La cuite

 

- Mon pauvre vieux, te voilà bien !

Voilà exactement ce que je me suis dit en constatant mon erreur. Malheureusement, il était trop tard pour rebrousser chemin. Déjà, je voyais poindre les premières lueurs de l'aube au travers de l'œil de bœuf trouant le pignon de l'imposante villa, là où je m'étais imprudemment introduit. Il faut dire que je m'étais réfugié dans le grenier (par habitude sans doute ?) après avoir sévèrement effrayé toute la maisonnée et constaté du même coup mon erreur. Je ne savais pas où j'étais, mais je n'étais assurément pas chez moi !

D'abord, chez-moi, personne ne m'accueille pas avec des " hîîîîîî " ou des " rhâââââ " épouvantés, mais avec un plus prosaïque " bonjour monsieur Serge ". En réalité, je me nomme Sergei Tplot, mais les personnes qui vivent sous mon toit sont tellement sympathiques que je ne songe même pas à relever cette anodine familiarité. Je préfère d'ailleurs cela, plutôt que d'entendre mon nom écorché par ces bouches peu familiarisées avec l'accent serbo-croate. Bref, quand j'arrive dans une pièce où se trouvent déjà Pierre ou Suzanne, mes locataires actuels, ou lorsque je croise dans un couloir Simon ou Sophie, leurs enfants de quatre et sept ans, aucun d'eux ne se met à hurler de frayeur, à lever les bras au ciel ou à me lancer des coussins à la tête ! Et quand je dis des coussins, après ce qui vient de m'arriver, je ferais mieux de dire n'importe quel objet contondant, tel qu'un club de golf par exemple ! Non, les membres de cette famille me saluent poliment car je suis tout de même le propriétaire des lieux, et ils s'écartent de mon passage si d'aventure je suis pressé par l'une ou l'autre de mes occupations. Certes, nous ne nous parlons guère, car j'avoue être d'un caractère passablement taciturne et misanthrope. Si j'ai accepté de louer ma villa à cette famille, c'est bien parce que je ne pouvais plus faire autrement. La cohabitation s'est faite de façon harmonieuse après quelques jours d'adaptation mutuelle. De mon côté, j'ai élu domicile dans un vaste grenier aménagé à mon goût et je fréquente peu le reste de la maison. Je circule un peu le soir, de la cuisine à la bibliothèque, en passant par le petit salon et le cabinet vert. J'inspecte, je surveille discrètement, mais je ne dérange guère. Les enfants sont parfois un peu turbulents et il leur arrive de venir s'amuser jusque dans mes appartements. Ma foi, je les trouve distrayants. La petite fille est très bien élevée et très respectueuse des affaires d'autrui. Quant au gamin, rien ne l'amuse plus que de feuilleter de vieux albums de photographies ou encore de fouiller la male garnie de reliques familiales que j'ai laissée dans un coin du grenier. Cette famille me respecte tel que je suis. Je les tolère avec bienveillance et tout le monde y trouve son compte !

Par contre, dans cette maison étrangère où je me suis introduit par erreur, ou plus exactement sous l'emprise d'une cuite mémorable, je dois dire que l'on m'a accueilli assez… fraîchement ! Je veux bien admettre que j'ai surpris ces braves gens dans leur sommeil, des gens qui ne me connaissaient ni d'Eve ni d'Adam. J'ai même dû faire un ramdam de tous les diables en me prenant les pieds dans le tapis du vestibule et en basculant ce truc à forme humaine qui s'effondra avec un fracas à vous réveiller un mort. Je pense maintenant qu'il s'agissait d'une sorte d'armure moyenâgeuse, mais effrayé par ma propre maladresse, j'ai aussitôt filé vers l'étage supérieur en empruntant l'escalier principal. Cette débandade, naturellement, fut le fait d'un réflexe et non d'une quelconque stratégie. À cet instant, vu mon état d'ébriété pour le moins sévère, je n'avais pas encore compris que je n'étais pas chez moi ! Mon cerveau embrumé devait probablement s'imaginer que mes locataires, profitant d'une de mes exceptionnelles sorties hors de la maison, avaient cru bon de modifier quelque peu l'agencement du vestibule. Mais qui sait ce qu'un cerveau peut imaginer quand son propriétaire est plus ivre qu'un sous-marinier polonais de retour au port ?

