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Pourquoi la situation de l’humanité est-elle aussi désastreuse ? Ne me dites pas que vous faites partie de ceux qui estiment l’état du monde satisfaisant ou, à tout le moins, préférable à d’autres cauchemars ! Certes, avec beaucoup d’imagination, il est toujours possible de concevoir un monde plus cruel, plus exploité, plus pollué et plus hypocrite que le nôtre. Mais avouez qu’il en faut nettement moins, de cette même imagination, pour concevoir un monde meilleur... Un souffle idéologique douteux, qui se veut apaisant, s’insinue aujourd’hui dans les esprits. Certains voudraient nous convaincre que, si tout n’est pas encore pour le mieux dans le meilleur des mondes, nous tenons néanmoins la position la plus adéquate pour parvenir à cet objectif. J’espère que vous n’êtes pas dupe de ce genre de discours ! Il ne s’agit là que d’une réaction épidermique aux envolées alarmistes lancées hier par des utopistes atteints de paranoïa légère, mais aussi, surtout devrais-je dire, d’une méthode éprouvée de désinformation, laquelle est orchestrée par la minorité socioéconomique qui, pour l’heure, profite de manière éhontée de ce qu’il faut bien appeler un délabrement généralisé. Le productivisme est un très habile dialecticien qui excelle dans l’art de la désinformation, de la conspiration et de la falsification ! Mais assez de grands mots ! Ceci n’est pas un essai sur la fin du monde programmée par nos soins, mais une simple nouvelle fantastique. Aussi, pour en finir avec cette philosophie bon marché, je me contenterai d’affirmer ceci : les conflits armés qui déchirent en permanence les populations pour des motifs futiles, les ressources gaspillées honteusement au point de faire voisiner des surplus monstrueux avec des pénuries criantes, les pollutions qui étouffent un productiviste bafouant allègrement les lois de la nature, la surpopulation qui pose un sérieux problème dès que l’on envisage cet unique modèle de développement pour toute la planète, et toutes les joyeusetés de cet acabit, ne sont pas des fatalités, des impondérables ou des « dommages collatéraux » ! Il s’agit, au contraire, du résultat de la gestion calamiteuse d’une planète entière. Il s’agit de notre bêtise, de notre orgueil, de notre incompétence et, osons le dire, d’une forme de crapulerie inhérente à la nature humaine ! Pourquoi, alors que nous disposons de ce qu’il faut pour faire de cette planète un véritable Eden, produisons-nous ce… cette… enfin ce bordel indescriptible ? Il y a peut-être à cela une explication plus triviale à laquelle nul n’a pensé jusqu’ici. Et pour cause, car pour y songer, il faudrait être dans le secret des dieux ! Je ne prétends pas avoir été invité à la table des divines négociations en ce qui concerne le devenir de la terre, mais par contre, j’ai une ouïe excellente ! Certains susurrent que ce n’est là qu’une façon élégante de dire que j’entends de voix... Mais qui peut dire si ces voix ne sont pas réellement ce qu’elles semblent être ? Pourquoi, sous prétexte que j’écris des histoires fantastiques, - ce qui au demeurant demande une certaine capacité d’imagination que je serais bien sot de renier -, faudrait-il que ces voix ne soient, justement, rien d’autre que le fruit de mon imagination ? Pensez ce que vous voulez ! Je souhaite seulement raconter ici ce que j’ai appris « de l’autre côté », sachant que cela offre un éclairage neuf et original sur notre étrange dérapage évolutif.
