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Y… aspira goulûment la Substance concentrée arrivant par le tuyau flexible de son narguilé. Comment désigner autrement l'étrange appareil qui, au gré des besoins de son utilisateur, dispensait la Substance à la fois nutritive et hallucinogène dont ce dernier avait besoin pour vivre ? Le tuyau en question ne représentait d'ailleurs que l'extrémité d'une machinerie extrêmement complexe occupant près de la moitié du vaisseau spatial. Il y avait également, sur l'une des parois de l'unique pièce habitable, plusieurs instruments mystérieux permettant divers réglages. Le reste était totalement automatique et se passait dans les entrailles du cargo. Cela n'avait pas toujours été aussi simple ! Jadis, les ancêtres d'Y… devaient récolter la Substance pour ainsi dire manuellement, en se rendant en personne sur les lieux de production. C'était plus pittoresque, certes, mais ô combien épuisant ! Il fallait alors adapter son apparence physique aux contingences locales, s'intégrer dans le tissu socioéconomique de l'espèce dominante, y aller de quelques démonstrations de force lorsque cela se révélait nécessaire, et surtout user de balivernes invraisemblables afin d'obtenir que les individus, ainsi conditionnés, élaborent la Substance tant convoitée. Y… se rappelait son père, voguant de planète en planète en quête de mondes habités où, au moins, une espèce animale devait avoir atteint le stade de la réflexion, de la conscience de soi, voire une certaine intelligence, conditions nécessaires à la production de la Substance. À cette époque, les vaisseaux n'étaient pas équipés de capteurs automatiques ni de concentrateur de flux. En un mot, ils ne ressemblaient pas encore à ces immenses moissonneuses capables de récolter, sans même se révéler aux populations de ces mondes, la fameuse Substance générée par les créatures pensantes soumises au conditionnement adéquat. Avant cela, il n'y avait même pas de vaisseaux cosmiques ! Les déplacements se faisaient en " glissant " naturellement dans l'espace à des vitesses bien en deçà des performances des vaisseaux actuels. En effet, ceux de son espèce pouvaient " glisser " dans l'espace intersidéral comme d'autres créatures volaient dans l'atmosphère de certaines planètes. La vie, primitivement, était née au sein des amas gazeux et Y… pouvait s'enorgueillir, à juste titre, d'appartenir à la plus ancienne espèce toujours vivante dans l'univers. Mais depuis ces temps immémoriaux, son peuple avait grandement évolué. Il avait acquis des connaissances infinies et développé une technologie inconcevable. Les individus n'avaient guère changé morphologiquement. Ils ressemblaient toujours à de gigantesques méduses quasi translucides, un encéphale gazeux concentré par des champs de forces bioélectriques, doublé d'un tube digestif primitif assurant d'élémentaires fonctions d'assimilation. Aucun membre préhensile digne de ce nom, pas plus que d'organes des sens, mais un cerveau phénoménal capable de deviner les choses et d'agir directement sur la matière. À les voir ainsi, amorphes, vulnérables, semblant dériver sans fin le long des lignes de force gravifique au sein des amas stellaires en formation, il était difficile de croire qu'ils fussent devenus les êtres les plus puissants de l'univers ! Voués au nomadisme, ils s'étaient munis, au fil du temps, de carapaces élaborées à partie d'alliages alchimiques, composées et assemblées par la puissance de leur volonté. Ainsi équipés, ils avaient essaimé jusqu'au cœur des galaxies les plus lointaines, chacun partant de son coté, tout en restant en liaison télépathique constante les uns avec les autres. Leur mode de reproduction parthénogénétique ne nécessitait aucune vie en communauté. Leur population était tout au plus composée de quelques milliers d'individus, mais leur espérance de vie se comptait en millions d'années. Les informations utiles étaient échangées télépathiquement et chacun profitait des avantages, technologiques et autres, découverts au gré de leurs explorations. Les " conversations " occasionnelles demeuraient purement techniques ou spirituelles. Peu à peu, ces carapaces s'étaient transformées en véritables vaisseaux spatiaux capables d'atteindre des vitesses sub-luminique. Ils avaient alors trouvé la Substance, un peu par hasard, sur une planète où une civilisation avancée, bien que composée d'individus touchés par une étrange folie, la produisait en masse. Ils avaient trouvé cela délicieux, plus nutritif que tout ce qu'ils avaient goûté jusque là, et ce qui ne gâtait rien, incroyablement plaisant. Un véritable hallucinogène capable de les plonger avec ravissement dans les profondeurs abyssales d'univers mentaux insoupçonnés ! Depuis, ils ne vivaient plus que pour cette Substance, y consacrant l'essentiel de leur temps. Ce temps, d'ailleurs, n'avait pas pour eux la même signification que pour les créatures vivant sur les planètes. Des milliards de milliards de planètes où la vie était apparue dès que les conditions le permettaient. Et parmi ces milliards de milliards de mondes, plusieurs milliers de millions avaient vu l'émergence et l'évolution de créatures plus ou moins intelligentes. C'était plus qu'il n'en fallait pour nourrir et distraire le peuple d'Y… pour l'éternité ! Aucune des civilisations rencontrées jusqu'ici, il est vrai, n'avait jamais atteint un niveau comparable aux méduses spatiales caparaçonnées. Le temps d'évolution, mais surtout le conditionnement opéré