Petite fantaisie à trois

 

Tobias

- Si je bois autant, c’est parce que ma femme me trompe ! grommela Tobias entre deux goulées de calva. Ou le contraire, s’empressa d’ajouter mentalement la partie de lui-même qui résistait encore à l’effet dévastateur de l’alcool.

En effet, l’homme à demi affalé sur la table de la cuisine, avec pour toute compagnie un cruchon d’alcool de pomme au creux du bras, n’aurait plus su dire comment cela avait commencé. Cela remontait à plusieurs années, dès après son mariage avec Zoé. Ce n’était pas vraiment un mariage d’amour. Ni même un mariage de raison ou de convenance. Plutôt une sorte d’association comme il s’en conclut souvent dans les campagnes entre ces êtres qui se rapprochent et s’unissent, finalement, après avoir compris qu’ils ne rencontreraient jamais la véritable « âme sœur ». Ces mariages s’épuisaient dans la tempête avant d’atteindre, parfois, les rivages paisibles de la vieillesse. Lorsque la tempête s’élevait au rang d’ouragan, ces unions pouvaient éclater en dispersant d’indicibles douleurs. Pour ce qui était d’éclater, le mariage de Tobias et de Zoé venait foutrement d’éclater !

Avait-il commencé à boire après avoir compris que Zoé le trompait ? Ou cette dernière avait-elle finalement sauté le pas de l’infidélité, las de supporter l’ivrognerie de son mari ? Un peu des deux, probablement ! Cela n’avait d’ailleurs plus la moindre importance. Zoé avait toujours eu, du moins avant leur mariage, ce qu’il est convenu d’appeler la « cuisse légère ». Tous les gars du village le savaient. Pas un qui ne lui était grimpé dessus alors qu’elle avait à peine quinze ans. C’était un gage de bonne santé, en quelque sorte ! Et Tobias s’était même dit, lorsqu’il avait été question de peser le pour et le contre avant de faire sa demande en bonne et due forme, que puisqu’elle les avait quasi tous essayés dans un rayon de trente kilomètres autour de la ferme, elle ne serait plus tentée de le faire après être passée devant le maire et le curé.

Pour tout dire, même le curé s’était fait Zoé ! Elle l’avait raconté, un jour, en ne privant Tobias d’aucun détail sur les attributs peu ecclésiastiques, mais à l’entendre sacrément efficaces, de l’homme d’église. Tobias en avait souri. Qu’aurait-il pu faire d’autre ? C’était avant leur mariage, il y avait prescription. Les turpitudes de sa moitié ne devaient pas compter avant ce jour solennel, et on ne devait même pas s’en souvenir après. C’était d’ailleurs dans cet esprit que tout le monde l’entendait dans le pays. Mais après le mariage, il en allait tout autrement ! C’était une question d’honneur, de principes et presque de tradition. Quoique la tradition villageoise tendît plutôt dans l’autre sens, mais tout le monde feignait aussi d’oublier cela, puisque cela arrangeait ce même tout le monde.

En un sens, Zoé n’avait failli ni à l’honneur, ni aux principes. Pour ce qui était de la tradition, il était trop tôt pour le dire puisque ces choses devaient s’inscrire à plus long terme dans la petite histoire locale. Il était également trop tard puisque Zoé, désormais, n’aurait plus jamais l’occasion d’inscrire quoi que ce soit dans aucune histoire ! Tobias avala une gorgée de calva à même le cruchon de verre. La langue de feu racla sa gorge et tomba au creux de son ventre avec une douceur maternelle. Il jeta un coup d’œil par terre, sur le carrelage en pierre bleue du pays.

- Hé oui ! souffla-t-il dans un soupir fataliste.

Pour un peu, il aurait presque versé une larme. Il préféra visser ses lèvres au goulot du cruchon, basculer celui-ci en arrière et transvaser le précieux liquide vers son intérieur meurtri. Ce qu’il n’avait pas prévu en passant la bague au doigt de cette fille, une fille qui avait glissé ce même doigt et toute la main dans presque toutes les culottes masculines du canton, c’est qu’il condamnait par la même occasion la source du plaisir qui l’avait amené à passer pour elle l’habit de cérémonie. Il est des femmes pour qui le mariage correspond à une sorte de retraite anticipée des choses du sexe. Il s’agit d’un mystère trop long à expliquer ici, mais qui n’en existe pas moins dans certaines circonstances, malheureusement impossibles à deviner à l’avance. Tobias était tombé dans ce piège, lui qui espérait tant se réserver pour lui seul le privilège d’user et d’abuser de ce que la nature trouvait encore normal la semaine d’avant.

