En mon âme et conscience

 

Ma première impression fut que le Professeur Vito Rassetchi était fou à lier. Il faudrait toujours se fier à sa première impression ! Il est aujourd’hui impossible de l’affirmer avec certitude, mais je vous fiche mon billet que s’il était encore de ce monde, le brave professeur serait maintenant ici, dans une cellule capitonnée voisine de la mienne. Soyons juste, nous ne serions probablement pas dans la même section. On l’aurait placé avec les illuminés et les doux rêveurs, tandis que je suis isolé dans l’annexe des fous dangereux, des criminels sadiques irrécupérables pour la société. Après ce que j’ai fait, ce traitement me semble d’ailleurs parfaitement justifié. Il va de soi que je ne suis pas fou, il se trouve simplement que je ne sais pas du tout ce qui m’a pris le jour où… Mais je ferais sans doute mieux de commencer cette histoire par le début.

Tout a commencé par un grand choc dans mon carton. Un péquenot distrait s’était une fois de plus étalé sur mon palace ! Il faut dire que l’on ne nous remarque guère, nous, les clochards. Nous sommes presque invisibles pour les privilégiés des étages supérieurs de cette p… de société, ceux qui vivent dans du solide, avec chauffage et eau courante, avec un boulot honnête et des fringues propres. Non seulement ils nous ignorent avec plus ou moins de décence, mais nous nous efforçons de dissimuler notre déchéance dans les tréfonds obscurs de leurs cités. Nous nous montrons seulement lorsque notre survie en dépend, le reste du temps nous préférons nous retirer au fond des ruelles oubliées et dans les caves d’immeubles abandonnés. Personnellement, j’avais établi mon quartier général sous l’arche du pont Tavella, à quelques mètres du Grand Canal. Pratique pour pisser et se rincer le museau. L’inconvénient, c’était le passage. Des promeneurs se risquant parfois sur ce quai, des touristes égarés, des amoureux en quête d’un coin discret où forniquer furtivement. Et je ne parle pas des junkies et des ivrognes. Mais, l’un dans l’autre, le coin me plaisait. J’y étais à l’abri des fortes intempéries tout en demeurant « au grand air ». Mon palace, c’était un emballage de réfrigérateur, équipé de tout le confort de la rue : matelas de chiffons et poubelles sur le palier ! Un vrai petit paradis. Rien à voler. Les seules choses ayant quelque valeur à mes yeux, une bouteille de rouge et mon fidèle Placide, étaient constamment ou dans ma poche ou à mes pieds. Et gare à celui qui aurait tenté de me voler mon emplacement, celui-là aurait eu affaire aux crocs de Placide. Bref, quelqu’un venait de buter sur mon carton, nous réveillant en sursaut Placide et moi. J’aurais sans doute mieux fait de ne pas sortir la tête de mon trou et de museler mon chien, mais il est trop tard aujourd’hui pour refaire le passé.

- Excusez-moi, je ne vous avais pas vu, déclara l’importun tout en se reculant de trois pas.

Il avait toujours une main dans la braguette et ses intentions demeuraient évidentes. Ce n’était pas la première fois que cela m’arrivait. Celui-là avait voulu uriner contre le mur en arc de voûte du pont et, s’étant approché en veillant à ne pas se cogner la tête, il était venu buter dans mes appartements. Il faut dire qu’il faisait déjà bien noir, ce soir là, et que l’éclairage public sur ce chemin de halage est tout ce qu’il y a de parcimonieux.

- Pouvez-pas faire attention ?! grommelai-je d’un ton rauque tandis que Placide grondait à pleins poumons.
- Vous dormez là ? fit encore l’autre dont l’envie de pisser devait avoir subitement disparu.
- J’habite ici ! ripostai-je du tac au tac, et sur le ton d’un propriétaire pas peu fier de son domaine.

