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Je n'ai jamais eu beaucoup de chance dans la vie. Je pourrais vous raconter nombre de mes mésaventures, mais à quoi bon ? Celle-ci est de toute façon la dernière. La dernière en date, mais aussi la dernière de toute ma carrière. Car je ne m'en sortirai pas vivant ! À présent, je le sais, il faudrait un miracle. J'ai tout essayé. J'ai hurlé à m'en déchirer la gorge, dans l'espoir que quelqu'un entende mes plaintes et vienne à mon secours. Peine perdue ! Elle m'avait d'ailleurs prévenu, cette garce d'A…, que cela ne me servirait à rien de crier. La maison est bien isolée. Les murs sont épais, les voisins parfaitement inattentifs à ce qui peut se passer hors des limites de leurs territoires respectifs. C'est d'ailleurs en partie pour cela que j'avais choisi cette habitation pour mon dernier cambriolage. Ce devait être le dernier, je le jure. Je pensais raccrocher après ce dernier coup. P… de mauvais sort ! Cette affaire sera bel et bien la dernière de ma carrière, en effet, mais je n'avais pas vu les choses sous cet angle. Naturellement, j'ai essayé d'arracher la chaîne qui me retient prisonnier dans cette cave, dans ce cellier immonde où fermente une collection de fruits pourris à faire la joie du plus blasé des inspecteurs de l'hygiène. Inutile ! C'est du solide. Si elle ne m'avait pas confisqué mes outils, j'aurais pu crocheter la serrure des menottes. Mais elle est loin d'être bête, la garce. Confisquée la pince monseigneur, envolé le canif multifonctions ! Je n'ai plus que mes mains entravées. Elle m'a eu en beauté, ça on peut le dire. Il ne traîne même pas un vieux fil de fer, un clou rouillé ou n'importe quoi permettant de s'attaquer à cette p… de chaîne. Et quand bien même j'arriverais à desceller l'anneau du mur, il me resterait encore la porte du cellier. À croire que l'endroit servait naguère de banque centrale. Il faudrait au moins un bâton de dynamite pour en venir à bout. Quand je vous disais qu'il me faudrait un miracle ! Ce n'est pas le tout, je commence à crever de faim et de soif. Combien de jours peut-on tenir sans boire ni manger ? Pas longtemps, je le crains. Avant trois jours, je serai raide mort. Ensuite je deviendrai comme ces fruits envahis par la moisissure, verdâtres, verruqueux, purulents et puants. Pourtant, je vous l'avoue, s'ils étaient à ma portée, je me jetterais dessus, je les dévorerais sans faire de manières. Quand la gueule commande, le palais s'efface, c'est bien connu ! Mais elle a pris grand soin de les tenir à l'écart dans le coin du cellier qui m'est inaccessible. Ils sont simplement là, régalant l'air de leurs exhalaisons douceâtres, à moins d'une longueur de bras. Un bras que je ne puis tendre assez loin, même en me déboîtant l'épaule et le reste. Cette odeur me nargue. Au début, elle me révulsait l'estomac, à présent que je crève de faim et de soif, elle me fait l'effet d'un fumet délicieux. Il n'y a pas à dire, la femme qui m'a emprisonné ici s'y entend dans l'art de la torture. Un vrai supplice japonais ! Mes yeux se sont habitués à la pénombre et je peux distinguer ces pommes blettes, ces fraises mousseuses, ces bananes à la peau éclatées, suintantes d'un jus noirâtre. Et ces oranges qu'un vélum presque phosphorescent recouvre de son aura putride. Et ce melon joufflu, affaissé de trop de liqueur purulente gonflant son intérieur. Et ces raisins en sénescence avancée, recroquevillés du front, pissant des fesses. Et cette coupe au contenu blanchâtre dont la surface, comme atteinte d'hirsutisme, déborde de filaments nacrés. Un régal de levures en liesse, une fête pour champignons et bactéries ! Et cette chose oblongue dont je ne devine même plus l'identité végétale, ou peut-être même animale, mais qui, comme le reste, doit être comestible puisque la propriétaire des lieux à pris soin de l'entreposer ici. La propriétaire ? Elle vient me voir de temps en temps, cette folle vêtue comme ma grand-mère n'aurait jamais osé, même par grand deuil. Elle m'observe d'un œil noir et sévère, à la fois concupiscente et dédaigneuse. À quoi pense-t-elle ? Toute passion semble interdite derrière cette bouche trop fine, trop étroite, presque enfantine. Pourtant, il suffirait peut-être