En vérité, la transition entre leurs fornications endiablées et l’abstinence pure et simple ne fut pas aussi tranchée. Il faut bien reconnaître que les six premiers mois du mariage ressemblèrent assez aux mois précédents, si ce n’est que Tobias fut, cette fois, le seul à pratiquer une femme gourmande, laquelle, en vertu des traditions villageoises, n’avait même pas eu à signifier à ses anciens prétendants qu’ils n’avaient plus à y revenir. Le mari avait donc tout pour être heureux : l’exclusivité d’une chose dont il pouvait être d’autant plus fier que tout le monde savait qu’elle était bonne et bien faite. Les hommes l’enviaient, tout en se pourléchant de souvenirs désormais inaccessibles, tandis que les femmes rêvaient comment corrompre ce bonheur, ce qui promettait pour lui d’alléchantes arrière-saisons. Zoé n’était pas une femme au physique flamboyant, ce qui peut être un motif de fierté pour ces hommes qui tiennent leur conquête comme une sorte de trophée de chasse, mais elle traînait la réputation d’une excellente affaire au lit, ce qui est aussi bien pour ceux dont la virilité supplante l’intelligence. La désillusion de Tobias fut d’autant plus grande lorsqu’il fut forcé de constater, au fil des mois, que le seul attrait véritablement intéressant de sa compagne commençait à ressembler à un automne précoce.

De tous les jours, cela passa rapidement à une fois par semaine, le samedi. Puis on oublia un samedi sur deux. Puis vint ce qui ressembla, pour Zoé, à une corvée mensuelle et pour Tobias à un débordement brutal de plus en plus insatisfaisant. Elle n’était plus à son affaire, elle n’avait plus envie, elle était fatiguée quand ce n’était pas dégoûtée… Comment les mêmes gestes, les mêmes odeurs et les mêmes goûts pouvaient-ils virer ainsi du délicieux à l’abject ? Etrange mystère dont la plupart des couples connaissent pourtant le déroulement ! S’il avait réfléchi aux causes possibles de ce phénomène, Tobias aurait peut-être découvert des raisons autres que ce qu’il attribuait aux seules humeurs de sa femme. Mais pourquoi réfléchir à ce genre de choses ? Tobias n’était pas de ceux-là. D’ailleurs, un homme peut-il réfléchir sérieusement quand son entrejambe raidi n’en peut plus d’appeler au secours ? Zoé le repoussait de plus en plus souvent. Bien sûr, il y revenait avec l’obstination d’un seigneur fort de son droit de cuissage et elle l’humiliait alors en se refusant à lui avec d’autant plus de vigueur. Il avait essayé la force, la douceur et même l’effet de surprise, mais toujours elle savait faire ce qu’il fallait pour l’éjecter du nid douillet qu’il avait connu, et qui était devenu un nid d’épines et de ronces, à croire que le mauvais sort s’était abattu sur sa maison ! Comble de désenchantement, Zoé ne se privait guère pour claironner aux commères du village, lesquelles en rassasiaient évidemment leurs maris, qu’elle en avait fini des choses du lit, si ce n’est pour y dormir, et encore, à condition que son lourdaud de mari s’en aille ronfler et suer le plus loin possible !

