Coma

 

Je me souviens de tout, oui, de tout ! Ma mémoire va bien, merci. Ce matin j'ai pris ma voiture, comme d'habitude. Comment ça quel jour ? Mais vendredi, évidemment ! Je prends ma voiture tous les matins et aujourd'hui nous sommes vendredi. Vous n'espérez tout de même prendre en défaut ma mémoire avec des questions aussi simples ? Je roulais depuis une quinzaine de minutes sur la route Merveilleuse quand… Oui, la route Merveilleuse, c'est son appellation officielle ! Que sais-je ? Parce qu'elle est jolie, parce qu'elle est sinueuse et qu'elle offre un panorama admirable sur la vallée de la Saruze, avec ses cascatelles, ses étranges formations rocheuses et les trois châteaux des Comtes d'Orgival qui surplombent les crêtes. D'un point de vue touristique, on a sans doute dû convenir qu'elle était merveilleuse. Je prends cette route tous les vendredis pour me rendre à Lussinan. Je l'ai donc prise ce matin. Je venais de passer le château rose, le premier des trois, lorsque… Rose ? Sa façade parée de briques d'Italie tire entre le rose et l'orange, selon la luminosité ambiante, contrairement aux deux autres qui sont en grès bleu, la pierre du pays. Mais je vous assure que ma mémoire va bien ! Il est exact que, à force d'emprunter cette route aussi souvent, je ne fais plus guère attention à ces détails, mais de là à… Ce sont surtout les touristes qui… Mais enfin, le problème n'est pas là ! Cela s'est produit au virage de la Guillotière. Un lieu-dit. Je ne sais pas. À vrai dire, cela ne m'a jamais intéressé de savoir pourquoi on appelait ce virage ainsi, je ne saurais donc me souvenir de son origine ! Je roulais peut-être un peu vite, je l'admets, mais…

Comment ça mon nom ? Mais je vous l'ai déjà dit cent fois ! Serge Willemein. Mon nom est Serge Willemein. Serge Charles Raymond Pierre Willemein ! Pourquoi me reposez-vous encore cette question puisque vous le savez déjà ? Des preuves ? Comment ça des preuves ! Vous avez mes papiers. Demandez à mes amis, à ma femme, à mes enfants si vous ne me croyez pas ! Ah ! c'est à moi que vous le demandez. Bien. Oui, je comprends mais je vous assure que ma mémoire fonctionne très bien. Enfin ni plus ni moins bien qu'hier ou avant-hier. Comment puis-je vous en convaincre ? Vous raconter ma vie ? C'est que,… il y a plus urgent, vous comprenez ! On m'attend en ville. J'ai pas mal de travail en retard. Et puis ma femme doit s'inquiéter et je voudrais aussi rassurer mes enfants. Je vais bien, non ? Je n'ai pas de fractures, pas de blessures graves, juste quelques contusions. La voiture, ma foi, ce n'est que de la tôle froissée. Je suis bien assuré et il n'y aura aucun problèmes de ce côté-là. D'accord, d'accord, c'est vous qui décidez ! Mais avouez qu'il y a plus urgent que de parler de moi.

Je suis né le 25 août 1955 à Wiesbaden. Non, je suis français. Quoique ma mère soit italienne. Cela a-t-il de l'importance ? Mon père travaillait en Allemagne, ma mère l'a suivi. À cette époque vous savez… Mes parents sont revenus en France alors que j'avais cinq ans. Si je parle allemand ? Quelques mots, des rudiments. Ich heibe Serge Willemein und ich wohne in Frankreich. Guten tag. Bitte. Danke schön… Je parle aussi un peu italien, mieux que l'allemand je dois dire, grâce à ma mère. Et j'ai appris l'anglais à l'école mais je le parle avec un accent horrible. Yeah, aïe spîk ingliche but… Mais pourquoi ces questions sans intérêt ? Ne puis-je tout simplement rentrer chez-moi ? Comme vous voudrez ! Oui, j'étais fils unique. Non, je n'ai jamais regretté cette situation. Ma femme, par contre, est l'aînée de trois sœurs et de deux frères. D'après ce qu'elle me raconte parfois, ce n'était pas toujours facile. Pas désagréable non plus, dans l'ensemble. Aujourd'hui nous avons deux enfants et c'est très bien ainsi. Je ne serais pas contre d'en avoir un troisième mais ma femme hésite. Je la comprends. C'est du boulot et je suis souvent en déplacement, alors les corvées, c'est vrai qu'elle s'y colle toujours avant moi. Nous en rediscuterons dans un an ou deux, nous avons encore le temps pour cela. Bien sûr j'avais des camarades quand j'étais petit. Quelle question ! Mes parents me laissaient jouer avec les autres gosses du quartier. Sauf le Marc Guibet. Il était de quatre ou cinq ans mon aîné et avait plutôt mauvaise réputation. Des larcins, des dégradations, des trucs ainsi. Un bagarreur aussi. Il a peut-être mal tourné, je ne sais pas. Je n'ai jamais plus eu de ses nouvelles. Nous avons déménagé plusieurs fois…