* * * J’étais dans mon lit, sous une couette douillette et légère, adossé contre la partie la plus charnue de mon épouse qui dormait du sommeil du juste. Il faut dire qu’elle a le sommeil lourd, Henriette, surtout après ce que vous imaginez que nous venions de faire un peu plus tôt, et qui avait été exécuté, comme d’habitude, avec une maestria bilatérale remarquable. Ce n’est pas pour me vanter, mais Henriette et moi, question gros câlins, ça y va ! Or, il se trouve que, contrairement à ce qui se passe pour beaucoup de couple, chez-nous c’est ma femme qui s’endort tout de suite après la chose et moi qui monte la garde, si je puis dire. Aussi, je ne m’étonnai guère de la première chose que mes oreilles perçurent. Il s’agissait de ronflements ténus, comme produits par une forge lointaine et très intérieure, mi-respiration, mi-couinement d’aise. Mon attention se fixa tout naturellement sur ce ronron charmant, que j’attribuai tout aussi naturellement aux poumons d’Henriette. Quelques minutes s’écoulèrent ainsi, avant qu’une réelle consternation n’envahisse mon esprit. Henriette ne ronfle jamais ! Je suis bien placé pour le savoir. Pour tout dire, il lui arrive parfois de soupirer en dormant. Je l’ai entendue grogner, japper, miauler, grommeler, rire et même parfois papoter tandis que des rêves animaient son sommeil d’aventures insolites. Parfois, même si elle s’en défend, comme tout un chacun, elle pète au lit. Mais ronfler, jamais ! Je percevais pourtant ce drôle de ronflement, lointain et un peu gras. Le ronflement caractéristique d’un être repu de tous les plaisirs de la chair. L’image d’un moine grassouillet, endormi à l’ombre d’un vieux chêne, se dessina instinctivement dans mon esprit. Dans mon délire, l’abbé avait dû banqueter à la table de Pantagruel et trousser quelque jeune bergère avant de s’affaler d’aise au pied de l’arbre magnifique. Je chassai bien vite cette image saugrenue, n’ayant aucune envie, si je la cultivais un peu trop, de devoir me lever pour piller le réfrigérateur ou réveiller Henriette pour remettre le couvert. Le ronronnement, lui, ne disparut point avec ma vision. D’ailleurs, vérification faite, il n’émanait pas de ma femme et je crus, durant un instant, qu’il s’agissait de mes propres ronflements, entendus dans une sorte de rêve éveillé. Si cela avait été le cas, cette prise de conscience aurait immédiatement dissipé cette illusion onirique. Il n’en fut rien. Je compris alors qu’il s’agissait d’un effet de mon ouïe hyper-développée, laquelle est capable, parfois, d’entendre les rumeurs d’un monde inaccessible au commun des mortels ! Croyez bien que je sais faire la différence entre un bruit d’une extrême ténuité provenant de l’environnement ordinaire et les sons si particuliers provenant de « l’autre côté ». Comme chacun sait, lorsque l’attention se fixe sur un bruit de ce genre, ronflement, grattement, goutte d’eau tombant dans un évier métallique… il devient rapidement difficile de penser à autre chose. Un simple grattement de souris à l’intérieur d’une cloison peut prendre des proportions cataclysmiques. Le frôlement léger d’une branche contre la vitre se mue en une tentative d’intrusion dans votre domicile. Quant au robinet qui fuit, l’obsession qu’il engendre est telle que cela nous fait continuer à entendre le sinistre martèlement longtemps après la résolution du problème ! Que dire alors des bruits provenant de « l’autre côté » ? C’est pire, tout simplement ! Par le plus grand des mystères, je m’étais « branché » sur cet « autre côté » du réel et je ne pouvais plus en détacher mon attention. Ce ronflement était en train de me ligoter corps et âme. Chaque mouvement de ce soufflet vivant me faisait l’impression d’un tour de ficelle autour de ma personne. J’imaginai qu’il s’agissait d’une sorte de cordage fait de chanvre ou de sisal, si bien qu’au bout de quelques minutes il me sembla avoir entièrement disparu à la vue du monde réel, emmailloté comme une momie égyptienne dans son sarcophage. J’étais