Pourquoi « cuisse légère » ne voulait-elle plus l’accueillir là où jadis il était si bien ? L’idée d’un amant s’imposa dans l’esprit de Tobias avec la force d’un commandement divin ! Cela ne pouvait pas être autre chose. L’ennui, c’est que Zoé n’avait aucun amant. Du moins pas à ce moment de leur histoire. Elle n’avait plus envie, voilà tout ! S’il avait pu la surprendre dans une position équivoque avec un quelconque greluchon, cela aurait eu le mérite d’être clair. Il aurait rossé tout le monde et tout serait rentré dans l’ordre. Mais non, cet amant imaginaire des premiers jours n’existait que dans la tête de Tobias, où il commettait sans doute plus de ravages que s’il avait été de chair et d’os en train de faire rosi de plaisir sa Zoé. Alors, comme obéissant à une sorte de réflexe conditionné ou à une autre tradition largement établie dans le canton, le cocu imaginaire s’était tourné vers l’alambic. Son fidèle serpentin de cuivre et sa cuve à pression lui bouillaient un jus de pomme à vous décaper la carcasse jusqu’à l’âme, ce qui était d’ailleurs le but recherché. Il n’enterra plus les cruchons qui devaient vieillir en pleine terre mais se les réserva à portée de main. Il produisit plus et vendit moins. Zoé elle-même ne fut pas la dernière à l’inciter à boire, malgré le fait que lorsqu’il était saoul, il devenait encore plus grossier et plus violent qu’à l’accoutumée. Cet état présentait néanmoins un certain avantage puisque l’ébriété de son mari débouchait généralement sur un coma de plusieurs heures durant lesquelles elle avait la paix. S’il se montrait violent avant que d’être trop saoul pour s’effondrer, il n’en était pas moins maladroit et facile à manœuvrer. Quant à sa libido un peu trop impérieuse, au-delà de quelques gorgées d’alcool à 50°, elle aurait fait passer une limace engourdie pour un va-t-en-guerre ! Zoé savait d’ailleurs l’humilier au-delà de toute limite en acceptant d’écarter les cuisses uniquement dans les moments où elle savait qu’il se trouverait trahi par sa mécanique.

Tobias cracha un jet brunâtre de l’autre côté de la table de la cuisine. Le glaviot s’écrasa contre le mur et glissa grassement jusqu’au sol. L’homme se rinça la gueule d’une solide lampée de calva avant de reporter son regard flou sur le carrelage sombre.

- Salope ! Putain ! Crevure !

Les injures tombaient de sa bouche comme autant de malédictions. C’était fini ! Elle ne le tromperait plus jamais ! Comment avait-il pu rester toutes ces années sans plus rien faire aux côtés de cette… de cette… ?

Oui, elle le trompait, c’était forcé. On ne devient pas aussi chaste qu’une rosière après seulement quelques mois de mariage, alors qu’on a été une Marie-couche-toi-là pendant des années ! Quel idiot il avait été de ne pas voir plus tôt que c’était René ! Son meilleur ami, son camarade de jeunesse, son copain de beuverie. Le seul, oui, le seul dont il était absolument sûr qu’il n’avait jamais couché avec Zoé ni avant ni après son mariage ! Il ne l’avait même jamais soupçonné. Et pourtant, il aurait dû se douter, c’était une histoire tellement classique. Il aurait dû comprendre plus vite le manège qui se tramait derrière son dos depuis des mois !

René, effectivement, passait de plus en plus souvent à la ferme. Il donnait un coup de main aux étables quand Tobias allait aux champs. Il aidait Zoé pour ses corvées et était même le premier à réchauffer l’alambic dès que les réserves baissaient. Manifestement, il ne réchauffait pas que l’alambic dans cette maison ! Comment s’y était-il pris, ce freluquet sans le moindre charme et qui plus est, ce n’était pas un mystère, monté comme une salamandre, pour ranimer le feu de la passion entre les cuisses de sa Zoé ? C’était là un mystère qui demeurerait à jamais sans réponse. Ce qui avait mis la puce à l’oreille de Tobias, c’était le fait que, depuis plusieurs mois, René fût devenu plus sobre qu’un chameau. Il ne touchait plus une goutte d’alcool, pas même pour se rincer les dents. Pour quiconque avait connu René auparavant, c’était là un véritable exploit. Il avait vaguement expliqué que c’était un ordre du médecin. Un ordre qu’il avait intérêt à suivre s’il ne voulait pas se voir offrir un complet en sapin pour Noël. Tobias avait compati. Quel aveugle ! Quel idiot ! À jeun, René devait être dans de bien meilleures dispositions que lui pour satisfaire une Zoé revenue de son abstinence forcée. Et s’il ne s’était agi que de cela ! Mais ce n’était pas seulement le bénéfice des charmes de sa femme qui était en train de se jouer à son insu, mais également la ferme, les terres et les économies… Heureusement, Tobias avait vu clair à temps !

* * *

Zoé et René

- Tout est en place, ma chérie. C’est le grand soir.
- Il va rentrer d’une minute à l’autre. Tu sais ce qu’il te reste à faire.

