retourner psychologiquement nos sujets, à en faire de parfait agents doubles, des taupes que nous pouvons ensuite lâcher dans la société et qui, le moment venu, agiront pour nous à leur propre insu. Le taux d'échecs est relativement élevé dans cette dernière phase, mais le jeu en vaut la chandelle.

Une première sonnerie retentit dans les couloirs jouxtant la pièce de repos. Elle signifiait la reprise des cours dans trois minutes.

- On a le temps de s'en jeter un petit dernier, proposa l'Américain.

Les autres approuvèrent et Ed corsa généreusement les doses du " petit " dernier. L'alcool coula une dernière fois dans le gosier des quatre instructeurs.

- Je me demande où ils en sont dans les classes de politique, de religion et d'économie ? interrogea le petit asiatique au sourire aussi cruel que permanent.
- Je pense qu'ils seront bientôt au point, affirma Günter. Belzébuth sera content ! Il y aura une belle fournée de salauds dans le prochain train pour la terre.
- Tu sais bien qu'IL n'aime pas qu'on l'appelle ainsi, corrigea Jack Lowell. Si jamais cela venait à se savoir, là-haut, qui Lui et l'Autre ne font qu'un…

La seconde sonnerie retentit. Cette fois, il fallait vraiment y aller. Toutes ces jeunes âmes à préparer avant de les renvoyer dans le circuit des réincarnations, quel boulot ! Jack avait raison, finalement, les cadences étaient bel et bien infernales…

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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