Pour vous servir, Madame !

 

 

(Petite nouvelle pour faire suite au concours de nouvelles inter-établissements
2000-2001 du lycée de Saint-Lô)

 

À Coralio, le petit déjeuner se prenait à onze heures, voilà pourquoi les gens n'allaient pas au marché très tôt. Cela m'arrangeait très bien puisque je suis un éternel lève-tard et qu'ainsi je n'avais aucune difficulté pour m'approvisionner en produits frais avant la fermeture des échoppes.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas Coralio, le moins qu'on puisse dire est que l'endroit ne saurait trahir ses origines. Il s'agit d'une petite cité balnéaire totalement artificielle, blottie au creux d'une anse de la côte d'Opale depuis seulement quelques années. Tout y est artificiel : les hôtels, les restaurants, les rues, le casino, les bars et même son marché quotidien sous les fameuses " halles " reconstituée sur le modèle Criqueville. S'il n'y avait les congés payés, l'essor du tourisme de masse et le manque chronique d'imagination de la plupart de nos contemporains, ce genre de " club de vacances " n'existerait sûrement pas. Cette plage merveilleuse serait restée un petit paradis sauvage, au lieu de répercuter tard dans la nuit les cris des fêtards tout en recevant en continu des effluents d'égouts.

Mais, après tout, je ne vais pas cracher dans la soupe car j'y suis bien, moi, à Coralio ! Pourquoi ? me demanderez-vous. Parce que j'y travaille et que je suis consciencieux : un cuisinier de mon niveau ne se permettrait jamais de cracher dans la soupe, au propre comme au figuré !

Autant le dire, je suis le maître incontesté du " Carnicoton " (ce n'est pas moi qui ai choisi le nom !), le seul restaurant du port où l'on ne mange pas de poisson. Original non ? Viande, viande et encore viande, tel est notre credo ! Bœuf, porc, mouton, poulet, lapin, gibier, bison, croco, autruche, ragondin, élan, impala, singe, girafon… et parfois même, selon les arrivages, certaines pièces particulières dont je n'oserais jamais indiquer ni le nom ni la provenance sur la carte ! Des espèces menacées ? Bah ! Ne dit-on pas qu'il faut avoir goûté à tout au moins une fois dans sa vie ?

J'ai rencontré Josiane sur le marché. Ce qui m'a le plus attiré chez elle ? Ses fesses, ses cuisses, ses épaules rondelettes, son opulente poitrine, ses yeux ravissants, son sourire carnassier… pas forcément dans cet ordre. Je garnissais mon panier de plantes aromatiques, de condiments et de légumes, histoire d'accommoder mes viandes. Elle oscillait entre un Courmelon et un Saint-Albray devant l'étal de Pedro le fromager. Je lui conseillai le " Cœur de Guibert ", un chèvre de caractère. Nos regards se croisèrent.

- Madame, lui dis-je, vous, vous êtes une à femme à viande !
- Pardon ? fit-elle quelque peu interloquée.
- Vous aimez la bonne chair, la bonne viande, les bons petits plats en sauces, est-ce que je me trompe ?

Elle sourit. Elle a dit peut-être. C'était gagné !

Trois minutes plus tard, elle acceptait l'invitation que je lui fit pour la soirée. Le Carnicoton ferme le lundi mais, pour elle - rien que pour elle et moi ! - je promis d'allumer mes fourneaux et de préparer un festin de viande accommodé à ma mode. Elle vint à notre petit rendez-vous, ponctuelle, vêtue d'une robe courte à souhait, laquelle dissimulait à peine les formes pleines et chaudes qui m'avaient tant séduit un peu plus tôt dans la journée. Je refermai la porte derrière elle et abaissai le rideau de fer jusqu'au sol. Quelle excellente soirée nous allions passer, cette touriste croquignolette et moi !

L'ennui, lorsque j'invite une dame à ma table privée, c'est qu'il ne faut pas s'attendre à manger de suite. Ma cuisine demande une longue préparation. Elle n'en est que plus savoureuse. Mon obsession pour les produits frais m'oblige souvent à abattre l'animal de mes propres mains. Suit alors une nécessaire préparation : vidage, dépiautage, découpage et toutes ces choses que vous pouvez aisément imaginer. Mon invitée accepta sans rechigner ces conditions, pour lesquelles au demeurant elle me prêta volontiers son concours. Ces détails n'étant pas des plus ragoûtants, je passerai donc directement au final, c'est-à-dire le menu.

 

En entrée

Filet de langue et joues braisées sur lit de cressonnette, coulis d'airelles

Premier plat

Epaulette croque-au-sel, pomme en chemise, bulbe de jacinthe d'eau
(une spécialité !)

Pour suivre

Plates côtes et tranches de foie sur rizière basmati. Sauce au sang.
(ne pas abuser pour qui veut pleinement profiter de la suite)

Plat de résistance

Le " Gigot Cicéron ", pièce passementée de tiges d'ail et de pétales de rose.
Son fagot d'haricots verts.

Le repos du guerrier

Mont tendre dans sa mer de vermeil.
Sa couronne frisée.
Petits lardons.

Pour terminer

Os à moelle au raifort.
Lamelle de cœur sautée champignons noirs.

Digestif

(pour les vrais hommes uniquement)
Œil flottant sur calva vieux !

- Alors, chère Josiane, que pensez-vous de mon menu ? ai-je demandé à mon invitée d'un soir en présentant artistiquement mes plats sur la plus belle table du restaurant.
- Suis-je bête ! ai-je aussitôt ajouté. Vous ne pouvez m'entendre, puisque le chien déguste en ce moment vos oreilles.

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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