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" On n'aime pas trop les sorcières par ici, ni les étrangers, ni les curieux ! " Cette formule, grincée par des bouches suspicieuses vissées sur des faces mal accueillantes, je l'avais déjà reçue quinze fois en pleine poire avant de poser mon barda au motel du Grand Saule, chambre 3, eau froide et courants d'air. L'étranger curieux, c'était ma pomme, pardi ! Impossible de ne pas piger. Mais je n'avais pas à me formaliser pour la formule de bienvenue. N'importe quel mec de passage dans cette bourgade paumée à 150 miles à l'ouest de Frémont en aurait reçu autant. D'ailleurs, je l'avais bien cherché puisque j'étais venu exprès jusque Muzzi Lake, que je n'étais pas le fruit tordu d'un cousinage local et que j'osais poser des questions aux autochtones ! Quant aux sorcières, les mêmes faisaient évidemment allusion à celle qu'ils avaient pendue par le cou quelques mois plus tôt. Et peut-être aussi à toutes les femmes qu'ils suspectaient d'en être parmi les robustes ménagères composant l'essentiel de la gent féminine locale... Des fous ! J'étais tombé dans une bourgade peuplée de 518 débiles profonds ! Pour autant que le panneau à l'entrée de la ville fût à jour, ce qui au vu de la peinture écaillée ne semblait pas être le cas. Il convenait sans doute de soustraire du nombre la pauvre folle lâchement exécutée l'hiver dernier, ainsi que le type soi-disant victime de sa sorcellerie. Peut-être fallait-il aussi ajouter deux nouveaux braillards arrivés au sein de familles où l'on copulait encore sans se toucher et sous le regard sombre d'un aïeul encadré. Ce qui, l'un d'en l'autre, ne devait pas changer grand chose au panneau de la ville. Muzzi Lake ! Sur ma route, j'avais traversé plusieurs de ces localités en retard chronique sur la civilisation en marche, mais celle-ci semblait battre tous les records. Pourtant, elle avait une poste, un garage avec deux pompes à essence, un shérif muni d'un insigne et d'un colt réglementaires, plus une voiture équipée de lumières et d'une sirène en ordre de marche (je l'avais eue dans le rétroviseur dès mon arrivée sur le territoire !). Il y avait aussi deux ou trois gargotes à la raison sociale imprécise, un épicier ventripotent sur le devant de sa porte, un coiffeur barbier homme à tout faire (une vraie gueule d'assassin !), un bar à enseigne au néon clignotante devant lequel stationnaient deux épaves poussiéreuses. Quant au motel du Grand Saule, à la sortie de la ville, on l'aurait dit reconstitué avec le décor d'un film d'épouvante. Le gérant ne s'appelait pas Norman Bates, mais Eusapia Pillow, je vous le jure, et ce qu'il devait trimbaler comme fantasmes et perversions secrètes ne devait pas être triste non plus. Une rue principale, quelques venelles en cul-de-sac. Une église. Pas bien fringante, tout comme son pasteur alcoolique. Les deux devaient rythmer tant bien que mal les étapes obligées des mariages, baptêmes et enterrements, pour trois sous de sermon et une envolée de cloche. Bien sûr, il y avait l'électricité et le téléphone dans presque tous les foyers. Il y avait même un médecin, à la retraite depuis longtemps mais toujours près à ouvrir son cabinet en cas de nécessité et à délivrer les certificats d'usages, surtout les plus définitifs. Enfin, il y avait même un journal local. Une feuille de chou tirée à la semaine, moitié ragots du cru, moitié recopiage d'infos nationales. Le directeur, le rédac'chef, le journaleux, le compo, l'imprimeur et le vendeur… en tout le même tordu à lunettes se prenant pour un ancien Pulitzer. Bah ! Je serais plutôt malvenu de dénigrer cet abruti polymorphe, vu que le Pulitzer, j'osais parfois en rêver moi-aussi. Des rêves vite effacés, n'allez pas croire. Juste de quoi me tenir compagnie quand je dois parcourir des centaines de miles avec pour seule compagnie la radio crachotante d'une Toyota de location. Cela fait longtemps que mes illusions ont cessé de guider mes pas, même si je crois toujours que LE reportage de ma carrière m'attend au tournant. Hélas !, je n'ai de grand reporter que la silhouette