3 - 6 - 9

 

L'annonce ne mentait pas, la demeure était manifestement " de caractère ".

Le langage des petites annonces immobilières a ceci de particulier que le client, souvent déçu par ce qu'il découvre dans la réalité, ne peut toutefois s'en prendre qu'à lui-même ! Plus exactement, à sa naïveté incessamment renouvelée. Tant pis pour lui si, en chemin, il a un peu trop idéalisé le bien qu'il désire louer ou acheter. Les termes judicieusement choisis des petites annonces engendrent immanquablement cette sorte d'exaltation de l'imagination. Mais, au moment de la visite, c'est quasi systématique, le visiteur se rend compte que les mots utilisés dans l'annonce n'expriment, en vérité, qu'une vision fort prosaïque, quoique néanmoins juridiquement exacte, de la chose vantée ! Il n'y a donc pas de tromperie manifeste sur la marchandise, mais simplement une intention purement commerciale d'enjoliver quelque peu la réalité.

Talban Suehère cherchait une habitation à louer dans la grande banlieue de la capitale et, pour ce faire, il épluchait les petites annonces de son journal favori. Il avait écarté d'office les " rustique ", les " grande accessibilité ", les " coquette demeure " et les " entretien aisé ". Il faut dire qu'il n'en était pas à son premier déménagement et qu'il accumulait une certaine expérience sur la manière de comprendre ces publicités. Les " rustique " pouvaient généralement se traduire par dépourvu de tout confort moderne, voire proche du taudis ou de la ruine. Les " grande accessibilité " signifiaient le passage d'une autoroute au ras de la porte d'entrée ou l'existence d'une piste d'atterrissage au bout du jardin. Une " coquette demeure " n'était jamais rien d'autre qu'un cabanon minuscule perdu dans la cambrouse et " entretien aisé " désignait soit l'absence de jardin, soit le retour de celui-ci à l'état sauvage…

Le journal " Le Petit Nocturne " auquel Talban Suehère était abonné, journal " des nuits blanches et des idées claires " s'il fallait en croire sa publicité, ne dérogeait pas à cette règle. Sachant ce qu'il voulait, Talban avait uniquement entouré les " de standing " et les " de caractère ", et malgré sa défiance naturelle il n'avait pu s'empêcher de rêver sur ces termes ambigus. Pourtant, il ne le savait que trop, les " de standing " désignaient surtout des habitations tristement fonctionnelles situées dans des quartiers ennuyeux, et les " de caractère " faisaient souvent référence à d'impardonnables exubérances architecturales, pouvant aller du simple coup de poing dans l'œil au K.O. esthétique définitif.

Quoi qu'il en soit, le " manoir de caractère " qu'il avait présentement devant les yeux, ne jurait pas atrocement dans le paysage, vu que ledit paysage semblait avoir été constitué pour servir d'écrin au dit manoir. La construction se trouvait d'ailleurs à l'abri des regards d'éventuels curieux. Un vaste parc ceint de hauts murs, des grands arbres et de l'espace à gogo veillaient à cet isolement. Néanmoins, le " caractère " signalé dans l'annonce était bien présent ! Une façade atroce, manifestement rafistolée à plusieurs époques par des collèges d'architectes rivaux, masquait une intimité que l'on devinait oppressante, malsaine et ouverte à toutes les suggestions de la folie. De mauvaises petites fenêtres là où il aurait fallu percer de larges baies, un angle de toit menaçant là où une pente plus douce aurait mieux convenu, une porte épaisse et excentrée alors qu'une entrée légère et mieux placée aurait été plus judicieuse… et tout le reste à l'avenant ! Les maçons semblaient s'être querellés en choisissant la couleur des matériaux et le charpentier avait délégué son pire apprenti pour le gros œuvre. Le couvreur avait fait de son mieux pour masquer ce florilège d'erreurs et d'aberrations, mais n'y était parvenu qu'aux yeux des ignorants et des aveugles…

- C'est magnifique ! s'exclama Talban. Exactement ce qu'il me faut !

La lune, ronde et lourde au début de son ascension nocturne, jetait déjà sur la façade " de caractère " sa lumière mordorée. Les ombres cueillies lors de sa traversée du parc y dessinaient des arabesques mouvantes, cicatrices silencieuses d'une vie végétale bercée par un vent doux.

- Je suis peut-être un peu tôt, songea le visiteur sur le point de s'annoncer.

