Deux petits tours...

 

Avertissement : Les histoires comportant des manipulations temporelles engendrent généralement des paradoxes quasi insolubles à moins d’imaginer des subterfuges plus alambiqués les uns que les autres, lesquels ne soulagent d’ailleurs que très imparfaitement la logique des évènements. Tandis que j’effectuais certains réglages sur ma machine à explorer le temps… Enfin, je veux dire, en imaginant cette histoire, il me vint à l’esprit que je pouvais tout aussi bien vous écrire trente-six épisodes pour le prix d’un (je pense au prix de ma sueur, évidemment !). Me sentant quelque peu flapi, je me contenterai de deux. Et encore, je vous informe que le second empruntera au premier l’essentiel de sa substance. (Pour les lecteurs fainéants, je pousserai même la bienveillance jusqu’à utiliser la couleur bleue lorsqu’il s’agira de redites, Dieu bénisse le traitement de texte !)

* * *

I.

- J’ai l’impression de rejouer la première scène du roman de H.G. Wells, commenta Franklin en tortillant élégamment la pointe de ses moustaches.

Ses compagnons comprirent immédiatement de quel roman il parlait. Etant donné les circonstances, il ne pouvait s’agir que de la célèbre nouvelle « La Machine à explorer le temps » ! Tous avaient probablement lu cette histoire dans leur jeunesse et les images fantastiques de l’une ou l’autre adaptation cinématographique hantaient également leur esprit.

- Certes, cela y ressemble, en effet, enchaîna le professeur Möbius. Dans ce cas je tiens le rôle de « l’Explorateur », toi Franklin celui de « Filby le Raisonneur », Kathe pourrait être « le Psychologue » et Watson « le Très Jeune Homme »…
- N’y avait-il pas aussi un « Provincial » et un « Docteur » dans cette noble assemblée ? demanda celui qui s’était vu affublé du titre de « Très Jeune Homme » malgré les quarante printemps qu’il accusait de toutes les nuances de sa chevelure poivre et sel. Il était cependant de peu le plus jeune du groupe, ce qui concédait une certaine logique à cette distribution des rôles.
- C’est possible, reprit Möbius « l’Explorateur », mais nous ne sommes que quatre, et puis les temps ont bien changé.
- Justement, les temps ont changé, ils changent et changent sans cesse, intervint Kathe qui, heureux hasard, était réellement psychologue de profession.

Franklin tortilla l’autre pointe de sa moustache, Möbius remonta le niveau du vin dans le verre de ses hôtes tandis que Watson admirait le ballet insensé que jouaient les flammes fauves entre les bûches de l’âtre. Kathe, elle, se contenta de passer son doux regard sur les profils songeurs de ses trois amis.

Jadis, elle avait été successivement la maîtresse de ces trois hommes. Ils étaient malgré tout restés amis. C’était presque miraculeux. Franklin avait été le premier, un flirt à l’université qui avait failli se solder par un premier mariage. Le destin en avait décidé autrement. Watson était arrivé, amant providentiel, engendrant une passion révélatrice de mystères charnels dont il ne pouvait plus être question de se priver après cela. Pourtant, cette passion avait été éphémère, sorte de festin à l’aube d’un grand régime matrimonial de douze années… avec le troisième larron ! Möbius, le scientifique, avait été celui qui avait su lui passer au doigt l’anneau nuptial, anneau qu’ils avaient retiré d’un commun accord au bout de douze ans de lassitude conjugale croissante. Le divorce avait été prononcé six ans plus tôt. Le couple était resté en très bons termes, et parfois même un peu plus. Watson était revenu lui-aussi, mais la chaleur et la fougue de leurs jeunes étreintes s’étaient complètement dissipées. Ils n’avaient pas insisté sur ce plan. Aujourd’hui, ce que les uns et les autres savaient ou ignoraient de ces liaisons croisées importait peu. Ils se contentaient de partager une amitié intellectuelle qui, lien sans doute plus solide que ceux tissés entre les cœurs et les corps, avait su demeurer intact dans l’écheveau du temps. Tous les trois mois, aux dates des changements de saisons, ils se retrouvaient soit chez l’un soit chez l’autre, et passaient une soirée amicale faite de discussions philosophiques et de dégustations de vins fins. Cette habitude s’était d’ailleurs instaurée dès après l’université. Elle n’avait connu que quelques interludes aux heures des crises conjugales et autres évènements fâcheux émaillant leurs vies respectives. Mais ils s’étaient toujours retrouvés et n’étaient pas loin de penser, aujourd’hui, que cette sorte d’asservissement consenti, finalement, représentait ce qu’il y avait de plus précieux au monde.

- Un toast au voyage dans le temps, proposa Möbius.
- Pourquoi pas à l’impossible ? répliqua aussitôt Franklin.
- Tu ne devrais pas sous-estimer les idées de mon ex-mari, intervint Kathe, n’oublie pas l’affaire de l’injecteur solaire que tu croyais impossible et que le grand Charles Möbius a pu résoudre en moins de trois mois !

Franklin grogna et haussa ses robustes épaules. « Ne jamais parier avec Charles Möbius sur des questions scientifiques », telle était à présent sa devise, en souvenir de la perte d’une caisse d’excellent Château Laffitte millésimé, conséquence d’un pari stupide qu’il n’aurait jamais dû prendre.

