In the pocket !

 

Je n'ai été l'adjoint de l'inspecteur Marconi que durant trois mois. C'est bien peu pour se faire une idée du talent d'un policier ordinaire, mais avec Marconi, croyez-moi, ces quelques semaines furent bien suffisantes ! Je ne m'attendais d'ailleurs pas à ce que notre collaboration s'achevât aussi rapidement. Il faut dire qu'il ne m'en laissa guère le choix. Grâce à lui, ma carrière dans la police se termina, disons… plus abruptement que je ne l'avais planifié !

Cette noble profession, faut-il encore le dire, n'est pas ce que l'on pourrait appeler la meilleure voie, loin s'en faut, pour qui a le désir de faire fortune. Or, j'ai toujours eu de l'ambition, des rêves d'opulence et de richesse que… Enfin pour le dire platement, je ne me voyais pas faire de vieux os dans la police ! Risquer journellement sa peau pour des étrangers rarement reconnaissants, avec de vagues et aléatoires promotions pour tout horizon et un salaire mensuel à faire hurler de rire le plus pitoyable des malfrats, et puis quoi encore ? Une médaille récompensant la bravoure à l'occasion d'une balle perdue ! Une montre en or et un mauvais mousseux le jour de la retraite, et encore, à condition d'y arriver vivant ! Très peu pour moi ! Je pensais bien changer d'orientation professionnelle assez rapidement, le temps de tisser mon petit réseau d'influence, d'apprendre quelques trucs et ficelles, de monter quelques combines qui me propulseraient vers les échelons sociaux où les notions de justice, de crime et d'argent n'ont plus exactement les mêmes valeurs que dans le monde des fourmis besogneuses où j'étais alors coincé. En quelque sorte, et sans que je lui demande, Marconi a accéléré ce mouvement !

Je pourrais vous raconter comment ce rusé inspecteur parvint à coffrer Marcel Peruchet, le détrousseur du treizième, après plusieurs jours de filature rondement menée. Cette histoire mériterait à elle seule un roman. Il y aurait aussi l'affaire du tonnelet percé, du nom du bar servant alors de plaque tournante pour les trafics les plus divers. Un joli coup de filet que cette opération ! Quant au meurtre de l'antiquaire, c'est bien simple, Marconi a bluffé tous les collègues sur ce coup là ! J'ai travaillé avec lui sur cette affaire et j'ai eu l'occasion de bien étudier sa technique. Je croyais même avoir pris la mesure de ses capacités de détective. En fait, je n'avais encore rien vu, et ma plus grande surprise devait survenir peu de temps après.

Quoi qu'il en soit, le principe de base de toute enquête est assez simple : en l'absence d'aveux ou de témoignages, le meilleur des limier a toujours besoin d'indices matériels pour étayer ses soupçons et confondre le coupable. Ce qui signifie, du point de vue du criminel, qu'il suffit d'être assez malin pour ne pas laisser de traces et ainsi ne pas se faire pincer. Dans un tel cas, même un Marconi au mieux de sa forme ne pourrait rien y faire, même si ses soupçons se portent déjà sur quelqu'un en particulier. Et qui mieux qu'un policier parfaitement au fait des techniques d'investigations, instruit par les meilleurs, que dis-je, par LE meilleur, serait à même de commettre un crime parfait ?

Oui, de ces trois mois de collaboration, je pourrais sans doute écrire dix romans policiers et un manuel du parfait détective. D'ailleurs, je le ferai peut-être un de ces jours, puisque à présent j'ai du temps devant moi. Mais je me contenterai, pour l'heure, de vous raconter comment Marconi débrouilla le mystère du crime d'Arnold le repenti.

