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On peut dire ce qu’on voudra de Charles Théwisen, mais cet homme avait du goût ! Sa femme, pour commencer. Angélique, exquise, délicieuse… ô combien délicieuse ! Et sa maison. Cossue, spacieuse, alliant le style classique au confort le plus moderne, osant une note d’excentricité architecturale propre à s’écarter du commun, sans toutefois tomber dans le vulgaire. Une propriété à faire pâlir d’envie tout le voisinage. J’en sais quelque chose, vu qu’à présent j’y habite et que, déjà, cela jase dans les chaumières. Quant à ses voitures, qui oserait prétendre qu’une Bentley couleur crème et une Maserati Grand Sport ne sont pas exactement les véhicules qu’il convient de posséder lorsque l’on a la cinquantaine, une femme jeune et ravissante, une propriété de rêve et des comptes en banque bien garnis ? Vous parlerai-je du petit yacht amarré dans la baie d’Andouse ? Du pavillon de chasse au cœur de la Wüperthal ? Des nombreux tableaux de maîtres et de sa collection de monnaies anciennes ? Charles avait tout cela et bien plus encore ! Il était parti de rien et, ce n’était un secret pour personne, avait gravi l’échelle sociale en ne ménageant pas la sueur des autres. Je n’ai encore qu’une idée approximative de l’étendue de ses biens, mais cela ne m’empêche pas d’en profiter pleinement aux côtés de sa veuve. Car, voyez-vous, Charles Théwisen a également eu le bon goût de mourir le mois dernier ! Et pas de n’importe quelle manière ! De la façon la plus digne qui soit, le soir de son anniversaire, une coupe de champagne à la main, d’une crise cardiaque foudroyante ! Quoi de plus distingué en vérité ? Il a ainsi offert à sa charmante épouse le spectacle d’une agonie brève, faisant d’elle en moins de trois minutes une veuve éplorée. Enfin, lorsque je dis éplorée, vous devez comprendre que dans ce milieu où les apparences sont essentielles, il convient aux veuves de se présenter, du moins les premières heures, dans cet état particulier. Charles venait à peine d’ouvrir son cadeau d’anniversaire et de remercier, d’un chaste baiser sur le front, celle qui avait choisi pour lui cette splendide cravate en soie indienne, griffée de chez Arntheim et directement importée de Londres, lorsque la crise survint. Une cravate qui, déjà, on peut le dire, correspondait plus à mes goûts qu’à ceux de son mari. C’était là un bien modeste présent, mais en ces circonstances, c’est bien connu, seul le geste compte. Et en parlant de geste, si je vous disais qu’Angélique, ma douce et délicieuse Angélique, venait aussi de verser, le plus discrètement du monde, dix gouttes de Dragonal dans le verre de champagne de son cher mari ? Dix gouttes, selon mes recommandations, pas une de plus car au-delà « l’accident » eût pu paraître suspect ! Je le sais, vu que je suis médecin et que je connaissais parfaitement l’état de santé de mon patient. J’ai signé moi-même le certificat de décès et me voilà. Après quelques semaines de deuil, le temps de régler les formalités d’usage et de s’accorder, vis-à-vis du beau monde, les apparences d’un veuvage sincère, Angélique m’ouvrait officiellement et les bras et les portes de sa somptueuse demeure. Ah ! vraiment, je me sens bien dans ma nouvelle propriété. Je peux d’ores et déjà dire « ma » propriété car Angélique et moi, même si nous ne sommes pas encore mariés, ce qui ne saurait d’ailleurs tarder, avons décidé de partager entièrement nos avoirs respectifs. De mon côté, je l’avoue, je n’apporte pas autant de richesses dans la communauté. Un pavillon de banlieue assez ordinaire, quelques titres, un peu de liquidité et un break Peugeot de cinq ans d’âge. Mais nous nous aimons ! Et puis, quel meilleur ciment que ce secret que nous partageons désormais pour l’éternité ? Aujourd’hui, c’est mon anniversaire. Nous sortons, Angélique et moi, en amoureux discrets. Il est encore un peu tôt pour afficher ouvertement notre passion réciproque, mais il est temps d’habituer le monde à notre prochaine union. Ce sera notre première sortie depuis le décès de Charles. Nous avons choisi un restaurant renommé où, sans le moindre doute, nous serons reconnus. Nous nous montrerons dignes, attentifs l’un envers l’autre mais sans ostentation. Ensuite, nous rentrerons à la maison et nous ferons l’amour. Le temps de nous préparer et nous partons. Angélique se trouve toujours dans la salle de bain, occupée à la mise en œuvre des secrets qui font d’elle cette créature sculpturale qui est désormais mienne. Il lui faut encore choisir une toilette et des chaussures, tout un cérémonial. Quant à moi, je suis presque prêt. Quel dommage que Charles et moi n’ayons pas eu la même stature ! Il était plutôt petit et bedonnant, tandis que je suis grand et mince. Il chaussait du 41, alors qu’il me faut du 44. Ses pantalons, ses vestes, ses chemises et ses chaussures, une entière garde-robe d’accessoires vestimentaires de qualité qu’Angélique dut offrir aux bonnes œuvres ! Je n’ai conservé que ses boutons de manchettes et ses cravates. Cela ne me gêne pas de porter les affaires d’un mort. Et en l’occurrence, cette cravate que je viens de nouer autour de mon cou et qui correspond parfaitement à mon style et à mes goûts, il ne l’a jamais portée. C’est celle qu’il reçut le fameux soir où… Chère Angélique, quelle bonne idée tu as eue de lui faire ce cadeau ! Mais pourquoi ai-je si chaud tout à coup ? Aïe ! Quelle est cette douleur soudaine dans ma poitrine, qui me lance dans le bras et me cogne jusqu’aux tempes ? Mon dieu que j’ai chaud ! Vite, de l’air ! Je souffre, j’étouffe, il me faut de l’air. Je n’arrive plus à respirer. Et cette damnée cravate qui m’étrangle et qui refuse de se dénouer ! |