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Je n'ai été l'adjoint de l'inspecteur Marconi que durant trois mois. C'est bien peu pour se faire une idée du talent d'un policier ordinaire, mais avec Marconi, croyez-moi, ces quelques semaines furent bien suffisantes ! Je ne m'attendais d'ailleurs pas à ce que notre collaboration s'achevât aussi rapidement. Il faut dire qu'il ne m'en laissa guère le choix. Grâce à lui, ma carrière dans la police se termina, disons… plus abruptement que je ne l'avais planifié ! Cette noble profession, faut-il encore le dire, n'est pas ce que l'on pourrait appeler la meilleure voie, loin s'en faut, pour qui a le désir de faire fortune. Or, j'ai toujours eu de l'ambition, des rêves d'opulence et de richesse que… Enfin pour le dire platement, je ne me voyais pas faire de vieux os dans la police ! Risquer journellement sa peau pour des étrangers rarement reconnaissants, avec de vagues et aléatoires promotions pour tout horizon et un salaire mensuel à faire hurler de rire le plus pitoyable des malfrats, et puis quoi encore ? Une médaille récompensant la bravoure à l'occasion d'une balle perdue ! Une montre en or et un mauvais mousseux le jour de la retraite, et encore, à condition d'y arriver vivant ! Très peu pour moi ! Je pensais bien changer d'orientation professionnelle assez rapidement, le temps de tisser mon petit réseau d'influence, d'apprendre quelques trucs et ficelles, de monter quelques combines qui me propulseraient vers les échelons sociaux où les notions de justice, de crime et d'argent n'ont plus exactement les mêmes valeurs que dans le monde des fourmis besogneuses où j'étais alors coincé. En quelque sorte, et sans que je lui demande, Marconi a accéléré ce mouvement ! Je pourrais vous raconter comment ce rusé inspecteur parvint à coffrer Marcel Peruchet, le détrousseur du treizième, après plusieurs jours de filature rondement menée. Cette histoire mériterait à elle seule un roman. Il y aurait aussi l'affaire du tonnelet percé, du nom du bar servant alors de plaque tournante pour les trafics les plus divers. Un joli coup de filet que cette opération ! Quant au meurtre de l'antiquaire, c'est bien simple, Marconi a bluffé tous les collègues sur ce coup là ! J'ai travaillé avec lui sur cette affaire et j'ai eu l'occasion de bien étudier sa technique. Je croyais même avoir pris la mesure de ses capacités de détective. En fait, je n'avais encore rien vu, et ma plus grande surprise devait survenir peu de temps après. Quoi qu'il en soit, le principe de base de toute enquête est assez simple : en l'absence d'aveux ou de témoignages, le meilleur des limier a toujours besoin d'indices matériels pour étayer ses soupçons et confondre le coupable. Ce qui signifie, du point de vue du criminel, qu'il suffit d'être assez malin pour ne pas laisser de traces et ainsi ne pas se faire pincer. Dans un tel cas, même un Marconi au mieux de sa forme ne pourrait rien y faire, même si ses soupçons se portent déjà sur quelqu'un en particulier. Et qui mieux qu'un policier parfaitement au fait des techniques d'investigations, instruit par les meilleurs, que dis-je, par LE meilleur, serait à même de commettre un crime parfait ? Oui, de ces trois mois de collaboration, je pourrais sans doute écrire dix romans policiers et un manuel du parfait détective. D'ailleurs, je le ferai peut-être un de ces jours, puisque à présent j'ai du temps devant moi. Mais je me contenterai, pour l'heure, de vous raconter comment Marconi débrouilla le mystère du crime d'Arnold le repenti. Arnold Blüttenfald, dit le repenti, était un personnage bien connu de tous les services de police de notre ville et même bien au-delà. Vingt ans plus tôt, celui-là avait fait courir plus d'un policier à ses trousses. Sauf pour des affaires de mœurs, on peut dire qu'il avait accumulé à lui seul un nombre incroyable d'infractions et de délits. Son casier judiciaire ressemblait à un catalogue de malversations en tous genres. On ne lui comptait plus les vols qualifiés, les grivèleries, escroqueries, extorsions diverses, les faux et usages de faux, les faits de recel, les contrefaçons et les cambriolages. Malgré un tel pedigree, l'homme avait su conserver la sympathie des forces de police. Bien sûr, il en avait fait suer plus d'un avant d'être finalement reconnu, arrêté et condamné. Toutes peines confondues, il avait alors écopé d'une vingtaine d'années de prison, ce qui, compte tenu des