Arnold Blüttenfald, dit le repenti, était un personnage bien connu de tous les services de police de notre ville et même bien au-delà. Vingt ans plus tôt, celui-là avait fait courir plus d'un policier à ses trousses. Sauf pour des affaires de mœurs, on peut dire qu'il avait accumulé à lui seul un nombre incroyable d'infractions et de délits. Son casier judiciaire ressemblait à un catalogue de malversations en tous genres. On ne lui comptait plus les vols qualifiés, les grivèleries, escroqueries, extorsions diverses, les faux et usages de faux, les faits de recel, les contrefaçons et les cambriolages. Malgré un tel pedigree, l'homme avait su conserver la sympathie des forces de police. Bien sûr, il en avait fait suer plus d'un avant d'être finalement reconnu, arrêté et condamné. Toutes peines confondues, il avait alors écopé d'une vingtaine d'années de prison, ce qui, compte tenu des faits, était une sanction amplement méritée. Néanmoins, Arnold était aussi l'un des derniers représentants de la " vieille école ". Jamais, dans l'exercice de sa " profession ", il n'avait eu recours à la violence gratuite. Il n'avait même jamais possédé la moindre arme à feu ou autre instrument de menace pouvant aggraver la qualification de ses méfaits. Cela avait compté lors du verdict, ainsi que son caractère affable et son désir jamais démenti de repentir. Il était sorti du pénitencier après douze années de bonne conduite, un brevet professionnel de coiffure en poche ! Au début, naturellement, cela en avait fait sourire plus d'un. Chacun se demandant ce que cette étonnante reconversion dans le soin capillaire pouvait bien dissimuler comme sombre projet. Mais Arnold avait inauguré son propre salon et s'était rapidement constitué une clientèle, ma foi fort satisfaite de ses nouveaux services. Par la force des choses, parce qu'ils souhaitaient voir de leurs yeux comment se débrouillait aux ciseaux celui qui avait si adroitement manié les pinces, et aussi pour faire honneur à cette étrange sympathie qui unit tacitement les voyous de la vieille école et les policiers qui en ont vu d'autres, ce fut essentiellement parmi la police que se recruta sa clientèle !

Au début, il est vrai, certains confrères profitèrent de la nécessité de retrouver la perfection de la coupe réglementaire pour surveiller discrètement le personnage. Ils en furent pour leurs frais. Arnold semblait avoir tiré un trait définitif sur son passé tumultueux. D'autres tentèrent d'en faire un indicateur, mais il fut bientôt clair qu'ayant définitivement cessé toute relation avec le milieu, il ne pouvait plus être d'une grande utilité sur ce plan là. Enfin, quelques-uns essayèrent aussi de se faire coiffer à l'œil en échange d'une hypothétique protection. Heureusement, une directive bien sentie de la hiérarchie mit fin à cette pratique avant qu'elle n'entraînât de faux en écriture dans le premier bilan comptable du nouveau salon. Arnold eut sa chance et coupa, tailla, rasa et shampouina durant huit belles années les tignasses et les calvities naissantes de la presque totalité du personnel masculin de la police de notre ville. Sa réinsertion sociale fut d'ailleurs un modèle souvent cité en exemple. Arnold le repenti était devenu une figure incontournable de la petite histoire judiciaire locale. C'était, bien sûr, avant mon arrivée à la brigade. Moi, tout ce que je sais, c'est que mes collègues me recommandèrent l'officine d'Arnold le repenti le jour où je posai la question d'un bon coiffeur dans les environs. Et en effet, je pus constater qu'il connaissait parfaitement son métier. Il me fit une coupe légère, stylée, à la fois parfaitement fonctionnelle et non dénuée de charme, ce qui, vu la crinière rousse qui me sert habituellement de sommet, n'était sans doute pas une mince affaire. En un sens, je le regretterai, ce brave Arnold !

La nouvelle nous parvint vers neuf heures du matin, un lundi, durant le premier briefing. Gabby et Morley achevaient la présentation de je ne sais quel dossier et le chef allait distribuer les tâches prioritaires de la journée. Il y avait aussi, forcément, l'affaire du cambriolage de la bijouterie Jérôme, survenu dans la soirée de samedi à dimanche et qui mobilisait déjà une bonne partie de nos effectifs. Ceux qui avaient accompli ce forfait avaient fait main basse sur plus de trois millions d'euros de marchandises, essentiellement des parures, des colliers, des broches et des bagues serties de pierres précieuses. Outre les meilleures vitrines, un coffre-fort avait été forcé de main de maître et nous en étions encore à nous demander qui, parmi les truands notoires, aurait pu réaliser ce type d'exploit. C'est à ce moment que l'adjudant Renard entra dans la salle de réunion, la mine décomposée, et répercuta pour notre assemblée l'alerte lancée par un collègue se trouvant sur les lieux du drame. Inutile de dire que ce fut la consternation dans nos rangs. Marconi lui-même en demeura bouche bée, et pourtant il était passé maître dans l'art de masquer ses émotions. Arnold, tout le monde ici le connaissait, beaucoup l'appréciaient et le respectaient. L'ancien crocheteur devenu un as du rasoir faisait presque, d'une certaine manière, partie de la grande famille de la police. Quoi qu'il en soit, il avait été proprement assassiné quelques heures plus tôt !