sournoisement par les premières expliquait cette situation. Peut-être, dans un coin oublié de l'univers, se développaient des créatures intelligentes qui, un jour, supplanteraient ces êtres issus des nuages primitifs, mais cela était fort peu probable. Quasi tout l'univers était à présent cartographié, les planètes habitées recensées, les civilisations susceptibles de fournir la Substance dûment surveillées. Des voies spatiales parfaitement balisées reliaient ces mondes, voies où Y… et ses frères circulaient selon des itinéraires désormais programmés afin de récolter la Substance. Bien que foncièrement solitaires et individualistes, ces êtres fonctionnaient maintenant comme une entreprise à l'échelle de l'univers. Hier encore, chacun parcourait au hasard le cosmos infini à la recherche de sa provende, prenant le temps de s'installer ici ou là, d'instiller son propre conditionnement sur les créatures pensantes, de manipuler les sociétés à sa guise afin de leur faire produire la Substance idéale. Parfois, cela n'allait pas sans mal. Parfois même, l'opération était un échec. Il y avait toujours un peu de Substance produite, mais elle pouvait être de piètre qualité, à la fois peu énergétique et fort peu distrayante. Mais il arrivait que la récolte fût, au contraire, d'une qualité exceptionnelle, incomparable avec la pitance certes riche et goûteuse, mais néanmoins vaguement standardisée, que l'on récoltait aujourd'hui. Malgré tout, la situation actuelle présentait d'indéniables avantages. Le conditionnement opéré jadis sur les mondes visités s'auto-entretenait sans qu'il soit nécessaire de procéder à de nouvelles interventions. Bien sûr, il fallait parfois réaliser quelques ajustements minimes, relancer la machine en usant d'incitants efficaces sur les créatures exploitées. Cela dépendait des civilisations parasitées, mais en général il suffisait de quelques prodiges, d'une manipulation mentale plus spécifique de quelques individus, des fous, des sots ou des profiteurs capables de diffuser les germes de ce qu'il fallait pour produire la Substance. Il restait alors à passer de temps à autre pour se servir. Un vaisseau, piloté par un seul être de l'espace, arrivait à la date fixée par le programme. Protégé par son dispositif d'invisibilité, il se plaçait en orbite et déployait ses capteurs. Là, parfaitement indétectable, l'être démarrait le processus de pompage. Les machines aspiraient la Substance, l'analysait, en séparait les impuretés, la concentrait jusqu'à produire l'essence nutritive et hallucinogène tant convoitée. Sur la planète, aussi avancée et intelligente que fût la civilisation parasitée, personne ne se rendait compte de rien. Quant à ceux qui prétendaient ressentir la présence de l'entité en question, ils étaient loin de se figurer son apparence réelle et encore moins le but de sa visite. Ils enjolivaient la chose, lui supposaient des intentions généreuses et magnifiaient une image totalement étrangère à la vérité. L'espèce de conditionnement hypnotique entretenu sur ces créatures inférieures était parfaitement étanche à la réalité. Par ailleurs, le prélèvement de Substance demeurait modeste, quoique les quantités aspirées fussent parfois phénoménales. Il faut dire que la Substance était d'une inutilité totale pour les peuples qui la produisaient. D'ailleurs, si ceux-ci avaient pu s'en rendre compte, ils l'auraient même considérée à sa juste valeur, c'est à dire comme une chose franchement nuisible, un handicap pour leur bien-être et un frein évident pour leur évolution. C'était également pour cette raison que le prélèvement devait demeurer discret et limité. Dans le cas contraire, les populations se seraient aperçues avec trop d'acuité de la nocivité de ce produit, et tout le conditionnement patiemment établi depuis des millénaires aurait volé en éclat ! D'un ordre mental, Y… repoussa le tuyau du narguilé qui se rembobina derrière une des parois de son habitacle. Cette fois encore, la Substance était d'excellente qualité. Riche, nutritive et ô combien distrayante ! Quel plaisir de plonger ainsi dans les pires délires, les pires atrocités que pouvaient imaginer les êtres inférieurs habitant ces planètes. Il y avait là de véritables joyaux. L'hypocrisie des êtres non-télépathes, leur malfaisance, leur injustice, leur bêtise… toutes choses que le peuple des méduses n'avait jamais connues. Et surtout il y avait l'ineffable, le transcendant, le sublime : les douleurs infinies, les souffrances extraordinaires, le mal à l'état pur… Un véritable délice gastronomique ! Le plus plaisant des hallucinogènes ! Oui, le conditionnement sournois opéré sur ces peuples depuis des millénaires afin qu'ils produisent la Substance, valait bien la dépense en temps et en énergie. Y… venait de s'en mettre jusque là. Son encéphale gorgé de Substance vibrait de plaisir tandis que s'imprimaient en lui des images et des sensations impossibles à découvrir autrement. Délicieuses douleurs, savoureuses atrocités, amusantes bêtises… un festin ! De plus, les soutes du cargo étaient pleines à ras bord, de quoi tenir jusqu'à la prochaine escale. Avant de relancer son vaisseau vers un autre système solaire, Y… eut encore la volonté de s'intéresser aux caractéristiques du monde qu'il quittait. Il pratiquait toujours de la sorte, cela lui permettait de se repérer dans le programme des moissons. Il interrogea mentalement le système mémoriel du vaisseau. - Quel est le nom de cette planète ?
s'enquit-il.
( Médusé, pas vrai ? ) |