Saleté de pigeons !

 

- Stoïque !
- Remarquable !
- Majestueux !
- Fichez le camp, maudits voyeurs ! Misérables viandes à pattes !

Les trois premières remarques avaient été prononcées de vive voix par trois individus dont les identités et les descriptions n'ont absolument aucune espèce importance pour ce récit. Le premier était peut-être allemand (il n'avait pu s'empêcher de raidir instinctivement les mollets), le deuxième un citoyen britannique (il avait lissé distraitement sa fine moustache), et le troisième italien (ses mains avaient, comme qui dirait, enveloppé sa parole). Des touristes ! D'ailleurs, il fallait être un touriste pour s'arrêter au beau milieu de cette place en plein mois d'août, sous un soleil d'or liquide, oser relever la tête et débiter de tels commentaires ! Les Japonais, en plus, nikonaient à tout va, à croire que ce peuple consacrait ses vacances à cartepostaliser la planète ! Ces trois là n'étaient pas des japonais, cela se voyait au premier coup d'œil. Quant à la dernière tirade, elle avait été formulée mentalement par celui-là même à qui s'adressaient les compliments...

La littérature est un art qui nécessite parfois quelques explications. Au cinéma, trois voix réelles et une voix " off " auraient permis d'illustrer la même scène en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire. Dans une bande dessinée, la flèche du quatrième phylactère aurait été un pointillé, ce qui par convention symbolise la pensée plutôt que la parole. Malheureusement, ceci n'est qu'une nouvelle brève, qui pourrait d'ailleurs l'être davantage si je n'étais obligé de recourir à ce procédé de mise en scène particulièrement alambiqué ! Ce remplissage ne m'amuse pas, croyez-le bien, mais l'expérience m'a appris que les lecteurs n'ont, en général, remarquez que je ne vous vise pas personnellement, pas assez d'imagination pour visualiser correctement le plan des lieux et le déroulement de l'action, du moins lorsque l'auteur n'apporte pas ce minimum de précisions. C'est bien dommage, car je me fatiguerais moins les doigts. Bien sûr, je pourrais résoudre le problème en utilisant seulement trois mots pour décrire le personnage central de cette histoire, celui qui " pense " ses paroles sans jamais vraiment les prononcer, mais ce serait alors saboter le travail. Il n'y aurait plus aucun suspens, aucune surprise, aucune… mais dans le fond je n'ai pas à me justifier ! Pour faire simple, dorénavant, lorsque je voudrai transcrire les pensées de mon personnage principal, j'utiliserai trois petites bulles " -ooo ", au lieu du classique " - " précédant la retranscription des monologues que je souhaite lui faire tenir.

-ooo Saleté de pigeons ! ronchonna le général.

L'Allemand détourna son regard admiratif, qu'il porta aussitôt vers la terrasse d'un café-restaurant bordant la place. La plupart des tables étaient occupées par des consommateurs. Une kyrielle de reflets dorés et ambrés virevoltait entre les mains et les bouches avant de se reposer sur les tables. Ces signaux portant discrets dans ce tableau coloré et bruyant, étaient plus qu'il n'en fallait pour amener un touriste allemand à se convaincre qu'il mourait de soif. Il poussa donc jusqu'au plus proche oasis où il s'affala sans manière sur la première chaise libre, avant de plonger le nez dans la carte des bières comme mu par un réflexe conditionné.

L'Anglais toussota, regarda sa montre et jugea qu'il avait encore sept bonnes minutes avant son rendez-vous. Il chercha un coin d'ombre où l'attente lui serait moins intolérable qu'en plein soleil. La devanture d'un magasin de chaussures offrait cette sorte de refuge sur l'aile gauche de la place. Il s'y rendit d'un pas élégant.

Un prodige se passa devant les yeux de l'Italien, le déconnectant instantanément du reste du monde. Ce prodige avait deux jambes fuselées comme une voiture de course, les cuisses merveilleusement galbées disparaissant sous une robe courte et légère. Cela bougeait en un mouvement de ciseaux avec une grâce indescriptible. Cela était surtout surmonté d'un corps dont l'élément essentiel, une poitrine à damner plus de saints qu'il n'y a de jours au calendrier, bouleversait toutes les lois connues de l'attraction universelle. Enfin, au-dessus de ce qui tenait déjà du miracle, une masse de cheveux blonds comme les blés auréolait un visage d'ange. L'homme emboîta le pas de l'apparition, fourbissant déjà quelques commentaires fleuris dont les mâles de son pays ont le secret.

-ooo Ces touristes me feront mourir ! soupira le général qui avait observé les trois scènes.

Il faut dire que le général avait une vue parfaite sur tous les évènements qui pouvaient se produire sur cette petite place, du moins sur la moitié s'étendant devant lui. Pour l'arrière, il se contentait de deviner, car il avait depuis longtemps décidé de ne jamais se retourner ! C'était le genre de décision que l'on prenait une fois, poussé par les circonstances de la vie, mais à laquelle on se tenait ensuite contre vents et marées. Le général n'était pas homme à se dédire de sa parole. Il ne s'était jamais retourné.

-ooo Ouste ! Du balai ! Maudits volatiles ! Mais qui a osé créer cette engeance ? (Il adressait implicitement cette silencieuse requête au ciel et plus spécialement à l'invisible divinité qui, jadis, avait dû présider à l'élaboration de l'univers).

Comme si le Très-Haut, piqué au vif, avait voulu répondre par un signe prouvant qu'il avait parfaitement perçu l'impertinence de son sujet, un ballon rouge ricocha à cet instant sur la poitrine d'airain du général. Le gamin qui avait shooté ce tir au but récupéra son ballon, lequel s'en était allé rouler sous la table occupée par l'Allemand. