Les derniers seront les premiers

 

La première chose que j'ai apprise en arrivant ici, c'est l'inanité de cette formule ! J'en suis tombé des nues, moi qui croyais naïvement que les valeurs humaines seraient ici mieux respectées que partout ailleurs. Ne sommes-nous pas tous égaux ? m'écriai-je, offusqué, en prenant connaissance des directives extravagantes que les anciens m'imposèrent le jour même de mon installation. Il faut croire que non, si j'en juge par les ricanements et les haussements d'épaules que je reçus en réponse à ma supplique. Fameuses directives en vérité ! Ces règles, édictées par les anciens pour leur seul profit, faisaient de moi ni plus ni moins qu'un esclave à leur service. Selon ce même règlement, cela devait durer jusqu'à ce qu'un nouveau locataire s'installe parmi nous et se voit, à son tour, investi de cette charge indigne. Il faut dire, à ma décharge, que j'étais bien naïf. J'ai toujours été le client idéal lorsqu'il s'agit de croire que la justice, tôt ou tard, finit par rétablir les inégalités. Les premiers seront les derniers et réciproquement ? Quelle blague ! Lavage de cerveau et bourrage de crâne, oui ! Toujours, les premiers seront les mieux servis, et toujours les derniers n'auront que les miettes, s'il en reste ! Quoique…

Oui, quoique… Car il se pourrait bien que les choses changent. Je sais de source sûre qu'un grand chambardement se prépare. Personne ici n'est encore au courant, mais ils vont bientôt regretter de me traiter comme ils le font, cela je puis vous l'assurer !

La façon dont ils me traitent ? C'est bien simple, je suis devenu une vraie bête de somme, un larbin à tout faire, un domestique sans grade ni émoluments dont ils usent et abusent au-delà de ce qui est humainement tolérable ! Le pire, c'est que je n'ai aucun moyen de me soustraire à cette emprise. Ils sont bien trop nombreux. Et quand bien même, où pourrais-je aller ? C'est de bonne guerre, osent dire certains. C'est la coutume, la tradition, avancent les autres. Nous sommes tous passés par-là, déclament-ils encore, de concert, lorsque j'ose me plaindre de mon sort. Il n'y a pas à dire, ils savent s'entendre lorsqu'il s'agit de se liguer contre moi, eux qui pourtant consacrent le plus clair de leur temps à se bouffer le nez et à se tirer dans les pattes. Et puis, ajoutent encore les plus cyniques, comment pouvions-nous savoir qu'après vous, plus personne ne viendrait s'installer ici, et qu'ainsi votre relève ne serait jamais assurée ? Ce n'est pas une raison pour renoncer à nos traditions, que diable ! Puisque vous êtes le dernier arrivé, vous devez nous servir, nous obéir en toute chose et surtout cesser de vous plaindre !

En général, je ne suis pas contre les traditions, mais celle-ci aurait de quoi laisser perplexe le plus indolent des sociologues. Jadis, j'ai connu des individus qui, chaque année pour je ne sais quelle fête semi-païenne, lançaient des chats en peluche du haut d'un beffroi, et seulement parce que la loi interdisait de jeter des chats vivants. Moi-même j'ai longtemps donné de ma personne lorsque, à date fixe, renaît en République d'Outremeuse la nécessité d'accompagner, tout en chantant et en titubant joyeusement, Mathi l'Oé à sa dernière demeure. Je peux donc comprendre les traditions, les habitudes folkloriques et les coutumes reconduites de génération en génération. Je peux aussi comprendre qu'en ce qui concerne mon emménagement au sein de cette petite communauté, j'aie à subir, comme d'autres avant moi, une sorte de bizutage. J'étais prêt à accepter gaillardement cette sorte de rite de passage afin d'être accueilli par les familles déjà bien installées et les individus les plus revêches. Qu'il soit établi que cette épreuve perdure jusqu'à ce que le dernier arrivé soit relevé de sa charge par l'arrivée d'un nouveau locataire, je veux bien l'admettre puisque les autres ont dû endurer la même épreuve avant moi. Mais c'était sans compter un fait radicalement nouveau et dont on se garda bien de m'avertir : plus personne ne devait s'installer ici après moi ! En conséquence, ils auraient tout de même pu accepter un arrangement et limiter la durée de mon épreuve. Il n'est pas question pour moi de supporter ce traitement ad vitam aeternam !