Il y eut quelques rires. Möbius ne s’était jamais préoccupé de ce qui était logique ou pas, mais il était un découvreur génial, tandis que Franklin était un redoutable raisonneur qui n’avait jamais rien inventé ! Au demeurant, le second nourrissait souvent, sans le savoir, la créativité du premier. Environ cinq ans auparavant, ils avaient eu une discussion plus animée qu’à l’accoutumée, l’un soutenant l’impossibilité du voyage temporel, l’autre rêvant déjà de la forme du siège qu’il placerait dans son « chronoscaphe ». Ce soir là, ils s’étaient réciproquement envoyés à la tête des paradoxes et des théories fumeuses. Watson et Kathe avaient compté les points, en accordant ou en retranchant à l’un puis à l’autre au gré des arguments présentés. Franklin avait donné l’impression de gagner la partie, mais dès qu’il s’était retrouvé seul, Möbius s’était mis au travail…

Ils n’avaient plus jamais reparlé du voyage dans le temps, préférant d’autres sujets de discussion plus conventionnels. Kathe avait eu sa période « philosophie orientale », que Franklin s’était fait une joie de réduire à une somme de bavardage sans véritable substance. Watson et Möbius s’étaient quant à eux accordés sur la nécessité d’explorer dans le détail la production vinicole de la planète, ce qu’ils avaient finalement accompli avec une certaine maestria. Il y avait eu des épisodes de discussions politiques, ésotériques, sociologiques… mais plus jamais de paradoxes temporels au menu ! À vrai dire, Möbius avait toujours manœuvré habilement en ce sens, lui qui travaillait sans relâche, dans le secret de son laboratoire, à un projet qui, un de ces jours, allait secouer sérieusement ses trois amis, mais aussi la communauté scientifique tout entière et l’humanité par-dessus le marché !

Et ce jour était enfin arrivé ! Tout avait été préparé dans le plus grand secret. Personne dans le monde scientifique ni ailleurs n’était au courant des travaux du professeur Möbius. L’inventeur avait tenu à réserver la primeur de sa découverte à ses trois amis, en faisant devant leurs yeux éberlués la première démonstration de son appareil à voyager dans le temps. En effet, si le « chronoscaphe » était fin prêt, il demandait néanmoins à être testé, ce que Möbius n’avait pas encore osé faire !

Afin d’amener la conversation sur ce sujet, il avait donc reparlé de la possibilité du voyage temporel. Se remémorant sa victoire dialectique de jadis, Franklin s’était aussitôt jeté dans la discussion comme un chien sur un os à ronger. Cependant, Möbius avait cette fois des arguments solides dont même la logique réputée imparable de son ami ne pouvait venir à bout. Au demeurant, il prévoyait en apothéose une démonstration qui ne pourrait que clouer le bec du contradicteur. Il laissa Franklin s’empêtrer dans ses belles théories où formules mathématiques et tirades philosophiques se donnaient l’accolade avec une certaine indécence. Il savait, dans son fort intérieur, qu’il lui suffisait de tourner un interrupteur pour réduire à néant les envolées dithyrambiques de son ami, et il savourait d’autant plus ces instants. Mais, à sa grande surprise, la conversation prit un tour pour le moins inattendu. Son ex-femme se rapprocha de son point de vue tandis que Watson, d’habitude indifférent dans ce genre de débat, s’entendit avec Franklin pour estimer, non pas le voyage dans le temps irréalisable, mais simplement la preuve de celui-ci impossible à apporter ! Möbius, à vrai dire, n’avait pas pensé à ça ! Le plus troublant, c’était que le raisonnement des deux autres se tenait…

- Je soutiens, affirma Watson, qu’une modification artificielle de l’histoire, par suite d’une manipulation temporelle quelconque, ne peut pas être démontrable !
- Comme de juste ! surenchérit son allié providentiel.

Möbius allait s’esclaffer devant cette assertion quand l’intervention de Watson, dont il n’ignorait pas l’habituelle justesse d’opinion, l’incita à plus de modération. Il se mit à douter, à réfléchir, et décida de remettre à plus tard la sensationnelle révélation et surtout l’expérimentation qui aurait dû démontrer sa propre théorie. Il se dit qu’il valait peut-être mieux revoir une dernière fois toutes les données du problème à tête reposée, re-vérifier ses calculs et éventuellement paramétrer sa machine avec de nouvelles données… Qui sait s’il n’avait pas omis un minuscule détail ? Il était parfois si distrait !

Après quelques minutes de discussion, Möbius convint à contrecœur que Franklin et Watson n’avaient peut-être pas torts ! En effet, ce qui semblait évident pour l’expérimentateur d’une machine à voyager dans le temps pouvait ne pas être seulement discernable pour le monde extérieur, ni même pour cet expérimentateur dès que celui-ci émergerait de son expérience… Au début, il avait balayé aisément les réticences de ses amis quant aux possibilités théoriques et techniques de construire une machine à voyager dans le temps. Et pour cause ! En même temps qu’il débobinait ses arguments, il songeait surtout au prototype installé dans son laboratoire, juste à côté de la maison, un engin véritablement fantastique qu’il comptait dévoiler en apothéose de son discours. Vaincu sur la théorie et escamotant les difficultés de la réalisation technique, Franklin avait finalement lancé des flèches inattendues.

- Admettons que tu puisses effectivement te rendre dans le passé, et qu’il s’agisse bien d’un déplacement physique, non d’une simple observation de ce passé, comment veux-tu que nous en ayons la preuve aujourd’hui ?
- Je pourrais ramener un objet du passé, riposta immédiatement Möbius.
- Oui, mais la moindre modification dans notre passé - et la subtilisation d’un objet n’est pas un acte anodin - va produire, à partir de ce point du temps, une autre évolution, et construire un futur différent dans lequel nous serons forcément « conditionné » par ce changement, reprit Franklin.
- Autrement dit, le voyageur revient dans un monde différent de celui qu’il a quitté, puisque « entre-temps », à cause de l’expérience, le monde aura évolué en entraînant avec lui les minuscules changements induit par l’interférence, renchérit Watson, choisissant ainsi définitivement son camp.
- Des interférences minimes si on ne modifie presque rien dans le passé, afin d’éviter les paradoxes insolubles… insista Möbius.

