Une bonne action

 

Pourquoi je ne joue plus ? J'étais pourtant ce qu'on peut appeler un " accro " du jeu. Un véritable intoxiqué, aussi dépendant qu'un drogué envers son poison. C'est terminé ! J'ai cessé du jour au lendemain. Cela fait maintenant un an que j'ai arrêté et je peux vous jurer que plus jamais je n'y retoucherai.

À l'époque, je m'adonnais à toutes sortes de jeux d'argent. Les diverses loteries que l'on trouve sous toutes les latitudes. Les billets à gratter que j'achetais par paquets entiers, cherchant dans cette occupation frénétique et solitaire des sensations inédites, bien plus que des gains inutiles pour moi. J'ai bien sûr parié et misé sur plus de choses que ma mémoire ne peut s'en rappeler. Courses de voitures, de chevaux, combats de boxe… Plus les paris clandestins sur n'importe quoi pouvant être mis en compétition avec autre chose. Une vraie obsession ! Mais ma vraie passion, je le reconnais, c'était le casino !

Comment vous expliquer ? Le casino, c'est un tout autre monde. Un univers spécialement pensé pour l'oubli et le plaisir. Les jeux que j'évoquais juste avant, c'est bon pour " monsieur tout le monde ". Je ne souhaite pas tenir ici des propos péjoratifs, mais je sais de quoi je parle, moi qui ai longtemps fréquenté tous ces milieux. Il fut un temps où les courses de chevaux, vues depuis les tribunes réservées aux VIP, échappaient également à cette vulgarité sourdant des foules excitées entourant les hippodromes. Mais aujourd'hui, les VIP égarés sur les champs de courses ont l'air d'acteurs échappés d'un film désuet vantant sans y croire les plaisirs d'une passion en perte de vitesse. Le casino, c'est autre chose ! Ce n'est qu'une illusion, bien entendu. Un état d'esprit plus qu'un état de fait. Mais on n'entre pas dans un casino comme dans un bar tabac pour valider son bulletin de loto. Même le dernier des prolos, pénétrant dans un de ces sanctuaires du jeu, s'y montrera sous son meilleur jour, par politesse envers les autres et envers lui-même. De la même façon qu'un Palais de justice, par son architecture solennelle, force le justiciable au respect et à l'humilité, le casino, grâce à son atmosphère chaleureuse et raffinée, oblige le visiteur à modifier son attitude en conséquence. Celui-ci affectera des manières plus nobles, des attitudes plus précieuses, pas toujours réussies certes, mais au moins s'efforcera-t-il d'y paraître en accord avec l'esprit du lieu. Même les plus accoutumés à respirer ces ambiances, même ceux dont la noblesse n'a rien d'emprunté, seront comme des comédiens ravis de jouer cette palette de personnages reconnaissable dans tous les casinos de la planète. Tout cela n'est qu'illusion, je le répète. Richesses jeunes et tapageuses, vrais aristocrates silencieux aux patrimoines illimités, fortunes et infortunes diverses, noceurs occasionnels, curieux de passage et professionnels du hasard… Tout cela se côtoie, s'ébroue, se pavane, fume le cigare et exhibe ses bijoux. Et cela glousse, discute, se salue et se respecte, délicieusement hypocrite. Et cela joue et perd avec dignité. Ou cela gagne avec nonchalance. Illusions ! Car à bien y regarder, ce beau monde où je gravitais encore il y a quelques mois, n'est ni plus ni moins digne de respect ou d'admiration que n'importe quelle assemblée d'imbéciles prétentieux.

Je suis sévère ? Peut-être ! C'est un univers pensé pour l'oubli et le plaisir, oui, et en soi cela n'a rien d'immoral. Pourquoi ne pourrait-on pas rechercher l'oubli et le plaisir ? Mais cela ne correspond pas à la réalité du monde. Un monde que je n'ai pas besoin de vous décrire. Il suffit pour cela d'ouvrir les yeux, en dehors bien sûr des casinos, des palaces, des palais et des enclaves de rêves où transitent les privilégiés. Ce monde là, le vrai, tôt ou tard vous explose à la gueule. Il vous prend, vous tord sans ménagement le corps et l'âme, avant de vous abandonner à votre juste place. Pour certains, cela peut se passer dès la sortie du casino, où le rêve s'évanouit aussi sûrement que la rosée exposée aux premiers rayons du soleil. Pour d'autres, il est vrai, cela semble ne jamais se produire. Le destin est ainsi fait. Certaines personnes semblent nées pour ne connaître que la misère, la souffrance et l'ignorance. D'autres au contraire, beaucoup moins nombreuses, paraissent désignées pour jouir sans fin ni remords de tous les privilèges qui se puissent imaginer. Destin on ne peut plus artificiel, on ne peut plus manipulé, mais destin tout de même !