Voilà, c’est ainsi que l’histoire commença ! Était-ce de la compassion véritable ? Ou bien l’idée de faire de nous les cobayes de son expérience s’était-elle ancrée en lui dès cet instant ? Je ne saurais le dire. Quoi qu’il en soit, le professeur Vito Rassetchi, puisqu’il s’agissait de lui, nous invita Placide et moi à lui rendre visite dès le lendemain. Il trouvait, expliqua-t-il, notre situation intolérable et souhaitait nous offrir le gîte et le couvert pour quelque temps. Il ajouta qu’il aurait peut-être un petit travail pour nous, mais qu’il m’expliquerait cela en détail si j’acceptais son invitation. Quoi qu’il en soit, je demeurerais libre ou non d’accepter. Il me donna sa carte et, après un dernier salut, il disparut d’un bon pas. Je restai seul, ruminant le pour et le contre de cette proposition pour le moins inattendue. L’homme m’avait paru honnête. Pas le genre pervers ou sournois. L’hiver approchait et mes vieux os avaient bien besoin d’un peu de chaleur, mon estomac d’une pitance régulière et ma garde-robe, comme moi-même, d’un sérieux toilettage. Placide était exactement dans le même cas que moi et nous tombâmes d’accord pour accepter son offre. Le lendemain, vers dix heures, je sonnais à la grille du 137, rue du Serpent de mer, une villa de belle allure mais entourée d’un parc passablement mal entretenu. Ce quartier n’était guère éloigné de mon canal, ce qui expliquait, d’une certaine manière, la présence du promeneur sur mon territoire. Le nom sur la boîte aux lettres correspondait à celui inscrit sur la carte, y compris le « Pr » signalant ici, en abrégé, le titre ou la profession de mon hôte. Je m’apprêtais à actionner derechef le carillon lorsque je vis s’entrouvrir la porte principale. C’était mon visiteur de la veille, en personne. Il me reconnut de suite, probablement parce que Placide était assis à mes pieds, et il fit un signe signifiant que je pouvais pousser la grille et le rejoindre immédiatement, ce que je fis. Je pus mieux apprécier l’état du parc en franchissant les vingt-cinq mètres séparant la rue de la bâtisse. Il était effectivement dans un état déplorable : pelouses folles, arbustes et buissons livrés à eux-mêmes, arbres en mal d’entretiens. Je songeai alors que le travail qui m’attendait, si je l’acceptais, était probablement de m’occuper de cet espace qui, autrefois, avait dû être fort charmant. Peut-être y avait-il aussi d’autres travaux à réaliser dans la maison, laquelle n’avait plus l’air de la première jeunesse. J’étais encore loin de me douter que ce que le professeur Rassetchi allait me proposer, n’avait rien à voir avec de menus travaux de jardinage ou d’intendance ! Il me reçut très cordialement, m’offrit un café et des croissants, un bol d’eau et les restes d’un cassoulet pour Placide, tout en faisant la conversation. Il se présenta, m’expliquant qu’il vivait seul dans cette grande maison depuis plus de quinze ans. Son titre de professeur était essentiellement honorifique, vu qu’il ne professait plus depuis longtemps pour pouvoir se consacrer tout entier à ses recherches. Finalement, après avoir réitéré son offre du gîte et du couvert assuré pour la durée de l’hiver, il m’expliqua ce qu’il attendait de moi en retour, ou plutôt de nous, puisque Placide aurait son rôle à jouer dans cette aventure.