Zoé embrassa René avec une fougue qui le fit presque décoller du sol. Il faut dire que si les deux amants avaient approximativement la même taille, la corpulence de Zoé éclipsait facilement la frêle silhouette de René. L’homme se sentit comme aspiré contre l’opulente poitrine de la femme. Il lui agrippa les fesses et se pressa contre son ventre. Son sexe se dressa à l’intérieur de son bleu de travail et il donna de petits coups de reins pour bien faire sentir son désir à sa partenaire. Leurs langues se mêlèrent avec des bruits humides. Ils faillirent perdre l’équilibre et se rattrapèrent en agrippant chacun un coin de la table de la cuisine avant de se séparer précipitamment. Tobias entrait dans la cour de la ferme, juché sur son vieux tracteur pétaradant. René alla s’asseoir de l’autre côté de la table et Zoé retourna s’occuper de la vaisselle dans l’évier.

- Salut la compagnie, lança Tobias en pénétrant dans la pièce moins d’une minute plus tard.
- Salut vieux, renvoya René.
- Tes bottes ! grinça sèchement Zoé sans même se retourner.

L’homme fit demi-tour en ronchonnant d’incompréhensibles jurons. Il se dégagea de ses bottes crottées au fer du mur extérieur et revint sur ses chaussons, à peine moins crasseux.

- Je me suis occupé des lapins. Ils ont ce qu’il faut pour cinq jours, expliqua René.
- C’est bien, fit Tobias. De mon côté, j’ai fini la clôture le pré des Alouettes. J’y mettrai les bêtes demain. Tu manges avec nous René. Qu’est-ce qu’il y a pour le dîner ma caille ?
- Du lapin.

Les deux hommes se regardèrent en haussant les sourcils avec un air de connivence. Tout le monde ici aimait le lapin, au vin, à la bière, aux pruneaux ou aux herbes. Comme cela sentait déjà la bière dans toute la cuisine, il n’y avait nul besoin d’autres précisions.

- Bien, fit encore Tobias d’un air satisfait. Je vais me chercher un cruchon dans la réserve. Rien de tel qu’un bon calva pour accompagner un bon repas.
- C’est ça, soûle-toi la gueule comme tous les jours ! lui lança Zoé avec dédain.
- Je fais ce qui me plait ! gueula l’autre en disparaissant dans la cave.

Zoé fixa immédiatement son regard dans celui de René. L’envie de se précipiter vers lui, d’agripper son sexe et de l’engloutir en elle avec passion s’y lisait tout autant que la ferme résolution qu’ils avaient prise depuis déjà plusieurs jours.

- Tout se passe comme prévu. Tu sais comment tu dois le manœuvrer, chuchota-t-elle.
- Ça ira, fit-il sur le même ton. Ne l’asticote pas trop, juste ce qu’il faut.
- Je le connais. Ne t’en fais pas, on va l’avoir ce salaud.

Elle se replongea dans ses casseroles une seconde avant que son mari n’émerge de la cave, un litre de calva à la main. Celui-ci s’installa à la table, en face de son vieil ami.

- Du dernier cru, annonça-t-il en frappant le flacon sur la table de bois. Je t’en sers un godet ?
- Tu sais bien que je ne peux plus boire d’alcool, même pas une goutte, expliqua René avec des regrets parfaitement imités dans la voix. Déjà le lapin à la bière, c’est une entorse au règlement !
- Quel dommage mon pauvre vieux ! Tu ne sais pas ce que tu perds.
- J’imagine, va ! J’ai bu de ce jus plus souvent qu’à mon tour et tu le sais très bien !
- C’était le bon temps. Tu en veux un petit verre, ma chérie ?
- Je ne boirai pas de ton venin pour tout l’or du monde, lui renvoya sa « chérie » sur un ton qui ne souffrait aucune réplique.

Elle posa une première marmite au centre de la table, celle où mijotait dans son jus mousseux les morceaux du lapin tué dans la matinée. Elle l’avait tué, vidé et dépiauté elle-même, avant de l’accommoder pour le repas du soir. Elle distribua ensuite les couverts, puis revint avec une seconde casserole où fumait une montagne de pommes de terre cuites à l’eau. Elle posa enfin trois verres et une cruche remplie d’eau avant de s’asseoir à son tour. Tobias avait déjà garni son assiette d’un monceau de pommes de terre tandis que René prélevait une part de lapin dans une louche de sauce. On ne faisait jamais de manière à cette table où chacun y allait à l’importance de son appétit. Zoé versa de l’eau dans le verre de René et dans le sien avant de garnir à son tour son assiette.