et un appareil photo à six cent cinquante dollars, un caprice pour ce que j'en fais. N'empêche, ce que j'étais venu chercher dans ce bled perdu aurait pu faire un papier du tonnerre. Si seulement j'avais été plus discret et si j'avais fichu le camp avant qu'il ne soit trop tard ! Bon, c'est pas que je n'ai pas envie de vous raconter ma vie, mais j'ai intérêt à entrer vite fait dans le vif du sujet qui m'a amené ici si je veux avoir le temps de finir mon histoire. Figurez-vous que la feuille de chou de Muzzi Lake, le " Muzzi Lake Guardian", excusez du peu, compte au moins un abonné extérieur, et non des moindres puisqu'il s'agit de votre serviteur, en sa qualité d'attaché au dépouillement de la presse (très !) intérieure des cinq états à l'ouest de Milwaukee, cela auprès du très renommé " Milwaukee Tribune ", mon employeur. C'est ainsi que j'ai découvert, dans le numéro 164 de janvier dernier du Muzzi Lake Guardian, l'article à la base de tout ceci. Pourquoi ai-je fait du zèle ce jour-là ? Personne d'autre que moi dans tout le pays, hormis naturellement les 518 âmes de Muzzi, n'a dû prendre connaissance de cette affaire. J'ai cru, je l'avoue, que je tenais enfin le filon me permettant de réaliser le meilleur reportage de ma carrière. Je n'ai rien dit aux autres, pas question de m'en faire voler l'exclusivité. Aussi personne ne sait que je suis venu ici. Encore une bonne idée que j'ai eue là ! Je n'ai pas pu venir de suite, il est vrai, pour des raisons professionnelles. Plusieurs mois se sont écoulés depuis l'évènement. Mais ce retard ne devait en rien gâter mon projet de reportage. Au contraire même, pensais-je, car le temps écoulé décante les faits véridiques des affabulations, et surtout délie la langue des imprudents ! Wouais ! C'est exactement ce qui s'est passé ! Je peux aussi bien vous réciter de mémoire l'article du Muzzi Lake Guardian, je le connais presque par cœur. Crime et châtiment à Muzzi Lake ! (sic) Cette semaine, notre petite ville d'ordinaire si tranquille a vécu une journée marquée aux couleurs du sang, de l'effroi et de la Sainte Justice de Notre Seigneur. Notre communauté n'avait plus connu un tel choc, un tel émoi suivi d'une telle soif de justice, depuis le grand incendie de 64, lequel avait vu la disparition dramatique du couple Weddell dans les flammes de l'entrepôt et l'arrestation immédiate du coupable, l'incendiaire Mat Mittchel de sinistre mémoire. (Arrestation suivie d'un jugement sommaire et d'un lynchage en bonne et due forme, ici c'est moi qui précise !) Le choc, tout d'abord, fut la découverte mercredi au petit matin du dévoué Abraham Gillison, employé municipal depuis près de trente ans. Le pauvre homme, le regard comme halluciné, se tenait prostré et tremblant de froid sous la véranda des Vances, à plusieurs centaines de pas de sa propre habitation. L'homme paraissait avoir passé la nuit à cet endroit, ou plutôt s'y être réfugié après une course poursuite contre le diable en personne ! Quatre à cinq pouces de neige fraîche recouvraient la ville d'une chape de silence, ajoutant encore à l'étrangeté de la situation. Il fallut toute la patience et l'autorité des Vances, plus quelques verres d'alcool amplement justifiés, pour obtenir de l'homme les premières explications. De nombreux voisins, alertés, vinrent aux nouvelles, ainsi que le docteur Mc Cummings, le révérend Trisham, monsieur Braxton notre maire et moi-même fort intrigué par cette étrange affaire. C'est donc devant cette assemblée à la fois inquiète et curieuse que Gillison fit part de l'épouvantable histoire qui l'avait laissé dans cet état, lui d'ordinaire si serein, si pondéré dans son comportement. Fred Makerno, dit "Shorty", était mort ! La vieille Sarah Dungwales l'avait abattu quelques heures plus tôt d'un coup de fusil en pleine tête ! Il avait été témoin de la scène et avait cru devenir fou ! (C'est ici que les choses deviennent intéressantes, c'est encore moi qui souligne). Ce que Gillison rapporta alors plongea l'assemblée dans une stupeur indescriptible. Ce n'était pas à un simple meurtre, pour odieux qu'il