La discussion s’enflamma quelque peu.

- Peu importe l’importance de ces interférences ! Le moindre atome contrarié dans le canevas du temps qui était le nôtre, va engendrer une évolution différente de notre position actuelle. Même si cette différence est indiscernable, elle existe théoriquement, tu ne peux pas le nier…
- Je ne peux pas, en effet, mais…
- Ce qui veut dire qu’en ramenant un objet de ce passé, tu rapportes la preuve d’un déplacement dans un passé qui n’est PLUS celui du monde que tu as quitté, mais seulement celui du monde ou tu REVIENS. C’est donc une preuve irrecevable car, par extension, puisque tu reviens dans un présent différent de celui que tu as quitté, les souvenirs de ce nouveau monde intègrent, AUSSI, ton action comme un événement naturel, en quelque sorte « historique », et tes preuves seront vues comme faisant partie du déroulement normal du temps de cet univers…
- Tandis que le monde que tu as quitté, lui, ne te verra pas revenir ou n’existera plus, puisque si son passé intègre une intrusion qui le modifie, il ne pourra plus produire le monde que nous connaissons, mais seulement celui où tu te réintègreras …

Möbius failli s’étrangler en recevant ce feu croisé d’objections auxquelles il ne s’attendait manifestement pas. Il lui fallut cinq bonnes minutes pour comprendre le sens exact de ces réflexions. Et puis Franklin et Watson ne désarmaient pas, ils y allèrent de différents exemples destinés à illustrer leurs propos.

- Supposons que tu embarques dans une machine à voyager dans le temps, aujourd’hui à vingt heures, avec l’intention d’aller voler le vase de Soissons avant qu’il ne soit brisé par le soldat maladroit de l’armée de Clovis. Que peut-il se passer ? proposa Watson.
- Je reviens à vingt heures et une nanoseconde avec ledit vase, puisque ma durée de déplacement sera inclue dans le temps historique parcouru, expliqua le scientifique.
- Impossible ! ripostèrent de concert les deux hommes tandis que Kathe se torturait l’esprit pour tenter de rattraper le raisonnement par n’importe quel bout.
- Si tu pouvais revenir avec le vase de Soissons dans l’époque que tu as quitté au départ, une époque qui sait, parce que c’est écrit dans ses livres d’histoires, que ledit vase fut brisé par un soldat de Clovis… alors l’objet que tu ramènes ne pourrait pas être considéré comme la preuve d’une réelle incursion dans ce passé là ! Le vase ayant été brisé pour l’Histoire, il ne pourrait pas être intact !
- Autrement dit, si tu reviens néanmoins avec ce vase dans le présent, tu ne peux te matérialiser que dans une époque qui s’attend – historiquement ! - à la possibilité de voir réapparaître après plus de quinze siècles un vase intact, lequel n’aurait pas été brisé par un soldat maladroit, mais qui aurait simplement « disparu » du butin que Clovis prit à Syagrius. Ou n’importe quel scénario qui semblera normal dans ce nouveau contexte temporel, mais qui ne pourra jamais être considéré comme la preuve d’une incursion dans le passé de l’autre monde que tu as quitté, monde où ce vase fut brisé…
- Vous jouez sur les mots ! grogna Möbius.
- Je ne comprends plus rien ! gémit Kathe.

La conversation s’étira sur cet aspect déconcertant du voyage temporel. Möbius retrouva quelques arguments pour contrer ce qu’il n’était pas vraiment sûr de comprendre et Kathe se mit de son côté. Les deux autres ne démordaient pas de leur point de vue. Plusieurs fois, le scientifique eut la tentation d’emmener ses convives au laboratoire afin de leur montrer son appareil et de faire, sur-le-champ, la démonstration de son efficacité. Mais le doute s’était immiscé en lui et il préféra différer l’expérience. Il ne voulait surtout pas connaître un échec lors de ce premier test.

Il avait pourtant tout prévu, tout recalculé cent fois. Etait-il possible d’ignorer un paramètre d’ordre plus philosophique que physique ? L’idée qu’il lui fût impossible de réapparaître dans un univers strictement identique à celui qu’il avait quitté ne l’avait pas effleuré. Les arguments de ses amis étaient-ils seulement du bavardage abscons ou recouvraient-ils une possible réalité à laquelle il n’avait pas songé ? Le coup du vase de Soissons l’avait quelque peu ébranlé ! Il convenait que s’il pouvait ramener ledit vase intact, le passé des livres d’histoires que tous connaissaient devait s’en trouver modifié… Le fameux jugement aussi cruel que précipité exercé par le roi des Francs ne ferait pas la joie des écoliers quinze siècles plus tard ! Ce passé modifié devait forcément engendrer un monde où, non seulement l’affaire du vase de Soissons n’existait pas ou avait pris une autre tournure, mais où la logique prévoyait la réapparition du vase, subtilisé dans le temps avant même que Clovis ne songeât à fendre le crâne de son vandale de soldat. À moins… à moins que le temps ne s’accommodât à sa manière de ces petites perturbations, et ne lui permît néanmoins, comme il l’avait toujours pensé sans trop creuser la question, de revenir dans le seul et unique univers pouvant exister, avec un vase intact !

Ce fut Kathe qui le sauva de son enlisement progressif :
- On pourrait imaginer qu’après la disparition du vase de Soissons suite au larcin temporel, le soldat responsable de sa garde imagine un subterfuge pour donner le change, comme de briser un autre bibelot, ce qui ne contredirait pas aujourd’hui nos livres d’histoires et accommoderait nos deux théories…
- Le beurre et l’argent du beurre, ironisa Franklin.
- Cela voudrait dire que nous pourrions faire trente-six mille lectures différentes de notre histoire au gré de nos prochaines incursions dans le passé, tenta d’expliquer le scientifique.
- Cela ne pourrait pas marcher pour tout, fit remarquer Watson. Un simple vase peut passer relativement inaperçu dans le cours de l’histoire, mais qu’en serait-il si tu assassinais Jules César à l’âge de dix ans ?
- Dans ce cas, nos livres d’histoires parleraient probablement sans le savoir d’un usurpateur de Jules César… riposta Möbius.

