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L'homme encapuchonné de sombre s'échappa du bois de Vincennes, tout écœuré de ce qu'il venait d'y laisser à même le tapis de feuilles automnal. Il n'avait pas eu le courage d'enterrer la chose immonde, blanche de froid et de douleurs incrustées. Lâchement, il espérait en l'audace des animaux sauvages pour emporter au loin cette répugnance. Cela allait de plus en plus loin. De mois en mois, séance après séance, les corvées auxquelles il se voyait contraint prenaient des allures de descente aux enfers. Au début, il ne s'était agi que de faire disparaître des objets compromettants : sinistres poupées vilainement cloutées, affreuses sculptures de satyres exhibant leur phallus maculé de sang et d'excréments, tissus tachés de cire et poisseux de liquides immondes, cadavres éviscérés de chats ou de poules, résidus d'orgies sataniques et cendres de mauvaises formules ! À n'en point douter, son maître, le Roi, s'enlisait peu à peu dans la pire des folies ! Cette fois-ci, ce qu'il venait de laisser dans la forêt dépassait en horreur tout ce dont il avait dû se débarrasser auparavant. Fou, Henri de Valois le troisième du nom, celui que ses ennemis, mélangeant ses lettres, surnommaient le " Vilain Hérodes "(1), l'avait toujours été ! Ses minauderies infantiles, son attirance contre-nature pour ses mignons et sa perversité scandaleuse, avaient depuis longtemps scellé sa renommée sous le masque impur réservé aux monstres ou aux puissants intouchables. Mais les choses empiraient ! Depuis quelque temps, son " démon familier ", une entité imaginaire qu'il affublait du sobriquet de " Rattagon "(2), exigeait de lui une totale soumission au Seigneur des Enfers. Ce Rattagon, que personne hormis le Roi ne voyait ou n'entendait, réclamait des offrandes païennes que seules les pires cruautés issues du fond des âges pouvaient égaler. Comme si cela ne suffisait pas, ce démon invisible avait trouvé depuis peu un allié providentiel en la personne de Dominique Miraille, magicien, sorcier et nécromant italien(3) ayant habilement trouvé protection à la Cour de France. Ce vieillard de soixante-cinq ans, à la peau tannée au feu des brasiers sataniques auxquels depuis des lustres il livrait ses maudites offrandes, avait saisi le démon familier du Roi par sa queue invisible, lui avait flatté ses non moins invisibles cornes, avant de s'établir d'autorité comme le digne intermédiaire entre les Puissances des Royaumes en présence ! Henri le troisième, le dépravé, le sodomite, déjà sous le rôle d'un monitoire papal le menaçant d'excommunication, s'en était trouvé réconforté dans ses croyances absurdes. Comme souvent aux heures mourantes de la nuit, le donjon de Vincennes dressait sa sinistre silhouette par-dessus une brume lourde, laquelle semblait vouloir étouffer le monde des vivants sous des voiles oppressants. Chaque nuit ou presque, les forces naturelles qui devinaient les ignominies commises par les hommes derrière ces murs, pourrissaient ce lieu, tentaient de l'étrangler en serrant sur lui la tunique tissée des larmes s'évaporant de la terre. Mais, accordant toujours l'Eternel sursit, chaque aube levait l'épreuve et rendait supportable les décors ainsi mis à nu. Les créatures vivantes, plantes et bêtes, bêtes et hommes, survivaient dans l'insouciance, oubliaient pour un temps la cruauté de ce monde, et l'enfer en profitait pour affleurer là plutôt qu'ailleurs, prêt à aspirer les âmes damnées le moment venu. La silhouette encapuchonnée pressa le pas. Un regain de force puisé dans l'espérance du jour tout proche lui fit presque oublier les frissons qui parcouraient son échine. La froidure de cette première nuit d'octobre, la langue humide de ce brouillard plus amoureux qu'une goule esseulée depuis des siècles, ainsi que l'indicible mélange de peur et de honte qu'il ressentait telle une lame fourrageant ses entrailles, se liguaient à présent contre le malheureux serviteur. Ses os étaient de glace, ses chairs parcourues de soubresauts nerveux. Ses mâchoires claquaient à s'en éclater les dents. Quant à son cœur, il n'était qu'une enclume battue sous le pilon du diable en personne. Il ne faisait pourtant que servir le Roi, son maître ! Il maudit le Vilain de souffrir de tels tourments à sa place et cracha contre les éléments pour signer le sort qu'il lui jetait. Il savait surtout qu'il allait devoir s'en remettre au vin de l'oubli pour espérer trouver le sommeil. Seul le breuvage écarlate, soyeux comme la cuisse d'une jouvencelle mais plus traître qu'une duègne dévote, pourrait effacer de son baume doucereux les visions nauséeuses de ce qu'il venait de livrer aux crocs et aux becs de la nuit. Pour la première fois depuis qu'il convoyait ces funestes reliefs, résidus de sabbats et autres messes noires, il avait dû se débarrasser du corps d'un enfant ! Un garçonnet n'ayant pas encore atteint la dizaine d'années. Un mignon encore plus jeunot que ceux reçu le jour au château, et qui avait eu le malheur de plaire à Sa Majesté, de tenter le Rattagon et d'attiser l'intérêt du sorcier italien. La tête manquait. Il n'aurait su dire, et il ne voulait surtout pas savoir ce que ces adorateurs du malin en avaient fait. Le corps était nu, exsangue, d'une blancheur de plâtre. La vie en avait été comme aspirée. Le dos portait, incrusté à la lame rougie au feu, les marques diaboliques qui avaient dû ouvrir les portes des pires démences avant que l'agonie de la jeune victime ne scellât l'impossible pacte. Le pire, et cela le serviteur le savait, c'était que de semblables mises à mort seraient encore perpétrées durant les trois prochaines nuits ! Neuf crimes, pour être exact. Il fallait encore neuf de ces sacrifices odieux pour satisfaire à la folie de ses maîtres. Ce jeunot n'était que la première offrande faite au démon en ce lundi premier octobre 1582 ! La suite était d'ores et déjà planifiée selon les volontés conjuguées du Rattagon et de Dominique Miraille, et approuvée dans sa démence par Henri de Valois. Les dix jeunes victimes, de pauvres enfançons que personne ne réclamerait jamais, avaient été choisies pour l'innocence juvénile émanant de leurs traits angéliques. Ils avaient été kidnappés ou achetés, les semaines précédentes, au sein de lointains villages où ces disparitions ne pourraient éveiller de grands émois. Ceux qui oseraient penser que ces mystères ressemblaient à ce qui se passait un siècle plus tôt sur les terres du Maréchal de Rays, accuseraient " La Bête " de tous leurs malheurs, comme l'avaient fait leurs parents avant eux. Les garçonnets étaient tenus dans une pièce secrète du donjon, où des servantes vénales les choyaient en attendant l'heure crépusculaire du sabbat qui verrait leur supplice. Deux devaient mourir dans la nuit de mardi à mercredi. Trois la nuit suivante. Les quatre derniers seraient égorgés lorsque jeudi passerait au vendredi. Dix ! Le Rattagon exigeait le sacrifice préalable de dix âmes pures avant d'appeler l'Autre, le Grand Noir, le Maître des Enfers, et d'implorer son aide pour un projet d'une audace inouïe ! Epuisé d'angoisse et de dégoût, le serviteur posa enfin une main sur la muraille du donjon. Le mur plus sombre que la nuit venait de se matérialiser devant ses pas, mettant ainsi un terme à son périple nocturne. Cette chose froide et suintante comme la mort en décomposition le fit tressaillir. Heureusement, sa dureté minérale estompa rapidement cette