dans une sorte de cocon dont les parois, immatérielles, étaient un tissage sonore, plus isolant et plus infranchissable qu’un mur de briques ! Insensiblement, j’avais été attiré - tiré peut-être ? - de l’autre côté. Non sans en éprouver une certaine stupéfaction, je compris que j’étais à l’intérieur même de ce qui produisait le ronflement en question ! Je le répète : je n’étais pas moi-même en train de ronfler ! D’ailleurs, si j’en crois ma femme, je ne suis pas affecté par ce problème respiratoire, si ce n’est occasionnellement par un léger sifflement nasal ressemblant plus à une fuite de pneu qu’à un sciage de bûche. Bref, j’étais « passé » à l’intérieur même d’un ronfleur habitant ce que j’appelle « l’autre côté » de notre monde matériel ! J’étais toujours parfaitement conscient de ma propre personne, mais mon esprit se trouvait temporairement prisonnier d’un être dont les caractéristiques pulmonaires, pour n’envisager que celles-là, n’avaient rien de comparables avec les miennes. Cet être était-il conscient de ma présence au sein de son anatomie ? Je l’ignore ! En fait, je crois que non, sans quoi il se serait sans doute abstenu de certaines déclarations qu’il fit après la secousse. Il va de soi que je n’aurais pas pris la peine de vous raconter cette histoire si je n’avais eu que cette affaire de ronflements à rapporter de mon incursion de « l’autre côté » ! J’en arrive donc à ces évènements qui me permirent de glaner les informations surprenantes qui, comme je le disais plus haut, donnent un éclairage neuf sur la situation actuelle de notre société. Je commençais à trouver la situation un peu longuette, prisonnier de ces murailles sonores et plongé dans le noir absolu. Certes, il faisait sombre dans ma chambre et peut-être n’aurais-je rien pu distinguer si j’avais ouvert les yeux à ce moment là, mais je vous rapporte ici l’impression que j’avais « à l’intérieur » du personnage que je parasitais de cette si étrange façon ! J’étais donc en train de me demander s’il n’était pas temps de tenter quelque chose pour m’extraire de cette mélasse ronronnante. Me secouer ? Donner un coup de pied ? Tousser ? J’aurais sans doute pu me sortir de cet état comme on le fait d’un rêve désagréable en forçant son corps à se réveiller par un simple mouvement des globes oculaires. Mais je n’étais pas endormi ! La situation était aussi intrigante que désagréable et, je dois avouer que dans ces cas-là, ma curiosité est toujours la plus forte. Heureusement, le hasard décida à ma place. Il y eut la fameuse secousse ! Je ne puis mieux comparer ce phénomène qu’avec un tremblement de terre ou, à la rigueur, avec les mouvements imprimés par le poignet lors de la réalisation d'un milk-shake. Je veux dire que c’est mon « extérieur » qui fut l’objet de cette secousse, autrement dit l’être où je me trouvais enfermé ! Le ronflement cessa presque aussitôt. Plus exactement, sa modulation changea pour le faire ressembler à un grognement d’ours mal réveillé, avant de cesser définitivement. En même temps, il y eut des voix et une lumière aveuglante suivie d’images extraordinaires ! Je vous livre ici les évènements tels qu’ils se sont déroulés, tels que je les ai vécus… - Mais réveille-toi, Charon ! Bon sang, tu
ne vois pas ce qui ce qui passe ? À ce moment, le dénommé Charon ouvrit les yeux et fut temporairement aveuglé par l’insoutenable clarté du jour. Je le fus pareillement ! Je n’étais donc pas simplement « à l’intérieur » de ce personnage, mais je pouvais profiter comme lui de ce que ses yeux découvraient. Je venais aussi de connaître l’étrange sensation de parler par sa voix ! - Cinq minutes ? Tu veux rire ! Cela fait
