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Les propos tenus par le professeur Karl Hubbart Von Klapsenburg lors de sa conférence au Mémorial Laramie de Glocerstown, le 10 décembre de cette année, ne méritent certainement pas d'être reproduits, ni ici, ni ailleurs, ni jamais ! Malheureusement, chaque personne présente à cette conférence se vit remettre un résumé de l'exposé de l'orateur. J'avoue avoir participé moi-même à cette distribution avant le début de la séance. J'ignorais alors ce qui me passait entre les mains car je n'avais pas eu le temps de parcourir la prose indigeste de ce philosophe inclassable. Ce n'est qu'en écoutant le discours du professeur, quelques minutes plus tard, que je compris ce dont il s'agissait et quels désagréments la diffusion de ces informations risquait de représenter. Le mal étant fait, le fait de raconter ici cette histoire ne modifiera guère la suite des évènements. Une personne de plus ou de moins dans la confidence ne changera pas grand chose à l'affaire, d'autant plus que j'arrangerai cela très bientôt, comme je suis en train de le faire pour ce cher professeur ! Naturellement, je vais avoir un sacré boulot pour effacer de l'esprit de ces gens l'idée que ce damné philosophe y a instillée. Une idée, en soi, n'est jamais qu'une particularité de la pensée qui se met à suivre son petit bonhomme de chemin dans la conscience collective. Elle peut y mourir, convaincue d'inutilité, d'hérésie ou d'égarement. Elle peut y renaître, des années plus tard, lorsque les temps sont enfin venus pour elle de s'épanouir. Elle peut aussi, tout simplement, être bien accueillie d'emblée, se nourrir de l'intérêt d'un nombre croissant d'individus et se développer ainsi, soutenue par des esprits de plus en plus brillants à en exploiter les moindres ressources. Si cela devait arriver avec celle que Von Klapsenburg a proposée à son public, cela engendrerait bien des malheurs ! Il y a cependant peu de risques que cela se produise. Il s'agit d'une idée qui, justement, peut mourir et renaître mille fois avant d'être enfin entendue par de véritables chercheurs capables d'en démontrer l'exactitude. Je veux parler de physiciens, de biologistes ou de mathématiciens, enfin de cette catégorie de savants n'usant pas pour leurs démonstrations d'un verbiage philosophique abscons, lequel peut toujours être aisément réduit à néant par quelques formules bien senties. Toutefois, je ne veux et ne peux prendre aucun risque. Si cette idée trouvait un écho favorable chez des scientifiques plus sérieux, si ceux-ci se mettaient en quête d'en démontrer l'exactitude, cela pourrait considérablement modifier le comportement de nos contemporains, et conséquemment compromettre la survie de celle qui régit la planète : notre Mère Nature ! Voilà pourquoi je vais faire ce qu'il faut pour que cette idée retourne là d'où elle est venue, c'est-à-dire dans la zone obscure où se dissimulent les vérités ignorées des humains. Il y avait cent dix-huit personnes présentes, orateur compris, dans l'amphithéâtre du Mémorial Laramie en cette sombre journée de décembre. Von Klapsenburg ne déplace jamais la grande foule, encore heureux. De ces cent dix-huit personnes, je peux retirer Carola Tcheng, l'ouvreuse, qui ferma son guichet dès que les derniers arrivants furent installés et qui, fidèle à ses habitudes, passa l'heure suivante dans la cafétéria à se laisser lutiner gentiment par Fredo, notre barman. Le naturel de ces deux là ne les incite guère à porter de l'intérêt aux choses de l'esprit, et ce n'est pas moi qui leur en ferai le reproche. En ce qui me concerne, en ma qualité de responsable de la sécurité attaché au Mémorial Laramie depuis une trentaine d'années, j'ai pu assister à l'intégralité de la conférence. Il faut vous dire que, contrairement aux apparences, je suis plus curieux qu'il n'y paraît et certainement plus intelligent que la plupart des sommités que nous recevons ici ! J'occupe une fonction que l'on pourrait qualifier de subalterne car je n'ai guère, il est vrai, d'ambitions professionnelles… tout en étant le gardien de secrets ancestraux à