faits, était une sanction amplement méritée. Néanmoins, Arnold était aussi l'un des derniers représentants de la " vieille école ". Jamais, dans l'exercice de sa " profession ", il n'avait eu recours à la violence gratuite. Il n'avait même jamais possédé la moindre arme à feu ou autre instrument de menace pouvant aggraver la qualification de ses méfaits. Cela avait compté lors du verdict, ainsi que son caractère affable et son désir jamais démenti de repentir. Il était sorti du pénitencier après douze années de bonne conduite, un brevet professionnel de coiffure en poche ! Au début, naturellement, cela en avait fait sourire plus d'un. Chacun se demandant ce que cette étonnante reconversion dans le soin capillaire pouvait bien dissimuler comme sombre projet. Mais Arnold avait inauguré son propre salon et s'était rapidement constitué une clientèle, ma foi fort satisfaite de ses nouveaux services. Par la force des choses, parce qu'ils souhaitaient voir de leurs yeux comment se débrouillait aux ciseaux celui qui avait si adroitement manié les pinces, et aussi pour faire honneur à cette étrange sympathie qui unit tacitement les voyous de la vieille école et les policiers qui en ont vu d'autres, ce fut essentiellement parmi la police que se recruta sa clientèle ! Au début, il est vrai, certains confrères profitèrent de la nécessité de retrouver la perfection de la coupe réglementaire pour surveiller discrètement le personnage. Ils en furent pour leurs frais. Arnold semblait avoir tiré un trait définitif sur son passé tumultueux. D'autres tentèrent d'en faire un indicateur, mais il fut bientôt clair qu'ayant définitivement cessé toute relation avec le milieu, il ne pouvait plus être d'une grande utilité sur ce plan là. Enfin, quelques-uns essayèrent aussi de se faire coiffer à l'œil en échange d'une hypothétique protection. Heureusement, une directive bien sentie de la hiérarchie mit fin à cette pratique avant qu'elle n'entraînât de faux en écriture dans le premier bilan comptable du nouveau salon. Arnold eut sa chance et coupa, tailla, rasa et shampouina durant huit belles années les tignasses et les calvities naissantes de la presque totalité du personnel masculin de la police de notre ville. Sa réinsertion sociale fut d'ailleurs un modèle souvent cité en exemple. Arnold le repenti était devenu une figure incontournable de la petite histoire judiciaire locale. C'était, bien sûr, avant mon arrivée à la brigade. Moi, tout ce que je sais, c'est que mes collègues me recommandèrent l'officine d'Arnold le repenti le jour où je posai la question d'un bon coiffeur dans les environs. Et en effet, je pus constater qu'il connaissait parfaitement son métier. Il me fit une coupe légère, stylée, à la fois parfaitement fonctionnelle et non dénuée de charme, ce qui, vu la crinière rousse qui me sert habituellement de sommet, n'était sans doute pas une mince affaire. En un sens, je le regretterai, ce brave Arnold ! La nouvelle nous parvint vers neuf heures du matin, un lundi, durant le premier briefing. Gabby et Morley achevaient la présentation de je ne sais quel dossier et le chef allait distribuer les tâches prioritaires de la journée. Il y avait aussi, forcément, l'affaire du cambriolage de la bijouterie Jérôme, survenu dans la soirée de samedi à dimanche et qui mobilisait déjà une bonne partie de nos effectifs. Ceux qui avaient accompli ce forfait avaient fait main basse sur plus de trois millions d'euros de marchandises, essentiellement des parures, des colliers, des broches et des bagues serties de pierres précieuses. Outre les meilleures vitrines, un coffre-fort avait été forcé de main de maître et nous en étions encore à nous demander qui, parmi les truands notoires, aurait pu réaliser ce type d'exploit. C'est à ce moment que l'adjudant Renard entra dans la salle de réunion, la mine décomposée, et répercuta pour notre assemblée l'alerte lancée par un collègue se trouvant sur les lieux du drame. Inutile de dire que ce fut la consternation dans nos rangs. Marconi lui-même en demeura bouche bée, et pourtant il était passé maître dans l'art de masquer ses émotions. Arnold, tout le monde ici le connaissait, beaucoup l'appréciaient et le respectaient. L'ancien crocheteur devenu un as du rasoir faisait presque, d'une certaine manière, partie de la grande famille de la police. Quoi qu'il en soit, il avait été proprement assassiné quelques heures plus tôt ! Marconi fut immédiatement mis sur