Marconi fut immédiatement mis sur l'affaire et je l'accompagnai sur les lieux du crime. C'est là, sur les lieux mêmes du drame, et en à peine deux heures de méticuleuses observations et déductions, que je pus définitivement prendre la mesure du talent de mon supérieur. C'est là également, quoique avec un sursit de quelques jours, que Marconi scella l'avenir de mon orientation professionnelle. Autant vous décrire le plus exactement ce que nous trouvâmes sur place et comment Marconi, guidé par son intuition et plus sûrement encore par ses incroyables compétences d'enquêteur, mit le doigt avec une précision démoniaque sur la clé, c'est bien le cas de le dire, du mystère !

Tout d'abord, le corps avait été découvert par un policier, l'agent Dumfort, un membre de notre brigade. Celui-ci, en congé pour la semaine, avait justement rendez-vous pour une coupe, certains murmureraient un réajustement de sa moumoute, chez Arnold le repenti. Or, il avait trouvé le volet baissé. Ce n'était pas inhabituel pour un lundi, puisque c'était le jour de fermeture de la boutique. Mais il arrivait qu'en cas d'urgence, et le complément capillaire de Dumfort devait sans doute présenter ce caractère particulier, Arnold ouvrît exceptionnellement pour l'un ou l'autre de ses amis policiers. Comme Arnold vivait seul dans le petit appartement situé à l'étage, juste au-dessus du salon, et que sa voiture, une Opel Corsa bleu marine de douze ans d'âge, gisait sur son emplacement de parking habituel, Dumfort en conclut que le coiffeur était chez-lui et pas encore levé. Le volet de fer protégeant la vitrine et la porte de l'officine était toujours baissé jusqu'au sol. Peut-être avait-il oublié son client du lundi matin et faisait-il la grasse matinée ? Quoi qu'il en soit, Dumfort tambourina fermement contre le volet métallique. N'obtenant aucune réponse après plusieurs minutes, et toujours persuadé qu'Arnold devait être chez lui, il lui téléphona de son portable. Au bout d'une vingtaine de sonneries, qu'il entendait à la fois dans son téléphone, dans le salon de coiffure et dans l'appartement à l'étage, il commença à s'inquiéter. Le coiffeur pouvait avoir eu un malaise ou un accident domestique et se trouver dans l'impossibilité de répondre. Arnold avait la cinquantaine bien tassée et, sans être en mauvaise santé, il était à un âge où le moindre problème peut se transformer en véritable drame. Dumfort se demandait néanmoins ce qu'il pouvait faire de plus lorsqu'il remarqua le minuscule écart entre le volet et le sol. Il s'abaissa pour constater que le rideau métallique n'était pas fixé. Or, celui-ci se fixait au sol d'un tour de clé, de l'intérieur ou de l'extérieur, et jamais Arnold n'oubliait d'effectuer cette manœuvre. Chacun pouvait attester l'avoir vu effectuer ce geste des dizaines de fois, pour fermer ou ouvrir son salon. Sans hésiter, Dumfort glissa ses doigts dans l'interstice et releva le volet de moitié, assez pour constater que la porte d'entrée, elle non plus, n'était pas verrouillée. Ce détail, dans le chef d'un ancien cambrioleur, était pour le moins étrange. Cela ne présageait rien de bon, assurément. Dumfort poussa la porte, prenant instinctivement les précautions d'usages que sa fonction lui dictait, et découvrit le tableau après seulement trois enjambées. Arnold gisait sur le carrelage de son salon de coiffure, entre l'unique siège ergonomique servant à l'exercice de son art et le petit comptoir où il établissait ses factures. Il avait la nuque brisée. La mort remontait à plusieurs heures et avait dû être instantanée. Le reste, je veux dire le reste du salon et du petit appartement situé à l'étage, était dans un état indescriptible.

