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Elles approchent. Je les entends. Elles grondent, elles sifflent, elles hurlent ! Ces furies étirent l'enfer jusqu'à moi. Comment sont-elles arrivées jusqu'ici ? Je l'ignore ! Peut-être l'ai-je su, mais mon esprit refuse désormais de m'en donner la raison. La peur annihile ma mémoire. C'est à peine si je sais encore qui je suis. Car j'ai peur. Je crève de peur. Et pour cause, je vais mourir ! Quelle évidence ! C'est maintenant une question de secondes. L'impensable est arrivé. Tel un cauchemar qui se moque de vous, qui poursuit son œuvre dans le monde réel sans plus se soucier des pauvres mortels à l'origine de sa création. Qui peut avoir imaginé cela ? L'impensable, ou peut-être pire encore ! Mais il n'est plus l'heure de philosopher. Car je vais mourir. C'est aussi clair que ne l'était cette radieuse matinée illuminant mon bureau, juste avant l'accident. À présent, ma vision ne m'offre plus qu'un tableau terrifiant, brassé de couleurs qu'il m'aurait été impossible d'imaginer avant aujourd'hui. Des couleurs que seuls les êtres dont la fin est imminente sont à même de percevoir. Mais était-ce vraiment un accident ? N'y avait-il pas des signes précurseurs de cette folie, accompagnés d'autant d'indices permettant de l'éviter, et d'avoir la vie sauve ? Sans doute ! De cela aussi j'ai tout oublié. Quelque chose d'innommable s'est produit. Un choc terrible, accompagné d'un vacarme assourdissant, annonciateur de fin du monde. Une plainte vomie par la matière elle-même, torturée jusque dans ses plus profondes entrailles. Ce bruit ne saurait avoir d'autres significations. J'ai analysé la situation presque instantanément. Je crois bien que j'ai vu ce qui arrivait. Un détail fugace, coupant un angle de mon champ de vision. Un rayon d'argent déchirant le ciel, reflet éphémère cueilli sur quelque vitrage et arrivé jusqu'à moi par dieu sait quelle magie. J'ai compris. Puis, aussitôt, j'ai tout oublié ! Quelle importance la raison de tout ceci alors que je vais perdre la vie ? Que puis-je faire ? Elles sont déjà là ! À ma porte ! Je suis cerné, acculé dans ce piège. Elles sont bien trop rapides pour que je puisse gagner une retraite sûre. M'enfouir ? J'ai bien essayé. À peine ai-je voulu quitter mon bureau qu'elles cadenassaient déjà tout l'étage, barrant les issues de secours les unes après les autres, s'attaquant aux couloirs et aux locaux restés ouverts. J'ai dû revenir sur mes pas, bloquer ma porte comme j'ai pu et attendre. Dehors, derrière cette dérisoire cloison de bois, l'enfer gagne du terrain à chaque seconde ! Mes compagnons d'infortunes, mes collègues et amis pris au piège dans d'autres bureaux, doivent être morts à l'heure qu'il est. Des cris ont jailli dans le tumulte durant de longues secondes, avant de s'éteindre à jamais, avalés par le grondement puissant des furies. Atroce jeu de hasard qui me fit parfois reconnaître un être cher derrière une voix déchirée d'angoisse. Je n'ai rien fait pour leur porter secours. Je n'aurais rien pu faire. Moi-même, personne ne peut plus rien pour moi. Peut-être quelques-uns ont-ils réussi à s'enfouir à temps ? Je l'espère. Bien que, dans ma détresse, dans ma presque folie, je souhaiterais presque que l'univers entier disparaisse avec moi. Cela rendrait ma fin moins pénible, mon choix moins cruel. Je ne veux pas mourir. J'ai toute la vie devant moi. C'est ce lieu commun qui, voici encore quelques minutes, délimitait mon horizon. Quand bien même je serais un vieillard à l'article de la mort, jamais je ne choisirais de disparaître de cette manière ! Il faut subir le joug des pires atrocités, ou être désespéré au-delà de toute raison, pour vouloir en finir de cette façon. C'est pourtant ce qui m'attend. Mais je ne puis me résigner. Je suis jeune. Je suis fort. Je vais me battre. Je vais les combattre ! Quelles sont mes chances ? Aucune ! Aucune… Ce mot ricoche à l'infini dans ma tête, broyant de désespoir les dernières secondes qui font ma vie. Cette ritournelle chaotique crée comme un vertige qui m'amène au seuil de l'inconscience. Mais je ne dois pas, je ne veux pas perdre connaissance ! Ce serait me livrer pieds et poings liés à l'ennemi. Ce serait horrible. Je dois résister et combattre jusqu'à mon dernier souffle. Elles sont là, juste derrière ma porte. Elles cognent, elles raclent, elles trépignent de ne pouvoir faire une seule bouchée d'un si frêle obstacle. Elles insistent et se renforcent. Bientôt, dans peu de secondes, elles passeront outre. Elles pourront alors me lécher de leurs langues affreuses et brûlantes, avant de me déchirer de leurs griffes acérées. Elles m'inviteront en elles, s'inviteront en moi et m'incorporeront tout entier dans leur monde où je ne serai plus. Elles se savent déjà victorieuses. Peut-être sentent-elles ma présence comme les fauves reniflent la peur des proies affolées ? Peut-être suis-je fou de leur prêter de tels pouvoirs… La porte ne résistera plus longtemps. Le bois vibre atrocement sous les coups de boutoir répétés, sous la pression d'un univers antagoniste où la vie n'a plus court. Mais les furies ne m'auront pas ! Je le décide ! Je le veux ! Alors mes membres accomplissent des gestes que ma raison accepte sans pour autant les commander. Quel étrange sentiment ? Je n'ai plus peur. Je suis une machine. Je suis un surhomme. J'empoigne une lourde chaise et la lance de toutes mes forces contre la fenêtre. La vitre éclate et la chaise disparaît dans le vide, emportant une myriade d'éclats pareils à des cristaux de neige éternelle. Mes jambes me portent au bord du vide. Mon regard plonge vers le sol, si loin, si bas, où s'affolent des fourmis humaines. Des fourmis qui commencent à comprendre l'ampleur de ce qui se passe ici. Dans mon dos, la porte se déchire enfin et les furies se ruent après moi. Trop tard ! Je saute. Je vole. J'échappe aux démons pourvoyeurs d'enfer qui se vengent en dévorant l'immeuble. Je vole et je disparais dans une clarté pure, où le feu n'a pas de prise, tandis que ma vie, captée par des dizaines de caméras, se répand instantanément sur des millions de téléviseurs avant de se réfugier dans la mémoire du monde.
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