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- Etes-vous bien sûr qu'il ne se rendra compte de rien ? piailla une fois de plus Godelieve Van Moervire. La discussion qui devait servir à la mise au point des derniers détails de l'opération durait depuis plus d'une heure, et la question la plus fréquemment posée par Godelieve Van Moervire avait été celle-là. Son mari pouvait-il se rendre compte de quelque chose ? Une erreur même infime dans la conception, une simple hésitation dans le comportement, un détail insignifiant auquel personne n'aurait songé,… Ou n'importe quoi pouvant lui mettre la puce à l'oreille et déchaîner les foudres d'un homme trompé plus qu'il n'était pas permis de l'être ! - Madame, repris posément le professeur Marcotte qui devait être habitué à ce genre de situation, nous pouvons vous assurer qu'il est ri-gou-reu-se-ment impossible que votre mari s'aperçoive de la substitution ! Il avait détaché et martelé distinctement chaque syllabe du mot le plus important de sa répartie et cela avait produit son petit effet. Il n'espérait pas que celui-ci perdure jusqu'à la fin de l'entretien, mais c'était toujours ça de gagné. La dame en face de lui était une cliente difficile. Elle avait exigé la meilleure qualité et les meilleures performances. Le prix demandé, exorbitant mais néanmoins justifié, n'avait pas paru lui poser le moindre souci. Le professeur Marcotte aimait et redoutait à la fois ce genre de cliente. Lorsque la notion de coût n'entrait pas en ligne de compte, lui et son équipe fignolaient le travail jusqu'à atteindre la perfection. Le revers de la médaille était d'être confronté avec cette sorte d'insatisfaction atavique manifestée par le client. Une insatisfaction que le sourd pouvoir de l'argent faisait remonter en première ligne à chaque étape du processus, et ce d'autant plus vivement que l'on approchait de sa finalisation. Cependant, il savait comment manœuvrer de telles clientes, d'autant plus que son produit était ri-gou-reu-se-ment tel qu'il le définissait, c'est-à-dire parfait ! Il aurait d'ailleurs pu s'enorgueillir de pouvoir offrir un produit parfait indépendamment du prix demandé, mais ce genre de considération ne regardait évidemment pas quelqu'un ayant payé le prix fort. Il se lança alors dans un argumentaire classique mais éprouvé. - Nous avons ajusté le générateur vocal
ainsi que le répertoire d'expressions physionomiques sur base des plus
récentes mesures effectuées sur votre personne. Vos diverses
attitudes, postures et réactions, ainsi que l'ensemble de vos habitudes
sociales, domestiques et intimes ont été intégrées depuis plusieurs
semaines dans le noyau comportemental et soumises à de multiples
vérifications. Le taux de divergence aléatoire ne dépasse plus 0,2 %,
ce qui reste bien en deçà du libre arbitre conventionnel et ne saurait
en aucun cas paraître suspect. Quant aux aspects purement… - Madame Van Moerevire, même la température corporelle de votre doublure fluctue entre les normes physiologiques habituelles. La texture des tissus externes, je parle de la peau, des cheveux et des poils, est absolument comparable au toucher et même au goût, avec votre personne. La flexibilité, la consistance, la résistance, les odeurs corporelles, tout est rendu à l'identique ! La langue, les muqueuses et les similis organes apparents sont ce qui se fait de mieux dans le domaine. Ces.. hum, interfaces… ont naturellement passé les tests les plus éprouvants avec succès. Le poids de l'assemblage est parfaitement identique au vôtre grâce au répartiteur de masse. Les quantités d'aliments ingérables avant vidange du ballast digestif correspondent scrupuleusement à vos habitudes alimentaires, lesquelles tiennent compte de vos goûts et préférences. L'amplitude et la fréquence respiratoire, ainsi que la pulsation cardiaque, varient en fonction de l'effort musculaire apparent. Savez-vous que, en cas de blessure superficielle, la peau synthétique est conçue pour bleuir ou pour saigner en correspondance avec l'importance du choc ? Ses propriétés auto-cicatrisantes troubleraient plus d'un médecin. Il faudrait une blessure grave telle que l'amputation d'un membre, pour que quelqu'un de non averti comprenne qu'il a affaire à un androïde et non à une personne vivante ! Marcotte s'arrêta sur cette exclamation de triomphe, sachant que s'il vantait l'excellence de sa marchandise, il ne répondait cependant pas à ce que sa cliente voulait savoir. Celle-ci lui fit comprendre en affectant une sorte de grimace pincée, un féminin mélange de bouderie et d'exaspération dont on pouvait se demander comment le masque d'un androïde de cinquième génération ferait pour en rendre toute l'expression. C'était bien sûr sans compter sur les servomoteurs fibroblastes instantanés dont on équipait aujourd'hui le moindre centimètre carré de tissu sous-cutané ! - Enfin,… Je voulais dire,… Mon mari et
moi, nous faisons… deux à trois fois par semaines. Et il exige
parfois des choses qui… que… enfin des choses que j'ai dû expliquer
avec un luxe de détails fort désagréable lors de l'entretien
concernant l'aspect… sexuel, de nos relations. Il ne faudrait pas
qu'il s'aperçoive… Dans ces moments-là… Enfin vous me comprenez…
- Madame, toussota le professeur Marcotte. Puisque ces choses ont été
dites, soyez assurée que votre doublure pourra les reproduire à
l'identique. Ni mieux, ni moins bien, pour être précis. La
programmation est particulièrement attentive à cet aspect du
comportement humain, lequel, vous le comprendrez aisément, pourrait
effectivement engendrer quelques doutes dans l'esprit du conjoint
habituel dans l'éventualité d'une différence, même minime, avec les
gestes attendus. Je peux vous garantir que nos androïdes sont