L'assassin d'Arnold, ce ne pouvait être que lui, avait fouillé la maison de fond en comble. Il semblait que pas un centimètre carré du salon et de l'appartement n'eût échappé à cette perquisition aussi systématique que méticuleuse. La victime avait manifestement été fouillée après sa mort, comme en attestaient ses poches retournées et ses vêtements défaits. Les meubles n'avaient pas seulement été vidés de leur contenu, mais ils étaient entièrement démontés, voire brisés. Les objets extraits des placards et des tiroirs avaient subi le même sort. Qu'il s'agisse de vêtements, de papiers, de produits ou d'appareils divers, ce n'était plus qu'un immense chantier fait de petits tas laissés dans tous les coins. Les quelques tableaux ou posters avaient été enlevés des murs et débarrassés de leur cadre. La moquette elle-même avait été soulevée en certains endroits de l'appartement. La baignoire avait été descellée de son emplacement, de même que le lavabo, le miroir et le réservoir de la chasse d'eau. Le lit était désossé jusqu'aux ressorts et le matelas éventré. L'étage supérieur se réduisait à une chambre, une salle de bain et un petit salon avec un coin cuisine. En bas, le salon de coiffure était constitué d'une pièce plus vaste et d'un petit débarras. Toutes les pièces, sans exception, avaient subi le même sort. Une rapide vérification montra que la voiture, sur son emplacement de parking, avait été ouverte proprement, sans doute avec la clé dérobée sur le propriétaire, et fouillée comme le reste. L'assassin n'avait rien laissé au hasard et ce travail lui avait sans doute demandé plusieurs heures d'efforts. La mort remontait à la nuit de samedi, probablement aux alentours d'une heure du matin. Le meurtrier avait passé le reste de la nuit à la recherche de dieu sait quoi ! Il avait dû quitter les lieux le dimanche au petit jour, achevant sa terrible inspection par la voiture, avant de disparaître sans attirer l'attention.

- Et manifestement, déclara Marconi, il n'a pas trouvé ce qu'il cherchait !
- Comment pouvez-vous en être sûr ? demandai-je.
- Parce que si cela avait été le cas, il aurait cessé ses recherches fastidieuses dès cet instant, et il resterait au moins un endroit intact dans cette maison ! On peut difficilement imaginer qu'il ait enfin trouvé ce qu'il cherchait dans le dernier carré, non ?

Effectivement, je ne pouvais que lui donner raison ! Par ailleurs, ce qu'il cherchait devait être assez petit, car il avait même vidé certaines bouteilles de produits capillaires dans l'évier du salon, et des bouteilles de lait et autres récipients dans celui de la kitchenette. Une rapide inspection de ces récipients permit à Marconi de définir la largeur minimum probable de l'objet recherché. Les bouteilles ayant un goulot étroit avaient été dédaignées. Par contre, celles ayant plus de deux centimètres et demi d'ouverture gisaient sur le sol, vidées de leur contenu.

- Il ne peut donc s'agir d'un papier que la victime aurait pu rouler et placer dans une protection de plastique avant de l'introduire dans une bouteille, conclut Marconi, auquel cas l'ouverture du récipient aurait pu être plus étroite. Il s'agit d'un objet solide non pliable ayant une largeur minimale de deux centimètres et demi, et n'excédant pas ce que l'on peut raisonnablement dissimuler dans une bouteille…

La suite des investigations, naturellement, lui donna encore raison. Le meurtrier avait été jusqu'à vider des boîtes d'allumettes de leur contenu, ce qui supposait que l'objet recherché aurait pu entrer dans une de ces boîtes !

- Qu'est ce qui peut entrer dans une boîte d'allumette et dans une bouteille dont le goulot fait au moins deux centimètres et demi d'ouverture ? demanda-Marconi à la cantonade.
- Un bijou comme une petite broche, fis-je. - Un timbre-poste, fit un autre avant de se reprendre, se souvenant que l'on avait dit que l'objet ne pouvait être plié.
- Une clé de type Yale, petite et plate, intervint l'un des hommes toujours penché sur le contenu d'une des armoires du salon.
- Exact, releva Marconi. Il y a de grandes chances pour qu'il s'agisse d'une clé de ce type. Une clé qui ouvre une porte, ou plus sûrement un coffre ou une consigne où se trouve entreposé quelque chose ayant une très grande valeur ! Et je vous fiche mon billet que ce quelque chose doit ressembler à un tas de bijoux avoisinant les trois millions d'euros !
- Quoi ? Vous voulez dire que…
- Que cette clé aurait dû permettre à son possesseur de récupérer le produit du vol de la bijouterie Jérôme, c'est exactement ce que je veux dire, affirma Marconi sans se troubler.

