Bonsoir chérie !

 

Jean-Guy introduisit sa clé dans la serrure de la porte d'entrée de son domicile. En même temps, il soupira un grand coup. Il soupirait toujours quand il introduisait sa clé dans cette serrure. Une habitude prise de longue date. Initialement, ce soupir était d'aise et de satisfaction : le plaisir de rentrer chez-lui après une dure journée de labeur. C'était un peu comme s'il " décompressait ", au propre comme au figuré, dès qu'il arrivait au seuil de son appartement. Le plaisir aussi de retrouver sa tendre épouse, Maryvonne. Puis, au fil des années, la signification de ce soupir s'était insidieusement transformée en une vague d'appréhension, puis en un ennui de plus en plus sérieux et finalement en une sorte de grosse fatigue à l'idée de retrouver Maryvonne. Pendant longtemps, ce soupir avait ainsi rythmé sa vie entre deux corvées, celle du boulot et celle de la vie conjugale. Aujourd'hui… Aujourd'hui, à bien y réfléchir, ce n'était plus qu'une habitude. Le boulot était toujours aussi épuisant mais Jean-Guy se faisait une raison en comptant les années le séparant encore de la retraite. La vie conjugale, par contre, était plus éprouvante que jamais, et ce n'était plus un petit soupir de rien du tout qui pouvait améliorer la situation en lui prodiguant le courage moral d'affronter Maryvonne. Il lui aurait fallu une formule magique nettement plus efficace. D'ailleurs, il voulait changer cela et s'y essayait maintenant depuis une bonne semaine.

- Bonsoir chérie ! lança-t-il avec entrain dès qu'il eut entrouvert la porte.

Maryvonne ne se donna pas la peine de répondre. Depuis une semaine, elle ne lui adressait plus la parole. Ils avaient eu une terrible dispute à propos d'un détail sans importance, mais celui-ci avait agi comme une soupape libérant un flot de rancœurs et d'irritations accumulées depuis des années. Chose étrange, ce n'était pas la première fois que cela arrivait et on pouvait se demander comment ce réservoir d'amertumes conjugales, vidé et revidé à de multiples reprises, pouvait bien se re-remplir aussi systématiquement des mêmes griefs. Il y avait là un mystère dépassant l'entendement de tout couple normalement constitué, à moins d'imaginer une volonté de chacune des parties pour entretenir la source même du conflit, à savoir une incompatibilité définitive après l'usure rapide des illusions premières. La passion n'avait été qu'un feu de paille et l'amour noble une illusion à peine plus longue. La tendresse s'était délitée au rythme des disputes de plus en plus fréquentes et des réconciliations de plus en plus pénibles. Il restait le souvenir des paroles d'engagement, un certain confort acquis en même temps que les obligations partagées, une forme d'inertie et la force de l'habitude. Les reproches avaient remplacé les compliments, les mots tendres s'étaient mués en insultes, comme si c'était la chose la plus naturelle au monde ! La question du divorce, ou même d'une séparation temporaire, n'avait même pas été envisagée. Un enfant " cimentait " le couple et dans " l'intérêt " de ce dernier, les parents avaient tenu à " protéger " la cellule familiale. Mais l'enfant était devenu grand. Il avait pris son envol. Il s'était marié et vivait à plus de cent kilomètres. Il donnait de ses nouvelles par téléphone au bout d'une lune et passait une fois par an à l'occasion des fêtes de fin d'année. Jean-Guy et Maryvonne, entraînés par la valse des années, n'avaient pas cessé pour autant de " protéger " la cellule à grand renfort de jérémiades et d'engueulades.

- Bonsoir ma chérie, lança-t-il une seconde fois pour le cas où sa femme eût été trop occupée pour remarquer son retour.

La radio de la cuisine égrenait comme d'habitude les informations de dix-huit heures. Comme d'habitude aussi, Sylvestre arriva dans les pieds de Jean-Guy. Le chartreux, lui au moins, savait accueillir l'homme de la maison ! Sa façon d'onduler, de frétiller, de ronronner tout en dessinant des arabesques avec sa queue, indiquait le plus vif des contentements : celui du ventre ! Le fier animal avait faim et était prêt à toutes les bassesses pour obtenir son dû.