l'affaire et je l'accompagnai sur les lieux du crime. C'est là, sur les lieux mêmes du drame, et en à peine deux heures de méticuleuses observations et déductions, que je pus définitivement prendre la mesure du talent de mon supérieur. C'est là également, quoique avec un sursit de quelques jours, que Marconi scella l'avenir de mon orientation professionnelle. Autant vous décrire le plus exactement ce que nous trouvâmes sur place et comment Marconi, guidé par son intuition et plus sûrement encore par ses incroyables compétences d'enquêteur, mit le doigt avec une précision démoniaque sur la clé, c'est bien le cas de le dire, du mystère ! Tout d'abord, le corps avait été découvert par un policier, l'agent Dumfort, un membre de notre brigade. Celui-ci, en congé pour la semaine, avait justement rendez-vous pour une coupe, certains murmureraient un réajustement de sa moumoute, chez Arnold le repenti. Or, il avait trouvé le volet baissé. Ce n'était pas inhabituel pour un lundi, puisque c'était le jour de fermeture de la boutique. Mais il arrivait qu'en cas d'urgence, et le complément capillaire de Dumfort devait sans doute présenter ce caractère particulier, Arnold ouvrît exceptionnellement pour l'un ou l'autre de ses amis policiers. Comme Arnold vivait seul dans le petit appartement situé à l'étage, juste au-dessus du salon, et que sa voiture, une Opel Corsa bleu marine de douze ans d'âge, gisait sur son emplacement de parking habituel, Dumfort en conclut que le coiffeur était chez-lui et pas encore levé. Le volet de fer protégeant la vitrine et la porte de l'officine était toujours baissé jusqu'au sol. Peut-être avait-il oublié son client du lundi matin et faisait-il la grasse matinée ? Quoi qu'il en soit, Dumfort tambourina fermement contre le volet métallique. N'obtenant aucune réponse après plusieurs minutes, et toujours persuadé qu'Arnold devait être chez lui, il lui téléphona de son portable. Au bout d'une vingtaine de sonneries, qu'il entendait à la fois dans son téléphone, dans le salon de coiffure et dans l'appartement à l'étage, il commença à s'inquiéter. Le coiffeur pouvait avoir eu un malaise ou un accident domestique et se trouver dans l'impossibilité de répondre. Arnold avait la cinquantaine bien tassée et, sans être en mauvaise santé, il était à un âge où le moindre problème peut se transformer en véritable drame. Dumfort se demandait néanmoins ce qu'il pouvait faire de plus lorsqu'il remarqua le minuscule écart entre le volet et le sol. Il s'abaissa pour constater que le rideau métallique n'était pas fixé. Or, celui-ci se fixait au sol d'un tour de clé, de l'intérieur ou de l'extérieur, et jamais Arnold n'oubliait d'effectuer cette manœuvre. Chacun pouvait attester l'avoir vu effectuer ce geste des dizaines de fois, pour fermer ou ouvrir son salon. Sans hésiter, Dumfort glissa ses doigts dans l'interstice et releva le volet de moitié, assez pour constater que la porte d'entrée, elle non plus, n'était pas verrouillée. Ce détail, dans le chef d'un ancien cambrioleur, était pour le moins étrange. Cela ne présageait rien de bon, assurément. Dumfort poussa la porte, prenant instinctivement les précautions d'usages que sa fonction lui dictait, et découvrit le tableau après seulement trois enjambées. Arnold gisait sur le carrelage de son salon de coiffure, entre l'unique siège ergonomique servant à l'exercice de son art et le petit comptoir où il établissait ses factures. Il avait la nuque brisée. La mort remontait à plusieurs heures et avait dû être instantanée. Le reste, je veux dire le reste du salon et du petit appartement situé à l'étage, était dans un état indescriptible. L'assassin d'Arnold, ce ne pouvait être que lui, avait fouillé la maison de fond en comble. Il semblait que pas un centimètre carré du salon et de l'appartement n'eût échappé à cette perquisition aussi systématique que méticuleuse. La victime avait manifestement été fouillée après sa mort, comme en attestaient ses poches retournées et ses vêtements défaits. Les meubles n'avaient pas seulement été vidés de leur contenu, mais ils étaient entièrement démontés, voire brisés. Les objets extraits des placards et des tiroirs avaient subi le même sort. Qu'il s'agisse de vêtements, de papiers, de produits ou d'appareils divers, ce n'était plus qu'un immense chantier fait de petits tas laissés dans tous les coins. Les quelques tableaux ou posters avaient été enlevés des murs et débarrassés de leur