de peu de chose pour déclencher un cataclysme, une éruption de jouissance sous ce masque livide. Cette peau trop blême doit bien rosir, parfois ? Quand elle vient me voir, elle entrouvre d'abord le cellier, passe la moitié du corps et jette un regard semi-circulaire. La lumière crue de la cave contourne sa silhouette et blesse mes yeux durant quelques secondes. Sans doute en profite-t-elle pour vérifier la solidité de mes entraves et l'intégrité de sa petite réserve. Elle ne dit rien, jamais. Peut-être me sourit-elle ? Peut-être cette bouche et ces yeux expriment-ils de la compassion à mon égard ? Comment le savoir derrière ce masque ? Par contre, je sais maintenant ce qu'elle attend ! Je n'ai pas compris tout de suite mais à présent, c'est très clair. Je n'ai eu qu'à observer son manège avec les victuailles. J'ai été bien naïf de croire que j'allais m'en tirer en passant simplement à la casserole, si vous voyez ce que je veux dire... C'est ce qu'elle avait insinué au début, du moins est-ce ainsi que je l'avais compris, avant qu'elle ne m'enferme au cellier. Elle n'est pas mon type de femme, loin s'en faut. Je dirais même qu'à ce niveau de répulsion physique, je ne serais plus très loin de virer de bord. Mais quoi ! À cheval donné on ne regarde pas les dents. Je me suis fais surprendre en plein cambriolage. Elle aurait pu m'abattre d'un coup de fusil, arme qu'elle pointait sur ma poitrine dans l'attitude d'un tireur confirmé. Elle n'aurait eu aucune peine à plaider la légitime défense. Elle aurait pu se contenter de me tenir en joue et d'avertir la police. Ces messieurs se seraient fait une joie de me coffrer. Moi, " Raymond La Guigne ", qui n'attendait que la réussite de ce dernier coup avant de raccrocher les pinces pour de bon. Une bonne prise, quoi qu'on en pense. Mais non, ce n'était pas ce qu'elle voulait. Elle me voulait… moi ! J'ai refusé ! L'orgueil du mâle pris en faute, vous savez ce que c'est. Faire l'amour à cette femme, tout en étant menotté, entravé, humilié… Très peu pour moi ! J'aurais dû comprendre qu'il n'était pas question pour elle d'accepter une étreinte où j'aurais pu avoir le dessus, retourner la situation à mon avantage et m'enfouir ensuite comme un… comme un gredin, comme un dévoyé, pour aller chanter partout mon exploit. J'ai renâclé. Pourtant, maintenant que j'y pense, je l'aurais bien b…, finalement. Qu'est-ce que cela m'aurait coûté ? J'en ai connu de plus moches. C'est la situation qui m'a refroidi. C'est vrai quoi, être obligé, comme ça, à froid, alors que je n'étais pas venu avec ce genre d'intentions. Pas question, ai-je fait en me renfrognant, offusqué comme un premier communiant devant ce brave curé qui aurait tenté de lui rectifier la robe. Mais il est vrai qu'à cet instant, je n'avais pas encore compris clairement ce qu'elle voulait... - Ce n'est rien, avait-elle alors répliqué avec un étrange sourire. Vous serez à moi quand vous serez prêt… Et c'est ainsi que je me suis retrouvé au cellier ! Pauvre naïf ! Pauvre idiot ! Il faut dire que j'ai vraiment joué de malchance sur ce cambriolage. Ce devait être une opération de routine. Une femme seule dans cette grande maison. Des bibelots de valeur. Quelques tableaux de bonne facture. Des bijoux et probablement assez de liquide pour rentabiliser le déplacement. Du moins c'était mes prévisions. Un indic m'avait assuré qu'elle avait le sommeil lourd. Si je le retrouve un jour, celui-là ! Pas de système d'alarme sophistiqué. Rien à craindre du côté des voisins. Bref, un coup que même un débutant aurait pu mener à bien les doigts dans le nez ! Cela n'avait d'ailleurs pas trop mal commencé. La petite lucarne sur l'arrière n'avait pas résisté longtemps à mes viriles sollicitations. Elle s'était ouverte comme une fille de joie écarte les cuisses, sans la moindre protestation, sachant qu'elle était faite pour cela et qu'il n'aurait pas été correct de sa part de renâcler à la tâche. J'étais passé avec la discrétion d'un chat de gouttière. Tout s'annonçait donc pour le mieux. Je fis rapidement le tour des pièces intéressantes. Dans la cuisine, une poignée de billets, des petites coupures planquées comme il se doit dans la boîte à sucre la plus anodine, celle qui cligne de l'œil à tout