Ici, au risque de verser de l’eau au moulin de ceux qui me tiennent pour fou, je vais devoir résumer les théories du Professeur Vito Rassetchi sur la « transmigration latérale des consciences ». J’avoue que je ne suis pas certain d’avoir tout compris de cette théorie pour le moins fantastique, mais là n’est pas le plus important. Selon Rassetchi, toutes les créatures vivantes, dès que celles-ci atteignent un certain stade de développement cérébral, possèdent une conscience. Il me présenta d’abord la chose avec des pincettes, mais je compris bien vite qu’il envisageait tout aussi sérieusement que les créatures dépourvues d’organe cérébral structuré, les animaux inférieurs, les bestioles infinitésimales et même les plantes, disposaient également d’une forme de conscience ! Je ne suis pas loin de penser qu’il incorporait aussi les cailloux dans cet étonnant inventaire, mais je n’oserais l’affirmer ! Bref, sa théorie allait bien au-delà des convictions habituelles qui, tout en concédant parfois son existence chez certains animaux supérieurs, réservent à l’homme cette fameuse conscience dont nous sommes si fiers, variante de l’âme pour ceux qui préfèrent une appellation inspirée par un spiritualisme douteux. Comme je n’avais pas d’opinion à ce sujet et que la chaleur et les biscuits venaient de celui qui me parlait, je fis semblant, par pure politesse, d’accepter sa vision des choses. Ses propos étaient d’ailleurs fortement soutenus par des arguments scientifiques, lesquels s’inspiraient à la fois de la physique quantique et de la psychologie expérimentale, arguments auxquels je ne compris goutte mais qui suffirent à mettre KO mon entendement. Je fus bientôt aussi convaincu de la véracité de ses élucubrations que lorsque je découvre deux bouteilles de rouge après avoir additionné la première à la seconde. Que j’aie une conscience, je n’en ai jamais douté, même si celle-ci n’est guère très reluisante. Que Placide en eût une lui-aussi, ma foi, je voulais bien le croire, tant il était intelligent et savait deviner, ce vieux compagnon de misère, mes moindres pensées. Pour le reste, je reconnais que je n’avais guère d’opinion sur la question et qu’au demeurant, je m’en foutais complètement ! Bien sûr, je n’en dis rien au professeur, me contentant d’écouter son discours en approuvant du bonnet de temps à autre.

Après m’avoir entretenu de ces notions passablement abstraites, le Professeur Rassetchi en vint rapidement à l’essentiel de ses préoccupations. Il avait réussi, m’affirma-t-il, à isoler cette fameuse conscience dans le magma de courants et de champs électriques constituant la résultante du fonctionnement normal d’un système nerveux, aussi complexe ou primitif fût-il. Un appareillage utilisant des champs électromagnétiques couplés à une sorte de discriminateur-analyseur de sa conception, suffisait selon lui à mettre en évidence cette précieuse conscience. Cette opération se faisait sans aucun dommage pour le sujet… mais hélas elle ne servait à rien ! En effet, le fait d’isoler ce potentiel particulier ne permettait pas d’obtenir plus de précision sur les capacités intrinsèques de cette conscience par rapport aux comportements ou aux pensées de nature purement mécanique. Ainsi, par exemple, la respiration qui résulte d’un acte réflexe entre t-elle réellement dans le champ de la conscience lorsque le sujet affirme prendre conscience de celle-ci ? Les yogis affirment que oui, mais rien n’est moins sûr ! Et qu’en est-il des pensées qui tournent en tâche de fond dans le fatras de nos préoccupations quotidiennes ? Sommes-nous aussi conscients et lucides que nous pensons l’être ? Bref, il y avait là, s’il parvenait à isoler de façon claire ce qui relevait réellement de la conscience de ce constituait le simple fonctionnement mécanique des individus, de quoi remettre en question nombre de théories sur la soi-disant préciosité de cette capacité !

La solution, car bien sûr l’éminent Professeur Rassetchi avait imaginé une solution à ce problème, c’était de pratiquer, temporairement cela va sans dire, l’échange de conscience entre deux individus ! La conscience d’un sujet passant dans l’esprit, et accessoirement dans le corps d’un autre, et réciproquement, il en était intimement persuadé, pouvait apporter une réponse à la question du rôle exact de cette conscience par rapport aux fonctions mentales, nerveuses et mécaniques. Je voulais bien le croire, imaginant déjà qu’il projetait de greffer la tête de Paul sur les épaules de Jacques, et réciproquement ! Il n’en était rien, bien heureusement. Son procédé était à la fois plus simple et plus élégant. Il était parvenu, toujours selon ses dires, à isoler ce qu’il considérait comme la conscience dans une sorte de champ de force électromagnétique, un peu à la façon d’un poisson pris dans une nasse. Cette sorte de bouteille magnétique pouvait être transférée, selon des lois physiques parfaitement maîtrisées, vers un autre emplacement… lequel pouvait être, précisément, la localisation de la conscience d’un second individu, que l’on ferait passer, dans le même temps, à la place de la première. Ainsi, en une fraction de seconde, un individu A verrait sa conscience remplacée par celle d’un individu B et vice versa ! En vertu de calculs complexes dont il m’épargna les détails, mais où il était surtout question de fréquences vibratoires, d’impédance et de sympathie réciproque exprimée en pourcentage d’une compatibilité exo-génétique, comprenne qui pourra, il était clair que l’opération était non seulement réalisable mais parfaitement réversible à condition de bien choisir les sujets qui accepteraient de se prêter au jeu.