Je faisais partie de ces privilégiés. Encore aujourd'hui, d'une certaine manière, mais je n'en ai plus le goût. J'étais riche, insouciant. Je jouais sans modération. Je gaspillais ma vie comme mon argent à autant de futilités qu'il peut y avoir, pour d'autres, de nécessités vitales. Je trouvais cela normal. En fait, je n'avais jamais rien connu d'autre. On ne devrait jamais naître riche, tout est alors trop simple, trop superficiel, trop artificiel surtout. Mais j'ai changé. Enfin, je fais ce que je dois pour changer.

Pour commencer, j'ai cessé de jouer. Plus question pour moi de taquiner le hasard, plus question de remettre les pieds dans un casino. Et plus question, surtout, de jouer avec l'argent ! À la seule idée de transgresser cette nouvelle règle de conduite, des nausées me viennent et transforment mon âme en un ciel de douleur. Un ciel où la honte voisine le deuil, l'impuissance et la fatalité, avec pour arrière-plan les lustres cruels de l'univers superficiel qui était jadis le mien. Non, je n'ai pas perdu toute ma fortune au jeu. Si ce n'était que cela !

Mon histoire est moins poétique, je le crains. Elle ressemble même à ce qui pourrait être une très mauvaise blague. C'était l'hiver dernier, un soir entre Noël et Saint-Sylvestre. Comment pourrais-je oublier une date pareille ? Mais je ne veux pas oublier, au contraire. J'étais au casino de D…, occupé à ce que vous devinez au beau milieu d'une assemblée tout aussi insouciante. J'étais heureux, je crois. Enfin de ce bonheur que j'imaginais alors être la seule source possible de joie en ce monde. Naïf, sot, si vous voulez ! J'étais arrivé dès le début de la soirée, comme à mon habitude, avec un million en espèces que j'espérais bien voir fructifier ou disparaître, peu importe pourvu que mon démon familier m'offrît ce que j'attendais de lui. Dans cette ville où je résidais pour la saison, j'étais bien sûr connu de tout le personnel de cette grande maison de jeu, non comme un client fortuné ayant droit aux meilleurs égards, mais comme LE client, ce qui signifie exactement ce que cela sous-entend. J'avais ainsi mes entrées dans plusieurs dizaines de sanctuaires de ce genre où il importe d'être vu lorsque l'on veut affirmer à la fois sa fortune et la désinvolture avec laquelle l'on use de celle-ci. Du directeur aux croupiers, en passant par les tous les portefaix fort habiles à deviner nos moindres désirs de joueur, j'étais LE personnage important du jour. Que je gagne, et je devenais aussitôt une publicité pour l'établissement, accroissant ainsi sa renommée et ses futures recettes. Que je perde, et j'étais alors cet homme d'honneur, admirable par sa prodigalité, par sa très honorable munificence. Des pourboires royaux s'accumulaient toujours dans les poches que je laissais derrière moi, tandis que mes oreilles recueillaient les échos de remerciements que je croyais sincères. Et ils l'étaient peut-être, dans ce monde que j'exècre aujourd'hui.