Mes études ? Si vous y tenez ! Sans beaucoup de problèmes. Je n'étais pas un excellent élève mais je n'ai jamais eu à rougir de mes résultats. Mes parents non plus. Six années d'études primaires à l'école municipale du Puits-en-Josas. De merveilleux souvenirs, en vérité. Une fois, quelqu'un avait remplacé la bouteille d'encre - vous savez, à l'époque, pour remplir les encriers des pupitres - par du sirop de sureau. Je crois bien que j'étais dans le coup. La tête de madame Renard quand nous avons bu nos encriers ! C'est drôle les vieux souvenirs, n'est-ce pas ? Je serais bien incapable de me rappeler le moindre cours de cette époque, mais la tête de madame Renard, avec ses yeux exorbités et sa bouche tombante quand elle nous a vu trinquer avec nos encriers, jamais je ne l'oublierai ! Et puis il y avait Lucie Monge, ma première amoureuse. Enfin… Il n'était pas question de le dire mais c'était bien le plus merveilleux des sentiments. La pauvre ! Oui, la vie a mal tourné pour elle. Nous nous étions perdus de vue après mon départ de Josas, mais j'étais revenu des années plus tard. Envie de retrouver un amour d'enfance, quelque chose de pur. De la nostalgie ? Je ne sais pas, je crois que j'hésitais devant la vie. C'était bien avant de rencontrer Carole. Mais Lucie avait épousé Gus Frebbel, le fils du boucher. Elle, si mignonne, si fragile, avec cette hideuse couenne de porc ! Je n'ai jamais compris ! Il la battait et il a fini par la tuer. Oui, vraiment, il a commis l'irréparable. Il en a pris pour vingt ans mais la pauvre Lucie… J'aurais dû faire quelque chose. Au moins essayer. L'enlever ? Pourquoi pas ! Mais quand j'ai su qu'elle était mariée, je n'ai pas insisté. Je m'en suis détourné. J'avais d'autres chats à fouetter. Des filles ? Croyez-moi, j'en ai consommé plus que ma part. Avant de rencontrer Carole, évidemment, parce qu'après… Mais pourquoi voulez-vous que je revienne à mes études ? Bien ! Après le primaire, mes parents m'ont inscrit à l'Institut Duperrey de Quillon. C'était un établissement renommé à l'époque. Je pensais encore devenir médecin et y préparer de bonnes bases scientifiques avant l'université. Cette envie m'a passé rapidement. D'ailleurs je n'aurais pas été capable. Intellectuellement et aussi le contact des corps malades. Par contre, je suis resté un peu dans la partie puisque je vends des instruments médicaux. Bien sûr, ce n'est pas aussi, comment dire ?, prestigieux, mais il n'y a rien non plus de désobligeant à exercer cette profession. Je ne regrette rien. La médecine, ce n'était pas une vocation, juste un vague désir de gosse. Je gagne aussi bien ma vie qu'un médecin, j'obtiens d'excellentes commissions. Hein ? Mais vous me fatiguez avec vos questions !