Franklin et Watson éclatèrent de rire. Les deux autres furent contraints d’attendre la fin de ce déferlement où l’ironie l’emportait largement sur le simple plaisir.

- Parlons d’autre chose, déclara finalement Kathe lorsque les deux rieurs eurent ravalé leurs sarcasmes.
- Oui, cette discussion ne nous mène nulle part, enchaîna Möbius, trop heureux de trouver dans le souhait de son alliée une voie de sortie honorable.

Les deux autres acquiescèrent, non sans échanger au passage une grimace qui en disait long sur leur sentiment de victoire. S’ils avaient pu se douter que leur ami, le professeur Möbius, avait dans son laboratoire, à moins de quinze pas de l’endroit où ils se trouvaient, une authentique machine à explorer le temps qui ne demandait qu’à être expérimentée, sans doute auraient-ils hésité avant de théoriser avec autant d’audace. De son côté, le professeur se félicitait mentalement de ne pas leur avoir dévoilé son secret. Après tout, il ne s’était occupé que de la partie technique de son invention. Après plusieurs années de réflexions et de laborieux bricolages dans le secret de son laboratoire, et entre trente-six autres occupations où son esprit génial s’était dispersé avec sa distraction coutumière, il avait finalement réussi à mettre au point le « Réseau d’Ubiquité Binaire, Annulaire et Négative », qu’il désignait familièrement sous le terme de « ruban ». Il s’agissait d’un assemblage extrêmement complexe d’éléments eux-mêmes d’une complexité invraisemblable pour quiconque n’était pas doté du cerveau génial de son concepteur. Cette pièce devait assurer, par un principe d’égarement énergétique aussi génial qu’insensé, l’extraction temporelle du système sur lequel elle était greffée. Autrement, rendre possible le voyage dans le temps ! Le reste, ce n’était que de l’habillage, de la carrosserie, une sorte de caisson hermétique ayant vaguement la forme d’une cabine de douche couplée avec un groupe électrogène absolument banal.

Il était sûr que cela devait fonctionner ! Il n’avait pas encore osé se mettre aux commandes pour de bon, se réservant d’effectuer cette première lors de la petite démonstration qu’il comptait faire devant ses amis. À vrai dire, il avait un peu la frousse. Il était malheureusement impossible de pratiquer des essais préalables « à vide » ou avec un cobaye embarqué, sans prendre le risque de perdre irrémédiablement sa précieuse machine. Il devait être aux commandes afin d’assurer la précision du déplacement, et surtout le retour après avoir accompli la mission qui devait servir de preuve au voyage temporel.

Son esprit était rempli de calculs vectoriels, de tenseurs, d’intégrales et de fractales, mais à aucun moment il n’avait songé à l’aspect « philosophique » de la chose. Les réflexions de ses compagnons, lancées un peu à la manière d’idées puisées dans les romans de science-fiction, avaient quelque peu malmené son entendement, il devait bien le reconnaître. Aussi, il décida de changer de tactique. Il vérifierait une dernière fois tous ses calculs, puis il effectuerait sa première expérimentation en secret. Il ramènerait alors à ses amis une preuve irréfutable de son déplacement temporel !

La soirée se termina avec une légère touche d’amertume pour le professeur, avec le sentiment du devoir accompli pour les deux autres hommes, tandis que Kathe filait la première, prétextant un mal de tête qui, pour une fois, n’était peut-être pas feint. Lorsque Möbius fut enfin seul, il fonça dans son laboratoire.

Cinq jours, huit heures et trente-six minutes plus tard, après avoir re-vérifié entièrement ses calculs, ajusté les paramètres des horloges internes, contrôlé une dernière fois le matériel et arrangé son apparence vestimentaire, il se mit résolument aux commandes de son incroyable engin ! Durant ces cinq jours, il avait à peine pris le temps de se reposer et de se sustenter. Il ne s’était ni lavé ni rasé, ce qui ajoutait à son allure un caractère passablement « moyenâgeux ».

Il referma la porte de l’appareil et démarra le groupe électrogène qui devait fournir l’énergie électrique tout au long du « voyage ». Il instaura le champ de force protecteur et régla sa destination sur le cadran digital. Il ne restait plus qu’à appuyer sur la touche « start ». Il prit une profonde inspiration, se cramponna sur son siège et repoussa l’interrupteur d’un doigt tremblant. Un tourbillon de lumière dispersa instantanément le chronoscaphe et son occupant. Comme dans du beurre ! C’était nettement moins désagréable qu’il ne l’avait craint. Après quelques minutes de temps subjectif, il se retrouva à cheval sur la seizième chrono-spirale qui devait l’emmener en 486 après Jésus Christ, dans la région de Soissons.

Son plan était simple, il se ferait passer pour un soldat des troupes franques, s’approcherait en catimini du lieu où était entreposé le butin après la victoire sur Syagrius, subtiliserait le fameux vase et filerait sans demander son reste. L’histoire n’aurait qu’à se débrouiller avec ce mystère ! À tout hasard, il avait caché sous ses frusques un authentique Luger 9 mm... Il valait mieux être prudent et Möbius était le champion de la prudence. À ceci près qu’il lui arrivait d’être incroyablement distrait. Plutôt qu’une arme, il aurait mieux fait d’emporter un bidon d’essence de réserve pour alimenter le groupe électrogène de son appareil, car à l’époque où il se rendait, cette denrée ne se trouvait pas sous le pas d’un cheval !