Les hommes le regardèrent, passablement estomaqués. Pour ma part, je déglutis cette nouvelle avec plus de difficultés encore. Ma gorge se serra sur le vide comme si un noyau de prune fantôme avait tenté de franchir l'obstacle trop étroit de mon œsophage. Ce Marconi était décidément très fort ! Il continuait, d'ailleurs, à préciser sa pensée sans trop se préoccuper de nos réactions.

- L'assassin, le complice d'Arnold qui n'a pas voulu attendre le partage et se satisfaire de la moitié du magot, n'a pas trouvé cette clé ici, renchérit-il, et je peux même vous dire pourquoi !
- Arnold le repenti était donc dans le coup du cambriolage de la bijouterie ? osa quelqu'un.
- Bien sûr, approuva l'inspecteur. Je ne voulais pas l'envisager jusqu'à ce que ce meurtre nous appelle ici, mais cela ne fait plus aucun doute à présent. Ce cambriolage est d'ailleurs bien dans le style d'Arnold !
- Mais jadis il opérait seul, fit remarquer un des anciens.
- Je n'ai pas dis qu'il ne pouvait pas avoir modifié ses vieilles habitudes, corrigea Marconi. Cette fois-ci, il avait un complice, et ça ne lui a pas mieux réussi. Sans doute parce que le cerveau de l'affaire était justement ce complice, et que ce policier n'était pas exactement l'homme de confiance qu'il fallait pour réussir un coup pareil et s'en tirer sans…

Il acheva sa phrase d'un mouvement du menton désignant à la fois la victime, à présent étendue sur la civière et en passe d'être emmenée à la morgue, et le triste chantier alentour.

- Un policier ? relevai-je avec un étonnement dépassant tout ce dont je me serais cru capable en cette matière. Comment savez-vous qu'il s'agit d'un policier ?
- Pour toutes sortes de raisons, déclara Marconi du ton qu'aurait emprunté un professeur de criminologie blasé par trop d'années de pratiques. Tout d'abord, la victime fréquentait essentiellement des policiers. Ensuite, la fouille du salon et de l'appartement a été menée par un homme de métier. Il n'a rien laissé au hasard et n'a rien oublié. Il a été méthodique, ordonné et précis. Le désordre n'est qu'apparent et relève d'une progression logique dans l'art de la fouille. Nous pouvons tout recommencer mais je suis sûr que nous ne trouverons rien de plus. Sauf peut-être pour la voiture, mais j'en doute. La victime désirait sans doute conserver elle-aussi cette fameuse clé à portée de main. Une voiture, cela se vole, même une Opel Corsa de plus de dix ans et c'était donc courir un risque inutile. L'assassin a dû le penser lui-aussi, sinon il aurait tout simplement volé le véhicule pour aller le fouiller plus à son aise dans un endroit discret. Cela lui aurait été très facile puisqu'il disposait de cette clé là, retrouvée sans peine sur le trousseau de sa victime. De plus, il a certainement été assez malin pour ne laisser aucunes empreintes digitales. Quant aux autres traces, telles que des cheveux perdus ou des traces d'ADN, autant dire que celles-ci ne l'embarrassent guère vu la nature du commerce où nous sommes, et qu'il devait fréquenter comme la plupart d'entre nous.

Les hommes approuvèrent silencieusement. Tout ce que venait de dire Marconi était d'une logique implacable.