- Tu as faim, hein mon Sylvestre ? s'enquit l'homme tout en se baissant pour couvrir le chat de caresses viriles.
- Mirraw, approuva l'animal.
- Tu n'as pas donné à manger au chat ? cria Jean-Guy à l'attention de Maryvonne.

Il s'en voulut immédiatement d'avoir employé un ton aussi rude. Sylvestre était justement la cause de la dernière dispute. Le chat de l'un avait fait ses griffes sur la commode de l'autre et tout était parti de là. Un prétexte, le pauvre Sylvestre ! Dans l'engueulade, Maryvonne avait braillé qu'elle ne s'occuperait plus jamais du matou. Manifestement, elle se tenait toujours à sa décision. Le pauvre Sylvestre jeûnait quand Jean-Guy n'était pas à la maison.

- Ce n'est rien ma chérie, je m'en occupe, fit Jean-Guy sur un ton cette fois beaucoup plus conciliant.

Depuis une semaine, devant l'obstination de sa femme à ne plus lui adresser la parole et, ce qui était bougrement plus ennuyeux, à ne plus rien faire d'utile dans la maison, Jean-Guy avait décidé de changer d'attitude. Il ne pensait pas vraiment reconquérir le cœur de Maryvonne, quoiqu'on eût déjà vu rejaillir le feu d'anciens volcans qu'on croyait éteints… mais au moins, si cela était possible, il espérait revenir à une situation plus saine au sein de leur couple. Il avait pris la décision de ne plus s'emporter pour un oui ou pour un non, d'être aimable, serviable, voire attentionné et presque aimant. Si Maryvonne pouvait y mettre un peu du sien… Mais Maryvonne ne lui avait plus adressé la parole depuis sept jours et ne daignait même plus répondre à ses questions ! Peut-être se rattrapait-elle quand il n'était pas là, en sortant, en téléphonant à ses amies ou même en choyant le chat, mais il en doutait fortement. Cette fois, l'épouse modèle semblait véritablement engagée dans une sorte de grève au finish. Le mari avait l'image mais plus de son ! Et encore, en fait d'image, tout ce qu'il pouvait avoir, c'était la silhouette de sa femme étendue sur le lit, dans la chambre conjugale. Elle devait probablement s'y réfugier un peu avant son retour du travail et attendre son départ le matin pour vaquer à ses occupations. Comme depuis la dernière altercation il passait ses nuits sur le canapé du salon, il ne l'avait plus entrevue que lorsqu'il osait se rendre dans la chambre pour y prélever des vêtements propres ou quelques affaires personnelles.

- Elle boude encore, hein mon Sylvestre ? chuchota l'homme en grattouillant le chat derrière les oreilles.

Il eut envie de poser la question à haute voix, mais il se retint. Il était inutile, en effet, d'irriter Maryvonne avec cette lapalissade. Si par hasard elle était sur le point de revenir à de meilleurs sentiments, cette remarque n'aurait pas été des plus judicieuses. Il se redressa et le chat fila directement vers la cuisine, comprenant d'instinct que l'heure du remplissage de sa gamelle avait enfin sonné.

Jean-Guy n'avait pas encore atteint la cuisine que des effluves peu ragoûtants agacèrent ses narines. Hier déjà cette même odeur avait heurté son odorat et il s'était promis de vider la poubelle et de vérifier si quelque chose, probablement une conserve entamée de nourriture pour chat, ne pourrissait pas dans le fond d'un placard. En temps ordinaire, Maryvonne s'occupait de ces choses, mais comme elle avait décidé de ne plus rien faire… Il avait oublié cette corvée et aujourd'hui cela sentait un peu plus que la veille. Sa femme n'avait jamais eu le nez très fin et c'était toujours lui qui remarquait le premier ces choses là, choses auxquelles elle remédiait alors avec l'efficacité de la ménagère hors pair qu'elle était quand elle voulait bien s'y mettre. Sans doute n'avait-elle pas encore perçu cette puanteur, ou bien avait-elle décidé, pour cela aussi, de ne plus rien faire ! Désireux de ne pas ennuyer son épouse avec ce léger désagrément olfactif, Jean-Guy décida d'ignorer le fait tout en se promettant de résoudre lui-même le problème. Il alla même jusqu'à déclarer, plein d'enthousiasme : " Hum… Quelle est cette bonne odeur ma chérie ? Nous aurais-tu préparé un bon petit plat pour fêter notre réconciliation ? "