 

* * *

II.

- J’ai l’impression de rejouer la première scène du roman de H.G. Wells, commenta Franklin en tortillant élégamment la pointe de ses moustaches.

Ses compagnons comprirent immédiatement de quel roman il parlait. Etant donné les circonstances, il ne pouvait s’agir que de la célèbre nouvelle « La Machine à explorer le temps » ! Tous avaient probablement lu cette histoire dans leur jeunesse et les images fantastiques de l’une ou l’autre adaptation cinématographique hantaient également leur esprit.

- Certes, cela y ressemble, en effet, enchaîna le professeur Möbius. Dans ce cas je tiens le rôle de « l’Explorateur », toi Franklin celui de « Filby le Raisonneur », Kathe pourrait être « le Psychologue » et Watson « le Très Jeune Homme »…
- N’y avait-il pas aussi un « Provincial » et un « Docteur » dans cette noble assemblée ? demanda celui qui s’était vu affublé du titre de « Très Jeune Homme » malgré les quarante printemps qu’il accusait de toutes les nuances de sa chevelure poivre et sel. Il était cependant de peu le plus jeune du groupe, ce qui concédait une certaine logique à cette distribution des rôles.
- C’est possible, reprit Möbius « l’Explorateur », mais nous ne sommes que quatre, et puis les temps ont bien changé.
- Justement, les temps ont changé, ils changent et changent sans cesse, intervint Kathe qui, heureux hasard, était réellement psychologue de profession.

Franklin tortilla l’autre pointe de sa moustache, Möbius remonta le niveau du vin dans le verre de ses hôtes en prenant des précautions de sioux. Il était parfois si maladroit ! Il s’en serait voulu de gâcher un cru aussi remarquable, sans compter le bris toujours possible d’un de ses précieux verre en cristal du Val Saint-Lambert. Watson quant à lui admirait le ballet insensé que jouaient les flammes fauves entre les bûches de l’âtre. Kathe, elle, se contenta de passer son doux regard sur les profils songeurs de ses trois amis.

Jadis, elle avait été successivement la maîtresse de ces trois hommes. Ils étaient malgré tout restés amis. C’était presque miraculeux. Franklin avait été le premier, un flirt à l’université qui avait failli se solder par un premier mariage. Le destin en avait décidé autrement. Watson était arrivé, amant providentiel, engendrant une passion révélatrice de mystères charnels dont il ne pouvait plus être question de se priver après cela. Pourtant, cette passion avait été éphémère, sorte de festin à l’aube d’un grand régime matrimonial de douze années… avec le troisième larron ! Möbius le scientifique avait été celui qui, malgré sa maladresse chronique pour les gestes les plus simples, avait su lui passer au doigt l’anneau nuptial, anneau qu’ils avaient retiré d’un commun accord au bout de douze ans de lassitude conjugale croissante. Le divorce avait été prononcé six ans plus tôt. Le couple était resté en très bons termes, et parfois même un peu plus. Watson était revenu lui-aussi, mais la chaleur et la fougue de leurs jeunes étreintes s’étaient complètement dissipées. Ils n’avaient pas insisté sur ce plan. Aujourd’hui, ce que les uns et les autres savaient ou ignoraient de ces liaisons croisées importait peu. Ils se contentaient de partager une amitié intellectuelle qui, lien sans doute plus solide que ceux tissés entre les cœurs et les corps, avait su demeurer intact dans l’écheveau du temps. Tous les trois mois, aux dates des changements de saisons, ils se retrouvaient soit chez l’un soit chez l’autre, et passaient une soirée amicale faite de discussions philosophiques et de dégustations de vins fins. Cette habitude s’était d’ailleurs instaurée dès après l’université. Elle n’avait connu que quelques interludes aux heures des crises conjugales et autres évènements fâcheux émaillant leurs vies respectives. Mais ils s’étaient toujours retrouvés et n’étaient pas loin de penser, aujourd’hui, que cette sorte d’asservissement consenti, finalement, représentait ce qu’il y avait de plus précieux au monde.

- Un toast au voyage dans le temps, proposa Möbius.
- Pourquoi pas à l’impossible ? répliqua aussitôt Franklin.
- Tu ne devrais pas sous-estimer les idées de mon ex-mari, intervint Kathe, n’oublie pas l’affaire de l’injecteur solaire que tu croyais impossible et que le grand Charles Möbius a pu résoudre en moins de trois mois !

Franklin grogna et haussa ses robustes épaules. « Ne jamais parier avec Charles Möbius sur des questions scientifiques », telle était à présent sa devise, en souvenir de la perte d’une caisse d’excellent Château Laffitte millésimé, conséquence d’un pari stupide qu’il n’aurait jamais dû prendre.

Il y eut quelques rires. Möbius ne s’était jamais préoccupé de ce qui était logique ou pas, mais il était un découvreur génial, tandis que Franklin était un redoutable raisonneur qui n’avait jamais rien inventé ! Au demeurant, le second nourrissait souvent, sans le savoir, la créativité du premier. Environ cinq ans auparavant, ils avaient eu une discussion plus animée qu’à l’accoutumée, l’un soutenant l’impossibilité du voyage temporel, l’autre rêvant déjà de la forme du siège qu’il placerait dans son « chronoscaphe ». Ce soir là, ils s’étaient réciproquement envoyés à la tête des paradoxes et des théories fumeuses. Watson et Kathe avaient compté les points, en accordant ou en retranchant à l’un puis à l’autre au gré des arguments présentés. Franklin avait donné l’impression de gagner la partie, mais dès qu’il s’était retrouvé seul, Möbius s’était mis au travail…