- Ensuite, poursuivit-il, Arnold n'était peut-être pas aussi repenti que nous le pensions, mais je puis vous assurer qu'il craignait par-dessus tout de retomber en prison. Pour qu'il se décide à retourner au charbon, il fallait que l'occasion fût exceptionnelle, comme le butin de ce cambriolage, et qu'il y ait aussi de sérieuses garanties… Et qui mieux qu'un flic aurait pu apporter de telles garanties ? Pour une raison encore inconnue, l'alerte automatique du système de surveillance n'a été donnée qu'avec plus de trente minutes de retard. L'effraction a été commise entre deux rondes de nos patrouilles dans ce quartier. Le voleur devait connaître la disposition des lieux, les caractéristiques du système d'alarme ainsi que du coffre, ce qui lui a permis d'en venir à bout en si peu de temps. Autant de paramètres faciles obtenir ou à maîtriser, sans éveiller outre mesure les soupçons, à condition d'être de la maison ! Par ailleurs, nous avons toutes les raisons de croire que le complice, le policier ripoux, attendait plus bas dans la rue, au volant d'une voiture volée, et probablement en communication avec Arnold grâce à un discret dispositif d'écoute. Le genre de dispositif dont disposent tous nos services, oreillette et micro d'une portée limitée mais très efficace. Un témoin a signalé une voiture sombre, de marque BMW, au volant de laquelle semblait attendre un homme de forte corpulence et noir de cheveux. Un tel véhicule, volé la veille, a été retrouvé sur le parking de l'aéroport, sans doute pour brouiller les pistes, mais plusieurs caméras de surveillance ont enregistré son passage sur des artères menant à la gare de l'Est…
- Mais qu'est-ce que cela veut dire ? demanda quelqu'un.
- Que le chauffeur a déposé son complice à la gare de l'Est avant d'aller perdre son véhicule sur le parking de l'aéroport ! Diversion bien étudiée, mais ni l'un ni l'autre n'ont quitté la ville. Arnold le repenti, puisqu'il s'agissait de lui, a probablement déposé le butin dans une consigne de la gare de l'Est avant de rentrer chez lui à pied ou en taxi, pendant que le policier complice se rendait à l'aéroport. Ce dernier est ensuite revenu, lui-aussi, au salon de coiffure pour…

Et il désigna encore le chantier et le cadavre d'un mouvement circulaire du menton pour illustrer sa pensée.

- Mais pourquoi revenir si vite ? demanda quelqu'un. S'il avait déjà l'intention de doubler le coiffeur et de s'emparer de la totalité du magot, il aurait pu attendre le moment du partage. Dans un endroit discret, après quelques jours, le temps de laisser retomber la pression…
- Sans doute, observa Marconi. Mais il devait revenir au salon ! N'avez-vous rien remarqué sur le plan de travail du coiffeur ?

Tous les regards, le mien y compris, se tournèrent vers l'endroit désigné par l'inspecteur. Le plan de travail en question, situé devant le siège du client, se mit alors à parler par l'entremise de Marconi.

- Il est manifeste, déclara-t-il, qu'Arnold s'est occupé d'un dernier client avant de passer de vie à trépas, et que ce client ne peut être que son assassin ! Le siège est en position basse, descendu au maximum, ce qui signifie que son dernier occupant est de grande taille. Pour moi qui ne mesure qu'un mètre soixante-dix, il le remontait de trois crans. Pour les enfants, de cinq ou six. Pour quelqu'un de votre stature, fit-il en me désignant, il le descendait à fond.
- C'est juste, fis-je d'une voix atrocement sèche.
- Je sais aussi qu'il ne le laissait jamais en position basse, histoire de ne pas fatiguer l'hydraulique. Il prétendait que c'était meilleur de le relever de plusieurs crans pour conserver au piston une certaine tension, laquelle ne jouait alors plus sur les joints. Cela signifie qu'il n'a pas eu le temps de le relever avant d'être assassiné. Son meurtrier a dû se jeter sur lui immédiatement après être descendu du fauteuil.
- Vous voulez dire qu'il a coupé les cheveux de son meurtrier avant que celui-ci ne …
- Pas une coupe, corrigea Marconi. Arnold n'a pas eu le temps non plus de ranger ses instruments. Or, chacun sait combien il était méticuleux sur ce point. Il les rangeait même entre chaque client, mettant un point d'honneur à toujours présenter un étal impeccablement disposé.
- C'est vrai, émit quelqu'un, mais avec le fouillis provoqué ensuite par le meurtrier, comment pouvez-vous voir ce qui est rangé ou non ?
- C'est l'évidence même, reprit ce damné inspecteur. L'assassin a enlevé les flacons et les instruments de leurs emplacements habituels, sans doute pour regarder derrière et dessous, puis les a posés par terre en vidant au passage les flacons à large goulot dans le lavabo, pour en vérifier l'intérieur. Par contre, il n'a pas touché au peigne ni au flacon resté ouvert à l'avant du plan de travail.
- Le flacon est transparent et vide, fis-je remarquer, il n'avait donc pas besoin d'en vérifier le contenu.
- Certes, mais si ce peigne et ce flacon avaient été rangés à leur place, l'assassin les aurait déplacés comme le reste. On peut en conclure qu'il savait que ces deux objets ne dissimulaient pas ce qu'il cherchait, car Arnold venait de s'en servir devant ses yeux, et de les laisser provisoirement à l'endroit de la table qu'il utilisait toujours à cet effet, dans le coin droit par rapport au fauteuil. Et Arnold n'a pas eu le temps de ranger définitivement ce peigne et de jeter ce flacon vide à la poubelle, parce qu'il a été tué avant. Il s'est donc servi de ce peigne et de ce produit pour son dernier client. Comme il n'y a ni tondeuse ni ciseaux au même endroit, on peut aussi en conclure qu'il ne s'agissait que d'un shampoing et non d'une coupe !