Il jeta un coup d'œil à sa montre gousset. Minuit moins trois. La politesse, il est vrai… Mais puisqu'il n'y avait aucune lumière apparente derrière les fenêtres, il estima que la maisonnée devait déjà dormir. Dans ce cas, pourquoi attendre une heure plus décente pour s'informer de la disponibilité des appartements que l'on louait ici ? Il franchit la grande allée et gravit les cinq marches menant à la porte principale. Il avisa une chaînette tendue sous une cloche de bronze et secoua l'ensemble avec vigueur. Le battant manquait, le vacarme n'en fut que plus assourdissant. Un chien se mit aussitôt à hurler dans une des pièces du bas, puis se tut, et des pas, bientôt, résonnèrent sur le dallage du hall. Aucune lumière ne s'était rallumée, c'était bon signe. La porte s'entrouvrit et le visage inquisiteur d'un majordome en livrée s'imposa dans ce faible encadrement. Durant une bonne seconde, il examina le nouvel arrivant des pieds à la tête. Puis, sans doute satisfait de son analyse, il ouvrit davantage pour accueillir son visiteur.

- Monsieur désire ?
- C'est pour l'annonce, expliqua Talban tout en exhibant Le Petit Nocturne en guise de preuve.
- C'est bien ici, se contenta de répondre l'autre.
- J'espère ne pas être trop tôt, mais comme je n'ai vu aucune lumière, je me suis dit…
- Vous avez bien fait, tout le monde dort déjà. Désirez-vous visiter les lieux ?

Le chien, qui jusque là s'était sagement tenu derrière le majordome, profita du léger retrait de son maître pour venir renifler les jambes de l'inconnu. Il dut être satisfait de son inspection car il se mit rapidement à remuer la queue de contentement.

- Il est très gentil, déclara le majordome.
- Les labradors sont généralement de braves compagnons, acquiesça Suehère en pénétrant dans le hall.

La porte se referma et l'obscurité intérieure, privée du regard lunaire, devint abyssale.

- Le hall est dépourvu d'ouvertures sur l'extérieur mais les autres pièces, à l'exception d'un cabinet de travail peu fréquenté, disposent de fenêtres permettant d'y voir suffisamment sans devoir utiliser de candélabres, expliqua le majordome.
- Cela me semble parfait, fit le visiteur.
- Naturellement, par les nuits sans lune, ou lorsque le temps est particulièrement couvert, il va de soi que nous disposons de luminaires appropriés. Nous ne sommes plus au moyen-âge, que diable !
- J'entends bien, il faut vivre avec son temps.
- Si monsieur veut bien me suivre…

Et comme Talban Suehère était venu pour cela, il suivit son hôte à travers un dédale de couloirs et d'escaliers, au travers de pièces et de chambres toutes plus passionnantes les unes que les autres. Le chien, Horace, précédait les deux hommes comme s'il savait par avance le chemin de la visite.

- La bibliothèque, monsieur.
- Que de livres ! Que de livres ! Et de bons auteurs, comme je peux voir !
- Les propriétaires ne manquent pas d'une certaine culture, reconnaissons leur cet avantage.
- Ils ne sont donc pas trop déplaisants ? s'enquit Talban.
- Pas le moins du monde, monsieur. Au mieux, ils ignorent leurs locataires, au pire… et bien au pire ce ne sont que quelques cris bien vite oubliés. Et avec moi, on peut dire qu'ils sont charmants, tout simplement.
- Je vois, je vois, une maison en or en quelque sorte ?
- Presque monsieur, presque. S'il n'y avait leur jeune fils un rien turbulent, ce serait parfait.

Horace se dirigeait à présent vers les cuisines.

- Ce secteur ne m'intéresse guère, intervint Talban. Je préfèrerais visiter l'étage, les chambres et les combles.
- Comme monsieur voudra.

Les deux hommes empruntèrent un escalier monumental dont plus d'une marche craqua délicieusement sous le pas de Talban qui, si cela n'avait encore été dit, était d'une corpulence passablement conséquente. Ces petits gémissements du bois sollicité par les allées et venues des occupants était un des traits qu'il appréciait le plus dans une demeure. Cela témoignait d'une complicité entre le minéral et la vie, quelle qu'elle fût, et naturellement d'une présence, parfois inquiétante, parfois réconfortante. Ils franchirent un palier et un couloir, plusieurs portes se dressèrent devant eux.

- Ici la chambre des propriétaires, indiqua le majordome en poussant délicatement la porte, laquelle pivota silencieusement sur des charnières parfaitement huilées.