rendre jaloux les plus grands scientifiques de la planète ! Voilà qui est dit, même si cela peut faire sourire la personne qui lira ceci. Je me retranche donc également du total car il est évident que je ne vais pas appliquer à ma personne le traitement que je réserve aux autres témoins. Par contre, je serai contraint de vous ajouter, vous qui lisez ces lignes, car il faut bien que j'empêche l'idée dont il sera question ici de se répandre dans la société. Mais comme je l'ai déjà dit, une personne de plus ou de moins, ce n'est pas cela qui changera grand chose à ma tâche. Glocerstown est une petite ville où tout le monde se connaît. L'enregistrement vidéo des entrées et sorties du Mémorial me permettra de mettre un nom sur chaque spectateur ayant assisté à la conférence et emporté le petit fascicule résumant l'exposé de Von Klapsenburg. La plupart de ces fascicules finiront probablement avec les publicités que reçoivent ces gens, avant de disparaître à jamais dans le circuit du recyclage. Quelques-uns seront peut-être lus distraitement par l'une ou l'autre personne n'ayant pas assisté à la conférence. En faisant vite et en ciblant intelligemment les familles, je pourrai réduire ce risque à presque rien. Quant à vous qui prenez connaissance de l'affaire par ces lignes, je m'occuperai de vous très bientôt ! Karl Hubbart Von Klapsenburg commença son exposé par une litanie de lieux communs sur les diverses conceptions de l'univers, de la place et des devoirs de l'homme dans les sociétés anciennes et modernes. Ce sujet, en soi, n'est pas complètement inintéressant, mais il faut avoir entendu Von Klapsenburg pour comprendre à quel point même le plus alléchant des sujets peut devenir, au bout de seulement quelques minutes d'un discours syncopé, d'un mortel ennui. Seule la décence élémentaire, le fait d'avoir payé sa place et surtout le temps maussade sévissant à l'extérieur de l'amphithéâtre ont probablement empêché nombre d'auditeurs de s'éclipser en douce. Quoiqu'il en soit, l'orateur passa le cap fatidique de ce qui, dans son esprit, avait été conçu comme une simple mise en bouche et qui n'était rien d'autre qu'un discours mille fois entendu dans les cours élémentaires et les bistrots où l'on cause. D'où venons-nous, où allons-nous, quel est notre rôle au sein de la grande mécanique universelle, et dieu dans tout cela ? Je vous ferai grâce des développements ! Il suffit de savoir que Von Klapsenburg brossa un tableau passablement exhaustif de tout ce que l'imagination humaine a pu sécréter, depuis nos plus lointains ancêtres connus jusqu'au bipède élégant qui sautilla d'allégresse sur l'astre de nos nuits ! Bien sûr, son discours précisait qu'il ne fallait pas voir dans cet astronaute caparaçonné foulant le sol lunaire, le point culminant de l'ascension intellectuelle humaine (cet aspect étant implicitement réservé aux derniers philosophes, probablement !), mais cet événement déjà vieux de presque un demi-siècle marquait assez symboliquement le niveau atteint par notre civilisation. Quelques personnes somnolaient doucement lorsqu'il parvint à ce point de son exposé. La suite, malheureusement, fut plus " révolutionnaire ". Von Klapsenburg n'était peut-être pas un orateur hors pair, mais il faut bien reconnaître qu'il savait faire preuve d'originalité dans ses idées. Sans doute n'était-il pas le premier à avoir remarqué le fait qu'il exposa devant nous, mais sa façon de relier ses observations, par un jeu d'hypothèses fort subtiles, à la vérité secrète dont je suis ici-bas un des plus humbles gardiens, fit l'effet d'une bombe ! J'exagère sans doute, car je fus le seul à véritablement sursauter en entendant, énoncé avec simplicité et candeur, ce qui de toute éternité fut le plus grand secret de Mère Nature. Les autres spectateurs, du moins ceux qui demeuraient attentifs, se contentèrent de hausser un sourcil ou de plisser le front. Seuls ces petits signes révélèrent un changement d'attitude dans le public. Il y eut aussi quelques échanges de regards, mêlés de sourires et d'interrogations. Le professeur était-il sérieux ? Sa théorie semblait se