fût, qu'Abraham Gillison avait assisté, mais à un phénomène de sorcellerie particulièrement effrayant. Cela faisait longtemps que la population de Muzzi Lake soupçonnait Sarah Dungwales d'être liée par quelque pacte secret avec le malin, et d'user de ses pouvoirs surnaturels pour nuire aux honnêtes citoyens de notre ville. Les bêtes blessées de Mulligham, les récoltes dévastées de Clark et des Morris, l'accident de Pete Hannah, la maladie de Dolly Neels, pour ne citer que les faits les plus récents, étaient autant d'incidents troublants et incompréhensibles qui faisaient converger vers Sarah les soupçons d'une malveillance occulte. Cette fois-ci, la preuve était faite ! - Elle nous a poursuivis tous les deux dans les campagnes, raconta Gillison après nous avoir instruits des prémices d'une discussion qui ne vaut guère d'être rapportée ici, mais où il était question d'un simple différend de voisinage entre la vieille et Fred Shorty. Le petit Fred, fort agacé par cette dispute, est ensuite passé chez-moi et nous avons bu le coup en discutant de ce que nous pourrions faire pour récupérer le terrain que la vieille avait indûment annexé à sa parcelle, précisa Abraham. Elle venait de menacer Shorty de sa malédiction et lui avait même prédit qu'il ne verrait pas l'aube se lever ! Il n'en menait pas large, le pauvre ! Vers minuit, après quelques verres, nous avons entendu la sorcière qui riait à en déchirer l'air lui-même à l'extérieur de ma cabane. Nous sommes sortis pour voir ce qu'elle voulait. J'avais mon fusil à la main. Le fusil avec lequel elle a tué ce pauvre Shorty ! Elle était là, devant nous, riant comme une folle. Et vous n'allez pas me croire ! Elle était comme suspendue en l'air, à califourchon sur un balai ! À ce moment de son témoignage, Gillison s'effondra nerveusement et il fallut tout le concours de Mc Cummings et des autres pour le remettre d'aplomb afin qu'il consente à poursuivre son récit. Personne ne croyait encore à cette histoire de sorcière sur son balai volant, mais la suite nous convainquit du contraire. - J'ai lâché mon fusil, avoua Gillison, tellement j'ai eu peur de ce que je voyais. Shorty et moi, on ne savait plus ce qu'on devait faire. Au lieu de se barricader dans la cabane ou d'appeler à l'aide, nous avons couru vers les champs. On aurait jamais dû faire ça, mais c'était comme si on ne parvenait plus à réfléchir. On courait vers nulle-part, c'est tout. Derrière nous, la vieille s'était d'abord rapprochée du sol pour ramasser le fusil, puis elle avait repris de la hauteur pour nous poursuivre. Elle nous talonnait, nous faisait détaler comme des lapins, et son méchant rire vomi tel le cri d'un rapace nocturne nous glaçaient jusqu'à la moelle. À un moment, je suis tombé dans la neige, à bout de souffle. J'étais presque arrivé à l'entrée du terrain d'Andy Vances, celui situé avant la rivière. C'est là que vous trouverez le corps de Shorty. J'ai pas osé allé voir de près. Shorty a continué à courir droit devant lui. Je l'ai supplié qu'il ne s'arrête pas pour moi, qu'il aille se mettre à l'abri sous le pont s'il le pouvait. En passant au-dessus de moi, toujours sur son balai volant, la vieille m'a crié de rester à ma place, que l'affaire ne me concernait pas et que mon tour viendrait assez tôt ! Puis elle a foncé vers Shorty. Elle l'a rejoint environ cinquante mètres plus loin. Il n'avait pas eu le temps de se mettre à l'abri. Il n'y a pas eu de discussion. Elle a tiré. J'ai vu sa tête exploser comme une pastèque et il s'est effondré dans la neige. Elle est revenue vers moi en ricanant comme une folle. Je croyais bien qu'elle allait me descendre moi-aussi mais elle s'est contentée de faire quelques cercles dans le ciel comme un vautour au-dessus d'une carcasse de mule, avant de filer vers l'est comme un spectre. Je suis revenu vers la ville, incapable de décider ce que je devais faire. J'ai erré dieu sait où avant de me retrouver ici. Je pensais avoir perdu la raison. Mais je peux prouver ce que je raconte. Il n'y a qu'à vérifier les traces qui mènent à Shorty, vous verrez bien qu'il n'y a que les