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- " Mushi-Yago, missié. Lui grand
esprit du clan Dongawo. Lui venir dans tes rêves. Lui donner toi des
choses merveilleuses ! " Les paroles du vieux sorcier résonnent
encore à mes oreilles. Tu sais ce que c'est, je n'ai pas pu résister !
En plus, j'avais devant moi une pièce unique. Les Dongawo, tu imagines
? Je le connaissais par cœur, ce cher Douglas. Mark et moi avions grandis ensemble. Notre jeunesse s'était partagée en jeux virils dans l'enceinte du château, en années de collège, en sorties épiques et en conquêtes amoureuses. On aurait pu nous croire frères, il était mon meilleur ami. En d'autres temps, nous ne nous serions même pas adressé la parole. Mes parents, malgré leurs titres et leur fortune, avaient toujours entretenu des rapports très courtois et très humains avec leur personnel. Mark Douglas était le fils de notre intendant principal. Sa mère, notre gouvernante, l'avait mis au monde une semaine avant que la mienne ne se décidât à accomplir le même travail, un peu comme si elle avait voulu baliser ce terrain comme elle organisait le reste de la maisonnée. Mark était donc mon aîné, mon " grand frère ". En plus, nous nous ressemblions beaucoup. La même tignasse indisciplinée, le même regard volontaire, conquérant, d'un bleu viking. La même taille aussi, comme nous pûmes le constater lorsque nos croissances respectives furent arrêtées. Nous n'avions pas attendu ce dernier constat pour échafauder de folles hypothèses sur une possible paternité identique. Qui de son père ou du mien avait engrossé nos deux mères ? L'orgueil poussait chacun de nous à penser que le sien était ce " héros ". La vérité nous obligeait néanmoins à reconnaître que nos parents, eux-aussi, se ressemblaient sur ces détails au demeurant très communs dans la région. Par contre, le nez légèrement busqué de Douglas père se retrouvait sans conteste au milieu de la face enjouée de Mark, tandis que les oreilles de mon paternel s'étaient décollées avec autant d'ostentation sur mes tempes. Mark avait conservé son héritage nasal qui ne lui allait pas si mal, mais une correction chirurgicale avait soulagé mon adolescence de ces disgracieux appendices. Nous pouvions nous croire frères tout en sachant qu'il n'en était rien, l'honneur était donc sauf et les années pouvaient s'écouler au gré de nos enfantillages. Nos jeux se virent partagés par la force des choses, pas toujours de gaieté de cœur mais quoi qu'il arrive nous ne pouvions nous bouder longtemps. Nous avons construit des cabanes dans les arbres et des barrages sur la petite rivière parcourant le parc du château. Nos jeunes jambes ont exploré des territoires qui nous semblaient immenses et fantastiques. Les Douglas occupaient l'aile nord du château réservée à la domesticité, mais notre territoire d'enfant englobait toute la propriété, à quelques restrictions près. Je ne faisais, je n'ai jamais fait et je ne puis encore faire aujourd'hui une différence d'estime ou d'amitié basée sur le rang social ou la fortune. Même à l'époque ingrate de notre adolescence, nous nous sommes toujours comportés comme deux frères, quand bien même d'autres jeunes, d'autres " amis ", nous tiraient insensiblement vers des horizons divergents. Quant aux filles, non, nous ne les partagions pas. Etait-ce pour nous différencier au moins sur ce plan ? Je les aimais blondes, grandes et sveltes, nordiques sans pour autant paraître trop fades ou trop réfrigérantes. Mark les préférait plus exotiques, plus charnelles, plus simples aussi. Une robuste fille de nos campagnes faisait son bonheur pour toute une saison, tandis que je construisais des idylles complexes avec des précieuses qui ne me rendaient pas le quart de mes espérances. Echanger nos conquêtes ? Cela nous aurait conduit à renier nos penchants et à avouer nos faiblesses ! Nous nous contentions d'en rire ensemble, non sans, dans le secret de nos cœurs, désirer