Cela fait maintenant cinq ans, un mois et seize jours que mézigue s'y colle ! Sans compter les nuits, car je suis de corvée à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. Cinq années ! Ce score fait de moi le plus malchanceux des bizuts puisque le record, avant moi, n'était que de deux mois et demi. Et encore, cela s'était passé en juillet-août, période où les exigences des anciens sont plus limitées car beaucoup s'évadent alors vers des cieux étrangers, obéissant ainsi à une vieille habitude de transhumance estivale. Comment pouvions-nous savoir qu'après vous, plus personne ne viendrait s'installer chez nous ? J'ai entendu mille fois cette fausse question teintée d'une insupportable ironie. Quels menteurs ! Ils devaient bien savoir que l'occupation du domaine était quasi complète et qu'il ne restait qu'une seule place vacante. Ils auraient pu me prévenir de ce qui m'attendait, auquel cas, peut-être aurais-je opté pour une autre formule, dans un autre lieu. Au demeurant, vu le cas particulier de ma situation, ils auraient pu assouplir les règles, trouver une solution respectant à la fois la tradition et ma dignité ? Pensez-vous ! Ils sont bien trop contents de m'avoir, moi, la bonne poire de service !

- Oscar, racontes-nous une histoire.
- Oscar, viens nous servir à boire.
- Oscar, joues-nous un petit air de xylophone.

Et Oscar de s'exécuter illico comme le larbin qu'il est devenu !

- Oscar, ne grommelle pas entre tes dents, c'est agaçant ! Tu dois accomplir tes corvées sans protester. Sais-tu ce qu'il en coûte de désobéir aux ordres ?

Et Oscar, sachant effectivement ce qu'il en coûte de désobéir aux ordres, de fermer son clapet, de ruminer en silence son malheur et de prier qu'arrive enfin l'heure de sa délivrance… et de sa vengeance !

Naturellement, je ne m'appelle pas Oscar ! Cela fait, aussi, partie de cette fameuse tradition. Tous ceux qui m'ont précédé furent rebaptisés ainsi et seuls ceux qui s'appelaient réellement Oscar échappèrent à cette règle pour se voir affubler du sobriquet d'Oswald, sans aucune possibilité de discussion. Mon vrai nom, je suis sans doute le seul ici à ne pas l'avoir oublié. J'y pense quelquefois, histoire de ne pas oublier qui je suis. Lorsque je quitte ou que je réintègre mon pauvre logis, obligé de courir d'un bout à l'autre du domaine pour répondre aux sollicitations infantiles des anciens, je lis machinalement mon patronyme sur la plaque qui en orne l'entrée. Un de ces jours, quelqu'un d'autre que moi sera chargé de nettoyer cette plaque ainsi que toutes les autres, et je pourrai, à mon tour, me la couler douce en humiliant celui ou celle qui devra endosser la livrée de larbin.

Et ce jour est proche, je le sais. Quelle surprise cela va être pour les autres locataires ! Je n'ai pas fini de rire. À mon tour de les faire souffrir les uns après les autres, du premier jusqu'au dernier, lequel peinera plus longtemps et plus durement que je ne l'ai jamais fait. La situation va s'inverser du tout au tout ! Pour une fois, les derniers seront les premiers, comme il est dit dans le Grand Livre. Et puisque je suis le dernier des derniers, je deviendrai le premier et le maître absolu de notre petite communauté ! Je peux même affirmer, car j'ai clairement entendu comment cela allait se passer, que ce n'est pas un, mais tout un régiment d'anciens qui aura le triste privilège de prendre la place du dernier arrivé dans le nouveau domaine que l'on nous réserve…

À vous je peux le dire, il y a de cela trois jours, j'ai surpris une conversation des plus intéressantes. Cela se passait devant chez-moi. Deux hommes venus de l'extérieur marchaient nonchalamment dans la contre-allée où j'ai mes quartiers, tout en devisant à propos du domaine. Nous avons de temps en temps des visiteurs extérieurs qui inspectent, admirent et parfois contribuent à l'entretien de notre petite cité si tranquille. Il faut dire qu'ils finissent tous par venir y habiter un jour ou l'autre, tant l'endroit semble plaisant à ceux qui aspirent à un repos bien mérité. Ce n'est pas moi qui les en blâmerai vu que, initialement, j'avais moi-aussi choisi cet endroit pour les mêmes raisons.

