À fond de cale

 

Archibald de Fontbrune secoua une fois encore les lourdes chaînes qui le retenaient prisonnier dans sa cellule. Le désespoir le gagnait de plus en plus. Sa prison était minuscule, une sorte de réduit bas de plafond composé de planches robustes. Aucune fenêtre, aucun mobilier. Une luminosité grise filtrait difficilement par-dessous ce qui devait être la porte d'entrée. Depuis qu'il s'était réveillé en ce lieu, celle-ci était restée désespérément close. Ses jambes étaient entravées par un demi-mètre de chaîne. Quant aux bagues serties autour de ses chevilles, elles s'étaient révélées d'une efficacité diabolique. Impossible de crocheter leur serrure de son unique main libre. L'autre était immobilisée sur une des parois par un matériel similaire. L'homme pouvait à peine s'asseoir sur le plancher et aucun déplacement ne lui était permis. Longtemps, il s'était acharné sur l'anneau fiché dans une poutre. Peine perdue ! Quant à briser la chaîne, il était inutile d'y songer. Il l'avait secouée jusqu'à l'épuisement sans en retirer autre chose que des écorchures. De surcroît, le concert de bruits fantomatiques que cet exercice déclenchait n'avait fait qu'accroître sa terreur. Lorsque la fatigue calmait quelque peu sa frénésie, il hurlait à s'en déchirer la gorge, mais le hululement que sa bouche vomissait semblait comme gommé dès sa sortie, absorbé par une atmosphère étouffante. Quant aux coups portés sur les parois, ils ne rendaient pas plus d'échos que ses misérables plaintes. Dans son excitation, il avait aussi brisé un broc d'eau posé sur le sol, perdant ainsi son précieux contenu avant d'avoir pu se désaltérer. C'était là le seul objet rencontré autour de lui. Il n'avait pu dénicher le moindre clou tordu ou la moindre aumône de nourriture. Il s'était affalé une dernière fois, rompu de fatigue et d'angoisse. Des lueurs mystérieuses dansaient à présent devant ses yeux, inondant l'air d'une clarté inexistante.

Le garçon n'avait pourtant rien à se reprocher. Il n'avait commis aucun crime, si ce n'est celui de désirer la ravissante, la merveilleuse Alicia Kerkeven. Un désir bien chaste et ô combien respectueux ! C'est à peine s'il avait pu apercevoir la jeune fille, à bonne distance depuis la plage, mais néanmoins assez distinctement pour que son cœur s'enflammât irrémédiablement. Elle semblait perdue dans quelque rêverie, ses longs cheveux noirs gonflés par la brise de mer, la tête légèrement inclinée vers le ciel afin d'offrir au mieux sa poitrine à l'infini du grand large. Divine ! Puis, un ordre lancé par un invisible cerbère l'avait fait se retourner précipitamment. Elle avait alors disparu à l'intérieur de la villa, gracieuse silhouette portée par l'air lui-même, et cela sans même un regard vers celui qui, sur la plage, venait d'être foudroyé par tant de beauté. Archibald avait aussitôt ressenti le désir de faire sienne cette délicieuse apparition. Issu lui-même d'une bonne famille, il avait tenu à faire sa demande dans les règles. Il s'était donc rendu, porté par ses naïves espérances, au domicile de Mastadon Kerkeven, le père de la divine créature trop fugacement entraperçue. Celui-ci, un inquiétant personnage parfois surnommé " le grêlé " en raison de son faciès disgracié, avait daigné le recevoir et l'écouter. Ensuite, le jeune homme ne se souvenait plus de rien. Il s'était retrouvé dans cette sinistre geôle sans savoir ce qui avait bien pu se passer ni comment il était arrivé là ! Rien, dans l'aveu de ses espérances, ne justifiait les tortures endurées en cette minute. Pourquoi, grand dieu, se trouvait-il en ce lieu ? Et qu'allait-on faire de lui à présent ?

 

* * *

- Alors, Monsieur de Ribanelle, savez-vous où en sont les affaires de notre ami commun, ce cher Archibald de Fontbrune ?