Sur le palier de l'étage où j'arrivai précipitamment, je suis tombé, cette fois-ci au figuré, sur une espèce de brute armée d'un club de golf ! Un driver muni d'une solide masselotte, pour ce que j'ai pu en juger. Manifestement, ce n'était pas Pierre, qui non seulement ne possède pas de crosse de ce type, mais qui au demeurant n'aurait certainement pas brandi ce genre d'article à mon encontre. Cet homme, réveillé en sursaut, croyait naturellement se trouver en présence d'un cambrioleur, voire d'un malandrin plus mal intentionné encore. Je ne peux donc lui en vouloir de m'avoir asséné ce coup de volée, un superbe swing au demeurant, qui même si je n'en éprouvai guère de douleurs, me chiffonna singulièrement ! Voyant cela, mon assaillant poussa un hurlement à faire pisser de frousse un guerrier samoan. Or, je déteste les hurlements ! Non seulement ces manifestations ostentatoires des sentiments de peur ou de colère me semblent totalement superflues, mais au demeurant elles témoignes d'un manque de savoir-vivre parfaitement déplacé. L'épouse de ce type, qui n'était pas Suzanne, pointa timidement le nez hors de la chambre, poussa à son tour une note suraiguë et s'évanouit à même le plancher. Dans une pièce voisine, des gosses apeurés lancèrent des trilles que n'aurait pas désavoué une antique sirène à manivelle. Ivre ou non, c'était plus que je n'en pouvais supporter ! Les mains collées aux oreilles, je fonçai droit devant moi dans le couloir en direction de mes appartements…

Mes appartements !? Mais où étais-je donc tombé ? La vérité commençait petit à petit à trouver place dans un coin dégrisé de mon esprit. En croyant être victimes d'un cambrioleur maladroit, ces pauvres gens avaient eu la frousse de leur vie ! L'homme s'était défendu avec ce qui lui était tombé sous la main. Sa femme n'avait fait qu'obéir à sa nature. Je ne suis pourtant pas si effrayant ! Certes, j'ai le teint blême et une barbe taillée à la Raspoutine, mais ce n'est tout de même pas une raison pour pousser des cris d'orfraies en me voyant. Evidemment, sous l'effet de la surprise, compte tenu du fait que j'en tenais une sacrée couche, les yeux rougis pas l'alcool, sûrement débraillé à la limite de l'impudeur, cheveux et barbe en bataille, l'air hagard et chancelant sur mes pauvres jambes… Le spectacle ne devait guère plaider en ma faveur. Je devais avoir une vraie gueule de déterré ! Dans l'affolement général, j'ai néanmoins réussi à m'esquiver et à me réfugier dans leur grenier, où je me suis dissimulé tant bien que mal. Après avoir ranimé son épouse et calmé ses gosses, la brute a fouillé toutes les pièces sauf, par chance, l'endroit où je me trouvais. J'y pestais en silence sur ma maladresse en faisant des efforts considérables pour retrouver au plus vite mes esprits. Ces pauvres gens ont dû penser que je m'étais sauvé d'une manière ou d'une autre. En réalité, j'étais toujours au-dessus de leurs têtes à peser le pour et le contre de ma situation !

Quand je vais raconter ça aux copains, l'année prochaine, ils vont se tordre de rire, ça ne fait pas l'ombre d'un pli. Quel idiot je fais ! Me tromper de maison, et peut-être même de quartier… Il fallait vraiment que je fusse entamé du goulet !