siennes. Il n'a pas reneigé dessus, ce sera facile. La sorcière volait, je vous le jure ! Et elle a emmené le fusil avec elle ! Gillison fut alors secoué de sanglots bruyants et il ne fut plus possible de rien en tirer. Il fallait agir, et vite ! Monsieur le maire Braxton prit les choses en main et sous la direction du shérif Mahoney, un groupe d'hommes décidés se dirigea vers l'endroit où était supposé se trouver le corps de Fred Makerno. Afin de faire comme le témoin du meurtre nous l'avait suggéré, c'est à dire vérifier attentivement les traces laissées dans la neige, nous fîmes le chemin à partir de la cabane de Gillison. Il y avait bel et bien deux traces d'hommes, lesquels fuyaient visiblement quelque chose qui ne pouvait être qu'un assaillant aérien ! Arrivé au bord du champ d'Andy Vances, la piste caractéristique de Gillison s'échouait en une sorte de bauge informe. Il n'avait pas menti, il s'était étalé à cet endroit, à bout de souffle. Seule la piste plus légère de Shorty continuait en direction du pont, sur une cinquantaine de mètres avant de s'arrêter devant une tache sombre qui ne pouvait être que son cadavre. Le policier fit stopper la troupe à l'endroit où Gillison était tombé afin de ne pas risquer d'effacer des indices précieux. Le shérif Mahoney, le maire Braxton comme témoin et votre serviteur pour prendre des photos, nous dirigeâmes vers le lieu du meurtre en longeant la piste laissée dans la neige. Je ne puis exprimer combien cette piste d'un homme fuyant seul contre une force surnaturelle nous parut pathétique au milieu de cette campagne et dans ce silence matinal. La tache sombre était bien Fred Makerno, cadavre à présent presque méconnaissable tant la décharge avait déchiré et dispersé sa pauvre face. Il n'y avait pas d'arme dans le rayon où elle aurait pu être propulsée par son propre recul, ni même dans un rayon de trente pas, à supposer l'invraisemblable, c'est-à-dire que Shorty eût encore la force de la lancer au loin. Cette possibilité était totalement impossible car le coup avait été tiré à bout touchant et la mort avait dû être instantanée ! Le meurtre avait pourtant eu lieu à cet endroit, comme en attestait la dispersion du sang et des lambeaux de chair autour du corps. Il était impossible que quelqu'un eût amené le corps à cet endroit après avoir commis le meurtre ailleurs. L'assassin n'avait laissé aucune trace… à croire qu'il était venu et reparti par les airs ! Le témoignage de Gillison prit alors la dimension d'une indicible vérité qui émut cruellement chacun d'entre-nous. Seule Sarah Dungwales était capable d'un tel forfait. Personne jusqu'ici n'avait vu cette vilaine femme voler dans les airs sur un balai, mais n'était-ce pas là une capacité que l'on attribuait justement aux sorcières ? Notre groupe revint en ville, transportant le corps du malheureux dans une bâche que quelqu'un avait eu la présence d'esprit d'emporter. L'incroyable nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Une foule en colère cerna bientôt la bicoque de la vieille, non sans redouter l'une ou l'autre diablerie encore plus inconcevable. Notre pasteur, plus au fait que quiconque des pouvoirs du malin, n'était pas le dernier à exhorter une foule de plus en plus hardie et vindicative. Heureusement, Mahoney et Braxton réfrénèrent avec fermeté l'ardeur de nos concitoyens à vouloir châtier sur-le-champ la responsable de ce malheur. Ce fut pourtant Mahoney qui découvrit le fusil abandonné au beau milieu du jardin de Sarah, sans la moindre trace de pas à vingt mètres à la ronde, un peu comme si l'arme avait été lâchée depuis le ciel à cet endroit. La sorcière avait dû l'abandonner sans plus de manière en revenant par les airs de sa criminelle expédition nocturne ! Une seule balle avait été tirée ! Quant au balai magique, chacun pouvait le voir, car il était simplement apposé contre le mur extérieur, à droite de la porte d'entrée. La vieille Sarah fut alors tirée de chez-elle par les hommes du shérif et malgré de furieuses dénégations de sa part, elle fut immédiatement jetée en cellule en attendant l'arrivée du