cadre. La moquette elle-même avait été soulevée en certains endroits de l'appartement. La baignoire avait été descellée de son emplacement, de même que le lavabo, le miroir et le réservoir de la chasse d'eau. Le lit était désossé jusqu'aux ressorts et le matelas éventré. L'étage supérieur se réduisait à une chambre, une salle de bain et un petit salon avec un coin cuisine. En bas, le salon de coiffure était constitué d'une pièce plus vaste et d'un petit débarras. Toutes les pièces, sans exception, avaient subi le même sort. Une rapide vérification montra que la voiture, sur son emplacement de parking, avait été ouverte proprement, sans doute avec la clé dérobée sur le propriétaire, et fouillée comme le reste. L'assassin n'avait rien laissé au hasard et ce travail lui avait sans doute demandé plusieurs heures d'efforts. La mort remontait à la nuit de samedi, probablement aux alentours d'une heure du matin. Le meurtrier avait passé le reste de la nuit à la recherche de dieu sait quoi ! Il avait dû quitter les lieux le dimanche au petit jour, achevant sa terrible inspection par la voiture, avant de disparaître sans attirer l'attention. - Et manifestement, déclara Marconi, il
n'a pas trouvé ce qu'il cherchait ! Effectivement, je ne pouvais que lui donner raison ! Par ailleurs, ce qu'il cherchait devait être assez petit, car il avait même vidé certaines bouteilles de produits capillaires dans l'évier du salon, et des bouteilles de lait et autres récipients dans celui de la kitchenette. Une rapide inspection de ces récipients permit à Marconi de définir la largeur minimum probable de l'objet recherché. Les bouteilles ayant un goulot étroit avaient été dédaignées. Par contre, celles ayant plus de deux centimètres et demi d'ouverture gisaient sur le sol, vidées de leur contenu. - Il ne peut donc s'agir d'un papier que la victime aurait pu rouler et placer dans une protection de plastique avant de l'introduire dans une bouteille, conclut Marconi, auquel cas l'ouverture du récipient aurait pu être plus étroite. Il s'agit d'un objet solide non pliable ayant une largeur minimale de deux centimètres et demi, et n'excédant pas ce que l'on peut raisonnablement dissimuler dans une bouteille… La suite des investigations, naturellement, lui donna encore raison. Le meurtrier avait été jusqu'à vider des boîtes d'allumettes de leur contenu, ce qui supposait que l'objet recherché aurait pu entrer dans une de ces boîtes ! - Qu'est ce qui peut entrer dans une boîte
d'allumette et dans une bouteille dont le goulot fait au moins deux
centimètres et demi d'ouverture ? demanda-Marconi à la cantonade. Les hommes le regardèrent, passablement estomaqués. Pour ma part, je déglutis cette nouvelle avec plus de difficultés encore. Ma gorge se serra sur le vide comme si un noyau de prune fantôme avait tenté de franchir l'obstacle trop étroit de mon œsophage. Ce Marconi était décidément très fort ! Il continuait, d'ailleurs, à préciser sa pensée sans trop se préoccuper de nos réactions. - L'assassin, le complice d'Arnold qui n'a
pas voulu attendre le partage et se satisfaire de la moitié du magot,
n'a pas trouvé cette clé ici, renchérit-il, et je peux même vous
dire pourquoi ! Il acheva sa phrase d'un mouvement du menton désignant à la fois la victime, à présent étendue sur la civière et en passe d'être emmenée à la morgue, et le triste chantier alentour. - Un policier ? relevai-je avec un
étonnement dépassant tout ce dont je me serais cru capable en cette
matière. Comment savez-vous qu'il s'agit d'un policier ? Les hommes approuvèrent silencieusement. Tout ce que venait de dire Marconi était d'une logique implacable. - Ensuite, poursuivit-il, Arnold n'était
peut-être pas aussi repenti que nous le pensions, mais je puis vous
assurer qu'il craignait par-dessus tout de retomber en prison. Pour
qu'il se décide à retourner au charbon, il fallait que l'occasion fût
exceptionnelle, comme le butin de ce cambriolage, et qu'il y ait aussi
de sérieuses garanties… Et qui mieux qu'un flic aurait pu apporter de
telles garanties ? Pour une raison encore inconnue, l'alerte automatique
du système de surveillance n'a été donnée qu'avec plus de trente
minutes de retard. L'effraction a été commise entre deux rondes de nos
patrouilles dans ce quartier. Le voleur devait connaître la disposition
des lieux, les caractéristiques du système d'alarme ainsi que du
coffre, ce qui lui a permis d'en venir à bout en si peu de temps.