Ils n’avaient plus jamais reparlé du voyage dans le temps, préférant d’autres sujets de discussion plus conventionnels. Kathe avait eu sa période « philosophie orientale », que Franklin s’était fait une joie de réduire à une somme de bavardage sans véritable substance. Watson et Möbius s’étaient quant à eux accordés sur la nécessité d’explorer dans le détail la production vinicole de la planète, ce qu’ils avaient finalement accompli avec une certaine maestria, si ce n’est quelques bouteilles brisées avant d’être bues, en raison de la maladresse impardonnable du second. Il y avait eu des épisodes de discussions politiques, ésotériques, sociologiques… mais plus jamais de paradoxes temporels au menu ! À vrai dire, Möbius avait toujours manœuvré habilement en ce sens, lui qui travaillait sans relâche, dans le secret de son laboratoire, à un projet qui, un de ces jours, allait secouer sérieusement ses trois amis, mais aussi la communauté scientifique tout entière et l’humanité par-dessus le marché !

Et ce jour était enfin arrivé ! Tout avait été préparé dans le plus grand secret. Personne dans le monde scientifique ni ailleurs n’était au courant des travaux du professeur Möbius. L’inventeur avait tenu à réserver la primeur de sa découverte à ses trois amis, en faisant devant leurs yeux éberlués la première démonstration de son appareil à voyager dans le temps. En effet, si le « chronoscaphe » était fin prêt, il demandait néanmoins à être testé, ce que Möbius n’avait pas encore osé faire !

Afin d’amener la conversation sur ce sujet, il avait donc reparlé de la possibilité du voyage temporel. Se remémorant sa victoire dialectique de jadis, Franklin s’était aussitôt jeté dans la discussion comme un chien sur un os à ronger. Cependant, Möbius avait cette fois des arguments solides dont même la logique réputée imparable de son ami ne pouvait venir à bout. Au demeurant, il prévoyait en apothéose une démonstration qui ne pourrait que clouer le bec du contradicteur. Il laissa Franklin s’empêtrer dans ses belles théories où formules mathématiques et tirades philosophiques se donnaient l’accolade avec une certaine indécence. Il savait, dans son fort intérieur, qu’il lui suffisait de tourner un interrupteur pour réduire à néant les envolées dithyrambiques de son ami, et il savourait d’autant plus ces instants. Mais, à sa grande surprise, la conversation prit un tour pour le moins inattendu. Son ex-femme se rapprocha de son point de vue tandis que Watson, d’habitude indifférent dans ce genre de débat, s’entendit avec Franklin pour estimer, non pas le voyage dans le temps irréalisable, mais simplement la preuve de celui-ci impossible à apporter ! Möbius, à vrai dire, n’avait pas pensé à ça ! Le plus troublant, c’était que le raisonnement des deux autres se tenait…

- Je soutiens, affirma Watson, qu’une modification artificielle de l’histoire, par suite d’une manipulation temporelle quelconque, ne peut pas être démontrable !
- Comme de juste ! surenchérit son allié providentiel.

Möbius allait s’esclaffer devant cette assertion quand l’intervention de Watson, dont il n’ignorait pas l’habituelle justesse d’opinion, l’incita à plus de modération. Il se mit à douter, à réfléchir, et décida de remettre à plus tard la sensationnelle révélation et surtout l’expérimentation qui aurait dû démontrer sa propre théorie. Il se dit qu’il valait peut-être mieux revoir une dernière fois toutes les données du problème à tête reposée, re-vérifier ses calculs et éventuellement paramétrer sa machine avec de nouvelles données… Qui sait s’il n’avait pas oublié de serrer quelques vis nécessaires au maintien de l’intégrité de son engin ?

Après quelques minutes de discussion, Möbius convint à contrecœur que Franklin et Watson n’avaient peut-être pas torts ! En effet, ce qui semblait évident pour l’expérimentateur d’une machine à voyager dans le temps pouvait ne pas être seulement discernable pour le monde extérieur, ni même pour cet expérimentateur dès que celui-ci émergerait de son expérience… Au début, il avait balayé aisément les réticences de ses amis quant aux possibilités théoriques et techniques de construire une machine à voyager dans le temps. Et pour cause ! En même temps qu’il débobinait ses arguments, il songeait surtout au prototype installé dans son laboratoire, juste à côté de la maison, un engin véritablement fantastique qu’il comptait dévoiler en apothéose de son discours. Vaincu sur la théorie et escamotant les difficultés de la réalisation technique, Franklin avait finalement lancé des flèches inattendues.

- Admettons que tu puisses effectivement te rendre dans le passé, et qu’il s’agisse bien d’un déplacement physique, non d’une simple observation de ce passé, comment veux-tu que nous en ayons la preuve aujourd’hui ?
- Je pourrais ramener un objet du passé, riposta immédiatement Möbius.
- Oui, mais la moindre modification dans notre passé - et la subtilisation d’un objet n’est pas un acte anodin - va produire, à partir de ce point du temps, une autre évolution, et construire un futur différent dans lequel nous serons forcément « conditionné » par ce changement, reprit Franklin.
- Autrement dit, le voyageur revient dans un monde différent de celui qu’il a quitté, puisque « entre-temps », à cause de l’expérience, le monde aura évolué en entraînant avec lui les minuscules changements induit par l’interférence, renchérit Watson, choisissant ainsi définitivement son camp.
- Des interférences minimes si on ne modifie presque rien dans le passé, afin d’éviter les paradoxes insolubles… insista Möbius.

La discussion s’enflamma quelque peu.