Ces deux là discutaient de travaux et de projets immobiliers. Je connaissais bien l'un d'entre eux, le plus petit, portant salopette bleue et casquette verte. Il s'agissait d'Eugène Trapu, le concierge. Un type pas causant qui ne s'est jamais lié avec aucun d'entre-nous mais qui n'en effectue pas moins son travail sans qu'il soit besoin de lui faire le moindre reproche. J'ai bien essayé, au début, de lui expliquer l'inconfort de ma situation, l'implorant presque pour qu'il intervienne en ma faveur auprès des autres locataires, mais il ne m'a même pas écouté ! Autant parler dans le dos d'un sourd. Quant à l'autre, en costume trois pièces et chaussures cirées, il avait tout du fonctionnaire ordinaire, celui qui peut prendre des décisions par procuration sans en endosser les responsabilités. Il était long et maigre comme un ramadan dont il semblait avoir aussi, sous son masque austère, la maîtrise irréprochable des douceurs nocturnes. Ils ne s'attendaient certainement pas à ce que je participe indirectement à leur conversation et cela ne semblait d'ailleurs nullement les gêner que je puisse prendre connaissance de ce qui se tramait derrière notre dos. Ils s'étaient arrêtés au bout de la contre-allée, juste devant chez-moi, et hésitaient à faire demi-tour avant d'en avoir terminé avec leur affaire. Par chance, aucun ancien ne réclamait mes services à ce moment-là et je me trouvais sur place. Bref, j'ai tout entendu.

Ce que j'ai appris m'a transporté de joie. Les choses vont changer, je vous le dis ! Les autres, ces maudits anciens, vont bientôt regretter d'avoir fait de moi leur larbin, leur souffre-douleur et leur objet de raillerie durant ces cinq longues années.

- C'est décidé à la mairie. Il faut commencer les travaux lundi prochain, venait d'annoncer le fonctionnaire.
- Wouais, lâcha alors Eugène Trapu d'un ton fataliste, mais il faudra doubler l'équipe si vous voulez que tout soit terminé avant la Toussaint.
- Pas de problème. Vous aurez les hommes et les machines. Le nouvel emplacement est déjà prêt pour accueillir les…

Il n'acheva pas sa phrase mais son mouvement du menton était suffisamment explicite. Il nous désignait, nous, les locataires du domaine.

- Dire que ça va devenir un parking pour le centre commercial, soupira encore le concierge.
- Que voulez-vous mon vieux ! Ce n'était plus possible. Plus une seule place libre depuis cinq ans et dans l'autre ils commencent aussi à être à l'étroit. Donc on supprime celui-ci, on agrandit l'autre et on installe ceux-ci sur le nouveau terrain. Ainsi on récupère de la place pour la ville et tout le monde est content…

Je ne sais pas si tout le monde sera content, mais moi je le suis sacrément. Je le suis d'autant plus que ce brave fonctionnaire a parfaitement spécifié comment devait se dérouler l'opération. Ce qu'il y a de sûr, c'est que je vais y trouver mon compte à un point que les autres ne sont pas près d'encaisser !

- Vous commencerez par celui-ci, expliqua l'homme en costume à l'intention de celui portant la salopette. Il est arrivé le dernier, il partira le premier et vous l'installerez dans l'angle sud-est du nouveau terrain.
- La meilleure place, songeai-je incidemment tout en comprenant déjà que, là-bas, en qualité de premier arrivé, non seulement mon calvaire actuel cesserait, mais qu'en plus j'allais pouvoir, à mon tour, user et abuser de ce droit de priorité, bizuter les nouveaux arrivants et exiger d'eux, au centuple, ce que ces mêmes exigeaient de moi ici !
- C'est égal, cracha Eugène Trapu. Autant faire le plus laid pour commencer. Il n'y a que cinq ans qu'il est là et vous savez, parfois…
- Passez-moi les détails, intervint le fonctionnaire avant que l'une ou l'autre remarque insultante ne vienne assombrir ma joie nouvelle. Je n'eus d'ailleurs pas le temps de m'offusquer car une autre déclaration vint encore ajouter à mon bonheur.
- Et pour ceux qui sont ici depuis plus de quinze ans ? demanda encore la salopette.
- Ne vous tracassez pas pour les détails, renvoya l'autre. Vous me fourrez tout ça à la fosse commune. Les concessions à perpétuité, on oublie…

Je n'écoutais plus, j'étais aux anges ! Le bonheur embuait mon entendement d'un voile de félicité, troublant ma vue, couvrant les sons d'une sorte de pétillement propre au meilleur champagne. Les anciens allaient se retrouver à la fosse commune ! Ils arriveraient dans le même convoi, bons derniers de ce déménagement ! Autant dire que j'allais avoir, très bientôt, une armée d'esclaves à ma botte. Juste retour des choses, n'est-il pas ?

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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