Si certains collègues prenaient mentalement note de cet exposé pour le moins brillant, pour ma part je n'aurais pas craché sur un solide whisky. J'avais beau me creuser la cervelle, ce que je venais d'entendre ne souffrait aucune contradiction.

- Vous avez dit au début de votre raisonnement que vous saviez pourquoi l'assassin n'avait pas trouvé la clé qu'il cherchait, demanda quelqu'un, mais savez-vous où elle se trouve ?
- J'en ai une vague idée, siffla Marconi, mais il n'est pas inutile de poursuivre notre petit raisonnement. Pour ce faire, rien de tel que de procéder à une reconstitution. Martin, voulez-vous jouer le rôle de l'assassin ? Je serai le coiffeur. Rassurez-vous, je ferai semblant. Quant à vous, faites exactement ce que vous feriez si vous veniez pour une coupe ordinaire.

Je fus soulagé de ne pas avoir été choisi comme cobaye. Le collègue souriait bêtement de ce privilège et les autres n'en perdaient pas une miette. Il se débarrassa de sa veste, de façon un peu trop théâtrale à mon goût, et la disposa sur le dossier de la chaise qu'il aurait pu occuper en qualité de client ordinaire. C'était là aussi un rituel bien connu car il n'y avait jamais eu de portemanteau chez Arnold le repenti. Il prit ensuite place sur le siège. Comme il était aussi grand que moi, il n'y eut pas besoin de le remonter. Marconi noua le long tablier de nylon autour du cou de son client et commença sa démonstration.

- Nous savons qu'Arnold ne coupa pas les cheveux de son client mais se contenta de lui faire un shampoing, déclara-t-il. L'absence de rasoir ou de ciseaux à portée de main, alors que nous avons un peigne et une bouteille de shampoing, atteste ce fait. Martin, je ne vous demande pas de pencher votre tête en arrière car le petit évier dorsal est encombré de saletés versées par notre assassin lors de sa fouille, mais faites donc comme si.

Le dénommé Martin n'inclina que faiblement sa tête en arrière tandis que Marconi faisait semblant d'ouvrir les robinets, avant d'étendre le bras pour se saisir du flacon de shampoing. Il le porta devant ses yeux et lu consciencieusement l'étiquette.

- Messieurs, fit-il après deux ou trois minutes passées dans un silence religieux, ceci est un shampoing spécial destiné à effacer les traces d'une coloration. Le genre de coloration rapide utilisée par ceux qui veulent changer la teinte de leur chevelure de façon très ponctuelle, pour une fête par exemple, ou pour le grimage d'un acteur… Ce shampoing est étudié pour nettoyer ce genre de coloration plus efficacement qu'un savon ordinaire. C'est écrit noir sur blanc. J'en conclus que le complice de grande taille et aux cheveux sombres a estimé utile de teindre une chevelure par trop reconnaissable, que même un chapeau n'aurait pu dissimuler efficacement. Ce policier ripoux doit être affublé d'une crinière trop blanche, trop grise, trop blonde ou trop rousse…

Martin était trop gris, j'étais trop roux, et au moins une douzaine d'autres policiers dans notre seule ville étaient trop quelque chose pour justifier d'avoir eu recours à ce stratagème capillaire. Néanmoins, les progrès de Marconi dans son " profilage " ne laissaient de me surprendre, que dis-je, de m'abasourdir !