- Peu importe l’importance de ces interférences ! Le moindre atome contrarié dans le canevas du temps qui était le nôtre, va engendrer une évolution différente de notre position actuelle. Même si cette différence est indiscernable, elle existe théoriquement, tu ne peux pas le nier…
- Je ne peux pas, en effet, mais…
- Ce qui veut dire qu’en ramenant un objet de ce passé, tu rapportes la preuve d’un déplacement dans un passé qui n’est PLUS celui du monde que tu as quitté, mais seulement celui du monde ou tu REVIENS. C’est donc une preuve irrecevable car, par extension, puisque tu reviens dans un présent différent de celui que tu as quitté, les souvenirs de ce nouveau monde intègrent, AUSSI, ton action comme un événement naturel, en quelque sorte « historique », et tes preuves seront vues comme faisant partie du déroulement normal du temps de cet univers…
- Tandis que le monde que tu as quitté, lui, ne te verra pas revenir ou n’existera plus, puisque si son passé intègre une intrusion qui le modifie, il ne pourra plus produire le monde que nous connaissons, mais seulement celui où tu te réintègreras …

Möbius failli s’étrangler en recevant ce feu croisé d’objections auxquelles il ne s’attendait manifestement pas. Il lui fallut cinq bonnes minutes pour comprendre le sens exact de ces réflexions. Et puis Franklin et Watson ne désarmaient pas, ils y allèrent de différents exemples destinés à illustrer leurs propos.

- Supposons que tu embarques dans une machine à voyager dans le temps, aujourd’hui à vingt heures, avec l’intention d’aller voler le vase de Soissons juste après cette malheureuse histoire où un soldat eut le crâne fracassé par l’épée Clovis, simplement pour avoir osé s’en approcher de trop près. Que peut-il se passer ? proposa Watson.
- Je reviens à vingt heures et une nanoseconde avec ledit vase, puisque ma durée de déplacement sera inclue dans le temps historique parcouru, expliqua le scientifique.
- Impossible ! ripostèrent de concert les deux hommes tandis que Kathe se torturait l’esprit pour tenter de rattraper le raisonnement par n’importe quel bout.
- Si tu pouvais revenir avec le vase de Soissons dans l’époque que tu as quitté au départ, une époque qui sait, parce que c’est écrit dans ses livres d’histoires, que ledit vase fut remis solennellement le 25 décembre 496 à Saint Remi, l’évêque de Reims, lors du baptême de Clovis, avant de finir parmi les trésors du Vatican où il se trouve toujours à l’heure actuelle… alors l’objet que tu ramènes ne pourrait pas être considéré comme la preuve d’une réelle incursion dans ce passé là ! Le vase étant déjà la propriété du Vatican, il ne pourrait pas réapparaître tel un second exemplaire !
- Autrement dit, si tu reviens néanmoins avec ce vase dans le présent, tu ne peux te matérialiser que dans une époque qui accepte – historiquement ! – que le vase pris par Clovis à Syagrius ait jadis disparu, qu’il n’aurait donc pas pu être offert à Saint Remi et ne saurait encore moins faire partie des plus grands trésors de l’Eglise ! Ou n’importe quel scénario qui semblera normal dans ce nouveau contexte temporel, mais qui ne pourra jamais être considéré comme la preuve d’une incursion dans le passé de l’autre monde que tu as quitté, monde où ce vase fut offert à Saint-Rémi…
- Vous jouez sur les mots ! grogna Möbius.
- Je ne comprends plus rien ! gémit Kathe.

La conversation s’étira sur cet aspect déconcertant du voyage temporel. Möbius retrouva quelques arguments pour contrer ce qu’il n’était pas vraiment sûr de comprendre et Kathe se mit de son côté. Les deux autres ne démordaient pas de leur point de vue. Plusieurs fois, le scientifique eut la tentation d’emmener ses convives au laboratoire afin de leur montrer son appareil et de faire, sur-le-champ, la démonstration de son efficacité. Mais le doute s’était immiscé en lui et il préféra différer l’expérience. Il ne voulait surtout pas connaître un échec lors de ce premier test.

Il avait pourtant tout prévu, tout recalculé cent fois. Etait-il possible d’ignorer un paramètre d’ordre plus philosophique que physique ? L’idée qu’il lui fût impossible de réapparaître dans un univers strictement identique à celui qu’il avait quitté ne l’avait pas effleuré. Les arguments de ses amis étaient-ils seulement du bavardage abscons ou recouvraient-ils une possible réalité à laquelle il n’avait pas songé ? Le coup du vase de Soissons l’avait quelque peu ébranlé ! Il convenait que s’il pouvait subtiliser ledit vase, le passé des livres d’histoires que tous connaissaient devait s’en trouver modifié… La célèbre histoire de ce vase offert en cadeau par le roi des Francs à l’évêque de Reims lors de sa conversion au christianisme ne ferait pas la joie des écoliers quinze siècles plus tard ! Ce passé modifié devait forcément engendrer un monde où, non seulement l’affaire du vase de Soissons n’existait pas ou avait pris une autre tournure, mais où la logique prévoyait la réapparition du vase, subtilisé dans le temps plusieurs années avant que Clovis ne songeât à l’offrir à Saint Remi. À moins… à moins que le temps ne s’accommodât à sa manière de ces petites perturbations, et ne lui permît néanmoins, comme il l’avait toujours pensé sans trop creuser la question, de revenir dans le seul et unique univers pouvant exister, avec un double du vase !

Ce fut Kathe qui le sauva de son enlisement progressif :
- On pourrait imaginer qu’après la disparition du vase de Soissons suite au larcin temporel, le soldat responsable de sa garde imagine un subterfuge pour donner le change, comme de trouver un autre bibelot assez ressemblant ou réaliser une copie pour le remplacer, ce qui ne contredirait pas aujourd’hui nos livres d’histoires et accommoderait nos deux théories…
- Le beurre et l’argent du beurre, ironisa Franklin.
- Cela voudrait dire que nous pourrions faire trente-six mille lectures différentes de notre histoire au gré de nos prochaines incursions dans le passé, tenta d’expliquer le scientifique.
- Cela ne pourrait pas marcher pour tout, fit remarquer Watson. Un simple vase peut passer relativement inaperçu dans le cours de l’histoire, mais qu’en serait-il si tu assassinais Jules César à l’âge de dix ans ?
- Dans ce cas, nos livres d’histoires parleraient probablement sans le savoir d’un usurpateur de Jules César… riposta Möbius.