Au cas où Maryvonne aurait été derrière ses fourneaux, cette remarque était évidemment un petit pas dans le sens recherché. Hélas ! Maryvonne n'était pas dans sa cuisine et les fourneaux étaient froids. Sylvestre attendait à côté de sa gamelle vide, la radio donnait toujours les nouvelles et le robinet, tel un métronome accordé sur un cœur trop lent, laissait échapper ses gouttes dans l'évier en tôle. Ce robinet dont l'étanchéité était mise à mal par un joint usé était lui-aussi un motif de dispute. Il est vrai que ce bruit de fond, même dilué dans ce que la radio diffusait à longueur de journée, pouvait se révéler particulièrement agaçant. Jean-Guy avait promis de changer le joint, et bien sûr il n'avait pas encore trouvé le temps pour le faire. Cela aussi était revenu sur le tapis, comme toutes les autres petites choses qu'il devait réparer dans la maison. Il se promit mentalement de remédier à cela dès ce soir. Ses yeux quittèrent l'évier, passèrent sur la cuisinière vide et froide, s'attardèrent sur la table nue de tout couverts et se posèrent enfin sur le chat impatient.

- Nous mangerons seuls ce soir encore, rien que toi et moi, dit-il au chat.
- Mirraw, fit celui-ci comme s'il approuvait la chose avec fatalisme.

L'homme versa une solide portion de croquettes dans l'un des compartiments de la gamelle et versa de l'eau fraîche dans l'autre. Ensuite il ouvrit le réfrigérateur, machinalement, avec le vain espoir d'y découvrir quelque chose de bon à réchauffer. Une fois encore, Maryvonne n'avait pas cuisiné de la journée, ou alors juste les quantités dont elle avait besoin. Elle avait fait sa petite vaisselle sans toucher aux couverts que son mari avait utilisés la veille et qu'il avait négligemment oubliés dans l'évier. Pour un peu, on eût pu croire qu'elle s'efforçait de ne laisser aucune trace de sa présence et de ses activités dans la maison. Jean-Guy songea qu'il ferait bien de laver aussi sa propre vaisselle. Cette corvée, inhabituelle chez-lui, serait peut-être vue par Maryvonne comme le gage d'un changement positif dans son comportement. Cela non plus ne lui coûterait pas grand chose et il pourrait toujours reprendre ses habitudes machistes lorsque la situation se serait clarifiée. Mais pour l'heure, il avait faim et seule une boîte de 500gr de ravioli trouva grâce à ses yeux. Cela représentait le compromis parfait entre son appétit et ses compétences culinaires. Il arracha d'un coup sec le couvercle de la conserve et versa son contenu dans une casserole. Il posa cette dernière sur un des quatre becs de la cuisinière et tourna le bouton correspondant. Le gaz s'enflamma instantanément à la première décharge de l'allumeur piézo-électrique pour donner une belle couronne de flammes bleues. Jean-Guy ajouta un peu d'eau et touilla avec une cuillère en bois pour diluer la sauce figée. Il ajouta une pincée de fines herbes parce qu'il l'avait vu faire et regarda la magie s'effectuer. Comme cela pouvait prendre plusieurs minutes, il en profita pour placer une assiette et une fourchette propres sur la table. Il n'avait besoin de rien d'autre pour faire honneur à un tel menu. Il ajouta simplement un verre qu'il remplit d'eau au robinet, comme il l'avait fait un peu plus tôt pour la gamelle de Sylvestre. Un coup d'œil dans la huche lui révéla qu'il n'aurait qu'un bout de pain fort sec pour saucer son assiette, mais il s'en empara néanmoins. Enfin, il balança la conserve dans la poubelle où s'entassaient déjà cinq ou six autres boîtes du même calibre. Il était temps que Maryvonne se remette à cuisiner pour deux, sinon…

Tandis que les ravioli barbotaient doucement dans leur sauce, il s'appesantit une fois de plus sur son malheur en prenant le matou à témoin.