juge de Miner Creek. Toutes les preuves la désignaient : l'arme du crime dans son jardin, le balai magique contre le mur de son habitation, le témoignage accablant de Gillison et ses antécédents pour le moins douteux ! S'il fallait encore d'autres preuves, il suffisait de regarder ce qui fut trouvé dans son habitation : vieux livres de magie, instruments bizarres, potions malodorantes contenues dans des fioles d'aspect étranges,… Tout l'attirail habituel des sorciers et des nécromanciens malfaisants ! La population se réunit immédiatement dans la salle paroissiale afin de faire le point de la situation. Gillison, enfin revenu de ses émotions, raconta une nouvelle fois le déroulement des faits et nombreux furent celles et ceux qui rapportèrent alors des incidents et des phénomènes tous plus étranges les uns que les autres, incidents et phénomènes dont la sorcière était à chaque fois le supposé déclencheur. Au bout de deux heures de véhémentes discussions, il ne faisait plus de doute dans l'esprit de personne que Sarah Dungwales était bel et bien une abominable sorcière. Mais cette fois, elle était allée beaucoup trop loin et la mort de Shorty, sorcellerie ou pas, était un crime que la loi ne pouvait tolérer. La chaise électrique ou la prison à vie l'attendait et il fallait espérer que, privée de ses grimoires, de ses potions et de son balai, la vieille eût perdu ses pouvoirs maléfiques. Cependant, lorsque le shérif Mahoney regagna la prison avec l'intention de mener un interrogatoire et d'obtenir des aveux avant même l'arrivée du juge, il découvrit que la vieille s'était pendue dans sa cellule. Une sangle de cuir venue d'on ne sait où, passée autour d'un barreau supérieur de la grille, avait suffit. Ce geste valait toutes les dépositions, Sarah Dungwales venait de signer ses aveux ! Par-delà ce geste irrévocable, notre Seigneur, dans Son infinie miséricorde, accordait le pardon pour cette âme tourmentée, en même temps qu'Il délivrait son troupeau de l'emprise du malin. Il est sans doute plus heureux que la justice des hommes n'ait pas eu à s'occuper de cette terrible affaire ! Tel fut, à quelques nuances de style près, l'article qui attira mon attention sur cette incroyable affaire. J'avais été le seul à en prendre connaissance au sein de l'équipe du Milwaukee Tribune et je me gardai bien d'en informer les collègues. J'avais immédiatement flairé le bon coup ! Pour moi, l'affaire était très claire et si je parvenais à prouver ce que je subodorais, j'allais pouvoir en tirer un papier du tonnerre de dieu ! Je me serais bien sûr empressé d'en parler et surtout d'aller enquêter sur place si l'information était remontée vers d'autres médias, mais ce ne fut pas le cas. La semaine suivante, le numéro 165 du Muzzi Lake Guardian n'accordait déjà plus qu'un mince encart à cette affaire, et ce simplement pour signaler que le juge H. P. Hobbart de Miner Creek venait de classer l'enquête, le suicide du meurtrier éteignant la procédure judiciaire. C'était d'ailleurs exactement ce à quoi je m'attendais ! J'allais pouvoir mener ma propre enquête en toute discrétion dès que j'en aurais l'opportunité. Dans un premier temps, je pris quelques renseignements pas téléphone auprès de l'auteur du fameux article. C'est ainsi que, distillant habilement mes questions, j'appris que le dénommé Gillison avait une stature d'ours et pesait plus de deux cents livres, tandis que Fred Makerno méritait amplement son surnom de Shorty, pour n'accuser qu'une taille d'un mètre soixante pour un poids d'à peine cent livres. Ces détails morphologiques, comme vous vous en doutez, vinrent sérieusement compromettre l'idée que je m'étais faite de la stratégie de ces deux lascars ! Car bien sûr, je n'avais pas cru une seule seconde à cette histoire de sorcière chevauchant un balai volant ! Pour moi, comme je l'ai déjà dit, l'affaire était on ne peut plus limpide. Gillison avait trucidé Shorty, avec l'assentiment de ce dernier qui était certainement atteint d'une quelconque maladie incurable en phase terminale. Le petit Fred préférait sans doute en finir d'une façon