Ma méthode de jeu était rôdée de longue date. J'avais horreur du crédit, position que ma fortune ne pouvait tolérer qu'en cas d'extrême nécessité, et toujours pour des besoins ponctuels n'ayant rien à voir avec le jeu lui-même. Ainsi, s'il m'arrivait de laisser sur le tapis la totalité de ma mise du jour, j'acceptais parfois le billet du directeur ou de l'ami me permettant de payer le taxi pour rentrer chez-moi. Naturellement, ceux là savaient que cette générosité discrète leur serait cent fois payée en retour. Si la chance me souriait, alors c'était à mon tour de faire oublier que, parfois, le plus souvent en fait, je m'en retournais les poches vides. J'utilisais mon fond de départ de façon sereine, misant à la roulette des plaques de dix-mille là où d'autres plaçaient des jetons simples. Ceux qui tentaient parfois de me suivre, de m'égaler ou de m'opposer dans le choix des numéros, tenaient rarement la distance. Dans un premier temps, je mesurais ainsi ma chance, souriant autant de mes bons coups que des mauvais. Puis peu à peu le démon du jeu m'envahissait, s'imposait, prenait la direction de mon être, de mon esprit et de mes gestes. Bien sûr, je n'oubliais jamais de paraître. Je savais rester digne, quand bien même la rage faisait bouillonner le sang dans mes veines de joueur. Rage de perdre toujours associée à l'idée, à l'obsession de se refaire. Et quand je gagnais, je masquais sous un sourire artificiel l'étrange et terrible sentiment d'un plaisir moins intense ! Comment le fait de perdre pouvait-il me procurer plus de joie que le gain ? Tous les joueurs vous le diront. Parce que cela nous oblige à jouer, à jouer encore, pour nous refaire, pour combattre l'ennemi invisible, hasard, malchance ou peu importe le nom dont notre folie affuble ce damné commensal. Alors, lorsque mon démon menait mon jeu, je prenais de nouveaux risques. Je misais des sommes folles qui faisaient s'agglutiner autour de moi les curieux, les envieux et les compatissants. L'ambiance s'électrisait rapidement autour de la table dont je devenais l'un des pôles d'attraction. Le directeur s'en venait bientôt lui-aussi et, me reconnaissant dans mes oeuvres, rassurait le croupier de signes complices à chacune de mes mises. Il fallait que la chance soit sacrément avec moi pour que je ne m'en sortisse point, à chaque fois, plus nettoyé que la bille elle-même. Il faut croire que fortune et chance sont implicitement liées puisque, même si j'ai laissé des sommes astronomiques sur les tables de jeu, j'en ai aussi gagné d'autres, moins souvent il est vrai, mais suffisamment pour me laisser croire que je pouvais mener cette vie d'insouciance jusqu'à la fin de mes jours.

Cela a changé, sinon je ne vous raconterais pas cette histoire. Ce soir là, j'ai tout perdu. Un million. Broutille ! J'aurais pu emprunter à un " bon ami " ou même, en aparté pour ne pas bouleverser les usages de la maison, ouvrir sur place un crédit aussi élevé. Outre que cela n'était guère dans mes habitudes, j'étais ce soir-là, comment dire ?, dans un état d'esprit quelque peu différent. Je me sentais étrangement détaché de tous ce qui passait autour de moi. Sans doute le destin mettait-il déjà en place les éléments qui allaient orienter les évènements que j'allais vivre dans les heures suivantes.

Je sortis de l'établissement, drapé dans ma dignité comme si celle-ci me tenait lieu de second costume. Un costume aux poches affreusement vides. Je consultai ma montre. Il était à peine une heure du matin ! Le temps avait dû passer incroyablement vite, car je m'imaginais être bien plus proche du petit matin. Encore un coup du destin ! Allai-je trouver de nouveaux fonds et revenir aux tables de jeux ? L'envie m'en manquait, curieusement. J'avais chez moi, dans mon coffre, de quoi jouer le reste de la nuit si je le souhaitais, et cela n'était rien à côté de ce que je pouvais engager dans l'heure auprès de bienveillants et fortunés amis, eux-mêmes toujours attablés. Mais non ! Je n'avais plus envie de jouer. Le ciel étirait son dais d'encre, perlé à l'infini d'étoiles scintillantes, au-dessus d'une ville déjà endormie. Un vent léger mais glacé s'insinuait par les ouvertures de mon habit et avivait mes sens. Je respirai à pleins poumons, lentement, plusieurs fois, attendant une sorte de révélation sur ce que je pouvais faire. J'avais négligemment décliné l'invitation du directeur me proposant de me faire reconduire par le chauffeur du casino. Mon chauffeur personnel m'avait déposé quatre heures plus tôt et je lui avais donné le reste de sa soirée. Je pouvais prendre un taxi, c'était d'ailleurs ce que j'avais prétexté une minute plus tôt en déclinant l'offre du directeur. Mais je n'avais même plus de quoi payer la course. La situation pouvait se révéler embarrassante. Les petites complications, comme devoir faire attendre devant chez-moi un taximan narquois et suspicieux, avaient le don de m'horripiler au plus haut point. J'étais de plus un peu gris, le champagne et le bourbon opérant eux-aussi leur propre magie. Cet état contribuait à brouiller légèrement mes pensées. Je fis quelques pas, indécis.