tenir, mais où voulait-il en venir ? Pour ma part, j'avais déjà compris ! Cet homme avait percé le grand secret ! Il vient un temps où ce qui est apparent comme le nez au milieu du visage cesse d'être le meilleur rempart contre l'évidence. Il avait su lire la surface des choses, la réalité non travestie par des générations de penseurs médiocres trop absorbés dans l'écoute de leurs borborygmes intellectuels pour saisir l'essence de la poésie du vivant éternel. Ce qu'il nous révéla se résume en peu de mots. Malheureusement, les conséquences en sont immédiates. Ce qui nous manque depuis toujours pour unifier l'humanité sous une bannière commune s'est trouvé ainsi dévoilé sans plus de manière. En effet, quoi de plus judicieux qu'un ennemi commun pour provoquer une fraternisation immédiate de tous les hommes ? Qui n'a jamais rêvé d'une invasion extraterrestre engendrant une mobilisation immédiate des êtres et des ressources, non plus tournée contre nous-mêmes, mais contre l'ennemi extérieur ? C'est ce que Von Klapsenburg nous proposa, sans même se rendre compte des implications dramatiques de ce que cela comportait pour Celle que je défends ! Car, bien sûr, il ne faudrait pas que cette idée s'installe, se développe et prenne des proportions qui risqueraient d'engendrer des modifications de notre comportement à l'égard de Mère Nature ! Je l'entends encore énoncer sa théorie : " Notre Mère Nature, le Géon, le Principe Vital ou peu importe l'expression utilisée, contrairement à ce que nous croyons, n'est pas notre amie ! Non seulement elle n'est pas à notre service, prétentieux vermisseaux que nous sommes, mais c'est même tout le contraire. La preuve ? Elle nous préfère morts plutôt que vivants ! " Il avait mis le doigt dessus, le bougre ! La nature ne se décarcasse pas pour nous porter vivants, mais pour nous digérer morts ! Seul notre orgueil a pu nous faire penser que nous étions un projet, voire, pour certains, un aboutissement, ou du moins une communauté libre d'évoluer de manière autonome en portant un quelconque flambeau spirituel vers le futur. Quelle blague ! Comme si l'univers pouvait s'embarrasser de telles poussières pensantes ! Notre intelligence ? Notre raison ? Nos chères émotions ? Notre sacro-saint humanisme ? Broutilles, illusions et pacotilles ! " C'est une évidence, renchérit Von Klapsenburg : Pourquoi cultive-t-on un jardin ? Pour jouir de son agrément, certes, mais surtout pour en consommer les fruits ! Notre Mère Nature n'agit pas différemment. Elle cultiva d'abord le vivant comme un simple jardinier, lequel devint aussi éleveur avec l'émergence des espèces animales. Avec l'homme, l'éleveur se transforma en dresseur de fauves ou en hypnotiseur, selon les besoins. Le spectacle de la vie en transformation et en évolution permanente est peut-être une agréable distraction pour Mère Nature, mais il ne faudrait pas oublier l'essentiel : son appétit ! Sa première loi est sa propre subsistance. Il n'est pas besoin de le démontrer, c'est de la mort qu'elle se nourrit, de la décomposition organique, tandis que le vivant l'épuise… " Bien vu ! pensai-je. Si cette idée parvenait à faire son chemin, on risquait d'assister à une rébellion des légumes et des larves ! Je veux dire des hommes, mais on m'aura compris. La suite coulait de source. De supputations en déductions, il ne fallait pas être très intelligent pour en arriver à concevoir une vision autrement réaliste et judicieuse de notre place au sein de cette formidable industrie agroalimentaire. Ce que Von Klapsenburg ne se priva pas de faire, avec même quelques intuitions de génie qui me laissèrent pantois. " Son appétit est tel, précisa-t-il, qu'elle a patiemment mis au point les instruments les plus adéquats pour se satisfaire. Les végétaux se décomposent lentement, mais les animaux peuvent avantageusement accélérer le processus. Eux-mêmes sont avantageusement recyclés par des carnassiers et des insectes nécrophages. Au final, Mère Nature aspire cette mort dont elle se nourrit. Mais qui mieux que l'homme peut donner à ces ripailles permanentes l'allure d'un véritable festin ? Avec ses