voleur un tant soit peu exercé. Au salon, des bibelots, un peu d'argenterie et de verroterie, le brol habituel à fourguer pour payer le déplacement. La télé, le magnéto et la chaîne hi-fi ne valaient pas un lumbago. Quant aux tableaux, des copies ! On ne me la joue pas question croûte. À ce moment, j'aurais pu douter de l'intérêt de ma petite visite, et j'aurais été bien inspiré, mais dans mon métier on ne sait jamais quelle bonne surprise peut nous attendre dans le dernier tiroir. Bref, je pénétrai ensuite dans un bureau pour buter aussi sec contre une pile de livres posée à même le sol. Merde ! Il n'y avait que cela. Des livres, partout. Des étagères remplies. Sur le bureau. Empilés par terre. C'était bien ma veine ! J'aurais dû m'y attendre vu la personnalité de la propriétaire des lieux. Pour un voleur, les livres sont rarement des articles de choix. Je me voyais mal repasser par la lucarne en traînant cent kilos de paperasses qui ne me rapporterait même pas de quoi étancher ma soif. Encore, s'il s'était agi d'ouvrages anciens aux belles reliures, mais je n'avais devant moi que de vulgaires romans de gare fort récents ! Le magot devait être à l'étage, dans la chambre. La partie la plus délicate, celle qui paie aux audacieux. Du liquide, des bijoux, des chèques et des cartes de crédits. Avec un peu de chance, la dormeuse aurait des bouchons dans les oreilles, un masque sur les yeux et du concentré de passiflore dans les veines. Le nombre de gens qui s'assomment littéralement pour pouvoir trouver le sommeil est une bénédiction pour notre corporation. En douze pas et zéro grincement, je me retrouvai sur le palier du premier, un petit couloir où se dessinaient quatre portes fermées. Je repérai la salle de bain du premier coup d'œil, sans même devoir ouvrir la porte. C'était la seule pièce dont l'interrupteur, comme il se doit lorsque l'électricien connaît son affaire, se trouvait à l'extérieur. Une autre porte devait ouvrir sur une chambre d'ami, vide et tout aussi inintéressante. La troisième donnait sur un placard, au vu l'architecture du bâtiment, et la dernière était celle par où je devais me glisser ! Pourquoi ai-je d'abord ouvert le placard ? Quelle impulsion idiote a forcé ma main à écarter ce panneau derrière lequel ne devaient se trouver que de vieilles hardes sans intérêt ? Une stupide curiosité ! La preuve que même un cambrioleur chevronné n'est jamais à l'abri d'une erreur de jugement. Bien légère en vérité. Dans n'importe quelle autre demeure de ce type, cette transgression des règles élémentaires de la cambriole se serait soldée par un haussement d'épaules et un léger contretemps. Mais je n'étais pas dans n'importe quelle autre demeure… On croit souvent que l'ennemi numéro un du voleur est sa propre peur, avant le bruit malencontreux qui alerte l'occupant ou la patrouille de police. Certains allongent la liste avec les systèmes d'alarmes intempestifs, les chiens féroces, les serrures inviolables et la fatalité. On n'a pas tort, mais il y a pire ! Quoi donc me demanderez-vous ? Le fou-rire ! Oui, je sais, cela paraît surprenant. Je parle du fou-rire nerveux né de la tension accumulée, de la nécessité d'être constamment aux aguets et de travailler sur le fil du rasoir… Quand ma lampe torche révéla ce qu'il y avait à l'intérieur de ce placard, mes nerfs claquèrent comme une corde de violon tendue depuis trop longtemps. Des chapeaux… Mais quels chapeaux ! Des chapeaux capables de déclencher un fou-rire irrépressible comme rarement de ma vie je n'en avais connu. Bien sûr, je ne m'esclaffai pas en me frappant les cuisses de ravissement, pas plus que je ne me roulai par terre comme un gamin incapable de se maîtriser. Mais quels chapeaux, nom de dieu quels chapeaux ! Je pouffai en me bloquant les mâchoires, en me tenant les côtes, en resserrant autant que possible des sphincters soumis à rude épreuve. Des fragments de " hihihaha " s'échappèrent néanmoins de mes lèvres et polluèrent une atmosphère jusque-là aussi silencieuse que celle d'un tombeau. Le trémoussement de mes jambes imprima au plancher, sans que je m'en rendisse compte, une vibration sournoise qui se communiqua de latte en latte, de traverse en linteau, jusqu'à la chambre où la propriétaire des lieux -celle qui le jour s'affublait sans honte de ces monstrueux couvre-chefs !