Je pouvais bien sûr rentrer à pied. Ma résidence ne se trouvait pas à plus d'une demi-heure de marche. Par cette belle nuit d'hiver, dans cette ville paisible, c'était pour moi une petite promenade de santé. Qui sait si, en arrivant chez-moi, je n'aurais pas retrouvé assez de vitalité pour, après avoir prélevé quelques liquidités dans mon coffre, revenir ici tenter le 29, mon numéro fétiche ? C'est à ce moment qu'une voix m'interpella. Je me retournai vers le casino. Pierre de Marlièsse, un " ami ", m'appelait depuis l'entrée. Je revins sur mes pas.

Si je n'ai pas parlé plus tôt de Pierre de Marlièsse, c'est parce que je considère aujourd'hui cet individu comme l'être le plus nuisible, le plus mauvais, le plus détestable qui se puisse imaginer. Je le hais, c'est plus fort que moi. Pourtant il n'est pas réellement responsable de ce qui est arrivé peu après, du moins pas plus que je ne le suis. Lui-aussi ne fut qu'un pion dans cette histoire, un pion dont s'est servi le destin pour sceller la vie de ses victimes.

- Déjà refait ?, me demanda-t-il, mi-goguenard, mi-compatissant.
- Lustré comme une vieille chemise, répliquai-je en passant une main sur le revers de ma veste. Le geste signifiait sans équivoque qu'il aurait été difficile de trouver le moindre billet dans une de ces poches. S'il espérait me taper de dix mille, il tombait mal.
- La chance n'est pas avec moi ce soir, ajoutai-je, fataliste.
- J'ai vu, accusa-t-il, mais il est encore tôt.
- Sans doute, mais j'abandonne.
- Je sais ce que c'est, fit-il alors dans une sorte d'aparté mielleux. Et il me glissa d'autorité un billet de banque dans la poche de ma veste, assorti d'un clin d'œil complice.

Je n'eus pas le temps de réagir qu'il ajoutait : " Pour le taxi ! Moi je reste, il est encore tôt ". Puis il tourna les talons et disparut à l'intérieur.

Je restai une bonne minute à me demander s'il cherchait simplement à m'humilier ou s'il espérait que je rentrasse chez-moi en vitesse afin de récupérer des fonds. Ainsi consolidé, j'aurais pu revenir au jeu et, éventuellement, allonger ses propres mises ! Sans doute espérait-il un peu les deux. En fait, je ne savais pas encore ce qu'il venait de manigancer à mes dépends ! J'allais l'apprendre le lendemain, en même temps que naîtrait le profond dégoût cause de tout ceci.

Par une sorte d'esprit de contradiction, je décidai de me passer de taxi et de rentrer à pied, sans me presser, et en me promettant de ne pas revenir au jeu cette nuit. Je traversai l'avenue et suivis le Quai de R… sur une centaine de mètres. Il n'y avait aucune circulation automobile sur cette longue artère d'asphalte. Le fleuve, sur le flanc droit de la chaussée, étirait un ruban noir et luisant, à peine parcouru d'un frémissement léger comparable à la respiration d'un géant endormi. Je devais gagner l'autre rive avant de choisir une rue qui m'amènerait sur la rocade nord, et de là prendre le seul chemin conduisant à ma propriété. J'avais un grand choix d'itinéraires avant d'arriver à ce dernier tronçon et je laissai le hasard décider à ma place. Je ne pris pas le premier pont, ni le suivant, mais le troisième, malgré que cela allongeât considérablement mon trajet. Je me sentais toujours aussi bizarre, aussi détaché du monde que je venais de quitter ! Des sentiments étranges, inédits ou refoulés de longue date, se mêlaient en moi avec une tranquillité surnaturelle. Pour un peu, si j'en avais pris conscience à cet instant, cette quiétude intérieure se serait peut-être muée en véritable terreur. Heureusement, il n'en fut rien. Je vivais un de ces moments, je l'ai appris depuis, qui vous amène au confluent de forces inconnues, celles dont est tissé le destin, celles dont nous sommes les jouets tant que dure notre ignorance de la vie et des réalités du monde qui nous entoure. J'étais singulièrement ignorant et tout aussi aveugle, je le reconnais humblement.