La voix tonitruante extirpa l'homme de sa somnolence. Le dénommé de Ribanelle se redressa, se stabilisa tant bien que mal sur son tabouret, ouvrit un œil et reconnut finalement son vieil ami Valenfagne. Il accueillit aussitôt son compagnon de beuverie avec un sourire enthousiaste. Sans autre cérémonie, les deux hommes vidèrent joyeusement un premier puis un second godet, prenant peu de plaisir au bouquet du jeune vin mais projetant plutôt sur ses prochains effets. Enfin, le dénommé de Ribanelle daigna satisfaire à la question de son ami.

- Mon cher, c'est bien simple, je n'ai pas la moindre nouvelle ! émit-il entre deux quintes de rire. Ou, première hypothèse, notre compagnon a enlevé la belle et goûte en ce moment de bien doux plaisirs...
- Ou, autre solution, par trop penaud de son échec, il sombre de caves en cloaques, sans plus goût à rien et le désespoir au cœur ! renchérit Valenfagne, emmenant son compagnon dans une nouvelle cascade de hoquets et de rires.
- Tout de même, reprit de Ribanelle lorsqu'ils eurent quelque peu repris leurs esprits, nous ne l'avons croisé depuis avant-hier, alors même qu'il jurait de nous entretenir des résultats de sa folle requête !
- Epouser la fille de Mastadon Kerkeven ! Faut-il qu'il ait perdu toute raison ? enchaîna son ami.
- Ou trop abusé de ceci, riposta l'autre en tendant vers l'aubergiste, en un signe éloquent, un pichet maintenant asséché.
- Sûr qu'elle est belle, la fille du grêlé ! acquiesça Valenfagne avec un mouvement de tête signalant qu'il regrettait, pour lui-même, le bénéfice d'une bonne fortune à jamais inaccessible.
- Belle comme aucune autre dans notre cité, convint l'autre. Et vierge, plus que certainement. Quoi d'étonnant avec un parent comme ce Kerkeven ! Pas comme celle-ci, ajouta-t-il en palpant d'une main gourmande la croupe de la serveuse qui apportait le nouveau vin.

La fille s'offusqua faussement et riposta d'un sourire complice. De Ribanelle s'empara du pichet et inonda copieusement les godets. Le vin n'eut guère le temps d'y vieillir là non plus car les deux hommes, de concert, les entrechoquèrent joyeusement et vidèrent d'un trait leur contenu.

- Ce Kerkeven ne la laisse jamais sortir, du moins jamais seule. Elle vit cloîtrée dans cette impressionnante bâtisse face à l'océan...
- C'est par cette voie qu'Archibald réussit un jour à l'apercevoir, coupa l'autre. Il approchait par la plage, il vit la belle et crut défaillir d'amour...
- Juste avant de prendre ses jambes à son cou, ranimé par les coups d'arquebuse du sorcier Mastadon ! finit le premier, et ensemble de s'engloutir dans une déferlante de rires.
- Si l'accord du père avait été obtenu, nous eussions été les premiers avertis.
- Il fut donc éconduit ! Il traîne sa honte et son malheur loin de nous, conclut, mi-triste mi-amusé, l'autre compère.

Les deux hommes vidèrent encore nombre de godets avant d'êtres poussés hors de l'établissement, non sans avoir été délestés des piécettes nécessaires afin d'effacer une ardoise vertigineuse. Dehors, les ténèbres avaient englouti la cité portuaire depuis des heures. La proximité de l'océan rendait l'air fort vivifiant, ce qui permit aux deux soûlards de recouvrer assez de lucidité pour, d'instinct, regagner leurs pénates.

 

* * *

Depuis combien de jours croupissait-il dans cette prison ? Jamais de lumière autre que ses hallucinations. Pas de visite. Aucun repas, pas même un broc d'eau renouvelé. Parfois, il percevait quelques bruits, lointains et très assourdis, mélange de raclements et de martèlements étranges. Cela lui rendait un peu d'espoir, mais toujours le silence revenait et ses cortèges d'angoisses reprenaient le dessus. À présent, les seuls bruits qu'il percevait, et qu'il redoutait plus que tout, n'étaient autres que des fantasmagories de son esprit gagné de folie !