Mes années à l'institut Duperrey ? Je n'ai pas grand chose à en dire. Je n'étais pas très motivé. Sauf pour le sport. J'ai été champion d'athlétisme, pour le 100 et le 200 mètres, pendant trois ans. J'aurais peut-être pu faire carrière dans ce domaine. J'y ai vite renoncé. Je me suis mis à fumer, voilà pourquoi ! Vous n'allez pas me faire la morale, cela fait cinq ans que j'ai arrêté. Mieux vaut tard que jamais. Comment ? Oui, je bois, mais seulement en société. Et alors, où est le mal ? Non ! Je peux le jurer, je n'avais certainement pas bu avant de prendre le volant. Il faut être un véritable ivrogne pour prendre de l'alcool un vendredi matin. Je n'en suis pas là ! D'ailleurs, j'imagine que vous avez vérifié mon sang. L'institut Duperrey ? Six autres années. J'étais plus intéressé par les filles, par les motos et les sorties que par les cours de science, je le reconnais. Des résultats très moyens, plusieurs fois à la limite du redoublement. J'ai eu de la chance. Mais j'en suis sorti par la grande porte, diplôme en poche. Oui, j'ai aussi quelques bons souvenirs. Le remplacement des clés de toutes les classes et des bureaux dans l'armoire de l'intendant. Quelle pagaille ! On avait caché le passe, pour corser l'affaire. Il y a eu aussi les fumigènes dans les locaux de chimie, mais là je n'y étais pour rien. Mais le plus chouette, c'était Sonia et Sylvette, les jumelles en terminale. De vraies enragées, surtout Sylvette, à moins que ce ne soit Sonia. Je n'ai jamais su. Personne, d'ailleurs, n'a jamais su les différencier. Je parle bien sûr des garçons, et pour ce que vous devinez ! Mais les deux ensembles, jamais ! Pourtant, j'en connais plus d'un qui aurait bien voulu, moi le premier. Des mauvais souvenirs ? Sans doute. Des heures de colle, des retenues. Une sacrée engueulade pour le démontage du paratonnerre et sa fixation entre les jambes de la statue du père Duperrey, le fondateur. Et pourtant, je le jure, ce n'était pas moi ! Colot a juré ses grands dieux qu'il m'avait reconnu alors que c'était Masson qui avait fait le coup. Mais Masson ne s'est jamais dénoncé et j'ai pas mangé le morceau. Le code d'honneur, vous comprenez ? Autant vous dire que je me suis vengé. Pas de Masson, qui n'avait fait que suivre les règles du " pas vu pas pris ", mais de cette sale teigne de Colot ! Cela lui a servi de leçon. Il a dit ensuite qu'il avait fait une chute dans le grand escalier, mais la vérité c'est que je l'avais tabassé à coups de chaise dans les dortoirs. C'était la première fois de ma vie que je me battais avec autant de rage et, je l'avoue sans honte, je ne le regrette pas. D'autres bagarres par la suite ? Oui, deux ou trois fois, mais je n'étais pas un " bagarreur-né ". Je calculais toujours mon affaire, sauf si j'avais la rage comme avec Colot. Enfin, pour revenir à ma scolarité à Duperrey, un parcours banal et plus question d'envisager des études supérieures. Mais avant d'entrer dans la vie active, j'ai dû faire le service militaire.