- Je lave donc les cheveux de mon complice, avec qui je suis de mèche évidemment, poursuivit Marconi sur le ton de la plaisanterie, et nous discutons du bon coup que nous venons de réussir. Il me demande si j'ai bien planqué l'oseille à l'endroit convenu et je lui réponds que oui. Ou, peut-être, car je suis d'un naturel méfiant, que pour une raison ou une autre, j'ai dû choisir un autre casier de consigne. Sans doute Arnold comprend-t-il dès cet instant que l'autre à l'intention de le doubler. Il peut observer son visage de près, ainsi que son reflet dans le miroir, et aucune de ses mimiques ne lui échappe. Ce n'est pas à un vieux singe comme Arnold qu'on apprend à faire des grimaces. Il a la clé sur lui, dans une poche, et décide alors de faire en sorte que l'autre ne la trouve pas, quoi qu'il arrive.
- Il l'avale discrètement ? osa quelqu'un.
- Il aurait pu se l'envoyer par la poste un peu plus tôt, en déposant une enveloppe dans une boîte aux lettres, fit un autre qui connaissait ses classiques.
- Sûrement pas au risque de s'étrangler et de faciliter la tâche de son futur meurtrier, estima l'inspecteur avec une moue catégorique. Quant à l'idée de la poste, elle est certes recevable mais guère du goût d'Arnold. Non, il lave les cheveux, puis il rince les cheveux, puis il les sèche sommairement avec la serviette éponge qui se trouve encore sur ce porte-serviettes. Puis il lui donne un coup de peigne et libère son client du tablier protecteur. Celui-ci se lève et se retourne vers le coiffeur…
- Si je puis me permettre, risqua Martin qui avait suivi le mouvement, l'habitude d'Arnold était de tendre la veste au client au moment où celui-ci descendait du siège.
- Bien vu monsieur Martin ! Ce geste était plus qu'une habitude, mais un rituel, presque un réflexe. Il tend donc la veste à son complice qui s'en empare et la passe, puis tout va très vite. L'autre lui fait une prise et lui brise la nuque, sachant qu'il serait inutile d'espérer obtenir ce qu'il cherche par l'intimidation ou la torture. Il pense sans doute qu'il ne lui faudra pas longtemps pour trouver cette fichue clé. Il commence logiquement par les poches du mort, s'étend ensuite aux alentours immédiats, avant, si je puis dire, de passer tout le salon au peigne fin, de monter à l'étage et de terminer par la voiture. Il cherchera pourtant des heures pour rien ! Et durant tout ce temps, il ne s'est pas douté une seule seconde que la clé était plus proche de lui qu'elle ne l'avait jamais été. Dans une des poches de sa veste, tout simplement. Une veste qu'il n'avait aucune raison de fouiller puisqu'il était venu avec…

Là, je dois dire, Marconi venait de frapper très fort !

- Hélas, soupira immédiatement l'inspecteur, il est à craindre que l'assassin ait finalement compris comment sa victime avait procédé, quelques secondes à peine avant d'être agressée. Il a eu tout le temps depuis pour y réfléchir à tête reposée. Ou, au pire, il a sans doute trouvé la clé en fouillant machinalement sa veste une fois rentré chez lui. À l'heure où nous parlons, la consigne a certainement été visitée et il serait bien inutile de surveiller de ce côté. Nous devons attendre que les bijoux réapparaissent dans le circuit des receleurs, et ainsi nous aurons peut-être une chance de remonter jusqu'à l'assassin.

Oui, Marconi avait tout deviné ! Enfin presque tout car, je l'avoue, je n'avais pas songé une seule seconde à regarder dans ma propre veste ! Et c'est effectivement dans une poche de celle-ci que j'ai retrouvé, quelques heures plus tard en rentrant à mon domicile, cette p… de clé de consigne ! La petite poche de poitrine où l'on ne met jamais les doigts, celle qui ne sert qu'à mettre une pochette ou un stylo, chose qu'au demeurant je ne fais jamais. Je ne sais comment, sur les lieux du crime, j'ai pu conserver mon sang froid devant Marconi et les autres. Je m'attendais à tout moment à ce qu'il se tourne vers moi et me désigne aux yeux de tous comme le criminel que nous étions venus chercher. Je dois dire que j'ai passé des heures épouvantables, avant de toucher enfin, quelques jours plus tard, les merveilleux bijoux qu'Arnold avait effectivement planqué dans une consigne de la gare de l'Est. Mais, comme je le disais au début de ce récit, depuis cette affaire ma vie a grandement changé grâce à Marconi. Marconi qui m'attendait, plus sournois que je ne l'aurais cru, à la sortie de gare.

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

Menu des Nouvelles