sensation et il retrouva assez de courage pour parcourir les derniers mètres le séparant de sa couche. - Seule cette muraille est réelle et tout le reste dans ce siècle maudit n'est qu'illusion ou folie, songea-t-il. Il savait pourtant qu'il n'en était rien, mais que pouvait-il y changer ? Il trouva la porte dérobée qui s'ouvrit sur un puits plus noir encore que le monde d'où il venait. Il s'y engagea, se dirigeant en laissant courir une main le long du couloir qui épousait le contour intérieur de l'enceinte fortifiée. Le passage secret lui fit l'effet d'un intestin interminable dont il aurait été, à l'aller comme au retour, un bien triste portefaix. Au bout d'une cinquantaine de pas, une seconde porte le rendit enfin à la clarté jaunâtre d'un pauvre candélabre et à celle, plus diabolique encore, d'un âtre agonisant. Il préleva une chandelle et fila vers la pièce où il achèverait sa nuit, évitant les quartiers où ses maîtres, repus d'horreurs indicibles, gisaient dans un sommeil qu'il espérait aussi tragique que celui redouté pour lui-même. Il tira un cruchon de vin épais de derrière sa couche et le pressa contre son ventre. Puis il moucha la chandelle entre ses doigts. Le reste ne regardait que lui. * * *
À deux, cela change beaucoup de choses ! Si la peur existe malgré tout, elle se voit le plus souvent reléguée au rang d'un dégoût mineur, d'un enfantillage, d'une attitude digne d'une femmelette. Là où un homme seul renoncerait devant l'épreuve, ou s'enfouirait sans demander son reste, le même homme soumis au regard d'un compagnon ni plus ni moins téméraire qu'il ne l'est lui-même, peut trouver des forces inconnues le poussant à accomplir ce qu'il imaginait jusqu'alors impossible. L'orgueil du mâle est ainsi fait qu'il sait réveiller chez lui des instincts profondément enfouis, bien plus proche de l'animal que de l'humain, si tant est que ce dernier terme ne soit pas lui-aussi un travestissement de ce même orgueil. Cet homme, pris entre ses appréhensions et le regard de ses compagnons, sait se découvrir des ressources autrement insoupçonnables. Il sait être plus fort, plus cruel, plus insensible et plus monstrueux. Il arrive, plus rarement, que la peur se voie au contraire décuplée par cette sorte d'émulation, mais il faut bien reconnaître que cette échappatoire n'est jamais la direction préférée des mâles ayant un ego démesuré en guise de conscience. Enfin, si cela ne suffisait pas, il est une substance qui, même si elle n'efface pas l'angoisse et les remords, sait néanmoins repousser ces malaises sur des positions nettement plus supportables. Cette substance, le fidèle serviteur Thomé et son nouvel assistant sourd et muet, le dénommé Vatien, en tenaient chacun une poignée dans une bourse de cuir logée sous leurs habits. Cette fois-ci, deux petits corps devaient disparaître dans la forêt. Deux corps sans tête, nus, dos et ventres martyrisés par des lames impures. Vatien, pour autant que cette ébauche de personnage pût éprouver quelque dégoût, se gardait bien d'en exprimer le moindre trait. Son masque où seuls les yeux vivaient demeurait d'une impassibilité quasi surnaturelle. Il avait appris depuis des lustres à ne plus rien exprimer, voyant en cela un avantage lui permettant de rester au service de ses maîtres, lesquels trouvaient justement de l'intérêt dans ce qui faisait son malheur. Quant à Thomé, soutenu par la présence de son compagnon muet et, surtout, par la récompense sonnante et trébuchante, prix de son propre silence, il bâillonnait tout aussi habilement ce qui lui restait d'humanité. Ils jetèrent les corps dans la bauge fangeuse d'un porc sauvage, devinant que l'animal affamé n'en laisserait aucuns reliefs. Les deux hommes reprirent la direction