- Je ne t’en sers pas, je suppose, fit-elle en écartant la cruche d’eau du verre de Tobias. Tu as déjà ce qu’il te faut !
- Il manque le pain, jura sévèrement ce dernier.

La maîtresse de maison s’apprêtait à riposter d’un « va le chercher toi-même », mais un regard fugace de René l’en dissuada. Elle se leva docilement et revint avec un petit panier d’osier garni de quelques tranches de pain.

- Le sel, ajouta doucement René avant qu’elle se rasseye.

Zoé fit une nouvelle fois demi-tour et revint à la table avec sel, poivre et pot de moutarde.

- Il ne manque plus rien, messieurs les gourmets ?
- Assieds toi et mange pendant que c’est chaud, grommela son mari entre deux bouchées voraces.

Ce qu’ils firent tous les trois, sans plus échanger une parole durant les dix minutes suivantes. Un concert familier s’éleva autour de la table : raclements de couteaux et de fourchettes sur le fond des assiettes, louches dans les marmites, chocs des verres contre les flacons, frottements des manches sur le bord de table et des pieds par-dessous, bruits de mandibules et de crocs, déglutitions viriles, soupirs d’aise et rots caverneux à peine couverts… Le litre de calva avait été descendu d’un bon tiers lorsque Tobias se mit à saucer un bout de pain sur le fond de son assiette. René achevait pareillement son repas tandis que Zoé croisait ses couverts devant elle.

- C’était bien bon, félicita René.
- Ma femme est un vrai cordon bleu, admit Tobias, mais je continue à croire que le lapin est encore meilleur en l’arrosant avec ceci.

Tout en parlant, il leva son verre rempli à ras bord, le porta à sa bouche et l’avala d’un trait comme s’il ne s’agissait que d’un vulgaire jus de pomme. Il ponctua son intervention d’un sonore claquement de langue.

- Tiens… hum… au fait, intervint René. À propos de calva… hum… on discutait justement de ça avec Zoé avant que tu ne rentres.
- Vous parliez de calva en m’attendant ?
- Ben… Oui. On se disait que tu en buvais vraiment beaucoup. C’est pas un reproche, hein ? Mais on avait un point de vue différent…
- René soutenait que tu étais le plus grand buveur de la région et moi je disais que tu ne tenais plus l’alcool comme avant, coupa vivement Zoé.
- Quoi ? Moi je ne tiens plus l’alcool ? C’est mal me connaître !
- Tu vois, il le dit lui-même, plaça René comme un reproche à l’intention de Zoé.
- Ce qu’il peut dire, je m’en moque, répliqua la femme. S’il est vraiment aussi fort qu’il le prétend, qu’il le prouve ! Moi je dis qu’il ne saurait pas boire son litre sans s’écrouler, et pourtant il le faisait bien il y a quelques années.
- Mais je peux encore le faire, riposta Tobias piqué au vif.
- Il dit qu’il peut le faire, ajouta René sur un ton se voulant conciliant.
- Il ne peut pas ! Il n’en est qu’au tiers et il tangue déjà, c’est dire !
- Qu’est-ce que tu dis ? Je tangue ? Je vais te montrer, moi, si je tangue !

Tobias se redressa comme poussé par un ressort. Son siège recula en raclant le dallage. Il se tint raide comme un chêne, son verre dans une main, le cruchon dans l’autre. Un chêne qui semblait lutter intérieurement contre les effets d’une brise légère.

- Alors, je tangue ? jeta-t-il victorieusement à la compagnie.
- Pff ! souffla sa femme, encore quelques verres et tu t’écroules comme un sac de grain !
- Mais non, il peut encore tenir tout un litre comme avant, tempéra René.
- Qu’il le prouve alors ! Vous les hommes vous croyez toujours avoir raison. Vous n’êtes que des prétentieux, mais quand il s’agit de passer aux actes, il n’y a plus personne !
- Mais je vais te le prouver pas plus tard que tout de suite, et René ici présent sera mon témoin ! scanda Tobias sur le ton de la victoire.