goûter parfois aux plaisirs que l'autre magnifiait sans vergogne. Et puis, c'eût été une trahison que de franchir ce pas… Mes parents avaient tenu à ce que Mark pût bénéficier, tout comme moi, d'un enseignement de qualité. Il était devenu ingénieur agronome, par vocation, et j'avais étudié le droit international, par complaisance envers un entourage qui misait sur une reprise des affaires familiales et leur développement à l'échelon mondial. En vérité, je voulais être explorateur, archéologue, ethnologue, cinéaste, écrivain, grand reporter, orpailleur et aventurier. Trop, sans doute, pour un seul homme. Le devoir semblait en décider autrement mais le destin, implacable, oeuvrait déjà dans l'ombre pour rétablir l'ordre des choses ! Nos familles connurent à cette époque une série de drames qui nous laissa l'un et l'autre orphelins. J'héritai du domaine et des affaires familiales. Mark, qui s'occupait déjà de nos vignobles, voulut bien rester à mon service. Je le considérai dès alors comme un associé plutôt que comme mon employé. Cela nous arrangeait l'un et l'autre. Plus il prenait de responsabilités, plus je pouvais m'adonner à mes passions. Je dois dire qu'il fit tourner nos affaires mieux que je n'aurais su le faire moi-même, veillant sur nos intérêts communs avec la compétence d'un chef d'entreprise accompli. Mon père aurait été fier de lui, regrettant sans doute que je n'eusse point ce sang-là dans mes veines. Plusieurs années passèrent durant lesquelles Douglas modernisa nos chais, tripla la production et porta, seul ou presque, le nom de notre domaine dans le peloton de tête des meilleurs crus du pays. Je n'étais qu'un prête-nom dans cette affaire. J'apparaissais lors des présentations annuelles, pour la signature des contrats de plus en plus mirobolants avec des contrées de plus en plus lointaines, pour poser en châtelain lors de quelques reportages. C'était ma photo de dandy distingué qui s'étalait en pleine page dans certaines revues " branchées ", et j'étais passé maître dans l'art de valoriser notre patrimoine viticole par quelques formules bien rodées. En réalité, Douglas était le rouage essentiel et si cela n'avait tenu qu'à moi, je me serais contenté de dilapider la fortune familiale pour la satisfaction de mes seules passions. C'était d'ailleurs ce que je faisais quand ma présence n'était pas indispensable au château, c'est-à-dire de moins en moins souvent. Je voyageais, j'explorais des contrées lointaines, je négociais des œuvres d'art avec la maladresse d'un éternel novice. Je collectionnais des objets passionnants qui cessaient rapidement de me passionner. Et, j'allais presque l'oublier, j'épousais Immelda Di Compo Valonne, une fille superbe, issue d'une riche famille argentine. La belle sud-américaine au sang chaud, avec ses cheveux noirs, sa peau hâlée et naturellement parfumée de senteurs enivrantes, me fit même oublier que j'aimais les blondes au caractère paisible et posé. Le sortilège qu'elle utilisa tenait aux courbes de sa poitrine insolente, au feu qu'elle entretenait entre ses cuisses dorées, et à son regard, qui disait l'amour auquel rien ne résiste. Je l'aimais. Je l'aime encore, même si tout ne sera plus jamais comme avant. De son côté, elle m'aimait sincèrement, j'en suis sûr, mais aujourd'hui… - Le clan Dongawo, fis-je en employant un
ton faussement excédé par l'ignorance de Mark, fait sans conteste
partie du peuple le plus mystérieux du Ghana, les Peuls du Wonzéga. Ce
peuple se concentre en une centaine de villages au nord-est de la
Nakambé, sous les premiers contreforts des monts Gambaga. Le clan
Dongawo représente une des familles Wonzéga, au sens large, cependant
leurs coutumes diffèrent notablement de celles des villages voisins. Ce
fait est connu depuis seulement une trentaine d'années, les ethnologues
ayant en quelque sorte oublié ce groupe qui n'a jamais fait beaucoup
