La voix du peuple.

 

Vers 1880, Villiers de l'Isle-Adam (1838 - 1889), enrichit ses " Contes cruels " d'une courte nouvelle intitulée " Vox Populi ". Angoissante vision d'un monde où les intérêts et les illusions se corrompent mutuellement. Au vingt et unième siècle… rien n'a changé !

Vive le roi ! Vive la reine ! Vive nos souverains biens aimés ! Vive le prince et la princesse !

La foule, agglutinée, comprimée d'elle-même, trépignait d'impatience derrière les barrières métalliques. Frontière fragile, hautement symbolique mais néanmoins respectée par ces milliers d'adorateurs, le mot n'est pas trop fort ! Des adorateurs venus en nombre, simples curieux gagnés par la liesse populaire, doux illuminés depuis longtemps sous l'emprise hypnotique du clinquant merveilleux, véritables dévots à la fibre patriotique tendue tel l'étendard d'une incommensurable bêtise. Et de ces étendards, tissus suspendus aux balcons, drapeaux de fantaisie émergeant des mains ou simples cocardes vissées au revers des vestes, il s'en agitait par centaines, par milliers, tricolores, au rythme des vivats et des applause.

Les avenues où processionnait le royal cortège étaient propres, brossées, lavées, fleuries, jolies, une fois n'est pas coutume. Lorsqu'il le fallait, la ville savait mettre les petits plats dans les grands. Et quoi de plus judicieux qu'une si noble apparition pour justifier un tel souci du beau et du propre ? Des jours durant, en prévision de l'événement, des agents de la propreté publique s'étaient vus réquisitionnés pour frotter, briquer, balayer, rejointoyer et enjoliver ce qui pouvait heurter le regard de ces précieuses personnes et, accessoirement, des caméras qui, pour ceux et celles qui n'avaient pu être là, sur place, au sein du tumulte, retransmettaient en direct et en différé leurs non moins précieuses images.

Le service d'ordre, parfaitement rodé, encadrait tout cela, précédait, entourait et veillait à parer au moindre débordement. Des hommes sombres, élégants, le regard tendu, l'écouteur dans l'oreille, une main jamais loin de l'arme dissimulée sous la veste et l'autre en avant pour écarter l'importun, traçaient sur le terrain la trajectoire prévue à l'avance par les stratèges en communication. Minuté comme du papier à musique ! Ou presque, puisqu'il convenait d'intégrer la part d'improvisation toujours possible des Souverains. D'ailleurs, ici, trop de mains à serrer ; là, des bambins tendus tels des offrandes à embrasser. Partout, se perdant, des fleurs et des cadeaux à recevoir. On s'arrête un instant, on dépasse le temps imparti, on oublie le protocole, il faut bien montrer qu'on les aime ! Et des courbettes en merci, et des vivats et des bravos !

Était-ce une Joyeuse Entrée ? On ne se souvient ! Un couronnement ? Un sacre ? Des fiançailles ? Quelle importance ! Un mariage ? Un baptême ou toute autre cérémonie protocolaire nécessitant son inévitable débordement en lisière du monde vrai ? Non pas un mélange des genres, restons sérieux, mais une apparition éphémère qui rassure et illusionne les braves, les trop braves gens, tout en raffermissant l'emprise d'un pouvoir suranné. Iniquités élevées au rang de dogmes, enracinées dans la chair des générations par l'exaltation de sentiments superflus, au détriment de valeurs autrement utiles à l'éveil des consciences ! Mais le peuple, madame, en cet instant, était heureux !

Les héros approchaient, touchaient, se laissaient toucher du bout des doigts et caresser des yeux, échangeaient des sourires et, presque, oui, presque, partageaient les préoccupations intimes, existentielles mêmes, de chacun de ces adorateurs brisés d'émotion, bredouillant et ployant soudain comme de frêles créatures devant un dieu vivant. Et les clameurs, mystère savamment orchestré, assourdissaient les cœurs. Au point d'effacer, presque, car force fit qu'elle ne le fut point tout à fait, la voix d'un pauvre mendiant, écarté du cortège, remisé dans une ruelle, caché, camouflé mais néanmoins présent. Un pauvre mendiant aveugle, carte officielle en poche, sébile à la main, le cul sur le pavé. Un mendiant qui s'égosillait pour s'entendre lui-même dans ce tumulte approchant et partout lointain :

- Ayez pitié d'un pauvre aveugle…

 

* * *

Plus tard, un autre jour, voici qu'en d'autres foules, les mêmes pour partie, s'épanchèrent nos champions revenus des stades de gloire. Des stades hurlant de supporters déchaînés, clameurs guerrières domestiquées, ou si peu, par les lois du sport et du fair-play. Le courage et la ténacité des nôtres, cette fois, avaient eu raison de courages et de ténacités identiques, quoique simplement, par extraordinaire, moins vaillantes.

Vive le champion ! Vive la championne ! Hourra pour notre équipe nationale ! Merci pour ces coupes et ces médailles !