Il se rassit à la table et présenta fièrement son cruchon à la cantonade. Zoé et René se regardèrent et celui qui ne pouvait être vu de Tobias fit une œillade de connivence à l’autre. Tout fonctionnait comme prévu. Ce pourceau allait se pochetroner le museau jusqu’à s’effondrer comme une masse au milieu des ses ronflements. La suite serait facile. La petite mise en scène que les amants avaient imaginée laisserait croire à un banal accident. Tobias éliminé, ils pourraient enfin s’aimer librement et profiter ensemble des biens qu’il laisserait à sa veuve.

Vingt minutes plus tard, le litre était descendu aux deux-tiers. Toujours assis à la table, Tobias semblait comme tassé sur lui-même. Il gardait les yeux mi-clos et serrait le précieux cruchon contre sa poitrine. De temps en temps, mais de plus en plus mollement, il portait le goulot à sa bouche et aspirait une lampée de breuvage doré. Zoé s’occupait de la vaisselle qu’elle lavait et rinçait avec de grands gestes brusques. Les couverts étaient heureusement de solide facture. Les bols s’ébréchaient plus sûrement dans la rudesse des mains que dans celle des bouches. Quant aux assiettes, il n’était pas rare de les voir se relever d’une chute sur le dallage, ornée d’une simple fêlure qui tiendrait encore des années. René avait d’abord aidé à débarrasser la table puis était venu se rasseoir devant Tobias, qu’il observait du coin de l’œil. Il ne buvait que de l’eau. Ce n’était pas le moment de s’enivrer, recommandation médicale ou non. Pour ce qu’il aurait à faire d’ici quelques minutes, au train où ça y allait, il lui fallait garder la tête froide. Il ne resta bientôt plus que trois centimètres dans le fond du flacon que serrait Tobias. Les plus raides !

- Il ne tiendra pas, jetait de tant à autre son épouse sans même se retourner, histoire de maintenir l’intérêt du pari.
- Il tient toujours, soulignait René qui de sa position pouvait mieux apprécier les efforts de celui qu’il appelait traîtreusement son ami.
- Je… tien… drai… bout…, grommelai alors Tobias avec un sinistre écho de mécanique de plus en plus détraquée.
- Allez, encore un effort, l’encourageait René. Et l’autre de relever le coude et d’éliminer un autre centimètre.
- Allons, plus que deux ou trois gorgées et tu as gagné.
- Mais bois donc, mon chéri, prouve donc que tu es le plus fort !
- J’y… rive… rai… râââhhh…

À présent, Zoé s’était rapprochée et ne faisait plus le moindre effort pour dissimuler son attirance pour René. Elle s’était même accolée à lui, un bras autour de sa taille. Son mari ne devait plus être capable de rien voir depuis un bon moment. Il ne tenait plus que par la force de l’habitude. Le dénouement était proche. Pour faire passer le dernier centimètre, Zoé leva elle-même la bouteille. Elle maintint avec vigueur le goulot coincé dans la bouche de l’ivrogne jusqu’à ce qu’il eût tout ingurgité. À peine les dernières gouttes de calva eurent-elles disparu que Tobias s’effondra, tête en avant, sur la table. Il se mit à ronfler presque aussitôt, totalement ignorant du choc qu’il venait de subir ainsi que de tout ce qui pouvait désormais se passer autour de lui.

- Il a tout de même tenu tout son litre, constata René en écartant le cruchon à l’autre bout de la table. J’ai même cru un moment qu’il allait falloir aller en chercher un autre et lui faire croire qu’il n’arrivait pas au bout du premier.
- Bah ! fit Zoé, l’essentiel est qu’il est là où on voulait qu’il soit. À nous de jouer maintenant.

Elle attrapa son mari par les épaules et le tira en arrière pour le décoller de la table. Tobias se laissa aller comme un vulgaire sac de grain que l’on s’apprête à lever. Il ne cessa même pas de ronfler. René arriva pour le soulever par les jambes tandis que Zoé, plus forte que lui, le prenait aux épaules.

- Qu’est-ce qu’il pue des pieds ! râla René en allant vers la porte.
- Il ne faut pas oublier de lui remettre ses bottes, et sans se tromper de pied, ajouta Zoé qui suivait en soutenant le gros du corps.