d'efforts pour s'ouvrir au monde moderne. Mon ami faisait manifestement des efforts pour s'intéresser à ce que je racontais. Le ton de sa remarque, laquelle était assortie d'une œillade au contenu indéfinissable à l'attention d'Immelda assise à ma droite, signifiait néanmoins qu'il devait se forcer. Ce regard vers Immelda ! Si serein, si innocent, si " ordinaire " ! Que je sois pendu si ces deux là ne sont pas devenus amants durant mon séjour en Afrique ! Mark était dans une période " sans petite amie " et pour la première fois Immelda avait renoncé à m'accompagner, prétextant je ne sais quelle lassitude des voyages et de l'Afrique en particulier. J'étais resté absent près d'un mois. Trop, sans doute, pour cette femme dont le tempérament amoureux exsudait littéralement de chaque parcelle de son anatomie. J'avais bien sûr songé à cette éventualité alors que je me trouvais loin d'elle. Moi-même, je l'avoue, je m'étais octroyé l'une ou l'autre " récréation locale ". Cela ne comptait pas ! Qu'elle ait pu faire la même chose durant mon absence ne comptait guère non plus, à condition qu'il s'agisse d'un inconnu aussitôt oublié. Pas avec Mark ! Je lui faisais confiance sur ce point et j'avais aussi confiance en mon ami. Pourtant, depuis trois jours que j'étais rentré, j'avais plus d'une fois surpris ces échanges de regards où se sentait ce je-ne-sais-quoi d'irrégulier, sorte de connivence silencieuse sans doute longuement préméditée pour en faire disparaître toute trace de culpabilité. Je ne sais ce qui m'enrageait le plus : le fait d'être certainement cocu ou que la situation soit aussi vaudevillesque ! - Pas du tout mon vieux, rectifiai-je autant pour le contrarier que parce qu'il avait tort quant au niveau d'évolution des Dongawo. Ce peuple n'a rien de comparable avec les tribus du néolithique et s'apparente aux autres Peuls de cette région d'Afrique, si ce n'est que la pénétration de la civilisation y fut moins rapide en raison de traditions particulières qu'il serait trop long d'expliquer. Tout en parlant, je mesurai discrètement l'intérêt de mon auditoire. Immelda, assise à ma droite dans le sofa, massait ses cuisses dorées et parfaitement épilées avec application. Sa main partait de la lisière de son short ultracourt pour plonger en une arabesque frétillante vers son genou. Elle massait l'intérieur de la cuisse, puis le dessus, puis l'autre côté et enfin passait à l'autre jambe. Elle m'écoutait d'une oreille, m'observait en souriant du coin de l'œil et de temps en temps regardait Mark, d'un regard sans expression qui n'en prenait que plus de signification dans mon esprit. En face de nous, Mark, mon ami, était confortablement installé dans un fauteuil enveloppant. Il chauffait un verre de cognac dans sa main et son regard passait alternativement sur celui-ci avant de se lever vers moi, tout en faisant escale au retour sur Immelda avec ce détachement anodin qu'il maîtrisait à la perfection. Le plus intéressé par mes propos était peut-être le chat sommeillant à même la table basse posée entre nous. Notre bon vieux Moujik s'était enroulé tout contre le masque de Mushi-Yago qu'il avait immédiatement trouvé à son goût. Le bois usé venu du cœur de l'Afrique devait exhaler un florilège de senteurs sauvages et inconnues pour lui. Il s'était vite fait un ami de ce masque impassible. Il l'avait d'abord prudemment reniflé, avait passé une patte hésitante dans une orbite vide et sur la fente de la bouche, puis il s'était mis à ronronner de contentement. Le vieux sorcier m'avait prévenu. Les animaux adoraient Mushi-Yago, car Mushi-Yago est leur ami. Ce que je pensais des Dongawo différait sensiblement de ce que je pouvais en dire à mon ami. J'avais découvert chez-eux des choses étonnantes qu'il n'était pas question pour moi de révéler de sitôt, surtout pas avant d'avoir réglé la menace conjugale qui prenait corps sous mon propre toit. Une de mes premières intentions, alors que j'étais toujours en Afrique, avait été de