Je marchais et ma tête se vidait, au rythme de mes pas, de toutes les futilités dont elle était l'héritière depuis que je m'en souvienne. En même temps, une angoisse sourde montait en moi. Je n'étais rien. Je n'avais jamais rien fait. Je n'aimais pas. Je n'étais pas aimé. Du moins, il n'y avait jamais eu de vérité dans ces sentiments. Que me resterait-il lorsque cette hémorragie de futilités cesserait enfin ? Le vide ! Un vide sidéral. Il me semblait que les étoiles, si brillantes, si scintillantes sur leur firmament de deuil, se moquaient de moi sans retenue. Ma vue se brouillait. Le froid ajoutait à ma soudaine et si inhabituelle mélancolie. Je ne sais vers quelles sombres pensées je me serais dirigé si je n'avais aperçu la femme à ce moment.

Elle se tenait dans une sorte d'encoignure avancée surplombant l'un des piliers du pont. Elle était appuyée de toute sa poitrine contre le parapet, les bras tendus dans le vide comme pour quémander d'invisibles secours. Son regard, si elle en avait un, devait être aussi noir que l'onde clapotant à cinq ou six mètres sous ses pieds. Elle ne m'avait pas entendu arriver et je fis en sorte de ne pas la surprendre trop vivement.

- Tout va-t-il comme vous voulez ?, demandai-je doucement en arrivant à sa hauteur.

Elle ne se tourna pas tout de suite. Ses épaules se soulevèrent légèrement, en un mouvement presque instinctif qui répondit à sa place. Manifestement, son désarroi dépassait de loin la surprise d'être ainsi interpellée en pleine nuit par un inconnu. Ce qui pouvait lui arriver de pire était sans doute déjà arrivé et la peur, ce sentiment naturel accompagnant l'instinct de conservation de toute personne surprise en pareilles circonstances, n'était déjà plus pour elle qu'un vain souvenir. J'avais affaire à une désespérée et cette situation inédite pour moi me troubla au plus profond de mon être. Je m'arrêtai, indécis. Je l'observai en silence, respectueux d'un drame qui devait dépasser tout ce que j'étais en mesure d'imaginer.

Le peu que je savais des motivations des personnes suicidaires se résumait à des lieux-communs, des prétextes vaseux surtout faits pour rassurer ceux qui, de l'extérieur, ne pouvaient qu'afficher leur impuissance, voire un désintérêt poli. Les quelques personnes parmi mes connaissances ayant un jour attenté à leur vie, étaient unanimement reconnues comme " fragiles psychologiquement ", autrement dit "folles à lier ", ce qui facilitait bien des choses. L'affaire de la diva Garlani, une " chère amie ", se jetant du balcon de son douzième étage au motif qu'il avait fallu euthanasier Frostie, son pékinois souffreteux, m'avait simplement tiré un soupir de désappointement. Autant dire que les chiffres qui m'arrivaient occasionnellement, signalant le nombre de suicides au sein des couches laborieuses de la population, n'avaient pour moi pas plus d'intérêt qu'une lointaine rumeur.

Mais cette fois j'étais là, confronté à ce drame en gestation. Et j'étais seul. Un regard circulaire m'assura que personne ne passerait sur ce pont avant un bon moment. J'entendais de rares automobiles circulant dans le lointain mais aucune ne semblait se diriger vers nous. Les habitations les plus proches, essentiellement des immeubles de bureaux, n'offraient que des façades sombres, leurs fenêtres reflétant seulement la cruelle nudité du ciel. L'éclairage public, aussi loin que je pus discerner, ne découpait la moindre silhouette d'origine humaine qui eût pu nous venir en aide. Je dis bien nous car, je l'avoue, dans les premiers instants de cette rencontre, je désirais cette aide autant pour moi que pour la femme toujours tournée vers le fleuve.

Celle-ci ne bougeait pas, comme hypnotisée par le vide où se dessinait clairement son destin. Je calculai que si elle tentait d'enjamber le parapet, je pourrais la retenir, la maîtriser, faire ce qu'il fallait d'une manière ou d'une autre en usant de ma supériorité physique. J'accomplirais ainsi mon devoir de citoyen. Porter aide et assistance à son prochain est un devoir et…