Pour je ne sais quelle raison, Vito Rassetchi pensait que l’échange de conscience, ou pour reprendre sa formule, la transmigration latérale, serait plus aisée à réaliser et surtout à visualiser entre individus d’espèces différentes. L’échange entre deux êtres humains était certes possible, mais il fallait en trouver deux ayant une réelle sympathie l’un pour l’autre. Une totale confiance aussi, puisque à l’issue de l’expérience, chacun saurait tout de l’autre, car ayant eu l’opportunité de squatter temporairement le reste de son esprit, de sa mémoire et même son corps tout entier. Or, même entre les meilleurs amis du monde, au sein des couples les plus amoureux ou des familles les plus unies, il n’était pas sûr que de telles conditions fussent remplies, du moins en toute franchise, en toute honnêteté ! L’hypocrisie, la lâcheté et le goût du secret, c’est bien connu, sont des ingrédients présents en abondance dans l’esprit, et ipso facto dans la conscience, de la plupart des gens.

Naturellement, il était possible de pratiquer l’expérience en utilisant des animaux ou des plantes, par exemple un chiot et sa mère, ou deux arbres fruitiers partageant le même verger. Bref, des êtres vivants ayant de la sympathie l’un pour l’autre, ainsi qu’une confiance totale, et se moquant bien des questions d'orgueil propre aux humains. Rassetchi avait d’ailleurs essayé sur des souris de laboratoire, histoire de vérifier si son expérience n’entraînait aucune séquelle chez les sujets. Tous les cobayes avaient survécu et ne semblaient pas avoir éprouvé le moindre désagrément, que ce soit pendant ou après l’épreuve. Les souris blanches étaient demeurées des souris blanches. Certaines expériences avaient duré plusieurs minutes, d’autres plusieurs heures et une autre, entre un géranium et un cactus, était en cours depuis plus d’une semaine. Peut-être pensait-il voir pousser des épines sur le géranium et fleurir son cactus ? Bien sûr que non ! Le problème était d’ailleurs bien là : il ne pouvait rien voir ni rien savoir ! Le comportement des espèces inférieures est bien trop élémentaire, trop instinctif pour mettre en évidence la part de conscience qui entre en jeu. Et puis, surtout, ses sujets ne pouvaient pas lui raconter ce qu’ils avaient éprouvé durant le transfert ! Il lui fallait absolument disposer d’un cobaye humain, l’autre pouvant être n’importe quoi. Celui qui savait parler lui raconterait ensuite ce qu’il avait éprouvé sous la fourrure, les écailles ou l’écorce de l’autre. Il avait bien songé se prendre lui-même pour cobaye et échanger ainsi, pour quelques minutes, sa conscience avec une de ses souris de laboratoire, mais l’opération était délicate. Il devait surveiller les instruments et puis, je crois qu’il avait un peu la frousse !