communiquer ma découverte au monde scientifique dès mon retour au pays. J'y avais renoncé. D'une part parce que je m'attendais à des réticences sans fin de la part de chercheurs imbus de la supériorité apparente de notre science occidentale. D'autre part parce que j'avais une mission à accomplir, cruciale pour ma vie, que je devais mener à bien avant de songer à communiquer ce secret à d'autres occidentaux. Le secret des Dongawo qu'il m'avait été donné de partager n'était pas de ceux que l'on pouvait révéler à ses semblables sans d'infinies précautions. L'initiation des jeunes de la tribu prenait plusieurs années. La mienne n'avait duré que trois semaines et je n'avais franchi que la première frontière, encore que bien maladroitement, parmi l'infinité de territoires qu'il fallait apprendre à connaître. J'en savais néanmoins assez pour m'aider de Mushi-Yago afin de mettre de l'ordre dans mon ménage vacillant ! Mon plan a germé dès mon retour. Immelda n'avait pas souhaité faire l'amour alors que nous nous retrouvions pour la première fois depuis des semaines. Cela ne lui ressemblait guère. Le lendemain, j'avais dû m'absenter l'après-midi et pendant ce temps, Mark et elle… Certains signes ne trompent pas ! Cela sentait la crise, la confrontation vulgaire et peut-être la fin de notre histoire d'amour ! Je n'aurais pas toléré un partage. Ils le savaient tous les deux. J'allais devenir gênant et… Qui sait ? Il était préférable que je prenne les devants, à ma manière ! Grâce à Mushi-Yago, j'allais envoyer Mark sur des territoires dont il ne reviendrait jamais vivant ! Je l'aimais bien, mon vieil ami. Cela me crevait le cœur de monter ce plan, mais c'était la seule solution. D'autant plus que j'ai une dette envers Mushi-Yago. Je lui ai donné ma parole. Ce sera donc toi, mon cher Mark ! - Les Dongawo, dis-je, ont développé une
science onirique incroyablement développée. Je devais être très prudent dans mes révélations. Ce que j'avais découvert relevait autant, selon moi, de la physique relativiste que de l'onirisme. Les " psi " de tout poil s'en seraient donnés à cœur joie mais un physicien non borné de préjugés rationalistes aurait sans doute pu expliquer le mystère du passage dans les " territoires ". Le rêve ouvrait sur des mondes parallèles grâce à Mushi-Yago ! Car il s'agissait bien de mondes et non de simples rêves. Les Dongawo eux-mêmes, avec leur approche empirique du monde de Mushi-Yago, se doutaient vaguement que leur " procédé " ouvrait sur des dimensions autres que le rêve ordinaire, des dimensions d'espace et de temps tout aussi réelles que les nôtres. Ce que j'allais dire serait un habile mélange de vérités et de mensonges. Je devais intéresser Mark à la chose, l'inciter à tenter l'expérience. Pour cela, il suffisait que je décrive l'entrée du monde de Mushi-Yago et que je mente un peu sur ce qu'il trouverait dès après la première frontière, sur le premier territoire ! - Je sais que vous aurez du mal à me croire, commençai-je en regardant alternativement Mark et Immelda, mais les Dongawo ont inventé un… comment dire ? … un catalyseur de rêves ! Mark me regarda avec des yeux étonnés et Immelda eut une moue à la fois dubitative et légèrement amusée. Sans doute pensaient-ils que j'étais devenu fou, que la fréquentation des primitifs africains avait quelque peu altéré mon entendement. J'avoue que ma première réaction, avant de tenter moi-même l'expérience sous la conduite des anciens du village, avait été identique. - Une sorte de drogue ?, demanda Mark. Ma femme et mon ami se tournèrent vers notre chat avant de m'interroger à nouveau du regard. - Il dort comme à son habitude, fit