- Mon pauvre Sylvestre, comme nous voilà mal livré ! Je ne suis qu'un vieux lourdaud et toi un chat souffre-douleur. Et dire que nous avons une femme qui fait la sourde oreille dans la chambre, qui ne veut plus se montrer et qui ne fait plus rien pour nous !

Trop occupé à dégarnir sa gamelle à belles dents, le chartreux ne miaula aucune réponse. D'ailleurs, qu'aurait-il pu répondre à cela ? Il avait bien remarqué que sa maîtresse ne s'occupait plus de rien depuis une semaine, pas même de sa pitance journalière. Il avait beau miauler, elle ne l'écoutait pas, exactement comme avec le maître ! Heureusement, ce dernier s'occupait toujours de lui. La chatière de la porte de derrière permettait toujours de s'évader dans le jardin quand il en éprouvait le besoin, et quand le maître partait le matin et rentrait le soir, il était sûr d'avoir un câlin et sa ration de croquettes. La situation était peut-être tendue entre les humains, mais pas désespérée pour un chat aussi débrouillard que lui.

- Tu sais quoi mon bon Sylvestre ? Elle me manque ! Enfin, c'est drôle, je m'étais même habitué à nos engueulades. C'est sa voix qui me manque le plus. Elle a drôlement bien choisi le moyen de m'embêter en ne m'adressant plus la parole, sans compter tout le reste que je suis obligé de faire moi-même à présent !

Le fumet des ravioli trop chauffés s'imposa enfin à ses narines, effaçant les désagréables effluves d'aliments en décompositions ou de Dieu sait quoi dont il se devait encore de trouver l'origine. Il para cependant au plus pressé et versa le contenu de la casserole dans son assiette, raclant le fond avec sa fourchette afin de récolter un maximum de sauce. Le premier petit coussinet de pâte farcie à la viande fondit entre sa langue et son palais. Ce test gustatif s'avérant concluant, les autres suivirent à la cadence d'une machine-outil réglée sur production maximale, ou peu s'en fallait. Jean-Guy n'avait jamais été un fin gourmet ni un dîneur raffiné. Cela aussi devait changer pour plaire à Maryvonne !

- Aucun changement de comportement n'est assez fou pour tenter de rétablir une situation plus confortable, se dit l'homme en ralentissant la cadence, en redressant le buste et en repositionnant ses mains de chaque côté de son assiette déjà à moitié vide.

Fou ! Comme chaque fois qu'il traversait son esprit, ce simple mot semblait rebondir dans son cerveau comme une balle magique en quête d'une impossible sortie. Il s'y épuisait et disparaissait comme il était venu, non sans y causer des dégâts étonnants dont le moins paradoxal n'était pas de lui offrir, lorsqu'il apparaissait, le sentiment de la lucidité, et de lui laisser, quand il s'échappait, le souvenir d'une étrange folie !

- Sais-tu quels furent les derniers mots de Maryvonne la dernière fois que nous nous sommes querellés ? fit Jean-Guy à l'adresse du chat.

Ce dernier avait terminé son repas et se dirigeait vers la chatière. Sa petite promenade vespérale dans le jardin était aussi sacrée que le repas et rien n'aurait pu le retenir dans la cuisine. Son maître le laissa filer, un peu jaloux de cette liberté. Il n'en poursuivit pas moins son monologue comme si le chat était venu s'installer en face de lui, les pattes sur la table, les moustaches frémissant d'intérêt pour ses déboires conjugaux.

- " Tu finiras un jour par me rendre folle ! ", voilà ce qu'elle m'a dit mon brave Sylvestre. Me rendre folle ! Comme si on pouvait devenir fou ainsi, du jour au lendemain, sans accident ni maladie !

Il poussa un interminable soupir de lassitude. Le mot folie dansait maintenant sous son crâne en y ouvrant des fenêtres de lucidité. Il n'avait plus faim. Ses ravioli s'étaient refroidis plus vite que prévu, à moins qu'il n'eût rêvassé de longues minutes sans s'en rendre compte. Les effluves nauséabonds avaient repris l'ascendant sur le fumet de son assiette dans laquelle il jeta, écœuré, son bout de pain rassis.

- Je n'aurais peut-être pas dû lui serrer le cou aussi fort et aussi longtemps, songea Jean-Guy les yeux dans le vide. C'est depuis lors qu'elle ne me parle plus…

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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