Franklin et Watson éclatèrent de rire. Les deux autres furent contraints d’attendre la fin de ce déferlement où l’ironie l’emportait largement sur le simple plaisir.

- Parlons d’autre chose, déclara finalement Kathe lorsque les deux rieurs eurent ravalé leurs sarcasmes.
- Oui, cette discussion ne nous mène nulle part, enchaîna Möbius, trop heureux de trouver dans le souhait de son alliée une voie de sortie honorable.

Les deux autres acquiescèrent, non sans échanger au passage une grimace qui en disait long sur leur sentiment de victoire. S’ils avaient pu se douter que leur ami, le professeur Möbius, avait dans son laboratoire, à moins de quinze pas de l’endroit où ils se trouvaient, une authentique machine à explorer le temps qui ne demandait qu’à être expérimentée, sans doute auraient-ils hésité avant de théoriser avec autant d’audace. De son côté, le professeur se félicitait mentalement de ne pas leur avoir dévoilé son secret. Après tout, il ne s’était occupé que de la partie technique de son invention. Après plusieurs années de réflexions et de laborieux bricolages dans le secret de son laboratoire, et entre trente-six autres occupations où son esprit génial s’était dispersé au gré de sa maladresse coutumière, il avait finalement réussi à mettre au point le « Réseau d’Ubiquité Binaire, Annulaire et Négative », qu’il désignait familièrement sous le terme de « ruban ». Il s’agissait d’un assemblage extrêmement complexe d’éléments eux-mêmes d’une complexité invraisemblable pour quiconque n’était pas doté du cerveau génial de son concepteur. Cette pièce devait assurer, par un principe d’égarement énergétique aussi génial qu’insensé, l’extraction temporelle du système sur lequel elle était greffée. Autrement, rendre possible le voyage dans le temps ! Le reste, ce n’était que de l’habillage, de la carrosserie, une sorte de caisson hermétique ayant vaguement la forme d’une cabine de douche couplée avec un groupe électrogène absolument banal.

Il était sûr que cela devait fonctionner ! Il n’avait pas encore osé se mettre aux commandes pour de bon, se réservant d’effectuer cette première lors de la petite démonstration qu’il comptait faire devant ses amis. À vrai dire, il avait un peu la frousse. Il était malheureusement impossible de pratiquer des essais préalables « à vide » ou avec un cobaye embarqué, sans prendre le risque de perdre irrémédiablement sa précieuse machine. Il devait être aux commandes afin d’assurer la précision du déplacement, et surtout le retour après avoir accompli la mission qui devait servir de preuve au voyage temporel.

Son esprit était rempli de calculs vectoriels, de tenseurs, d’intégrales et de fractales, mais à aucun moment il n’avait songé à l’aspect « philosophique » de la chose. Les réflexions de ses compagnons, lancées un peu à la manière d’idées puisées dans les romans de science-fiction, avaient quelque peu malmené son entendement, il devait bien le reconnaître. Aussi, il décida de changer de tactique. Il vérifierait une dernière fois tous ses calculs, puis il effectuerait sa première expérimentation en secret. Il ramènerait alors à ses amis une preuve irréfutable de son déplacement temporel !

La soirée se termina avec une légère touche d’amertume pour le professeur, avec le sentiment du devoir accompli pour les deux autres hommes, tandis que Kathe filait la première, prétextant un mal de tête qui, pour une fois, n’était peut-être pas feint. Lorsque Möbius fut enfin seul, il fonça dans son laboratoire.

Cinq jours, huit heures et trente-six minutes plus tard, après avoir re-vérifié entièrement ses calculs, ajusté les paramètres des horloges internes, contrôlé une dernière fois le matériel et arrangé son apparence vestimentaire, il se mit résolument aux commandes de son incroyable engin ! Durant ces cinq jours, il avait à peine pris le temps de se reposer et de se sustenter. Il ne s’était ni lavé ni rasé, ce qui ajoutait à son allure un caractère passablement « moyenâgeux ».

Il referma la porte de l’appareil et démarra le groupe électrogène qui devait fournir l’énergie électrique tout au long du « voyage ». Il instaura le champ de force protecteur et régla sa destination sur le cadran digital. Il ne restait plus qu’à appuyer sur la touche « start ». Il prit une profonde inspiration, se cramponna sur son siège et repoussa l’interrupteur d’un doigt tremblant. Un tourbillon de lumière dispersa instantanément le chronoscaphe et son occupant. Comme dans du beurre ! C’était nettement moins désagréable qu’il ne l’avait craint. Après quelques minutes de temps subjectif, il se retrouva à cheval sur la seizième chrono-spirale qui devait l’emmener en 486 après Jésus Christ, dans la région de Soissons.

Son plan était simple, il se ferait passer pour un soldat des troupes franques, s’approcherait en catimini du lieu où était entreposé le butin après la victoire sur Syagrius, subtiliserait le fameux vase et filerait sans demander son reste. L’histoire n’aurait qu’à se débrouiller avec ce mystère ! À tout hasard, il avait caché sous ses frusques un authentique Luger 9 mm... Il valait mieux être prudent et Möbius était le champion de la prudence. À ceci près que sa maladresse congénitale risquait de compromettre sa mission. Plutôt qu’une arme, il aurait mieux fait d’emporter ses comprimés anti-stress, car il n’aurait plus manqué qu’il brisât le précieux vase dans sa fuite !

 

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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