Archibald de Fontbrune pensait être séquestré sur un bateau. Peut-être une des goélettes mouillant actuellement sur l'ancre, dans la rade du port. À fond de cale ! Il se trouvait à fond de cale ! Pourtant, il n'y avait pas le moindre glissement, pas le plus infime roulis. Quant aux grincements et autres craquements si habituels sur ces navires, ils étaient ici curieusement inexistants, ou seulement le fruit de son esprit enfiévré. Peut-être la mer était-elle exceptionnellement calme ? Il doutait de tout et ne comprenait rien ! Il ne se débattait plus. Il lui semblait être emprisonné ici depuis un temps infini. Prostré, cris et gestes inutiles, le désespoir à son comble, Archibald perdait peu à peu toute notion de réalité. Aussi précisément que lui permit sa mémoire torturée de doutes, il s'efforça une fois encore de récapituler les événements ayant précédé sa situation actuelle. Il y chercha, en vain, un début d'explication.

C'était le matin, l'avant-veille ou peut-être plus tôt encore, il n'aurait plus su le dire à présent. Vêtu de ses plus beaux habits, il avait franchi d'un pas mal assuré les grilles de l'imposante demeure, repaire du sinistre Kerkeven. Un affreux bonhomme, certes, mais néanmoins le géniteur de la plus ravissante créature jamais entrevue en cette cité ! Il voulait bien croire que la donzelle était une sorte de fée, car une rumeur faisait de Mastadon un sorcier. Il s'était rassuré en songeant qu'il ne s'agissait, évidemment, que de propos d'ignorants et autres racontars malveillants. Le personnage était aussi laid que sa fille était belle. Sa face vérolée, flanquée d'un nez d'aigle et allumée d'yeux aux reflets d'enfer, glaçait les sangs des plus courageux et dissuadait les autres de toute bonté à son égard. Une crainte superstitieuse enrobait les paroles de ceux qui osaient prononcer son nom. De plus, l'homme menait une vie pour le moins étrange. Il sortait rarement et seulement la nuit. Il passait, d'un pas pressé, par les venelles les plus sombres de la cité, se rendant ainsi vers des destinations que nul ne connaissait. Jamais il n'accordait de salut, jamais il ne vous regardait, ou alors c'était pour vous lancer, en plein cœur, le reflet de son regard mauvais.

Maître Rugon, le notaire du bourg, était le seul notable ayant conservé quelques accointances avec Kerkeven, et ce pour de légitimes motifs d'affaires. Dans sa quête de renseignements, Archibald avait bien sûr questionné le digne magistrat. Celui-ci avait bien voulu répondre, de façon laconique mais néanmoins rassurante, aux questions qu'il se posait sur Kerkeven. Le grêlé était assurément un vieil original, mais il était aussi un homme fortuné qui s'occupait personnellement de l'éducation de sa fille unique, fruit d'un lointain mariage. Et, bien sûr, ses diverses occupations et autres pérégrinations nocturnes ne relevaient nullement d'une quelconque sorcellerie !

Archibald s'était donc rendu chez Kerkeven, désormais confiant en ses atouts. Il était personnellement à la tête d'un patrimoine considérable, héritier d'une noble famille honorablement connue dans la région. Il était jeune, riche, non dépourvu d'esprit et loin d'être vilain de corps. Il se sentait capable d'assurer le bonheur, la sécurité et l'avenir d'Alicia, la divine fille du grêlé. Aussi, c'était d'un pas décidé qu'il avait franchi les grilles de la propriété Kerkeven. Le grêlé avait lui-même ouvert la porte de la villa. Il ne devait pas y avoir de domestique dans la maisonnée. Il avait été reçu sans bonté ni amabilité feinte, mais néanmoins reçu ! Le petit salon où son hôte l'introduisit présentait toutes les apparences de l'honorabilité. Rien de comparable avec l'antre du démon décrit avec tant d'imagination par les médisants. Pas de sombres draperies, de cornues fumantes ou de grimoires sulfureux, mais une remarquable bibliothèque d'ouvrages littéraires et scientifiques du plus haut intérêt. Il avait alors exposé le but de sa visite, ses espoirs et ses desseins. Mastadon Kerkeven l'avait écouté sans paraître éprouver de surprise. Sans doute s'attendait-il, tôt ou tard, à recevoir ce genre de visite. Il s'était montré cordial et avait posé les questions d'usage. Archibald avait-il parlé à sa fille ? Avait-il fait part de ses intentions à d'autres personnes ? Non, il ne l'avait aperçue qu'une seule fois, depuis la plage, sans même pouvoir attirer son attention. Oui, il en avait parlé avec ses deux amis Valenfagne et de Ribanelle, et aussi avec maître Rugon. Que pouvait-il offrir ? Son amour, son nom, sa richesse...