Je me rendis compte à ce moment là, non sans en éprouver une stupeur indicible, que les nobles et héroïques pensées qui se bousculaient dans ma tête ne reflétaient aucunement mon réel état d'esprit ! Ce n'était pas pour accomplir mon devoir de citoyen, ou simplement d'être humain, que je souhaitais venir en aide à cette désespérée, mais bien parce qu'une force autrement puissante tenaillait mes entrailles. Je fus tellement surpris par cette constatation que je n'osai même pas formuler mentalement le nom qu'il fallait lui donner. Le nom ? Un terme que j'avais utilisé jusque là avec désinvolture, faussement, superficiellement. Il m'était revenu un peu plus tôt, soulignant à quel point ma propre vie n'avait été qu'une succession de futilités. Et là, esseulé sur ce pont, presque égaré dans un monde qui n'était pas le mien, je sentais mon corps et mon âme vibrer d'une secrète harmonie avec le corps et l'âme de cette inconnue. Un mètre nous séparait et cet espace me semblait presque palpable. Non seulement j'étais bien décidé à empêcher ce suicide, mais j'étais prêt également à plonger dans l'eau noire et glacée du fleuve afin de tout tenter si jamais elle m'échappait.

- Si vous sautez, je plonge pour vous ramener, dis-je sur un ton se voulant à la fois serein, ferme et amical.

Elle tourna enfin son visage vers moi. Je crus y deviner l'ombre d'un sourire, vite effacé par la dureté du regard qu'elle posa sur ma personne. Celui-ci m'enveloppa, puis descendit jusqu'à mes chaussures avant de remonter sur mon visage. Il était cette fois teinté d'une sombre ironie.

- Vous pourriez ruiner votre beau costume, lâcha-t-elle d'une voix fatiguée. Et cela n'en vaut pas la peine, croyez-moi.
- Laissez-moi juge de ce qui vaut ou non la peine, répliquai-je aussitôt. Votre vie est incontestablement plus précieuse à mes yeux que cet habit.

Elle s'était déjà retournée vers le fleuve. Un sentiment de honte m'envahit aussitôt. En une seconde, tout comme elle venait de le faire elle-même, j'avais pu mesurer la distance nous séparant au-delà du simple espace d'un mètre entre elle et moi. Elle était sans doute jolie, mais rien chez-elle n'était mis en valeur. Ses cheveux laissés sans soin depuis longtemps se nouaient en une tignasse sauvage autour de son cou. Son visage, régulier et fin, jeune encore, n'était qu'une ombre dont la détresse actuelle n'était que l'ultime fard. Quelques bonheurs et l'éclat d'un bijou eussent immédiatement métamorphosé ce triste profil en une œuvre d'art. Sa silhouette torturée de douleurs silencieuses disparaissait sous des hardes sans formes, trop portées, mal assorties au temps de saison. Elle devait pourtant être mince, son corps délié et bien tourné. Je distinguais la fine jointure de son mollet, son pied disparaissant dans une chaussure indigne de ce nom. C'était assurément une belle femme, mais que les aléas de l'existence avaient amené à cet état de caricature finissante. Et moi j'étais là, à moins d'un mètre, dans mon habit trop chic, dans mes chaussures brillantes, avec cette écharpe blanche ridicule soulignant mon rang plus qu'elle ne protégeait mon cou. Je venais de claquer un million et cela ne me faisait ni chaud ni froid. Un million ! Que ne l'avais-je offert à cette femme ? Peut-être ce geste aurait-il quelque peu adouci son malheur ?

Je me fis aussitôt l'effet d'un prince charmant ridicule, déplacé surtout, tentant de convaincre Cendrillon que la vie est belle, qu'elle vaut la peine d'être vécue et que tout peut arriver. Mon cœur était à vif mais je savais que tout ce qu'il aurait pu dire à ce moment là aurait joué en sa défaveur. Je devais museler ce sentiment nouveau et déjà douloureux. Surtout, je ne devais pas effaroucher cette femme sur le point de commettre l'irréparable. Ma marge de manœuvre, je le sentais, était extrêmement mince. Elle pouvait croire que mon aide lui était proposée par pure charité, mais qu'au fond je me désintéressait totalement de son sort. Ma mise, à elle seule, soulignait cette possibilité. Comment un homme visiblement aussi riche et distingué pouvait-il sérieusement s'intéresser au sort d'une femme comme elle ? C'était ce qu'elle pouvait penser du fond de sa détresse, elle qui sans doute était confrontée à l'indifférence des autres depuis bien longtemps. Elle pouvait également croire que tout ce que je désirais était d'obtenir d'elle quelques faveurs en retour. Elle n'avait pas l'air d'une " fille ", et c'était justement ce qui rendait l'éventualité de cette pensée désastreuse.

- Je puis peut-être vous aider, dis-je, tentant d'affirmer mes propos plus que je ne l'interrogeai.