au moins trois mille ans que tu pionces ! Charon se redressa, encore chancelant sur ses jambes engourdies, la tête lourde de sommeil et de surprise. Il m’éleva avec lui dans ce mouvement. Il s’appuya d’une main contre le tronc d’un chêne, preuve que mon impression préalable du moine assoupi n’était pas dénuée de tout fondement. J’eus l’impression de caresser l’écorce rugueuse de ma propre main. Ce que Charon sentait, je le ressentais pareillement, comme si mes terminaisons nerveuses avaient été intimement liées aux siennes. Il tourna alors son regard, qui recouvrait peu à peu toute son acuité, vers le dénommé Cerby. J’eus alors la surprise de ma vie ! Cerby était un chien immense dont le pelage noir paraissait, en maints endroits, roussi par le feu. L’animal m’arrivait presque à l’épaule, enfin je veux dire à l’épaule de mon hôte. Il semblait plutôt gentil et fidèle, mais l’on sentait qu’il pouvait devenir plus féroce qu’un tigre au moindre signe de son maître. Et cela n’était encore rien devant le fait qu’il avait trois têtes ! Comme pour me prouver que je ne rêvais pas, Charon passa sa main sur chacune des têtes, successivement, afin de n’en léser aucune de son affection. Il tapota ensuite la croupe de l’animal, puis gratta son encolure, enfin là où les trois cous partaient pour supporter les trois gueules. Je ne rêvais pas ! Ce chien avait trois têtes et, chose encore plus curieuse, il avait parlé comme un homme ! J’en sentais les poils entre mes doigts, tandis qu’une odeur de fauve me prenait à la gorge ! J’en étais encore à me demander comment un chien, même pourvu de trois têtes, pouvait être capable de parler, quand mon point de vue changea brusquement. Charon regardait à présent droit devant lui. Le panorama qui s’offrait à ses yeux, et aux miens par la même occasion, avait de quoi faire oublier le mystère du chien doué de parole. Adossez-vous à une forêt impénétrable et imaginez une vallée dont les dimensions, vers la gauche et vers la droite, confinent à l’infini ! Au cœur de cette étendue serpentait un fleuve étonnement calme, sorte d’eau morte couleur de plomb où nulle vie aquatique ne semblait exister. Ce ruban liquide n’en paraissait d’ailleurs que plus inquiétant. Sa largeur était certes appréciable mais rien qui puisse rebuter un bon nocher vigoureux sur sa gaffe. De l’autre côté du fleuve se dressaient des falaises vertigineuses, à la fois murailles et entrailles, frontières entre des mondes cruellement différents. Cette masse minérale torturée de forces innommables exprimait on ne peut mieux toute la démesure et la détermination de ceux qui, jadis, osèrent poser ce paysage au confluent de deux mondes. J’étais, vous l’imaginez sans peine, suffoqué d’émotion ! Charon, lui, ne semblait guère ému par un spectacle qu’il ne faisait que redécouvrir après un long sommeil et qui était, en quelque sorte, son horizon quotidien. Pourtant, je sentais en lui une violente consternation, doublée d’un commencement de panique incoercible. - Ma barque ! soupira-t-il en constatant que ladite embarcation gisait à moitié pourrie, le nez fiché dans la vase de la berge, le fond lesté d’une bonne épaisseur d’eau putride. Effectivement, je pus moi-aussi constater le triste état de la barcasse. Ce n’était pourtant pas là ce qui provoquait en lui le plus grand désarroi. Une barque, cela pouvait se réparer, mais ce qui se passait à une centaine de mètre sur la gauche était… - Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ?! tonna mon hôte en contemplant une scène qui, pour lui, devait sans doute représenter le summum du surréalisme. Je ferais aussi bien de décrire cette vision à sa place tant il risquerait de s’étrangler s’il devait le faire lui-même. Manifestement, quelqu’un avait profité de sa longue sieste pour construire une sorte de passerelle enjambant le fleuve. Celle-ci était faite de cordages et de rondins, mais paraissait toutefois assez robuste pour supporter la charge de ceux qui avaient à l’emprunter. L’on distinguait d’ailleurs une douzaine de silhouettes humaines en train d’évoluer sur celle-ci. Quelques-unes allaient dans un sens, quelques autres dans l’autre. Ces êtres, plus fantômes que véritables créatures de chair et de sang, revenaient de l’autre rive après avoir traversé une première fois le fleuve. Ils repartaient ensuite par où ils étaient venus, empruntant le mince ruban de terre qui courait sur notre rive avant de se perdre dans la forêt ! Ils croisaient ainsi ceux qui arrivaient, de loin en loin, par le même chemin. Ainsi, tous ceux qui arrivaient au pied de la passerelle, traversaient le fleuve, faisaient demi-tour et repartaient en une sorte de noria aussi silencieuse qu’inquiétante ! - Pourquoi reviennent-ils de ce côté s’ils