remarquer Immelda. Je m'attendais à ce genre de réaction de sa part. Immelda était certes taillée pour l'amour, mais pas pour l'ouverture d'esprit. Tout ce qui s'écartait un tant soit peu du domaine rassurant des certitudes établies, à l'exception des horoscopes et des diseuses de bonne aventure, n'était pour elle que sottises ou élucubrations. Mark était plus réceptif aux mystères et c'est vers lui que je me tournai pour expliquer plus en détail ce qu'il en était du monde de Mushi-Yago. C'était d'ailleurs contre lui que j'élaborais mon plan de vengeance, plan où Mushi-Yago tiendrait cette nuit la vedette. - Que vous le croyiez ou non, repris-je sans me formaliser du ton acrimonieux de ma femme, les Dongawo ont trouvé un moyen simple et efficace de provoquer un certain type de rêve. Pour eux, l'esprit tutélaire Mushi-Yago, représenté ici par ce masque, est une sorte de " guide touristique " qui convie le dormeur à s'aventurer dans son monde, sur ses territoires, où selon son bon plaisir il peut lui offrir des trésors oniriques, des visions merveilleuses, des révélations étonnantes, des prémonitions dont il pourra se servir à son réveil… En disant cela, je ne faisais que travestir légèrement la réalité. Mushi-Yago invitait effectivement le dormeur à l'accompagner en songe sur ses territoires, mais le but du jeu était tout autre… - C'est intéressant, fit Mark qui devinait immédiatement le côté pratique de la chose avant même de s'interroger sur son aspect fantastique. Je n'en attendais pas moins de sa part. Dès que je lui aurais expliqué la simplicité du procédé Dongawo, il accepterait probablement de l'expérimenter avec l'espoir de glaner quelques informations profitables pour ses affaires. - C'est de la suggestion, annonça Immelda
qui venait sans doute de se souvenir de ce mot. J'étais personnellement arrivé à la même conclusion. Le monde de Mushi-Yago doit être, réellement, une sorte d'univers parallèle. Le passage se fait par le rêve, à l'invitation de Mushi-Yago lui-même, et le retour par l'éveil, quand réveil il y a… ce que je me gardai bien de préciser à mon ami ! - À quoi ça ressemble ?, demanda Mark. Si cela n'avait été que du rêve ! Mark allait avoir une sacrée surprise. On ne s'aventurait pas dans le monde de Mushi-Yago sans être préalablement instruit de certaines consignes fort utiles pour sa survie ! J'avais failli l'apprendre à mes dépens, avant d'être sauvé grâce à une exceptionnelle mansuétude du maître des lieux. J'avais signé un pacte in extremis avec Mushi-Yago ! Bien que sorti vivant de ce monde onirique et revenu en Europe, mon existence était toujours en sursit. Il me tenait à sa manière. Je devais lui livrer une nouvelle proie pour effacer ma dette. Je ne pensais pas à Mark, je le jure, mais les évènements d'ordre conjugal découverts à mon retour m'ont convaincu que c'était là une excellente opportunité. - Il suffit de placer ce masque à côté
de toi, sur ton lit, et tes rêves te conduiront dans le monde de
Mushi-Yago. Cela au moins était rigoureusement exact. Moujik expérimentait en ce moment même le pouvoir du masque et s'en trouvait apparemment ravi. Il s'éveillerait bientôt, parfaitement reposé, insouciant et près à s'endormir à nouveau près du masque de Mushi-Yago dès qu'il en éprouverait le désir. Les animaux refusaient d'instinct de passer la première frontière. Ils profitaient pleinement de charme sauvage du " monde d'accueil " et Mushi-Yago les laissait faire. Seuls les hommes, poussés par leur ancestrale curiosité, désiraient explorer les territoires inconnus. Mais pour cela, il fallait connaître certaines règles ! Je ne sais comment les Dongawo avaient pris connaissance de ces règles, ni même la façon dont Mushi-Yago s'était intégré dans leur cosmogonie primitive. Selon les sages de la tribu cela remontait à la nuit des temps. Des générations d'hommes et de femmes s'étaient aventurées sur les territoires oniriques et beaucoup d'imprudents n'en étaient jamais revenus. Seule la mort les avait délivrés de cette terrible emprise. Il y avait des règles à respecter, une sorte de code d'honneur, des stratégies à appliquer. Il fallait ruser et être très prudent. Il fallait surtout acquérir de l'expérience avant de s'aventurer sur des territoires inconnus. Je m'en étais tiré à bon compte avec ma maigre initiation. Mon audace avait failli me coûter la vie. Les Dongawo m'avait chassé de leur tribu en me confiant un masque afin que je puisse régler ma dette envers Mushi-Yago, en lui offrant à ma place un étranger. Je pourrais ensuite, si je le souhaitais, revenir au village pour y parfaire mon initiation grâce à la protection et aux conseils des anciens. Mark, lui, n'aurait pas cette chance. - Et si je ne rêve pas ?, demanda-t-il. Je