du donjon, l'un empruntant les pas de l'autre. Thomé marchait en tête, s'écartant des piliers d'ombres qu'étaient les arbres endormis, enjambant les pièges de ronces qu'il sentait s'accrocher à lui comme les crocs de minuscules démons. La lourde respiration du muet frôlait son cou par intermittence et sa main touchait parfois désagréablement son dos en quête d'un repère ou d'un appui. Il constata que son pas était nettement plus assuré que la veille. La présence de l'autre, pour désagréable qu'elle fût, n'y était pas étrangère. Et puis il y avait l'or pesant dans sa bourse ! L'or de l'oubli, l'or de toutes les audaces. Même la nuit lui semblait moins obscure que la veille, le brouillard moins oppressant. S'il n'avait été obligé à la plus grande discrétion, il se serait presque laissé aller à siffloter quelques notes. En touchant enfin la muraille du donjon, il se surprit même à regretter le fait qu'il allait devoir partager la moitié de son vin avec son peu distrayant compagnon. * * *
D'Yves avait passé le jour suivant dans l'intime compagnie du souverain. Ce mignon, arrivé à la cour depuis seulement quelques mois, avait su intriguer de belle façon pour devenir le jouet favori des royales privautés. L'efféminé avait donc apaisé une fois de plus les sens, à défaut de l'âme, du Vilain Hérodes. Celui-là était prêt à tout offrir de lui-même, et plus encore, au bon plaisir de son roi. Comme tant d'autres avant lui, il en attendait en retour les honneurs et les titres qui le propulseraient sur l'avant-scène où se jouait le destin du royaume. Henri de Valois avait pour lui une préférence dont l'un et l'autre pensaient bien trouver avantage sous peu. Pour les besoins de son œuvre maudite, le roi désirait en faire un allié d'une fidélité absolue. Une alliance scellée dans le crime serait pour chacun la meilleure des garanties. Le Rattagon et Dominique Miraille, en conseillers avisés de Sa Majesté, avaient également consenti. Aussi, en ce troisième jour d'octobre, d'Yves fut sommé de rester jusqu'à la nuit. Sans vraiment deviner de ce qui l'attendait, le gentilhomme aux manières de fille fut introduit au sein du mystère. Les maudits lui révélèrent la mission qui se préparait en secret dans les lugubres entrailles du donjon. Plus intéressé qu'effrayé, il accepta le rôle que l'on attendait de lui et jura immédiatement fidélité à son Roi, ainsi qu'au Malin auquel on préparait ici la résurgence dans le monde des hommes. Les bouleversements attendus de cette cérémonie sacrilège dépassaient de loin les intérêts personnels des exécutants. Bien sûr, ces derniers en seraient largement récompensés. Le Roi pourrait triompher des ligueurs catholiques soutenus par le duc de Guise, ainsi que des ennemis de la France en dedans et au-delà de ses frontières. Le sorcier italien gagnerait en pouvoir et en ascendant, tandis que d'Yves se verrait propulsé à la tête des plus avantageux Ministères. Mais surtout, un nouvel empire s'établirait sur le monde ! L'Eglise, enfin vaincue par les hordes infernales, s'effondrerait depuis le cœur de l'Italie jusqu'aux confins du monde civilisé. Cela valait bien que l'on égorgeât quelques jeunets ! Ainsi que l'avait révélé le Rattagon par la bouche même du roi, paroles immédiatement traduites par le sorcier italien dans le sens où chacun voulait les entendre, nul autre que le Moloch phénicien en personne ne pouvait accomplir cette grandiose délivrance ! Le Grand Baal, par l'intercession du petit démon familier, avait promis le rétablissement de son empire de feu et de luxure en seulement dix jours ! Les infernaux cananéens balayeraient le chemin, aussitôt escortés par les terrifiantes légions indiennes, étrusques, assyriennes, babyloniennes, sumériennes