Au fil de l'entretien, l'affreux bonhomme avait paru s'adoucir quelque peu. Le jeune homme aurait bien aimé entrevoir, ne fut-ce qu'un instant, l'objet de son désir, mais Alicia était probablement cloîtrée en un lieu éloigné de la villa. Mastadon Kerkeven n'avait pas encore acquiescé à sa requête, mais il avait proposé les liqueurs, signe que sa cause serait honnêtement entendue. C'était donc avec un réel espoir qu'il avait vidé d'un trait le petit verre d'alcool, une liqueur d'un vert bleuâtre parfumée de menthe et d'anis. Une liqueur très forte, vraiment très forte ! Pour sa part, son hôte s'était servi une liqueur de cerise qu'il disait préférer. Et de Fontbrune s'était réveillé, couvert de chaînes, à fond de cale !

 

* * *

- Il me semble que nous devrions avertir les autorités. Qu'en pensez-vous mon cher Valenfagne ?
- En effet, convint ce dernier. Cela fait près d'une semaine que notre ami a disparu sans laisser de trace ! Ce vieux sorcier de Kerkeven n'y est sûrement pas étranger !
- Et si nous allions lui rendre visite à notre tour ? proposa de Ribanelle.
- Je suis de cet avis, acquiesça l'autre. Mais passons d'abord chez maître Rugon, comme l'a fait Archibald.

Les deux amis quittèrent " La Chavire ", l'un des nombreux bars situés sur le front de mer. Ils étaient sobres, une fois n'est pas coutume. Maître Rugon les accueillit avec son affabilité coutumière. Il écouta patiemment les propos alarmés des deux jeunes gens, comprit enfin de quoi il retournait et se permit alors un sourire goguenard.

- Je crois, messieurs, que vous vous tourmentez bien inutilement ! Je connais personnellement Mastadon Kerkeven. Il n'a rien d'un personnage inquiétant et c'est à grand tort que la population et vous-mêmes lui prêtez des intentions et des activités mauvaises. Votre ami, probablement éconduit sans douceur, tant il est vrai que l'homme est pourvu d'un caractère difficile, s'en est probablement allé noyer sa mélancolie dans quelque bar de la cité...
- Une semaine sans nouvelle, maître !
- Et les bars de la cité, nous les connaissons par cœur !
- Et puis, Archibald n'est pas homme à se désespérer longtemps pour une femme inaccessible...
- Bien ! trancha Rugon en comprenant que la détermination des jeunes gens resterait inébranlable. Désirez-vous que nous allions rendre visite ensemble à monsieur Kerkeven ? Après tout, lui seul demeure capable de nous instruire plus avant dans cette affaire.

Valenfagne et de Ribanelle acceptèrent la proposition avec enthousiasme. Moins d'une heure plus tard, ils obtenaient les réponses de la bouche même du grêlé. Oui, Mastadon Kerkeven avait reçu Archibald de Fontbrune. Oui, il avait écouté la requête de celui-ci. Comme il fallait s'y attendre, il avait refusé d'accorder raison au souhait du jeune homme ! Celui-ci s'en était allé. Déçu, certes, mais allé !

Ces explications, fournies avec un aplomb quelque peu condescendant, ne firent aucunement disparaître le doute des deux amis. Il était manifeste qu'ils auraient préféré perquisitionner eux-mêmes la villa des caves aux combles, mais cela, Kerkeven ne l'eût jamais accepté. Devinant le malaise naissant, maître Rugon prit l'initiative de tempérer la susceptibilité des deux sceptiques.