parfaitement programmés non seulement pour reproduire le comportement
sexuel de nos clients, mais également pour s'adapter sans peine à
toute nouvelle situation. Le professeur Marcotte se demanda une seconde si son androïde était effectivement capable de reproduire l'accent d'un " dépit satisfait ", avant de se rappeler que le module vocal était parfaitement rompu à ce genre de caprices. - Nous pouvons vous le livrer à votre
convenance, ajouta-t-il. Notre firme peut assurer son entreposage dans
nos locaux dès que vous ne souhaitez plus sa présence chez-vous. Le
contrat comprend les contrôles et entretiens périodiques, les
éventuelles réparations et le remplacement du convertisseur
d'énergie. L'énergie embarquée de l'androïde est suffisante pour une
autonomie de cinq semaines mais il va de soi qu'il peut se recharger de
sa propre initiative, le plus discrètement du monde, en insérant ce
qui ressemble à un banal bijou dans une prise de courant. Par contre,
le contrat ne couvre pas les gros risques inhérents à une utilisation
abusive, voir à ce sujet les paragraphes 13 à 17. Ni les sinistres
totaux ou partiels dont les causes sont reprise au paragraphe 18. Pas
plus que les transformations structurelles exceptionnelles, les
re-programmations comportementales non spécifiées lors des accords
initiaux et les alignements dermoplastiques consécutifs au
vieillissement naturel du sujet modèle. La garantie est évidemment
accordée " à vie ", mais avec échéance calquée sur celle
du sujet modèle, cela va sans dire. Non seulement la loi mais aussi
notre déontologie… Il était manifeste que son indifférence pour les dispositions contractuelles ne dérogeait en rien aux habitudes des clientes dont le pouvoir d'achat dépasse largement les capacités arithmétiques. Dans un mouvement du corps inspiré tout à la fois de la danse de salon et de l'effort du barreur, elle extirpa son chéquier de son sac à main griffé. Ce simple geste semblait représenter pour elle la corvée la plus épuisante de toute sa journée. Le professeur lui offrit galamment un stylo, qu'elle refusa pour utiliser son propre instrument doré à l'or fin. Elle dessina avec application le premier chiffre suivi du nombre de zéro convenus avant de signer d'une envolée gracieuse du poignet. Enfin, elle détacha et tendit le papier au professeur, avec cette pointe de dédain impossible à imiter sauf par sa doublure qui, pour l'heure, s'exerçait à quelques essayages vestimentaires dans le local adjacent. - À présent, si vous voulez bien rejoindre votre alter ego cybernétique dans la pièce voisine afin d'effectuer l'alignement terminal de prise de contrôle, lequel se fera grâce à une syntonisation iridienne absolument sans douleur… Le professeur Marcotte se leva à demi et appuya sa proposition d'un geste du bras, indiquant de la sorte qu'il ne pouvait accompagner sa cliente dans le local où allait s'effectuer cette ultime démarche. Godelieve Van Moerevire se dressa, digne silhouette d'un mètre soixante-quinze aux formes soutenues par d'habiles artifices, une composition de chairs lourdes et flasques répondant de quatre décennies avouables et d'une autre à la connaissance exclusive de l'Etat Civil. En voyant se déployer et s'éloigner cette femme déjà usée, outrageusement coquette, libidineuse derrière son verbiage d'une pruderie révolue, le professeur éprouva plusieurs sensations simultanées. La première ressemblait à une sorte de dégoût. Imaginer que cette femme s'adonnait en secret aux plaisirs de la chair avec de jeunes amants dont elle ôtait les résistances à coups de petits cadeaux luxueux, était manifestement au-delà de son entendement. Il en comprenait d'autant mieux pourquoi son mari, Herbert Lucius Van Moerevire, s'était adressé six mois plus tôt à ses confrères de l'Institut Flintshore afin d'être remplacé pour les tâches les plus ingrates par une doublure cybernétique en tout point semblable à lui-même ! La deuxième sensation était une fierté légitime pour le travail accompli par toute son équipe. La doublure de madame Van Moervire était, ainsi qu'il l'avait vantée un peu plus tôt, une véritable merveille de haute technologie. Rares étaient ceux qui pouvaient comprendre et apprécier l'exploit consistant à intégrer autant de fonctionnalités et d'efficacités sous une enveloppe aussi ingrate ! Enfin, il éprouvait un dernier sentiment, de soulagement celui-là, car chaque opération de remplacement apportait son lot de difficultés et d'imprévus, et celle-ci leur avait donné du fil à retordre, au propre comme au figuré. Il soupirait encore en appuyant sur l'interrupteur de l'interphone. La liaison s'établit aussitôt avec le service de sécurité de l'Institut. Basile Gortech, le chef des gardes, était à son poste, d'apparence rassurante et impassible mais néanmoins prêt à déployer toute l'efficacité dont sa programmation l'avait doté. - Fais disparaître Godelieve Van Moervire,
énonça-t-il sans sourciller. La duplication est à présent
fonctionnelle. L'originale est devenue inutile. Le professeur Marcotte appuya ensuite sur un autre interrupteur et une liaison s'établit tout aussi rapidement avec l'Institut Flintshore de Philadelphie. Malgré le décalage horaire, le professeur Harry Hartman apparut radieux et rasé de frais sur l'écran de visualisation. - Cher confrère, lança l'un. Marcotte coupa la communication sur un sourire entendu. Bientôt, en effet, il y en aurait tellement… Puis il déplia nonchalamment une double tige de son bracelet montre et l'enfonça résolument dans la prise de courant située sur un côté de son bureau. Ses yeux s'éclairèrent d'une lueur de satisfaction évidente. Cette Godelieve Van Moervire lui avait pompé plus d'énergie qu'il ne s'y était attendu. |