et égyptiennes. Unis dans cette entreprise, Angra Mainyu et ses Princes, Akomo, Suarva, Tairic et Zaric. Alliés dans le mal, Melkart, Dagon, Hadad, Onca, Sadyk… Et les autres, les Grands Anciens dont on ne connaît que l'ombre des origines, aux noms imprononçables pour qui possède encore une once de raison. Dix jours pour libérer les entités démoniaques soumises depuis trop longtemps au joug d'un seul Dieu ! Dix jours pour quitter les enfers de soufre et envahir la terre, renverser ce qui devait l'être et rétablir les anciens rites ! Dominique Miraille, Henri de Valois et le Rattagon préparaient secrètement ce retour. Ce devait être une révolution vouée au mal, dirigée par le mal. D'Yves s'était joint sans la moindre hésitation à ce parti. Malgré la faiblesse de ses gestes empruntés, il ne serait pas de trop pour aider à l'exécution des prochains sacrifices. S'écarteraient alors les grilles des geôles infernales… De la vallée de Gehinnom et de tous les lieux en contact avec les forces souterraines, de l'Amenti, du Douaou, de l'Hadès, du Tartare, du Hel et du Shéol,… se déverseraient alors les plus terribles armées jamais affrontées de mémoire d'homme. Le vendredi cinq octobre, soit le surlendemain, devait être ce jour grandiose entre tous. Le premier d'une décade qui verrait le déferlement des pires folies, des pires monstruosités. Un déferlement contre lequel le courage et la résistance des hommes, mêmes unis dans la foi, ne pourraient plus rien. Pour invoquer le Moloch, il fallait dix sacrifices. De jeunes enfants mâles, cueillis avant l'aube de leur virilité. Il en fallait un la première nuit. Deux la suivante. Trois ensuite et quatre pour terminer. Tel était le rite antique tracé au sang de bouc sur d'étranges parchemins ramenés d'Asie Mineure, rite nécessaire pour briser les quatre sceaux retenant les puissances infernales. Alors, lorsque à l'heure dite la vie s'échapperait du cœur du dernier sacrifié, serait signé le pacte qui, pour l'aube du nouveau jour, verrait enfin la réalisation de l'Oeuvre ! Les deux premières messes noires avaient déjà, la veille et l'avant-veille, souillé ces lieux d'une horreur sans nom. Trois âmes pures, suppliciées au-delà de tout entendement, hantaient à présent les entrailles du donjon, tandis que les trois corps avaient été éparpillés dans la forêt proche. Réitérant les mêmes gestes pour un avant-dernier cérémonial, les officiants, saouls de folie et d'espérances absurdes, creusèrent de la pointe de leur dague les signes magiques sur les corps nus. Sans frémir, bâillonnant leur cœur et leur raison, ils torturèrent les ventres et les flancs. Ils brûlèrent les chairs d'où sourdaient des plaintes qui, bientôt, leur parurent délectables. Ils L'invoquèrent. IL apparut ! Du moins le crurent-ils. Le troisième sceau, comme les précédents, fut brisé, et promesse fut donnée d'en finir la nuit suivante. D'Yves trancha lui-même la gorge du sixième garçonnet, imitant en cela les gestes des deux autres bourreaux. Plus tard, Thomé et Vatien n'eurent plus qu'à traîner les trois dépouilles encore tièdes vers des lieux où la nature ne s'offusquerait plus de cette dernière offrande. Ils dissimulèrent le premier sous le feuillage persistant d'un houx plus épais qu'une haie centenaire. Les deux autres furent jetés dans une fondrière. Cette fois, Thomé souriait franchement. Le supplément d'or qu'il tenait pour ce service avait eu raison de ses derniers tourments. Grâce à cet or, et à celui qu'il recevrait encore le lendemain pour sa participation, cette fois plus active, à l'ultime cérémonie, il pourrait noyer ses jours et ses nuits dans l'oubli du vin, pour l'éternité ! Il lui en resterait même assez pour acheter, s'il le souhaitait, l'indulgence de Celui qu'il s'apprêtait, sans rien y comprendre, à bafouer plus bas que terre. * * *