plats de résistance, ses surprises, ses desserts et même ses pousse-café ? Celui-là même qui, un jour, se prenant pour un dieu, proclama : croissez et multipliez, n'était sans doute qu'un élément manipulé par Mère Nature elle-même afin de mieux satisfaire son appétit grandissant. " Serait-il devin ? songeai-je en entendant cette proposition. Von Klapsenburg continuait, intarissable. " L'homme est-il lui-même un met de choix ? Peut-être ! Le menu principal ? Peut-être ! Ce qui est sûr, c'est qu'il participe plus activement que n'importe quel autre processus à l'approvisionnement de Mère Nature. Il est sans conteste le plus grand et le plus obstiné pourvoyeur de mort que la terre ait jamais connu ! Il ravage, détruit, saccage la vie, avant de l'aider frénétiquement à revivre lorsque sa propre survie en dépend. Il n'hésite pas à donner de sa personne en se reproduisant à une cadence exponentielle, avant d'opérer des coupes sombres dans ses rangs en organisant des conflits armés, en laissant ici des famines et des épidémies alors que l'opulence et la santé fleurissent ailleurs. Oui, l'homme est un instrument de mort à nul autre pareil, alors même qu'il se donne l'illusion d'évoluer pour la vie, la sienne comme celle du monde. Quand donc comprendra-t-il qu'il n'est qu'un vulgaire employé au service d'un Principe dont la finalité n'a que faire de sa petite personne ? " Par chance, le discours de Von Klapsenburg se dispersa alors dans des spéculations philosophiques de plus en plus délicates, ce qui, finalement, produisit l'effet contraire de celui attendu. L'attention des auditeurs, un temps ranimées, s'enlisa de nouveau dans le tiède cocon des banalités mille fois entendues. Le professeur oublia de dire que les blessures occasionnées par l'homme à la nature, les pollutions, les exploitations outrancières engendrant des extinctions de certaines espèces, ne sont pas du tout ce que l'on pourrait croire. Au contraire de souffrir ou de s'offusquer de ces " crimes ", Mère Nature y trouve largement son compte, la mort, ou plus exactement l'abondance de celle-ci, étant son seul véritable souci. Le bilan d'ensemble, sorti du point de vue strictement humain, demeure absolument positif. Grâce au génie humain, à son art consommé de mal faire les choses et de gâcher le reste, elle reçoit plus de mort que le substrat ne pourrait produire. C'est presque miraculeux. Surtout, il ne faudrait pas que cela change ! C'est pour cela que je me suis occupé de Von Klapsenburg immédiatement après la conférence… Pouvez-vous imaginer ce qui se passerait si les hommes venaient enfin à comprendre dans quelle pièce ils jouent ? Avec l'esprit de contradiction qui les caractérise, parce qu'ils sont tellement imbus de leur personne et de leur mission à laquelle ils confèrent une importance essentielle au sein du principe évolutif, les hommes pourraient très bien se décider à changer de comportement. Ils pourraient même se décider à faire la paix, à produire et à consommer raisonnablement, à unir leurs forces pour limiter au strict nécessaire l'appétit de Mère Nature. Qui sait où de tels errements pourraient nous mener ! Heureusement, je veille au grain ! Je ne suis pas un traître à la cause humaine, non, mais il se trouve simplement que derrière mon apparence humanoïde, je ne suis pas ce que l'on croit. Voilà pourquoi j'achève de faire disparaître les restes de Von Klapsenburg dans la chaufferie du Mémorial Laramie. Ces pauvres débris humains auraient mérité de mieux profiter à Mère Nature en produisant du bon engrais, par exemple, mais je n'avais guère le choix. Je m'occuperai ensuite de ses affaires personnelles. Sa maison et son bureau disparaîtront dans un joyeux incendie. Il ne restera rien de ses notes et de sa théorie. Enfin, je ferai mon possible pour récupérer et détruire les petits fascicules que j'ai moi-même imprudemment distribués aux personnes assistant à la conférence. S'il le faut, j'éliminerai physiquement celles et ceux qui risqueraient de propager plus avant cette idée sulfureuse. Quant à vous, cher lecteur, votre tour viendra bien assez tôt, croyez-moi ! |