Dire que ma soirée avait si bien commencé ! Et quelle nuit ! Croyez-le ou non, je ne sors de chez moi qu'une seule fois par an . Il convient donc que cela en vaille la peine ! J'avais quitté mon domicile vers dix-sept heures trente, juste après la tombée du jour. Il me fallut à peine une demi-heure de marche pour arriver à notre lieu de rendez-vous annuel, le Cercle Saint Hyppolite. Il s'agit d'une sorte de cabaret privé qui n'ouvre ses portes qu'une fois par an, la nuit de la Saint Hyppolite justement, et où nous nous réunissons entre amis pour boire le coup, nous rapporter les potins de l'année écoulée et, entre les tournées, lutiner quelques jolies filles. Peut-être êtes-vous déjà passé devant cet endroit ? La petite porte discrète au fond de la ruelle du Trépassé, c'est là !

Un peu après dix-huit heures, j'étais donc accoudé au comptoir, une pinte de Saint Hyppolite bien fraîche à la main. Sans doute allez-vous croire que nous manquons d'imagination, mais l'Hyppolite en question est aussi notre bière ! Cette cuvée brune ou ambrée est spécialement brassée à notre intention par Maître Van Deel d'Amsterdam. Vous n'en trouverez pas dans le commerce, ou alors méfiez-vous des contrefaçons. Moins d'un quart d'heure plus tard, nous étions au grand complet. Mes six vieux compagnons étaient arrivés et notre soirée pouvait commencer. Il y avait aussi Hans, le patron, ainsi que ses " filles " Clara, Isabella, Lucida et Flora. Hans avait le crâne plus lisse et plus luisant qu'un cul de bouteille. Il était bâti comme un Hercule et cela lui faisait comme un casque de gloire par-dessus ses yeux d'un noir ténébreux. Aussi impénétrable qu'un sphinx, il se tenait derrière son comptoir où, comme tout excellent patron de bar, il polissait consciencieusement tout ce qui devait briller : verres, pompes, zinc et occasionnellement son crâne perlé de sueur. Les quatre filles roucoulaient, lascives, au creux d'un immense divan grenat. Elles attendaient le bon plaisir de ceux d'entre-nous qui, au cours de la soirée et de la nuit, éprouveraient le désir de retrouver entre leurs bras la chaleur des amours perdues. J'en serais, assurément ! La chevelure de feu de Lucida, qu'elle faisait virevolter avec art lorsqu'elle venait danser entre les tables, invitait déjà mes mains à d'émouvants égarements. Quant aux cuisses rondes et fermes de Clara, je n'osais même pas y rêver !

Que dire de cette petite fête entre amis ? Chacun y alla de son histoire, laquelle était systématiquement accompagnée d'une tournée générale. Nous buvions ces fables et ces pintes avec avidité. Lorsque le septième terminait un récit, le premier recommençait avec une nouvelle anecdote. À vrai dire, je ne me souviens plus de grand chose. Comme d'autres, sans doute ai-je raconté les mêmes histoires que l'année d'avant, car il me semble avoir entendu des choses que je savais déjà. Ou alors, toute vie n'étant qu'un éternel recommencement, peut-être y a-t-il une certaine logique à rapporter ainsi d'année en année les mêmes clichés. Vers onze heures, l'un d'entre-nous s'esquiva subrepticement en compagnie de Flora. Un autre suivit avec Isabella. Plus tard, je fis de même avec Lucida. Tudieu quelle guerrière ! Cela valait bien la peine d'attendre un an ! Epuisé, mais la face barrée d'un ineffable sourire, je revins prendre ma place dans le groupe où les tournées, durant cette petite heure d'extase, s'étaient succédées à un rythme d'enfer. Je mis donc les goulées doubles pour refaire mon retard ! C'est sans doute ce qui m'a achevé. La Saint Hyppolite n'est pas une bière à laisser vieillir, ni en fût ni en pinte. Elle n'est bonne qu'en bouche et en ventre, glacée comme une nuit de février quand elle est ambrée, douce comme un coucher de soleil d'automne quand elle est brunette. La cuvée blonde n'a jamais connu le succès chez-nous, ne me demandez pas pourquoi. Si je parle autant de cette bière qui titre ses neuf degrés Lussac, c'est parce que je dois bien avouer en avoir bu un nombre de pinte considérable au cours de mon existence, et au cours de cette soirée-là en particulier. Longtemps après la trentième, soit vers les deux heures du matin, j'étais passablement K.O., oscillant entre l'effondrement définitif et le stoïcisme mystérieux des grands ivrognes… Mes vieux camarades ne valaient d'ailleurs guère mieux. Waldemar ronflait, étendu sur une banquette depuis son retour d'avec Isabella. Wilfrid baragouinait les mêmes inepties depuis une éternité. Quant à Déoda, il nous avait fait un strip-tease debout sur une table et chacun avait pu voir danser la partie charnue de son anatomie, qu'il avait d'ailleurs fort charnue et passablement souriante. Pour que Déoda en arrivât à s'exhiber de la sorte, il fallait qu'il fût encore plus cuit que la plupart d'entre nous ! Deux des filles avaient déjà disparu, sans doute reparties vers leur petit paradis. Les deux autres somnolaient, ingénument enlacées sur le divan.