- Voyons messieurs, vous ne pouvez mettre en doute les paroles de M. Kerkeven qui accepte de si bonne grâce de nous recevoir en sa demeure, comme il a précédemment reçu votre ami.
- Il est vrai que j'ai finalement éconduit votre ami, mais je ne l'ai point changé en crapaud pour autant, ajouta malicieusement l'affreux bonhomme.

Les jeunes gens s'entreregardèrent, mélangés entre l'envie d'accepter cette explication et celle de mettre la villa sans dessus dessous jusqu'à ce qu'ils eussent retrouvé leur ami.

- Afin que vous changiez d'opinion à notre sujet, continua Kerkeven, je m'en vais lever un coin du voile dissimulant, pour ma seule tranquillité d'esprit il est vrai, mes réelles occupations.

Un silence trahissant la curiosité des jeunes visiteurs envahit le petit salon, celui-là même où, une semaine auparavant, Archibald s'était si mystérieusement abandonné au sommeil. Sous les regards intrigués de ses invités, Kerkeven ouvrit un petit meuble situé dans une encoignure. Il en retira des verres et deux carafons contenant des alcools, l'un d'un vert bleuâtre, l'autre écarlate. Tout en effectuant ces opérations, il commença à parler.

- Messieurs, ma seule passion de vieillard solitaire, après l'éducation de ma chère enfant cela va de soit, n'est autre que la construction de navires !

L'effet de ces paroles sur les deux jeunes hommes fut total. De Ribanelle plissa son front jusqu'à y dessiner une vague de rides évocatrices tandis que Valenfagne laissa pendre une mâchoire qui lui fit une bouche ovalisée du plus curieux aspect. Maître Rugon, qui savait déjà de quoi il s'agissait, se contenta de sourire mollement. Après avoir savouré quelques instants son petit effet, Kerkeven reprit :

- Mon dernier bâtiment, messieurs, je l'ai voulu l'exacte réplique de l'excellente frégate que fut la " Marrylion ", avant que son armateur ne décidât son démantèlement voici une dizaine d'années à la suite d'une bien étrange affaire...
- La Marrylion, ne serait-ce point cette frégate de cinquante-six canons, ce majestueux bâtiment de la flotte de guerre qui disparut si mystérieusement sur le théâtre des combats d'Alicedown ? intervint maître Rugon.
- Celle-là même, approuva Mastadon Kerkeven. Je sais que tout comme moi vous appréciez la liqueur de cerise, mon cher maître, ajouta-t-il tout en remplissant deux verres du breuvage écarlate. Mais nos jeunes amis préféreront sans doute une boisson plus digne de leur viril gosier ! Cette menthe anisée est très forte, messieurs, vous voilà prévenus ! Et sur ces paroles définitives, il remplit les deux autres verres d'une liqueur d'un vert bleuâtre.
- Pour en revenir à la Marrylion, le plus étrange ne fut pas sa disparition durant la bataille, au beau milieu de l'affrontement, mais bien sa réapparition une année plus tard, jour pour jour, à moins de vingt miles des côtes de Schaffenbourg ! Et cela même ne serait rien, messieurs, poursuivit-il d'un ton de mystère, si l'équipage de ce vaisseau de guerre n'avait à jamais déserté son poste, peut-être chassé par une force surnaturelle. L'on découvrit la frégate en parfait état de fonctionnement, les canons astiqués et la poudre au sec, toutes voiles carguées, le plein de vivres dans la cambuse... Un vaisseau en parfaite attente sur une mer d'huile, mais sans équipage !
- En effet, il n'y avait plus un chat à bord, crut encore bon d'ajouter maître Rugon.
- Incroyable ! émit Valenfagne, visiblement subjugué par ce récit.
- Curieux ! renchérit de Ribanelle, ne voulant demeurer en reste d'appréciation.
- Mais buvons plutôt, messieurs, proposa le conteur tout en approchant, en guise d'invitation, son verre à ses lèvres.

Il aspira une lampée de liqueur, bientôt imité par chaque convive. Les deux jeunes gens frémirent de concert en goûtant l'effroyable force de leur alcool. Leur hôte n'avait pas exagéré, cette liqueur était un effroyable tord-boyaux, et pourtant, sur ce terrain, il fallait se coucher tard pour rincer les deux amis à La Chavire !