Comme convenu à la faveur d'un coffret au contenu éblouissant, le lendemain soir, Thomé se joignit au monstrueux trio. Quatre hommes, un magicien, un roi, un mignon et un vil serviteur, plus le Rattagon invisible qu'invitaient à tour de rôle Henri de Valois et Dominique Miraille, prirent ainsi possession, pour la dernière fois, des sinistres entrailles du donjon de Vincennes. Au beau milieu d'offrandes païennes et d'instruments abominables, amenés là par deux femmes complices vite reparties vers leurs appartements, gisaient déjà les quatre derniers enfants, volés à la lumière dans le seul but d'inviter la mort sur la terre ! Au cours de cette nuit du jeudi au vendredi allait se jouer l'ultime épreuve, celle où, juste avant minuit, serait brisé le quatrième et dernier sceau. Les dix jours du Moloch pourraient alors débuter ! La nouvelle aube serait terrible et les journées suivantes verraient surgir des profondeurs insondables d'un Ailleurs barbare, des hordes de démons destructeurs, des légions impies, des troupes d'entités surnaturelles au sang de soufre et de fiel. Les vapeurs méphitiques des mondes du dessous s'infiltreraient dans la lumière pour s'unir au souffle de vie animant les êtres et pervertir jusqu'aux âmes les plus pures. L'incompréhension des hommes serait totale. Quelques réactions hésitantes, incertaines, empesées de doutes et d'interdits, naîtraient sans doute çà et là, mais même les plus vaillants finiraient par se rendre à la puissance noire jaillissant de partout. Pris de court, l'Evêque de Rome, son dieu et tous ses saints, riposteraient dans une cacophonie d'adjurations et de contre-sorts misérables. Trop tard ! La faillite de cette humanité balbutiante serait scellée au bout de ces dix jours de lutte inégale. Les quatre officiants prirent place sur les extrémités d'une étoile tracée à même le sol d'un mélange de sable et de sel. La cinquième branche, ouverte à son extrémité sur un autel sacrificiel, semblait tendre vers un abîme de ténèbres. Une monstruosité obèse taillée dans un marbre noir et luisant, avachie sur ses pattes de taureau, le masque cornu au mufle bestial grimaçant de haine, les bras prolongés de griffes puissantes lancés vers l'assistance, semblait y garder un terrible passage. La chose déjà plusieurs fois imprégnée d'un sang jeune exhalait des relents de supplice. Sa chair minérale cueillait parfois de redoutables reflets aux torches disposées çà et là sur le pourtour de la pièce. Elle semblait s'en nourrir pour en exsuder en retour une sorte de sueur âcre au goût de sang et de mort. La voix du Rattagon s'échappa de la gorge du Roi et adjura les présences invisibles. Ensuite, Dominique Miraille récapitula les oracles, récita les formules et fit les gestes magiques. D'Yves et Thomé attendaient, immobiles, redoutant les premières manifestations du démon mais néanmoins fermement décidés à accomplir ce que les autres attendaient d'eux. Les quatre derniers garçonnets, nus et enchaînés sous le Moloch de marbre, pleuraient sans comprendre et cela ajoutait une sorte de murmure lancinant aux exhortations bestiales du sorcier. Thomé frissonna, hésita, mais il était trop tard pour reculer. Il songea au métal doré qui l'attendait dans une cachette sûre. Que pouvait bien lui faire d'égorger un de ces vauriens si cela devait assurer son avenir ? Il avait plus d'une fois occis des ennemis du roi. Ceci n'était guère différent. Il enfonça lui-même la pointe des dagues sacrificielles dans la braise d'une forge tandis que le Vilain Hérodes faisait de nouveau entendre la voix du Rattagon. Le souverain défiguré par sa folie