Vers cinq heures du matin, sous l'impulsion de maître Hans attentif au bon déroulement de notre petite fête, nous nous apprêtâmes à quitter les lieux. En cette saison, l'aube commence à poindre le bout de son nez vers six heures. Mes compagnons et moi n'aimons guère le jour. À vrai dire, il nous est même fortement recommandé de ne pas nous exposer inutilement à la lumière diurne. Vu notre état, il était clair qu'il nous fallait nettement plus de temps pour retrouver nos pénates qu'il ne nous en avait fallu pour arriver en ce lieu. Nous nous saluâmes dans l'allégresse et chacun prit la direction de son logis, non sans nous être promis de nous retrouver l'année prochaine, même jour, même heure, même endroit ! Vive Saint Hippolyte !

Bon sang, quelle cuite je devais tenir ! Je me rappelle vaguement être descendu la ruelle du Trépassé alors que j'aurais dû la remonter pour atteindre la rue de l'Ange. J'étais pourtant persuadé d'être dans la bonne direction. Ma main courait contre le mur en une vaine tentative pour maîtriser l'irrépressible tangage dans lequel mes pauvres jambes m'emportaient. Je n'étais pas loin de croire que l'univers autour de moi s'en allait par le travers, exprès, tel une mer furieuse de supporter un si pénible fardeau. Je crus reconnaître un coin de rue, une devanture particulière, une statue d'officier, une fontaine crachotante, une grille de fer entrouverte… Cela ressemblait furieusement au chemin que je devais prendre, et pourtant… J'aurais dû me méfier de mes sens ! Mes pauvres yeux ne distinguaient qu'une brume mouvante où les angles s'étiraient en arcs infinis, où les couleurs de la nuit finissante broyaient sans remords les moindres perspectives. Je naviguais à l'estime, mon imagination et mes souvenirs comblant sans cesse les hésitations de mon cheminement. C'est alors que, par miracle, je me suis retrouvé pile devant la petite allée qui mène à ma propriété. La grille laissée ouverte, le lacet de cendrée serpentant entre les grands arbres, la façade massive de l'habitation. C'était mon chez-moi. Cela ne pouvait être que mon chez-moi… Quelle erreur ! Vous connaissez la suite !

À présent me voici coincé dans ce grenier, dans une maison qui n'est pas la mienne, occupée par une famille pour qui je ne suis qu'un abominable intrus. Le pire, avec cette aube qui maintenant étale ses nappes de blancheur sur le monde, c'est qu'il est trop tard pour que je parte à la recherche de mon véritable logis. La nuit de Saint Hippolyte est terminée et je ne pourrai plus quitter cette maison avant la prochaine, dans un an ! Et, croyez-moi sur parole, je n'ai vraiment aucune envie, mais alors là aucune envie de hanter cette maison où l'on hurle dès que j'apparais et où l'on me donne des coups de crosse à m'en arracher le suaire !

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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