peuvent passer le Styx ? s’étonna Charon, à moins que cette question
ne s’adressât directement à l’animal tricéphale. Mon hôte porta alors son regard vers le lieu en question, lequel se situait à seulement quelques dizaines de mètres au-delà de la passerelle, au pied de la masse rocheuse, à l’endroit même où le nocher avait l’habitude d’accoster chaque fois qu’il traversait le fleuve avec sa barque chargée d’âmes. Personnellement, j’ignore à quoi devait initialement ressembler l’entrée des enfers. Une sinistre gueule, probablement, une sorte de tunnel de feu et de sang exhalant des odeurs de souffre et de charogne… Ou alors une simple grille de fer, une porte discrète, un quelconque guichet d’administration… Tout ce que je peux dire, c’est qu’il y avait maintenant à cet endroit un solide mur de briques ! - Nom de Zeus ! cracha encore Charon. Quel est le con qui a monté ce mur ? Cette fois, Cerby ne répondit rien. Je soupçonne néanmoins qu’il devait connaître l’identité du saboteur, mais il ne le dénonça pas. Ce qui s’était passé durant le sommeil de Charon devenait limpide. Les âmes défuntes, du moins les âmes noires, purulentes, vouées aux flammes de l’enfer pour l’éternité, arrivaient sans discontinuer du monde des vivants. Voyant le passeur endormi, elles poursuivaient leur chemin, avisaient la passerelle et traversaient le fleuve, obéissant en cela à leur destin. Qui avait construit la passerelle ? Les âmes elles-mêmes, peut-être, avant de buter contre l’entrée des enfers qu’un sinistre farceur avait murée ! Force leur était donc de constater que l’enfer n’était plus accessible. Y refusait-on du monde ? Avait-on déménagé les locaux sans en aviser personne ? Quoi qu’il en soit, l’entrée était bloquée et il fallait bien faire quelque chose. Les âmes, c’est bien connu, ne peuvent attendre longtemps sans risquer de se désagréger dans le néant. Elles revenaient alors tout naturellement sur leurs pas… C’était ce manège qui semblait le plus inquiéter Charon. - Mais où vont ces âmes noires ?
bredouilla-t-il. Charon se mit à courir vers la passerelle. Il était maintenant tout à fait dégrisé. Quelle histoire ! Plus rien ne tournait rond dans ce bas monde. Les dieux insouciants n’en finissaient plus de faire la nouba sur l’Olympe et ne s’occupaient plus de rien. Parce qu’il avait quelque peu abusé du nectar et de l’ambroisie, le passeur d’âmes s’était assoupi plus que de raison. Et pour couronner le tout, un imbécile avait cru bon de murer l’entrée des enfers ! Quant à ce qui devait se passer pour l’humanité depuis les siècles que cela durait, mon hôte n’osait y penser ! Si cela venait jamais à se savoir, il allait lui-même se retrouver de l’autre côté dès qu’il en aurait fini de démolir l’obstacle de ses propres mains ! Moi, j’y pensais à l’humanité ! Je comprenais, enfin, pourquoi cela allait si mal chez nous. Je m’apprêtais d’ailleurs à dire ma façon de penser à ce misérable, à ce fainéant, à cet incapable de Charon et à son sac à puces tricéphale, mais je n’en eus pas le loisir. Je fus arraché à mon hôte comme une vulgaire doublure au moment ou celui-ci s’engageait sur la passerelle. Je n’étais pas mort, je ne pouvais donc franchir cette frontière ! Le fait que je me fusse trouvé là était déjà, en soi, une sorte d’exploit. Je me retrouvai sans transition dans l’univers bien connu de ma chambre à coucher, sous ma couette, le dos collé contre la partie la plus charnue d’Henriette. Pour preuve de mon aventure, une de mes mains empestait encore le fauve, celle qui avait fourragé dans la noire toison de Cerby, probablement… |