plus digne avec la vie et les deux compères avaient inclus dans cette macabre décision la l'opportunité d'ajouter l'utile à ce qui leur semblait nécessaire ! La vieille Sarah Dungwales, haïe de tous et de ces deux là en particulier pour de sordides raisons foncières, serait la victime toute désignée de leur machiavélique machination ! J'avais d'abord pensé que cette nuit là, les deux hommes avaient couru de concert sans fuir personne jusqu'au terrain d'Andy Vances, histoire de rendre la première partie du récit que ferait le survivant plus vraisemblable. Bien sûr, l'un d'eux emportait le fusil avec lui. Au bord du terrain d'Andy, Gillison s'était alors jeté dans la neige, mimant une chute due à l'épuisement. Ensuite, il s'était relevé et était monté sur le dos de Makerno pour parcourir les cinquante derniers mètres. Cela expliquait la trace unique jusqu'au lieu du crime. Gillison était alors descendu des épaules de son compagnon en prenant grand soin de placer ses pieds dans les traces déjà imprimées dans la neige. Il ne lui restait plus qu'à accomplir le geste qu'ils avaient longuement prémédité ensemble. N'avaient-ils pas attendu une nuit où il y aurait une judicieuse épaisseur de neige pour pouvoir laisser cette fameuse trace unique à l'intention des incrédules et des naïfs ? Son geste accompli, Gillison était revenu dans les pas de Shorty, en marche-arrière jusqu'à l'entré du terrain. Puis il était allé jeter l'arme du crime dans le jardin de Sarah Dungwales et avait tenu ce rôle de déboussolé jusqu'au petit matin. Son chagrin était sans doute bien réel, même s'il pouvait se convaincre d'avoir accompli les dernières volontés de son ami, et accessoirement de débarrasser la communauté de celle que tous abhorraient. Les deux hommes savaient que le shérif n'irait pas jusqu'à relever la profondeur double des traces de Shorty juste après son entrée dans le champ d'Andy Vances. La neige qui continuait petitement à tomber pouvait aussi combler le déficit… Voilà la traduction que je m'étais faite de cet article grotesque où la sorcellerie remplaçait abusivement ce que l'intelligence limitée des témoins et des enquêteurs ne pouvait immédiatement saisir ! Une intelligence limitée qui, chez certains, était peut-être tout simplement de la complaisance, de l'opportunisme, ou n'importe quel ingrédient permettant d'orienter les soupçons vers une femme innocente mais détestée de tous pour de multiples raisons. Une femme dont les seuls torts avaient été de s'adonner à d'obscures autant qu'inoffensives pratiques pseudo magiques, tout en cultivant un caractère de mégère propice à s'attirer la vindicte populaire. Mais lorsque je pris connaissance des caractéristiques morphologiques respectives de Shorty et Gillison, je dus naturellement réviser mon jugement. En effet, il devenait douteux que le premier, homme âgé et souffreteux, ait pu transporter sur son dos le second, véritable armoire à glace, sur une cinquantaine de mètres ! Néanmoins, cela ne détruisait pas le moins du monde ma théorie car il y a bien d'autres moyens de monter cette mise en scène, comme j'ai pu ensuite le découvrir. Mon intuition d'un vaste coup monté ne s'arrêtait d'ailleurs pas là puisque j'étais convaincu que la vieille ne s'était pas pendue elle-même dans sa cellule, mais avait été purement et simplement lynchée par une population de bouseux en délire ! Le journaliste avait évidemment " édulcoré " la réalité afin que nul dans sa ville ne fût jamais inquiété. C'est avec cette idée de faire sauter cette conspiration, de révéler ce complot au grand jour, que j'arrivai à Muzzi Lake plusieurs mois après les faits. Le temps passé, comme je l'ai déjà dit, devait selon moi estomper la méfiance des autochtones et délier quelques langues… C'est exactement ce qui s'est passé. Avec mon sens de l'observation, de la déduction, et tout mon art à tirer les vers du nez, j'ai fini par comprendre comment les deux gaillards s'y étaient pris pour transformer le suicide de l'un d'eux en un crime perpétré par une sorcière chevauchant un balai volant ! Je me suis donc installé au motel