ne suis pas un excellent rêveur, d'ordinaire… Mark s'empara négligemment du masque en bois, ce qui eut pour effet de réveiller Moujik. L'animal s'étira voluptueusement devant nous et je croisai encore le regard inexpressif mais si complice entre ma femme et mon ami. Si je n'avais été là, ces deux-là se seraient certainement jetés dans les bras l'un de l'autre à cette minute. Au lieu de cela, Mark allait dormir seul avec ce masque pour compagnon, et Immelda et moi allions partager un grand lit où, je le pressentais, il n'y aurait encore de place cette nuit pour la moindre étreinte. La soirée s'étira encore une petite heure avant que Mark ne prît congé de nous. Il emporta le masque tout en me gratifiant d'un clin d'œil entendu. La bise qu'il fit sur la joue d'Immelda était un habile calcul d'amitié banale et de promesses contenues. Peu de temps après son départ, ma femme me fit comprendre qu'elle était fatiguée et désirait se coucher. Pour dormir, précisa-t-elle. Je prétextai l'envie de lire un peu au salon. Une impulsion soudaine me fit même lui promettre que je prendrais la chambre d'ami afin de la laisser se reposer au mieux. Elle passa le test avec brio. S'il me fallait une dernière preuve qu'elle ne me désirait plus, je venais de l'obtenir par la nonchalance simulée avec laquelle elle approuva cette proposition. Elle me laissa, soulagée sans doute que je n'eusse point le désir de lui prouver combien, moi, je la désirais encore. Mais j'avais bien autre chose en tête. Lorsque je fus seul, il me fut impossible de lire. Mes pensées revinrent irrémédiablement à Mushi-Yago. L'image du personnage se forma dans mon esprit. Depuis qu'il m'avait marqué de son empreinte, il n'était jamais long à se manifester. J'avais une dette envers lui et il ne pouvait laisser filer un débiteur tel que moi. Ce que je n'avais pas révélé à Mark, c'est que Mushi-Yago, qui apparaissait sous les traits d'un fier africain à la stature de géant, aux muscles puissants et déliés, était un peu plus qu'un simple " guide touristique " pour un voyage au pays des rêves… Cette entité mystérieuse, attachée au peuple Dongawo depuis des temps immémoriaux, était avant tout un redoutable chasseur. Un chasseur dont le gibier n'était autre que l'homme qu'il prenait au piège grâce au pouvoir de son image sculptée et consacrée par les sorciers de la tribu. Le challenge, pour le rêveur, était de lui échapper, de le battre sur son propre terrain dont il connaissait évidemment les moindres recoins au contraire de sa proie humaine, souvent désemparée devant la tournure des évènements. Il y avait des règles à observer, des étapes à franchir, des sanctuaires provisoires, des ripostes possibles… Tout cela s'apprenait par l'initiation. L'entrée du rêveur au pays de Mushi-Yago était toujours identique. Le nouvel arrivant se retrouvait au centre d'une vaste savane cernée de toutes parts d'une chaîne montagneuse aux pics enneigés. L'endroit ressemblait vaguement aux plaines que l'on rencontrait dans la région de la Nakambé, hormis les hautes montagnes encerclant l'horizon. Des plans d'eaux se devinaient de loin en loin, séparés par des rivières aux flots engourdis ou tumultueux. Il faisait grand jour et pourtant nul soleil ne semblait briller dans ce ciel immuable. La température était douce et l'air, chargé de senteurs sauvages, doucement transporté par un vent léger. C'était sur ce territoire que s'égayaient