Mais quel plus beau couple de sujets qu’un pauvre clodo et son fidèle clébard ? C’était sans nul doute ce qu’il s’était dit après nous avoir heurté, la fois où il avait failli uriner sur mon toit de carton ! C’est vrai que Placide et moi, nous nous aimions plus fidèlement que beaucoup d’humains. Oh ! N’allez pas imaginer je ne sais quoi de graveleux ou de pervers. Il y avait entre nous une extraordinaire amitié, endurcie par le besoin et les épreuves. Une réelle connivence. Un regard nous suffisait pour comprendre ce que l’autre pensait. Et puis il y avait cette habitude de la promiscuité, qui soude les êtres jusqu’à les confondre aux yeux de tous. Oui, nous étions vraiment les sujets idéaux ! Il ne restait plus qu’à nous convaincre. Et en l’occurrence à me convaincre moi, vu que j’étais tout de même plus habilité que Placide à prendre la décision de participer ou non à cette grande première scientifique.

C’est ici, voyez-vous, que les choses s’envenimèrent quelque peu entre Rassetchi et moi. Le gîte et le couvert pour la durée de l’hiver, c’était bien beau, mais je n’aurais pas été contre un petit pécule, histoire de voir venir avec un peu plus de sérénité le retour des beaux jours. Et puis il y avait les risques ! Rassetchi affirmait qu’ils étaient négligeables, mais ce n’était évidemment pas mon point de vue. Je voulais bien me retrouver cinq minutes dans la peau de Placide et lui prêter la mienne pour le même temps, mais pas toute une vie, que diable ! Mon existence ne valait peut-être pas plus que celle d’un berger malinois plein de puces, mais tout de même ! pour commencer, il y a l’espérance de vie, laquelle ne serait plus vraiment à mon avantage. La bouffe, aussi ! Je ne dînais pas tous les jours comme un prince, mais de là à ronger des os pourris et à laper des flaques, il y a un monde. Et puis, surtout, qui offrirait un litre de rouge quotidien à mon pauvre Placide pour que je puisse encore goutter ce divin breuvage ? Non, sérieusement, il y avait trop de risques. La suite, d’ailleurs, devait me donner raison sur ce point. J’ai donc demandé 10.000 euros. Rassetchi proposa, avec réticence, de m’en offrir 500, pour autant que le compte-rendu que je ferais à la fin de l’expérience en valût la peine. Nous discutâmes âprement. Le ton monta. Je faillis partir, mais finalement je cédai pour 500 euros. Il avait gagné, ce salaud ! S’il avait dû faire appel à un volontaire, un de ceux qui monnaient parfois leurs services au nom de la science, cela lui aurait coûté beaucoup plus cher, tandis que moi je n’étais qu’un pauvre clochard sans ressources.

L’expérience fut programmée pour la semaine suivante. Le professeur devait adapter ses appareils, mettre au point de nouveaux protocoles et effectuer divers réglages. Ma conscience passerait donc dans l’esprit et le corps de Placide et la sienne prendrait le chemin inverse. Cela ne durerait qu’une dizaine de minutes, ce qui me semblait amplement suffisant pour une première expérience. J’aurais de toute façon bien assez de temps pour me rendre compte de l’effet que cela faisait de se retrouver dans la peau d’un chien. De son côté, Placide aurait lui-aussi une belle surprise en se retrouvant dans mon corps et ma cervelle, mais, n’étant pas doué de la parole, il ne pourrait pas nous raconter ensuite ce que cela lui avait fait. Rassetchi m’avait donné des consignes, je devais me concentrer sur la perception des sons et des odeurs, puis explorer ce qui constituait la mémoire de mon fidèle compagnon. Je me demandais comment je pourrais effectuer ces choses, mais il m’assura que tout me semblerait naturel dès que ma conscience se serait substituée à celle de mon chien.