Le couple déposa une première fois son fardeau devant la porte d’entrée afin de remettre les bottes aux pieds de l’ivrogne comateux. Lorsque ce fut chose faite, les amants reprirent leur harassante progression jusque l’autre côté de la cour de la ferme. Tobias devait peser près de cent kilos, bottes comprises, et même en le partageant en deux il était encore sacrément encombrant à transporter. Heureusement, il faisait nuit noire et personne n’était là pour observer cet étrange manège. Ils le déposèrent derrière le vieux tracteur, celui dont tout le monde savait qu’il n’avait plus de très bons freins. À cet endroit de la cour de la ferme, le sol en légère pente ne laissait supposer qu’une seule chose : celui qui se tenait derrière un tracteur aux freins usés prenait de sacrés risques ! Soit il devait être inconscient du danger, soit trop imbibé d’alcool pour se rappeler ce détail. Avec ce que Tobias avait dans le sang, personne ne douterait un seul instant que ce dernier eût commis une incroyable imprudence en venant bricoler dieu sait quoi à cet endroit.

- Allongeons-le en travers, décida Zoé.

Ils le positionnèrent avec la tête dans l’alignement de l’imposante roue arrière.

- Tu sais ce qu’il te reste à faire, ajouta encore Zoé. Tu mets le moteur en route et tu lui recules dessus, ensuite tu retires la vitesse et tu serres le frein seulement au deuxième cran. Ainsi, on croira que les vibrations du tracteur ont provoqué son recul pendant que Tobias bricolait à l’arrière. Le deuxième cran ne bloque pas les roues. Tobias n’y aura pas pensé dans l’état où il se trouvait.
- Je sais, je sais, fit nerveusement René en s’apprêtant à monter sur l’engin.
- Bien ! Je ne veux pas voir ça. Je rentre à l’intérieur. Viens m’y retrouver quand ce sera fait. On alertera les secours ensemble. Et n’oublie pas de laisser tourner le moteur !

Zoé tourna les talons et fila dans sa cuisine. René grimpa sur le tracteur.

* * *

Tobias

- Les salauds ! Les pourris ! grinça Tobias entre ses dents. C’était encore pire que ce que je croyais ! Cela ne leur suffisait pas de forniquer dans mon dos, ils voulaient aussi me liquider pour profiter de la ferme et de mes sous !

Il se tourna de trois-quarts pour jeter un coup d’œil dans l’autre coin de la cuisine. Son sourire ressemblait à une grimace exprimant toute la cruauté du monde dont il était pénétré jusqu’à la moelle. Puis, il porta son attention sur la grosse poutre apparente qui partageait le plafond en deux. Cela lui donna des idées. Lorsqu’il aurait bu quelques rasades de plus, il aurait peut-être le courage de le faire ou alors il appellerait la police.

Quelle bonne idée il avait eu de mettre son plan à exécution ce soir même ! Depuis quelque temps déjà, il échafaudait le moyen de surprendre sa femme dans les bras de son amant. Il voulait avoir la confirmation de ses soupçons et ainsi un excellent prétexte pour, dans un accès de colère noire, rosser l’une et abattre l’autre, ou le contraire, ou n’importe quoi de sanguin et de définitif. En rentrant dans la cour de la ferme perché sur son vieux tracteur, il avait cru distinguer les silhouettes de René et de sa femme, vaguement enlacées en une ombre unique et révélatrice se dessinant derrière la haute fenêtre de la cuisine. L’ombre s’était scindée en deux, chaque partie s’écartant de l’autre avec, semblait-il, comme une sorte d’attraction rémanente difficile à vaincre. Ces salauds se pelotaient encore à la seconde où ils l’avaient entendu arriver, il en aurait mis sa main au feu !

- Dire que je lui faisais confiance ! pesta Tobias en songeant à son ami René. Il mangeait avec nous plus souvent qu’un fils ou un frère. Mais cela ne lui suffisait pas, il lui fallait ma femme en plus ! Et elle, cette garce, cette putain qui ne voulait plus coucher avec moi, elle a su relever la cuisse pour ce profiteur. C’est même sûrement elle qui a fait ce qui fallait pour lui tourner les sens. Ils voulaient donc me tuer et faire passer ça pour un accident, ces salauds !