Talban jeta un coup d'œil à l'intérieur. Ce n'était qu'une chambre comme tant d'autres, avec ses meubles à habits, ses commodités et son grand lit occupant une bonne part de l'espace. Un couple dormait profondément sous la couette. L'homme côté fenêtre, la femme côté mur, dos contre dos. Un ronflement cadencé sciait une atmosphère chargée de senteurs douteuses.

- Ne les réveillons pas, décida Talban, je me fie à votre jugement de tout à l'heure.
- Ils ont de toute façon le sommeil lourd, fit le majordome. Nous pourrions presque danser sur le dessus de lit qu'ils… mais passons plutôt aux autres pièces.
- Je vous suis.
- Ici, la chambre du petit. Six ans. Turbulent, indiscipliné et pas peureux pour un sou !

L'enfant dormait dans un lit découpé dans une sorte de grande voiture rouge, un cabriolet sportif orné de fausses roues peintes sur ses flancs. Un insigne en forme de cheval cabré était collé sur l'amorce d'un capot, duquel montaient les couvertures couvrant le bambin. Seule une tête émergeait entre deux oreillers, une tête ornée d'une tignasse rousse en bataille.

- C'est d'un goût ! ne put s'empêcher de remarquer Talban en visant la voiture-lit.
- Pas si fort, monsieur. Le petit a l'oreille fine. S'il nous entend ou s'il nous voit, cela risque de se transformer en cauchemar et de réveiller la maisonnée. Mais entre nous, je suis bien de votre avis concernant ce lit affreux !

Ils visitèrent encore trois chambres d'amis, deux salles de bain, un cabinet de travail, quelques pièces vides sans intérêt et terminèrent par le grenier que Suehère tenait absolument à voir. Ce dernier endroit courait sur presque toute la longueur de la bâtisse, sous un toit parfaitement étanche.

- J'aime que le grenier soit bien sec, expliqua Suehère, car j'y passe l'essentiel de mon temps. Je veux dire la journée, car la nuit j'aime aussi me promener, cela va de soi.
- Moi aussi, déclara le majordome. Jouez-vous au poker, monsieur ?
- Ma foi, je ne suis pas contre une petite partie de temps en temps…

Les deux hommes redescendirent au rez-de-chaussée, toujours précédés d'Horace le labrador. Tout en faisant craquer les marches du grand escalier, Talban songeait que cet endroit n'était décidément pas pour lui déplaire. Naturellement, il fallait encore discuter des conditions !

- Je suppose que vous vous occupez des formalités, s'enquit-il lorsqu'ils furent rendus dans la salle de séjour.
- J'ai cet honneur, admit le majordome. Je vous demanderai de bien vouloir lire la charte locative et, si nos conditions vous agréent, nous pourrons signer le bail cette nuit même.

Il ouvrit un petit secrétaire et en sortit un rouleau de papier scellé par un ruban noir. Il délia le ruban et tendit la charte au candidat locataire. Celui-ci s'empara du document, s'approcha d'une fenêtre où la lune déversait un trop-plein de lumière et ajusta ses bras à la longueur idoine pour lire les conditions locatives.

Tout en parcourant les différents articles, Talban Suehère laissait de temps à autre échapper quelques mots indiquant à quel stade il en était de sa lecture, de même que diverses remarques illustrant, pour lui-même, ce qu'il pensait de ces conditions. Obligations… blablabla… Charges… blablabla… Couvre-feu… Tiens ? voilà qui est tôt matin ! Bail 3-6-9… blablabla… Interdiction de… blablabla… Limites territoriales… blablabla… État des lieux et remise en état… Tiens ? Une partie du manoir est classée monument historique ? Je ne l'aurais pas cru ! On ne peut donc pas y faire ce que l'on veut… blablabla… Garantie, solvabilité…

- C'est une charte standard, glissa incidemment le majordome.
- Je vois, fit Talban, quoi qu'il y ait certaines dispositions peu communes, notamment en matière d'activité autorisée, de couvre-feu et de bail 3-6-9. Je ne sais si…
- Il est vrai… admit le majordome avec un haussement d'épaules. Mais le cadre est tout de même exceptionnel, et les propriétaires plutôt sympas.
- Bah ! songea Talban en décidant qu'il acceptait de signer le contrat. Un bail 3-6-9, ce n'est pas la mer à boire. Si je m'ennuie trop, je donnerai ma résiliation après trois siècles et j'en serai quitte pour aller hanter ailleurs !

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

Menu des Nouvelles