Elle haussa les épaules, mimant un mélange de lassitude et de dédain. Mais elle parla.
- Je n'ai plus rien, avoua-t-elle dans un souffle. Plus de famille, plus d'amis depuis longtemps. Plus d'argent, plus de toit, plus rien. Même plus de larmes. Et maintenant je suis si fatiguée… À quoi bon continuer ?
- Il faut garder espoir. Il peut toujours se produire un évènement inattendu qui change tout cela…
- Vous êtes comme les autres, de belles paroles…
- Je ne sais pas comment sont les autres, répliquai-je, mais je peux vraiment vous aider. S'il vous reste un petit élan d'espoir, et je suis sûr que oui, alors vous accepterez mon aide.

Son silence me confirma que je venais de marquer un point. Je devais à présent utiliser une ruse de joueur, lui donner l'impression de reculer d'un pas tout en assurant au contraire mon emprise sur sa volonté encore hésitante.

- Je dois vous quitter, déclarai-je. Mais je souhaiterais vous voir demain. Voici un peu d'argent, c'est tout ce que j'ai sur moi, ainsi que ma carte.

Tout en parlant, je piochai dans ma poche pour en retirer le billet de banque que Pierre de Marlièsse y avait glissé à ma sortie du casino. J'y ajoutai ma carte de visite et plaçai le tout dans une poche du manteau demi-saison couvrant si mal la pauvre femme.

- Avec ça, ajoutai-je, vous pouvez vous restaurer et vous offrir une bonne nuit de sommeil dans un hôtel. J'aimerais que vous m'appeliez, ou mieux que vous veniez chez-moi demain. Nous pourrons ainsi discuter de ce qu'il sera possible de faire pour vous sortir de cette mauvaise passe…

Elle se retourna. Cette fois, son regard n'exprimait plus le moindre dédain, à peine un reliquat de méfiance qui s'évanouit dès qu'elle vit que je lui souriais le plus aimablement et le plus franchement du monde. Mon propre regard quémandait une réponse et elle hocha affirmativement la tête. Quelque chose venait de se reconstituer en elle. Un espoir fragile mais suffisant pour la dissuader d'en finir avec la vie. J'espérais sincèrement la voir au rendez-vous du lendemain. Dans le cas contraire, mon geste aurait au moins suffi à renouer en elle les fils de la vie. Je me faisais fort, quoi qu'il arrive, de la retrouver et de l'aider à nouveau.

- À demain, fis-je en m'éloignant doucement.

J'eus néanmoins le temps de deviner un vrai sourire se dessiner fugacement sur ses lèvres. J'avais gagné. Elle irait se restaurer dans une quelconque gargote encore ouverte, puis elle se reposerait dans un endroit chaud pour la nuit, et demain serait un jour meilleur. Lorsque j'arrivai à l'extrémité du pont, je me retournai et je vis qu'elle s'éloignait de son côté d'un pas traînant. Sans doute savait-elle où aller pour trouver le vivre et le couvert. Je me félicitai de ma tactique, quoique j'eusse aimé qu'elle me retînt de sa propre initiative ou qu'elle vînt vers moi en m'appelant. Mais il ne fallait pas trop lui en demander après un premier contact dans des circonstances aussi délicates. Demain, elle me téléphonerait ou viendrait directement chez-moi comme je le lui avais demandé. Dans le cas contraire je saurais bien la retrouver et, tel était le terme qui me torturait l'esprit, la séduire.

Je fis le reste du trajet me séparant de mon domicile dans une sorte d'euphorie comme jamais je n'avais connu jusqu'alors. J'étais à la fois fier de moi et empli d'indicibles espérances. Avais-je jamais accompli une bonne action avec autant de gratuité et d'espoir mêlés ? J'eus beau creuser mes plus anciens souvenirs, je ne découvris rien de semblable. Je fis le serment que dès cet instant, ma vie changerait du tout au tout et que je n'aurais de cesse de renouveler ce genre d'attitude. Quant à cette femme, si par extraordinaire elle acceptait de m'en accorder un jour le privilège, je l'aimerais comme jamais je ne m'étais encore senti capable d'aimer. Je m'endormis d'un sommeil paisible, trop peut-être, car j'en émergeai tard dans la matinée dans ce qui allait devenir le plus terrible de mes cauchemars.