Je dois aussi vous parler de ça ? Je ne vois vraiment pas l'intérêt de revenir sur cet épisode de ma vie, je vous répète que j'ai des choses plus urgentes à faire et… Bien. À Lancinel, dans les chasseurs alpins, 615BE68-16. Vous voyez bien que ma mémoire ne comporte aucun " trou " ! Lancinel, pour le côté sportif, le grand air… Je blague ! Je n'y étais pas en colonie de vacances. Tiens, au fait, je ne vous ai pas parlé de mes vacances en colo ? C'est exact, d'accord, je n'ai jamais été en colonie de vacances. Comment avez-vous deviné ? Je vous ai déjà fait le coup ? Alors là, pour le coup justement, je ne me rappelais pas vous avoir déjà parlé de mes vacances, en colo ou pas ! Vous êtes vraiment sûr ? À force de ressasser ces vieux souvenirs, j'ai probablement dû laisser échapper une information sur ce sujet. N'allez pas croire que ma mémoire présente une faille quelconque, mais cela arrive de se mélanger un peu les pinceaux, pas vrai ? Je n'essayerai plus de vous avoir, c'est promis. Ce n'était pas bien méchant. Une boutade tout au plus. Oui, l'armée, j'y viens ! J'y ai surtout appris à boire. De véritables compétitions à qui descendrait le plus grand nombre de chopes de bière. Le reste, le maniement des armes, l'uniforme, les grades, les exercices, c'est de l'histoire ancienne. La routine militaire, la marche au pas cadencé, les corvées inutiles, vous connaissez ? Non ? Ah ! vous ne perdez rien. Certains disent que l'armée vous fait un homme. Quelle blague ! Les puceaux devaient passer aux putes aux premières permes, mais je n'étais déjà plus concerné. Moi, j'y ai surtout descendu plus de chopes en quelques mois que de marches dans toute ma vie. Oui, j'exagère, mais c'est manière de dire.

Dites, et si j'appelais ma femme pour lui dire que j'arrive ? Non ? Après le service militaire, j'ai trouvé un emploi de VRP dans le secteur des assurances, mais je n'aimais pas ça. Ce n'est pas concret, les assurances. Il faut vendre des illusions et promettre du vent. Oui, j'exagère encore, mais j'ai toujours ressenti quelque chose de malsain dans ce secteur, même si je considère que certaines assurances sont forcément utiles. Je ne suis resté qu'un an. En fait, j'ai rencontré Carole. Son père m'a proposé de travailler pour sa société, dans ma partie bien entendu. Tout est allé très vite. Ce nouveau job, Carole, notre mariage, notre premier enfant, le second deux ans plus tard… Des années merveilleuses ! J'ai peine à croire que six ans se sont déjà écoulés depuis notre première rencontre. J'ai l'impression que tant de chemin a été parcouru en si peu de temps. Je ne regrette pas un seul jour, pas une heure de ce temps. Nous nous aimons. Nos enfants sont merveilleux. Nous avons acheté une maison à la campagne et nous passons le plus clair de notre temps à l'aménager au mieux. Les vacances, ce sera pour plus tard, quand les enfants seront un peu plus grands. Des disputes avec Carole ? Jamais ! Quelques frictions, comme dans tous les couples, mais rien d'important. Si ce n'est… Oui, ce matin, avant mon départ, nous nous sommes un peu engueulés. Une peccadille ! Vraiment, une bêtise ! Je devais commander du mazout avant le week-end et j'ai oublié. Je croyais que Carole l'avait fait. La chaudière s'est arrêtée durant la nuit et il n'y avait plus d'eau chaude ce matin. Les gosses ont hurlé, Carole s'est énervée et j'ai haussé le ton. Je suis parti sans l'embrasser et en claquant la porte. Mais quoi, elle pouvait aussi bien téléphoner et je suis sûr que le livreur est passé ce matin même. Pas de quoi fouetter un chat pour un peu d'eau froide. Je lui rapporterai un énorme bouquet en rentrant ce soir, pour me faire pardonner. Enfin, dès que vous m'autoriserez à rentrer chez moi. Je peux n'est-ce pas ? Vous avez toutes les réponses que vous voulez à présent. Comment je m'appelle ? Mais je vous l'ai déjà dit cent fois ! Serge Willemein. Mon nom est Serge Willemein. Serge Charles Raymond Pierre Willemein ! Pourquoi me reposez-vous encore cette question puisque vous le savez déjà ? Je vous assure que ma mémoire fonctionne très bien ! Comment puis-je vous en convaincre ? Vous raconter ma vie ? C'est que,… il y a plus urgent, vous comprenez…

* * *

- Pensez-vous qu'il y ait encore un espoir, docteur ? Cela fait déjà dix-huit mois…
- Il y a toujours un espoir. D'autres sont restés dans le coma plus longtemps que votre mari et en sont sortis.
- Rêve-t-il, au moins ?
- Cela j'en doute Madame Willemein, j'en doute. Mais qui peut savoir ?

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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