semblait véritablement habité par une entité surnaturelle étrangère à son propre corps. Sa bouche modulait des paroles dans une langue inconnue tandis que ses gestes paraissaient guidés par d'invisibles ficelles. Miraille, en parfait maître de cérémonie, accueillit cette manifestation du démon familier comme un signe annonçant la venue de l'Autre. Il l'adjura d'accueillir son vénérable maître, le Moloch, afin que ce dernier puisse enfin manifester sa puissance dans le royaume des hommes. Des grondements sourds semblaient accompagner cette matérialisation diabolique, à moins qu'il ne s'agisse des reliefs d'un lointain orage arrosant la région, ou de la peur affolant les poitrines des officiants comme des victimes. Le temps coula sur ce petit monde, plus noir que jamais. Il les isola bientôt de toutes les réalités extérieures. D'Yves et Thomé ne furent pas loin, eux-aussi, de reconnaître dans la fumée grasse et les incantations, les exploits du petit démon priant pour la venue du Grand Maître. Ils se contentèrent d'exécuter les gestes que l'on attendait d'eux. Ils partagèrent, comme des automates obéissants, la folie meurtrière des deux autres. Comme eux, ils labourèrent les corps innocents à coups de pics et de lames. Comme eux, ils psalmodièrent des formules insensées. De leur dague rougie, les bourreaux ciselèrent les signes maudits sur les dos et les flancs. Ils firent naître et agoniser cent fois le plus atroce concert de plaintes et de pleurs jamais perçu de mémoire d'homme. Cette musique, comme il n'est pas permis d'en douter, réveilla le Moloch. La mi-nuit approchait. Une brume épaisse figeait déjà les alentours du donjon de Vincennes dans une sorte de gangue intemporelle. Les plaintes monstrueuses suintant des murailles, vomies hors de la terre, éclataient à présent comme autant d'appels de haine et de terreur mêlées. Les verbes ultimes furent gravés dans les chairs vives. Puis une gorge fut tranchée. Une autre encore. Puis la troisième et enfin la dernière, l'ultime. Alors tout s'arrêta. Dans la salle de torture transformée en charnier, il ne resta bientôt que le silence du Moloch pour confondre ce monde de fous… * * *
Dans le même temps, ailleurs et sans doute par le plus grand des hasards, Sa Sainteté le pape Grégoire XIII, féru d'astronomie, procédait à une modification du calendrier Julien (calendrier romain réformé par Jules César en 43 avant Jésus Christ). En effet, l'année civile moyenne (365,25 jours) étant sensiblement plus longue que l'année sidérale (365,242 jours), l'écart entre le calendrier officiel et les saisons n'avait fait que croître depuis César pour atteindre 10 jours entiers au XVIème siècle ! Aussi, par décision pontificale, le lendemain du jeudi 4 octobre 1582… fut le vendredi 15 octobre 1582 ! Dix jours entiers disparurent des annales de l'histoire, pour n'avoir jamais existé !(4) Quant aux damnés de Vincennes, leur destin fut à la mesure de leur folie. Dominique Miraille fut pendu et brûlé en place du parvis de Notre-Dame le 27 février 1587, finalement convaincu de magie et de sorcellerie. Henri de Valois le troisième du nom fut assassiné en 1589 à Saint-Cloud, poignardé par le moine Jacques Clément(5). D'Yves disparut mystérieusement, et si l'histoire ne retint pas son nom, c'est parce qu'il en changea plusieurs fois avant de périr sous la lame d'un justicier anonyme. Le Rattagon, cela chacun le sait, souffle toujours autant de vilenies dans l'esprit des puissants de ce monde. Quant à Thomé,… il faut croire que la folie s'incrusta en lui avec une force peu commune, puisqu'il transmit cette tare à ses descendants en même temps que cette histoire que je viens de conter.
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