Réception à l'Hôtel de Ville, apparition au balcon, royales félicitations, honneurs télévisés monopolisant le prime time et, sans cela la fête ne serait complète, le traditionnel bain de foule, vestiaire populaire obligé où s'accolent sans retenue les corps de milliers d'adorateurs. Là, sur ces esplanades garnies d'écrans géants où se jouent en boucle les exploits salués, sur ces places parfumées de bière et dans ces rues décorées de calicots, de banderoles et de confettis, se partage par procuration la sueur orgasmique de nos héros sportifs. Et ceux-ci, hantés peut-être de souvenirs pas si lointains, ou croyant reconnaître quelques visages amis dans cette foule, se joignent et s'unissent un temps au vrai monde. Un temps seulement, il ne faudrait pas abuser, même si la gloire se partage sans risque en de telles occasions, contrairement aux cachets faramineux obtenus dans la foulée des mêmes efforts. Mais qu'importent ces chiffres monstrueux, ces aberrations salariales, ces cachets dont l'indécence même fait disparaître toute notion d'équité, car le peuple, madame, en cet instant, est heureux !

Un, dont aucun cachet faramineux n'alourdit la sébile, est notre pauvre aveugle une nouvelle fois remisé à l'écart de la liesse générale. Il n'aurait plus manqué que son regard mort n'entachât le tableau jubilatoire dessiné par tous les aficionados des nobles disciplines ainsi glorifiées ! Un pauvre mendiant aveugle, le cul sur le pavé, s'égosillant pour s'entendre lui-même sous la chape d'un tumulte partout lointain. Une voix qu'un miracle, pourtant, permit d'exister encore dans le filigrane du monde :

- Ayez pitié d'un pauvre aveugle…

 

* * *

Et voici encore des ruées vers l'or en paillettes, vers la poudre d'étoile et autres nirvanas indicibles. Sur son podium, la vedette, la star, l'idole, offre son image scintillante à l'admiration de ses fans.

Djoooo-ny ! Djoooo-ny ! Djoooo-ny !

Lui ou une autre, quelle importance ! Pourvu que la fièvre gagne le cœur et les corps de la foule qui scande et trépigne en attendant le déferlement sonore et lumineux des puissances mobilisées pour la fête, le spectacle et l'illusion. Les midinettes se pâment, les groupies exultent, cela commence, ils apparaissent, vertigineux chevaliers des temps modernes, Prométhées électriques venus pour offrir, un temps, le baume de l'oubli, liqueur de jouvence éphémère, à coups de riffs et de rengaines. L'enfer se déchaîne, le paradis ouvre ses portes, la terre disparaît sous les pieds qui dansent et les corps qui flottent. De nouveaux adjuvants se fondent de mains en bouches, des vapeurs sauvages enivrent les esprits et font pétiller les yeux. Des bouteilles éclatent, des verres se brisent, tout le monde chante.

Que la fête serait douce, car il faut aussi que fête il y ait pour oublier parfois le monde, si l'oubli du monde, ce rêve avoué, ne s'imposait de ces fêtes comme ultime réalité ! Car voici qu'en marge de leurs exploits scéniques, ces idoles aux talents érigés en vertus, inaccessibles dans leur proximité et semblant si proches sur leur lointaine planète, tracent les frontières du monde où il faut être, dictent les voies qu'il convient de suivre, décident de ce qu'il faut aimer ou non. Mais qu'importent ces lunettes de fascination puisque le peuple, madame, en cet instant, est heureux !

Un qui n'y entend rien, c'est notre pauvre aveugle dont l'oreille musicale, pourtant jadis reconnue, n'est plus en mesure d'accorder les dissonances de tels concerts, trop éloigné qu'il est des lieux où cela se passe. Qui ferait-il sans yeux pour entendre ? Il n'en reçoit qu'échos sur échos, brouhaha de décibels perdus, tandis que sa propre voix, plus frêle que jamais, tente d'imprimer sur un reste de partition les seuls mots qu'il sait dire :

- Ayez pitié d'un pauvre aveugle…

 

* * *

Et voici que passe encore de faux prophètes, publicistes enchanteurs, politiques sirupeux, banquiers que l'on salue bien bas et, pour tendre le doigt divin en guise d'ordonnance finale, de séniles penseurs en robe de mage.

Votez untel ! Crédit total ! Vive Sa Sainteté !

Ce n'est plus un engouement, une fièvre, qui gagne la foule, mais une frénésie ! Une frénésie d'idées, une frénésie d'achat, une frénésie de foi. Il faut dire qu'ils sont habiles, ceux-là, à lui faire accroire ce qu'elle doit pour rythmer sa mélasse charnelle des courants qu'il faut. Qu'il faut pour la mener des pâturages aux supermarchés, des mines aux usines, des chapelles aux cimetières. Ils ont de l'entraînement, ils emploient des experts, ils usent de promesses et de menaces. De véritables maîtres es illusions, se jouant du goût pour le jeu et de l'intarissable espoir des braves, trop braves gens, pour se faire aimer en même temps qu'ils se vomissent dessus. Mais qu'importent ces pratiques sodomites, puisque le peuple, madame, à qui l'on serine que cela serait pire autrement et meilleur seulement dans l'au-delà, en cet instant, est heureux !

Notre pauvre aveugle, bousculé par tant de clairvoyance, repoussé sur un coin de parvis où il ne gêne plus la sublime marche en avant du monde, assiste à tout ce bonheur. D'une certaine manière, il est lui-même en représentation, sa longévité ne s'expliquant guère autrement, afin, sans doute, de rappeler la déchéance promise à ceux qui songeraient à s'écarter du droit chemin.

- Ayez pitié d'un pauvre aveugle, murmure sa voix lointaine qui n'atteint guère que ses propres oreilles.

 

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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