Nous passâmes les quelques jours nous séparant de l’expérience dans la villa du professeur. J’y avais une chambre confortable et Placide une carpette moelleuse. La nourriture était copieuse à défaut d’être très fine. Je pus prendre des bains et me raser tous les jours. Je fis traiter Placide contre les puces. Bien sûr, j’aidai le professeur dans la mesure de mes moyens. Il fallait notamment adapter le laboratoire. En effet, il était préférable d’isoler Placide dans une cage pour la durée de l’expérience. Mon chien avait beau m’obéir au doigt et à l’œil, dieu sait ce qui pouvait se passer dans sa pauvre tête dans un moment pareil ! Pas question qu’il fiche le camp à ce moment crucial. Moi, j’étais prévenu de ce qui allait nous arriver, mais malgré la meilleure volonté du monde, les explications que je tentai de donner à mon fidèle compagnon passèrent bien au-dessus de ses oreilles. Il serait donc dans une cage et moi dans un fauteuil, dans la même pièce. Le professeur serait en face de nous, derrière ses instruments. Il enclencherait manuellement ses diffuseurs de champs de forces, ses antennes, ses enregistreurs et autres bidules savants, et pourrait ensuite nous observer librement durant une dizaine de minutes. La « transmigration latérale » était programmée pour s’inverser et s’arrêter automatiquement après ce laps de temps. Je n’étais pas trop inquiet, ayant eu l’occasion de voir que cela se passait parfaitement bien avec les souris. D’ailleurs, s’il n’y avait pas eu les affirmations de Vito Rassetchi, j’aurais juré qu’il ne s’était rien passé dans la tête de ces sympathiques rongeurs. Non, le seul malaise qui minait quelque peu mon moral en attendant le jour J, c’était l’idée que je n’avais pas su défendre mes intérêts au moment de la transaction financière. Je ruminai plusieurs fois sur ce sujet en prenant mon Placide à témoin, et je crois bien qu’il était entièrement de mon avis.

Ce qui se passa durant cette fameuse expérience demeurera à jamais dans les annales du mystère. S’il y avait eu une caméra de surveillance dans le laboratoire, les autorités auraient sans doute pu comprendre ce qui s’était exactement passé. Tout ce dont je me rappelle, c’est que je fis entrer Placide dans sa cage avant de m’installer dans le fauteuil prévu pour moi. Nous étions parfaitement calme tous les deux si ce n’est que, sur le coup, je ruminais encore cette satanée histoire d’argent. Le professeur brancha ses instruments. Les transformateurs se mirent à siffler, les lampes à clignoter et les antennes à vibrer. Ensuite, je ne me souviens plus de rien.

Lorsque je repris conscience, doublement si je puis dire, une dizaine de minutes plus tard, j’étais affalé par terre, couvert de sang. Placide était toujours dans sa cage, tapi dans un coin, l’air tout effrayé. Le laboratoire était dans un désordre indescriptible. Des instruments brisés jonchaient le sol, des fils pendaient, le bureau était basculé. Le pire, c’était évidemment le corps du Professeur Rassetchi. Pauvre homme ! Égorgé, éventré, comme si une bête féroce s’était acharnée avec sauvagerie sur sa personne… Mes mains étaient noires de son sang, ma bouche dégoulinait encore de sa chair que j’avais déchiquetée à belles dents. Placide, lui, était toujours bien enfermé, le poil propre et net ! Que pouvais-je faire ? M’enfouir ? Maquiller cet accident, ou plutôt ce crime, en accusant mon brave compagnon ? Je n’en eus pas le cœur. J’appelai la police. Mes explications, je crois, ne convainquirent ni les policiers, ni les juges, ni les psychiatres. Mon pauvre berger malinois fut placé dans un chenil et à ce jour je n’ai plus la moindre nouvelle. J’espère qu’ils ne l’ont pas fait piquer. Quant à moi, vous le savez déjà, je suis chez les fous, section des grands sadiques. Ma foi, je ne suis pas plus mal logé ici que dans la rue. Je n’ai jamais eu mes 500 euros mais comme je n’ai plus besoin d’argent, cela ne me mine plus le moral. Et si je vous ai dit au début que le Professeur Vito Rassetchi aurait dû se trouver dans le même établissement psychiatrique, section des illuminés et des doux rêveurs, c’est que j’ai appris depuis qu’il n’avait jamais été professeur de quoi que ce soit. Il n’était même pas scientifique et ses appareillages, que des experts ont méticuleusement examinés, n’étaient qu’un assemblage hétéroclite de bidules et de machins incapables de générer le moindre effet quel qu’il soit, si ce n’est illusionner un pauvre gogo dans mon genre.

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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