- Sans un chat, sans un chat... enfin presque, poursuivit Kerkeven. En réalité, si l'équipage avait bel et bien disparu dans des circonstances demeurées aujourd'hui encore inexpliquées, les sauveteurs découvrirent néanmoins un être humain sur la frégate. Malheureusement, celui-ci était mort de faim et de soif depuis une éternité ! Il s'agissait d'un prisonnier enchaîné à fond de cale…

Il laissa au silence le soin d'envoûter totalement son auditoire, le temps d'une seconde lampée de sa capiteuse liqueur de cerise. Les deux jeunes hommes, quant à eux, savouraient autant leur alcool anisé que cette incroyable histoire.

- Et cette frégate, mes bons amis, je me flatte de l'avoir reconstituée dans ses moindres détails !

Un étrange sourire ponctua les dernières paroles du conteur. Un sourire que seul sut interpréter maître Rugon.

- Et je puis d'ores et déjà vous révéler quelle sera ma prochaine réalisation, enchaîna-t-il aussitôt. Je compte mener à bien la reconstitution d'une antique galère romaine, avec sa chiourme d'esclaves enchaînés aux rames…

Mastadon Kerkeven ne fut pas certain que les deux curieux eussent pleinement saisi le sens de ses dernières paroles, car ceux-ci venaient de s'endormir dans leur fauteuil, sans plus de cérémonie.

- Vraiment très forte cette liqueur, pouffa maître Rugon.
- Et ô combien efficace ! renvoya Kerkeven.

Puis, après un temps de contemplation amusée des deux dormeurs, lesquels entamaient maintenant un touchant concert de ronflements, il proposa :

- Mon cher maître, si vous voulez bien vous donner la peine de m'accompagner dans la pièce voisine, je me ferai une joie de vous présenter ce que je n'hésite pas à qualifier comme ma meilleure œuvre.
- Ce sera avec un immense plaisir, acquiesça son complice.

Laissant là Valenfagne et de Ribanelle désormais aussi inoffensifs que deux poupons sages, ils passèrent dans un vaste salon où l'un des murs accueillait une armoire monumentale, courant presque d'un coin à l'autre et du sol de marbre au plafond lambrissé. Kerkeven s'approcha d'un des battants qu'il fit coulisser afin de découvrir l'intérieur du meuble. Elles apparurent enfin à la clarté du jour, magnifiques, impressionnantes, brillantes de cire et de précisions ! Il s'en trouvait des dizaines posées sur plusieurs rayons, de toutes les tailles et de toutes les époques. Mais la Marrylion, maître Rugon la reconnut au premier coup d'œil. À juste titre, Mastadon Kerkeven pouvait être fier de sa dernière réalisation. C'était sans nul doute ce qu'il avait réalisé de plus remarquable jusqu'ici. L'apothéose de son art ! Il avait toujours fait preuve d'un perfectionnisme extraordinaire, mais cette fois, le résultat éclatait d'une beauté presque irréelle.

- Une pure merveille ! s'exclama maître Rugon d'une voix brisée par l'émotion.

Il s'approcha à son tour et ses petits yeux coururent avec avidité sur les lignes parfaites de cette splendeur des mers. Des lignes d'une finesse et d'une fidélité extrême ! Une précision du détail hallucinante ! Les mats, les haubans, les cordages, les voiles carguées, les trappes à canons, l'ajustement des rives et des poutres de la coque, la découpe du château arrière, et jusqu'au détail d'un tonneau d'eau douce abandonné sur le pont… Tout y était pour faire de cette maquette une réplique parfaite du bâtiment original !

- Dans les moindres détails ! déclara encore Kerkeven. Vraiment, vous pouvez me croire, dans les moindres détails...

Et, en effet, il émanait de l'objet une sorte de réalisme saisissant. La fière et belle Marrylion dépassait de beaucoup tout ce que Kerkeven avait reproduit jusqu'ici. Le modèle réduit étincelait d'orgueil sur son socle de cèdre, pour toujours à l'abri des éléments et des hommes sous la carapace translucide de son mathusalem !

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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