- dormait d'un sommeil nettement plus léger que je ne me l'étais imaginé… J'étais mort de rire, à demi-courbé devant ces chapeaux idiots, obligé à des efforts de contenance que je ne souhaite à personne de connaître dans de tels moments. Quoi ! Celui-là était digne d'une sorcière un soir d'Halloween. Cet autre aurait pu appartenir à un général occupé à fignoler les plans de la guerre de sécession. Le noir, dans le fond, faisait penser à la garniture brodée d'un pot de chambre aristocratique. Le mauve, devant, ne pouvait décemment couvrir qu'une tête large comme une roue de brouette. Et là, sur le côté, cette chose tenant autant de l'excroissance tumorale que de la cornette satanique… Des chapeaux invraisemblables, je vous dis ! J'avais là, devant moi, à la fois ignoble et scabreuse, une collection d'accessoires de tête que je savais -pour les avoir vu portés lors d'apparitions télévisées par celle dont j'étais en train de violer l'intimité- participer à la notoriété de cette sacrée bonne femme ! Et ils étaient tous là, alignés, stupides, vides de tête et de sens… Avouez qu'il y avait de quoi crouler de rire. Enfin, c'est l'effet que cela me fit, à moi, l'as de la cambriole. Toutes les bonnes choses ont une fin. Celle-ci n'échappa pas à la règle. Je n'entendis pas la porte de la chambre s'ouvrir dans mon dos, poussée par une main qui manifestement ne tremblait pas. Elle avait également eu la présence d'esprit de ne pas allumer. Ce qui me tétanisa, ce fut le déclic d'un chien que l'on arme sur un fusil à canons jumelés, de ceux qui font des trous comme des assiettes ou dessinent des ombrelles de plomb, à la selon de ce que l'on charge dans le magasin. - Hands up ! gueula-t-elle de sa voix de harpie, prouvant ainsi sa maîtrise de la langue la plus internationale. Mes bras se levèrent comme tirés par des fils de nylons et, en même temps, je tournai sur moi-même avec une lenteur calculée. La lumière de ma lampe torche, que je tenais maintenant orientée vers le plafond, retomba sur la silhouette armée comme un moudjahidin, et croyez-le ou non… je m'évanouis de frayeur ! Oui, je sais, ce n'est pas très glorieux ni très professionnel. De ma vie, je n'avais connu cette abdication temporaire de mon équilibre et de ma raison qu'une seule fois, lorsqu'un vétérinaire ivre avait ouvert le ventre de mon copain René la Salière pour en extraire un pruneau de plomb de calibre 12. Mais ici… c'était pire ! D'abord les chapeaux, ensuite ce spectre, un fantôme à rendre jaloux l'ensemble du parc immobilier écossais ! La douche norvégienne, le chaud-froid qui tue ! Ce visage au teint de craie émergeant d'une robe de chambre type vieille-fille, tout en voiles et en dentelles, de la couleur des volatiles locataires de la tour de Londres. Et puis cette tête échevelée, comme envahie par une armée de puces à échasses, avec ses petits yeux d'insomniaque, sa bouche tordue sur un rictus cadavérique… Vlan dans les pommes le Raymond ! Ah ! J'ai dû lui faire de l'effet à la bougresse. Quel homme ! Un cambrioleur émotif, quelle aubaine pour ses petites affaires ! Lorsque je revins à moi, le double canon de la Remington était toujours sous mon nez, mais j'avais les mains et les chevilles entravées par deux paires de menottes directement sorties de la panoplie du petit marquis de Sade. Vous connaissez la suite. Elle a dit qu'elle me voulait. J'ai protesté. Je me suis retrouvé au cellier. Mais à présent, je sais ce qu'elle voulait dire en parlant de " me vouloir ". Ce n'était pas à mon organe viril et à ce qui va avec qu'elle songeait, du moins pas dans sa forme la plus appropriée pour ce genre d'usage. J'ai eu le temps de comprendre son petit manège avec les victuailles qu'elle entrepose au cellier. Dans ce cellier où je suis, moi aussi, en attente de je ne sais quelle hideuse transformation. Ce n'est pas un hasard si les dates de fraîcheur de ces aliments sont plus périmées que le calendrier Julien. Non ! Ce ne sont pas les fruits frais, les légumes brillants de santé, ni les choses les plus appétissantes pour un estomac normalement constitué qu'elle apprécie le mieux et qu'elle vient chercher pour sa consommation… |