les animaux-rêveurs piégés par le masque de Mushi-Yago. C'était là que mon brave Moujik avait passé ces dernières heures. Lorsqu'un homme-rêveur parvenait à cet endroit, Mushi-Yago apparaissait et l'invitait à passer la première frontière, derrière laquelle selon ses dires s'étendait le premier d'une infinité de territoires au sein desquels le rêveur pourrait découvrir ce qu'il était venu chercher. Comme pour accréditer cette proposition, l'espace se modifiait, offrant soudain l'aspect d'un immense feuilleté où chaque couche aurait été un monde plein et vaste, vu au travers de la transparence de tous les autres. Seule une attention particulière permettait de désigner et de séparer ces territoires les uns des autres, le temps de faire son choix et de franchir la frontière. Traditionnellement, les novices devaient choisir le premier territoire, mais les plus valeureux guerriers Dongawo pouvaient explorer des centaines de mondes différents. Mushi-Yago n'avait guère besoin de réitérer sa demande, son invitation séduisait tous les candidats. Ceux-ci se sentaient irrésistiblement attiré vers l'inconnu. Dès que la frontière était franchie, il n'était plus possible de faire demi-tour, de renoncer ou d'implorer la clémence du maître des lieux. Impossible aussi de se réveiller ! Il fallait jouer la partie de chasse où l'on était le gibier ! Les Dongawo, eux, étaient prévenus grâce à leurs traditions orales de la suite approximative des évènements. Mark ignorait tout de cet aspect de l'expérience et sa surprise n'aurait d'égale que sa terreur. S'il avait de la chance, le rêveur pouvait parfois rencontrer l'esprit d'autres rêveurs pareils à lui et dans ce cas il n'était pas interdit d'unir ses forces pour combattre l'entité. Mais cela n'augmentait pas les chances de vaincre pour autant. Les Dongawo prenaient ces risques pour deux raisons. La première pour prouver leur bravoure en revenant victorieux de cette expédition onirique. Ils racontaient alors leurs aventures et cela enrichissait la saga de Mushi-Yago, laquelle contribuait à parfaire l'initiation des plus jeunes. La seconde raison était le bénéfice réel de l'expédition. Sur ce point, je n'avais pas menti à Mark. La connaissance de l'avenir grâce au rêve était une chose possible à condition d'atteindre le sanctuaire avant que le chasseur n'abatte son gibier. Le rêveur s'éveillait alors, libéré de l'emprise de Mushi-Yago, et il lui restait le précieux souvenir qui lui permettrait, dans son propre monde, de triompher du destin. Dans le cas contraire, si le gibier humain ne parvenait pas à déjouer les pièges du chasseur, à éviter ses flèches ou ses sagaies et à gagner le sanctuaire, il était abattu sans autre forme de procès. Ses proches le découvraient au petit matin, raide et froid sur sa couche, les traits crispés par la douleur d'une blessure mortelle que l'on pouvait parfois deviner à la façon dont le mort portait les mains vers elle. C'était ce qui aurait dû m'arriver,… si je n'avais été blanc ! Je m'étais aventuré un peu trop à la légère sur le premier territoire, oubliant les conseils des anciens. Le chasseur m'avait laissé beaucoup d'avance et s'était fait volontairement discret dans sa poursuite. Petit à petit, j'avais omis d'effacer mes traces et de baliser mentalement le parcours que je devais à faire. J'avais même perdu de vue le sanctuaire ! Je cherchais des réponses, des secrets, des merveilles, oubliant la partie principale qui ne cessait d'occuper mon adversaire. Une flèche tirée de je ne sais où ficha dans mon mollet droit et me rappela cruellement que ma vie était l'enjeu de la partie. - Tu es une proie très médiocre, blanche créature, me lança un Mushi-Yago, subitement sorti de sa cachette. Déjà, il bandait son arc, flèche pointée sur ma poitrine. Malgré la douleur dans mon mollet, j'étais resté droit et fier, le défiant du regard, bien décidé à mourir sans lâcheté. - Tu es une créature valeureuse,