du Grand Saule et j'ai commencé à fouiner un peu partout et à poser mes questions. Comme je m'y attendais, après avoir beaucoup insisté et distribué discrètement quelques billets, tout le monde m'a servi la même version des faits, la même que celle du journal. Le shérif se fit prier une journée entière avant de m'autoriser à jeter un oeil sur le dossier. J'ai la conviction qu'il espérait bien me convaincre qu'il n'y avait rien à découvrir de plus que la version officielle. En agissant ainsi, il ne fit que renforcer ma conviction d'une machination dont personne ici n'était dupe. Je vis les photos des traces de pas qui effectivement correspondaient aux empreintes laissées par un homme de petite corpulence. Le corps de Shorty étendu dans la neige, la tête déchiquetée, n'aurait pu être déplacé sans entraîner de nombreuses modifications dans la disposition des lieux. La neige étant un substrat fragile, toute tentative de mise en scène aurait été immédiatement visible, même sur les photos peu contrastées réalisées par le journaliste local. Seulement, on ne me la fait pas ! Une sorcière sur un ballet magique ? Pourquoi pas une soucoupe volante tant qu'on y est ! Quant aux photos du corps de Sarah Dungwales dans sa cellule, elles montraient effectivement ce qu'elles devaient montrer. Une femme morte par strangulation suspendue par une lanière de cuir attachée en haut de la grille. Elle aurait très bien pu être pendue ailleurs et transportée ici pour faire croire à son suicide. En l'absence d'autopsie, il ne restait que des évidences un peu trop évidentes à mon goût. C'est alors que je me mis à additionner deux et deux. Un suicide maquillé en meurtre et un meurtre déguisé en suicide ! Deux types, un gros et un petit, montant un scénario à dormir debout. Une population de bouseux complices du plus jeune au plus vieux. Tellement sûrs d'eux que le journaliste local s'était même permis de relater les faits tels qu'ils devaient apparaître, le contraire eût d'ailleurs été suspect de sa part. Mc Cummings, le médecin en retraite, m'apprit incidemment que ce pauvre Shorty avait néanmoins eu de la chance dans son malheur. Il était mort sur le coup, trop vite pour avoir le temps de souffrir, alors que la maladie qui le minait ne lui laissait d'autres espoirs qu'une pénible agonie dans les prochaines semaines. C'était ce que j'avais imaginé dès le début ! Shorty avait donc décidé d'en finir proprement et utilement, du moins de son point de vue. Il avait convenu avec d'autres que son geste pouvait également servir à faire ce qu'ils n'avaient jamais osé faire jusque là : se débarrasser d'une empêcheuse de labourer en ligne, Sarah Dungwales ! Celle-ci, comme me l'indiqua imprudemment le révérend lors d'une conversation arrosée, n'était pas seulement une " sorcière réputée ", mais aussi propriétaire de plusieurs parcelles en friche attisant la convoitise des fermiers. Tout se mettait en place. Je ne fus pas long à découvrir, sur la petite place devant la mairie, l'arbre séculaire tendant une branche horizontale où se distinguait encore la trace laissée par le frottement d'une corde. À n'en pas douter, la vieille s'était âprement débattue ! Restait le principal, le mystère de la disparition de l'arme des mains de Shorty, forcément récupérée d'une manière ou d'une autre par quelqu'un d'assez futé pour ne laisser aucune trace dans la neige ! La version farfelue de la sorcière sur son ballai volant n'était qu'un leurre pour gogos, il me fallait chercher quelque chose de plus consistant. Gillison ou un autre marchant jusqu'au corps, récupérant l'arme, puis repartant en balayant la neige derrière lui pour faire disparaître sa propre piste, était un exploit rigoureusement impossible. Les photos étaient suffisamment parlantes sur ce point. Quant à imaginer un hélicoptère et un acrobate sur une échelle de corde, l'idée était non seulement peu réaliste, mais personne ne disposait d'un tel engin à Muzzi Lake. La neige n'avait pas été foulée, ni soufflée et encore moins remaniée autour du cadavre avant l'arrivée du shérif, du maire et du journaliste. La