Tout avait l’air normal lorsqu’il était apparu sur le seuil de la cuisine. Pourtant, il était sûr que ces deux-là jouaient la comédie. Il flottait encore dans l’air un je-ne-sais-quoi de lubricité inassouvie ! Tout en allant chercher son litre de calva à la cave, Tobias avait pris la décision de les confondre sans plus attendre. Il était remonté avec le cruchon spécial qu’il s’était préparé depuis quelque temps. Du pur jus de pomme à peine accommodé d’un zeste de véritable calva pour le parfum ! Impossible de se saouler en abusant de ce breuvage ! Pour la couleur, ce serait parfait. Il savait que Zoé refuserait d’en boire et que René prétexterait ses pseudos recommandations médicales afin de garder l’esprit clair. Il s’imaginait encore que cette abstinence n’avait d’autre but que celui de pouvoir profiter des charmes de sa femme dès que lui-même serait incapable de se rendre compte des manigances tramées derrière son dos. C’était pire que ce qu’il croyait !

Ingurgiter ce jus de pomme à peine alcoolisé avait été une épreuve pénible pour Tobias. Faire semblant de s’enfoncer dans un état d’ébriété de plus en plus prononcé aurait été un jeu d’enfant en d’autres circonstances. Plusieurs fois, en percevant le double-sens des commentaires des deux autres, il aurait presque souhaité ne pas avoir interverti les cruchons. Mais il devait aller jusqu’au bout, boire ce jus de pomme jusqu’à la lie, supporter toute cette boue jusqu’au moment où il pourrait sortir de son rôle et prendre les amants sur le fait. Il avait cru qu’ils le laisseraient cuver tranquillement, affalé sur la table de la cuisine, pendant qu’ils consommeraient leur lubricité dans la chambre ou dans le foin. Ces deux fourbes qui croyaient pouvoir s’envoyer en l’air en riant du cocu assommé par l’alcool allaient être foutrement surpris ! Aussi, il n’avait pas immédiatement compris pourquoi, au lieu de le laisser cuver dans la cuisine, ils avaient entrepris de le traîner à l’extérieur. Quand René lui avait enfilé ses bottes, de terribles soupçons s’étaient dessiné dans son esprit. Des soupçons qui s’étaient vus confirmés peu après en entendant les explications de son épouse sur la manière de faire passer le meurtre pour un accident.

La suite s’était déroulée très vite. Du coin de l’œil, il avait vu Zoé retraverser la cour et disparaître à l’intérieur de l’habitation. De son côté, René grimpait sur le tracteur et prenait place sur l’espèce de selle métallique dont les ressorts grincèrent de sinistre façon. Tobias s’était alors relevé avec la souplesse et la discrétion d’un chat de gouttière. Au moment où l’ennemi s’apprêtait à tourner la clé de contact, il avait escaladé la barre d’attache arrière pour le saisir au collet. Fou de rage, il lui avait tordu le cou comme à un vulgaire poulet. Puis il l’avait jeté en bas de l’engin, le précipitant là où lui-même avait été déposé une minute plus tôt. Il mit le tracteur en route et recula. Le bruit du vieux diesel couvrit à peine les lugubres craquements d’os de sa victime. Il laissa tourner le moteur, non pour obéir à un scénario dont il n’avait que faire, mais simplement pour couvrir le bruit de sa course vers la cuisine. Quelques secondes plus tard, il déboulait, une fourche à la main, dans la pièce où se trouvait Zoé.

Et à présent il s’octroyait rasade sur rasade de son meilleur calva. De temps en temps, il regardait vers le sol, dans le coin de la cuisine où gisait Zoé, une fourche à trois dents plantée dans le ventre. Elle se vidait lentement de son sang, clouée tel un horrible papillon de nuit sur le carrelage en pierre du pays. Ses yeux arrondis de surprise et de terreur étaient restés grands ouverts et semblaient toujours le regarder par delà la mort. Son ventre et ses jambes cramoisies de sang remuaient parfois d’un réflexe nerveux, ce qui attirait alors son attention.

- Pas capable de tenir un litre ? Je vais te montrer, moi, si je ne suis pas capable de tenir un litre ! soliloquait-il entre deux goulées.

Ce qui était sûr, c’est qu’au point où il en était, il n’aurait plus été capable de passer la corde autour de la poutre et d’y faire un nœud de pendu. Quant à y passer le cou pour parachever le tableau, il n’y songeait même plus.

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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