Sammy, mon majordome, me réveilla en m'annonçant que deux policiers désiraient me poser quelques questions. Ceux-ci attendaient dans le salon bleu et, ainsi qu'ils l'avaient expliqué à mon domestique, il était préférable que je les reçusse sans tarder. Quelque chose de grave était arrivé et mon témoignage leur était indispensable. Un désagréable pressentiment parcourut mon échine. Tandis que je m'habillais à la hâte, je demandai à Sammy si une dame n'avait pas téléphoné ou ne s'était pas présentée en demandant à me voir avant mon réveil. Il m'assura que non et cela ne fit qu'accroître mon malaise.

Ce qui se passa au cours des minutes suivantes s'est aujourd'hui comme évadé de ma mémoire. L'aspect de ces policiers, les formules qu'ils utilisèrent, mes réponses et mes réactions, tout cela me reste comme les bribes d'un rêve décousu et surréaliste. Un rêve que je dois péniblement reconstituer pour expliquer ce qui suit. Des nouvelles me frappèrent successivement, réduisant au néant ma satisfaction et mes espoirs de la veille. J'appris d'abord qu'une femme s'était donné la mort en se jetant dans le fleuve, depuis un pont que je ne connaissais que trop. On avait pu la repêcher assez rapidement, mais trop tard. Cela s'était passé moins d'une heure après notre petite discussion. Elle avait une de mes cartes de visite dans la poche, d'où la présence des policiers cherchant à reconstituer l'emploi du temps de la malheureuse. J'expliquai rapidement ce qui s'était passé, insistant sur l'aide que je lui avais offert, et sur l'important billet de banque que j'avais également glissé dans son manteau en même temps que ma carte. Ils me fixèrent, à la fois incrédule et comme sous l'emprise d'une colère silencieuse. Et ce regard, c'est tout ce qui me reste de certain de cette entrevue. Jamais de ma vie je n'ai reçu en pleine face autant de mépris, autant de dédain, autant de haine contenue. Jamais je n'ai souhaité disparaître avec autant de force. Car ce qui m'était renvoyé par ces deux policiers, des hommes qui avaient pourtant dû voir quantité de choses horribles dans l'exercice de leur profession, je le méritais cent fois, mille fois et plus encore !

- Je suppose, articula sèchement celui des deux ayant le plus d'autorité, que vous êtes fier de vous !

Il fit un tour sur lui-même avec une lenteur affectée, paraissant ainsi mieux jauger la valeur des meubles et des objets ornant la pièce. Le moindre des bibelots exposés au salon bleu valait assurément plusieurs mois de son salaire de fonctionnaire de police. Ma richesse s'étalait sans vergogne. Un sentiment de honte identique à celui vécu la veille me revint. Je ne comprenais rien à ce qu'on me voulait. Je n'avais fait qu'aider cette pauvre femme et j'aurais assurément fait beaucoup plus pour elle si… Mais je n'eus pas le temps de lui expliquer mes sentiments.

- La victime a tenté de négocier un billet de banque factice auprès d'un honnête restaurateur, martela-t-il. Un billet grossier, une sorte d'imitation pour un jeu de société pour capitalistes de votre acabit ! Ne sachant rien de son état suicidaire, le restaurateur a refoulé cette personne avant de nous avertir. Et vous reconnaissez lui avoir donné ce faux billet peu avant ! Quelle excellente plaisanterie, monsieur !

Bien sûr, je me suis défendu. J'ai renvoyé ces policiers chez mon " ami " Pierre de Marlièsse, à charge pour lui de s'expliquer au sujet de la blague qu'il comptait faire à mes dépens. Je suis sûr qu'ils n'ont pas cru ma version des faits. Comment ces hommes auraient-ils pu imaginer que l'on puisse manipuler un billet d'un tel montant supposé sans au moins y jeter un coup d'œil ? Et un simple coup d'œil aurait suffi pour se rendre compte que ce n'était qu'un faux grossier ! Sur le plan judiciaire, comme il ne s'agissait manifestement pas d'une histoire de contrefaçon mais d'une sordide affaire à mi-chemin entre la naïveté et la plaisanterie de mauvais goût, le dossier fut rapidement classé. Depuis ce triste jour, je me charge moi-même de la peine que j'estime devoir m'infliger. Voilà pourquoi je ne joue plus avec l'argent. Et si mes ex-amis vous demandent pourquoi je ne fréquente plus le monde doré et superficiel où je paradais jadis, dites leur que j'ai changé. Car tout peut arriver, n'est-ce pas ?

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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