ajouta-t-il, mais tellement imprudente. Je suis fâché de devoir te
tuer aussi vite ! L'instant d'après, je m'étais réveillé sur ma couche, dans la hutte du vieux sorcier, entouré de trois ou quatre anciens perplexes et anxieux. Je m'étais longuement expliqué. Les palabres avaient duré jusqu'à la tombée du jour suivant. D'après les vieux sages, le pacte que j'avais passé avec Mushi-Yago n'était pas un marché si exceptionnel. Jadis, de tels arrangements avaient déjà eu lieu avec le " rêve-chasseur " lorsque la population du clan Dongawo tardait à se renouveler. Cette fois, Mushi-Yago avait vu dans l'homme blanc la possibilité de s'offrir de nouveaux gibiers. Je demeurerais lié à lui tant que je n'aurais pas exécuté ses ordres. Je devais d'abord lui trouver un adversaire plus vaillant que je ne l'avais été mais qui y laisserait néanmoins la vie, afin de remplacer dans les comptes de ce chasseur celle que j'avais lâchement gagnée. Je devais ensuite rejouer ma partie, chose que je ferais en obéissant cette fois scrupuleusement aux conseils des anciens. D'ici là, mes rêves seraient empuantis des charognes humaines que ce monstre conservait telle une macabre collection de trophées. J'étais rentré en Europe avec l'idée de lui trouver cet adversaire. Mark s'était trouvé tout désigné. Je m'endormis dans le sofa, d'un sommeil sans rêve. Mushi-Yago devait être très occupé avec sa nouvelle proie pour omettre ainsi de m'envoyer ses brumes nauséabondes. Lorsque je me réveillai, les premières lueurs de l'aube caressaient les frondaisons des grands saules bordant la propriété. Immelda, qui était une incroyable lève-tôt, n'allait pas tarder à se manifester. Je décidai de lui préparer un somptueux petit-déjeuner. Mais avant, je devais en avoir le cœur net. Il me fallait vérifier si Mushi-Yago avait eu raison de Douglas comme je l'espérais. Je gagnai l'aile nord du château où Mark avait établi ses appartements et son bureau. Je collai l'oreille contre la porte de sa chambre. Aucun bruit ne me parvenant, je poussai délicatement sa porte. Ma tension nerveuse était à son comble mais, dans l'éventualité peu probable où je trouverais mon ami simplement endormi et où celui-ci, réveillé par mon intrusion, s'étonnerait de ma présence si matinale dans sa chambre, j'avais préparé un prétexte banal que je me récitais pour conserver une contenance. Ce que je vis confirma instantanément mes espoirs. Néanmoins, cette scène s'inscrivit avec un ralenti déplaisant dans mon esprit. Ma raison me semblait comme engourdie, hésitante ou maladroite, et s'efforçait péniblement de traduire en une vision globale ce que mes yeux découvraient par plans successifs. Douglas était mort, cela ne faisait pas le moindre doute. Une grimace de terreur douloureuse était inscrite de façon indélébile sur son visage. Il était nu sous un drap léger et fort défait. Une de ses mains pressait son cœur. Une flèche invisible que j'étais seul à deviner devait percer sa poitrine à ce niveau ! Devant un tel tableau, un médecin ne pourrait conclure qu'à un violent arrêt cardiaque. À droite de sa tête, le masque de Mushi-Yago semblait ricaner de sa bouche et de ses orbites vides. Le chasseur était heureux, il avait obtenu ce qu'il désirait. Contre le masque, roulé en boule, Moujik ronronnait lui-aussi de bonheur. Il avait dû suivre mon ami, ou le masque, pour s'octroyer de nouvelles explorations dans ce monde inconnu. Son dos frémissait au rythme de sa respiration, discrète réponse au plaisir du félin conquérant. Il ne m'avait même pas entendu arriver. L'autre bras de Douglas glissait sur sa gauche et étreignait une forme que mon cerveau reconnut enfin. Immelda, nue elle-aussi, splendide ! Elle avait osé le rejoindre ! Ils avaient fait l'amour. Elle aussi était entrée dans le monde de Mushi-Yago en s'endormant au côté de son amant. Une sagaie transperçait son ventre froid.
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