Autant de paramètres faciles obtenir ou à maîtriser, sans éveiller
outre mesure les soupçons, à condition d'être de la maison ! Par
ailleurs, nous avons toutes les raisons de croire que le complice, le
policier ripoux, attendait plus bas dans la rue, au volant d'une voiture
volée, et probablement en communication avec Arnold grâce à un
discret dispositif d'écoute. Le genre de dispositif dont disposent tous
nos services, oreillette et micro d'une portée limitée mais très
efficace. Un témoin a signalé une voiture sombre, de marque BMW, au
volant de laquelle semblait attendre un homme de forte corpulence et
noir de cheveux. Un tel véhicule, volé la veille, a été retrouvé
sur le parking de l'aéroport, sans doute pour brouiller les pistes,
mais plusieurs caméras de surveillance ont enregistré son passage sur
des artères menant à la gare de l'Est… Et il désigna encore le chantier et le cadavre d'un mouvement circulaire du menton pour illustrer sa pensée. - Mais pourquoi revenir si vite ? demanda
quelqu'un. S'il avait déjà l'intention de doubler le coiffeur et de
s'emparer de la totalité du magot, il aurait pu attendre le moment du
partage. Dans un endroit discret, après quelques jours, le temps de
laisser retomber la pression… Tous les regards, le mien y compris, se tournèrent vers l'endroit désigné par l'inspecteur. Le plan de travail en question, situé devant le siège du client, se mit alors à parler par l'entremise de Marconi. - Il est manifeste, déclara-t-il,
qu'Arnold s'est occupé d'un dernier client avant de passer de vie à
trépas, et que ce client ne peut être que son assassin ! Le siège est
en position basse, descendu au maximum, ce qui signifie que son dernier
occupant est de grande taille. Pour moi qui ne mesure qu'un mètre
soixante-dix, il le remontait de trois crans. Pour les enfants, de cinq
ou six. Pour quelqu'un de votre stature, fit-il en me désignant, il le
descendait à fond. Si certains collègues prenaient mentalement note de cet exposé pour le moins brillant, pour ma part je n'aurais pas craché sur un solide whisky. J'avais beau me creuser la cervelle, ce que je venais d'entendre ne souffrait aucune contradiction. - Vous avez dit au début de votre
raisonnement que vous saviez pourquoi l'assassin n'avait pas trouvé la
clé qu'il cherchait, demanda quelqu'un, mais savez-vous où elle se
trouve ? Je fus soulagé de ne pas avoir été choisi comme cobaye. Le collègue souriait bêtement de ce privilège et les autres n'en perdaient pas une miette. Il se débarrassa de sa veste, de façon un peu trop théâtrale à mon goût, et la disposa sur le dossier de la chaise qu'il aurait pu occuper en qualité de client ordinaire. C'était là aussi un rituel bien connu car il n'y avait jamais eu de portemanteau chez Arnold le repenti. Il prit ensuite place sur le siège. Comme il était aussi grand que moi, il n'y eut pas besoin de le remonter. Marconi noua le long tablier de nylon autour du cou de son client et commença sa démonstration. - Nous savons qu'Arnold ne coupa pas les cheveux de son client mais se contenta de lui faire un shampoing, déclara-t-il. L'absence de rasoir ou de ciseaux à portée de main, alors que nous avons un peigne et une bouteille de shampoing, atteste ce fait. Martin, je ne vous demande pas de pencher votre tête en arrière car le petit évier dorsal est encombré de saletés versées par notre assassin lors de sa fouille, mais faites donc comme si. Le dénommé Martin n'inclina que faiblement sa tête en arrière tandis que Marconi faisait semblant d'ouvrir les robinets, avant d'étendre le bras pour se saisir du flacon de shampoing. Il le porta devant ses yeux et lu consciencieusement l'étiquette. - Messieurs, fit-il