présence de ce dernier muni de son appareil photo, de même que l'insistance de Gillison pour que l'on observe attentivement les empreintes uniques de son compagnon, s'inséraient parfaitement dans la logique d'un coup monté pour lequel les responsables s'ingéniaient justement à montrer le caractère surnaturel. Et à mon avis, il y avait beaucoup plus de citoyens de Muzzi Lake au courant du complot que de gens laissés dans l'ignorance ! J'aurais même parié sur le chiffre de 517, en comptant les gosses qui ne doivent rien savoir mais qui devinent tout. C'est d'ailleurs un de ces affreux garnements qui, sans le vouloir, me fit découvrir l'élément essentiel me permettant de consolider ma thèse, élément que j'additionnai immédiatement avec un autre détail perçu dès mon arrivée mais auquel je n'avais attaché aucune importance jusque là. En effet, en demandant une vérification de l'état de ma voiture auprès du garagiste local, au demeurant une excellente méthode pour glaner de précieux renseignements, j'avais aperçu une bouteille d'hélium qui traînait dans son fourbi. J'en suis sûr car la bouteille portait le symbole chimique correspondant et je ne suis pas complètement ignorant dans ce domaine. Mais ce détail, je l'avoue, ne m'avait pas troublé. Sans doute ai-je pensé sur le moment qu'il s'agissait d'un accessoire pour le soudage. Mais c'est bien connu, si l'hélium est totalement ininflammable et ne peut être d'aucune utilité pour un soudeur, il est par contre parfait pour gonfler des baudruches et des ballons… C'est ce qui m'était apparu, alors que je prenais un verre à la terrasse du " Buggler ", le bistrot le moins sinistre du patelin. J'avais besoin de réfléchir et il ne me faut rien de mieux qu'une bière bien fraîche pour me mettre en condition. À quelques pas de moi, insouciant à ce qui se passait autour de lui, un chenapan hilare était en train de nouer sa quinzième baudruche gonflée à l'hélium au collier d'un chat, un placide main coon d'au moins six kilos. Et l'animal, bien qu'à moitié étranglé, commençait manifestement à se sentir plus léger. Il se dressait maintenant sans effort sur ses pattes arrières avec une élégance frisant le surnaturel… J'avais la solution sous les yeux ! Shorty s'était muni d'un fusil auquel il avait fixé une grappe de ballonnets gonflé à l'hélium, en nombre suffisant pour qu'il puisse flotter en l'air, et Gillison tenait une ficelle de cinquante mètres de long ! Le premier, seul au milieu du champ, n'avait eu qu'à diriger le canon vers son visage et à presser la détente sans agripper trop fermement l'arme. Il s'était effondré, raide mort, tandis que le fusil restait en suspend dans l'air, ballotté par le recul mais maintenu à distance par Gillison. Il ne restait plus à ce dernier qu'à rembobiner la ficelle pour ramener cet astucieux dirigeable vers lui ! La suite était encore plus simple. Le complice avait fait disparaître les baudruches et la ficelle, puis il s'était rendu avec le fusil derrière la maison de Sarah Dungwales. Il s'en était débarrassé en le lançant au beau milieu du jardin. Le reste était du pipeau ! Seulement voilà, je n'ai jamais su dissimuler mes émotions. Lorsque j'ai compris ce qu'il en était réellement, j'ai dû me frapper le front avec un air de triomphe ou quelque chose comme ça. Le barman m'a regardé. Il a vu mon attention rivée sur le gosse. Son regard a dérivé sur le chat qu'une grappe de ballonnets multicolores commençait à alléger dangereusement. Il a blêmi. Non pour ce qui risquait d'arriver au chat, mais parce qu'il ne faisait aucun doute que j'avais compris et que j'allais parler. La suite s'est enchaînée très vite. C'est triste de finir dans un fait-divers. J'imagine déjà le prochain article me concernant dans le Muzzi Lake Guardian. Que personne hors de cette ville probablement ne lira ! " Un étranger de passage se tue dans un accident de la route, son corps rendu méconnaissable par l'incendie du véhicule ne permet pas la moindre identification… ". Qui, après ça, ira imaginer que je suis mort sur un bûcher allumé par une foule assoiffée de Sainte Justice ? |