après deux ou trois minutes passées dans un silence religieux, ceci est un shampoing spécial destiné à effacer les traces d'une coloration. Le genre de coloration rapide utilisée par ceux qui veulent changer la teinte de leur chevelure de façon très ponctuelle, pour une fête par exemple, ou pour le grimage d'un acteur… Ce shampoing est étudié pour nettoyer ce genre de coloration plus efficacement qu'un savon ordinaire. C'est écrit noir sur blanc. J'en conclus que le complice de grande taille et aux cheveux sombres a estimé utile de teindre une chevelure par trop reconnaissable, que même un chapeau n'aurait pu dissimuler efficacement. Ce policier ripoux doit être affublé d'une crinière trop blanche, trop grise, trop blonde ou trop rousse… Martin était trop gris, j'étais trop roux, et au moins une douzaine d'autres policiers dans notre seule ville étaient trop quelque chose pour justifier d'avoir eu recours à ce stratagème capillaire. Néanmoins, les progrès de Marconi dans son " profilage " ne laissaient de me surprendre, que dis-je, de m'abasourdir ! - Je lave donc les cheveux de mon complice,
avec qui je suis de mèche évidemment, poursuivit Marconi sur le ton de
la plaisanterie, et nous discutons du bon coup que nous venons de
réussir. Il me demande si j'ai bien planqué l'oseille à l'endroit
convenu et je lui réponds que oui. Ou, peut-être, car je suis d'un
naturel méfiant, que pour une raison ou une autre, j'ai dû choisir un
autre casier de consigne. Sans doute Arnold comprend-t-il dès cet
instant que l'autre à l'intention de le doubler. Il peut observer son
visage de près, ainsi que son reflet dans le miroir, et aucune de ses
mimiques ne lui échappe. Ce n'est pas à un vieux singe comme Arnold
qu'on apprend à faire des grimaces. Il a la clé sur lui, dans une
poche, et décide alors de faire en sorte que l'autre ne la trouve pas,
quoi qu'il arrive. Là, je dois dire, Marconi venait de frapper très fort ! - Hélas, soupira immédiatement l'inspecteur, il est à craindre que l'assassin ait finalement compris comment sa victime avait procédé, quelques secondes à peine avant d'être agressée. Il a eu tout le temps depuis pour y réfléchir à tête reposée. Ou, au pire, il a sans doute trouvé la clé en fouillant machinalement sa veste une fois rentré chez lui. À l'heure où nous parlons, la consigne a certainement été visitée et il serait bien inutile de surveiller de ce côté. Nous devons attendre que les bijoux réapparaissent dans le circuit des receleurs, et ainsi nous aurons peut-être une chance de remonter jusqu'à l'assassin. Oui, Marconi avait tout deviné ! Enfin presque tout car, je l'avoue, je n'avais pas songé une seule seconde à regarder dans ma propre veste ! Et c'est effectivement dans une poche de celle-ci que j'ai retrouvé, quelques heures plus tard en rentrant à mon domicile, cette p… de clé de consigne ! La petite poche de poitrine où l'on ne met jamais les doigts, celle qui ne sert qu'à mettre une pochette ou un stylo, chose qu'au demeurant je ne fais jamais. Je ne sais comment, sur les lieux du crime, j'ai pu conserver mon sang froid devant Marconi et les autres. Je m'attendais à tout moment à ce qu'il se tourne vers moi et me désigne aux yeux de tous comme le criminel que nous étions venus chercher. Je dois dire que j'ai passé des heures épouvantables, avant de toucher enfin, quelques jours plus tard, les merveilleux bijoux qu'Arnold avait effectivement planqué dans une consigne de la gare de l'Est. Mais, comme je le disais au début de ce récit, depuis cette affaire ma vie a grandement changé grâce à Marconi. Marconi qui m'attendait, plus sournois que je ne l'aurais cru, à la sortie de gare. |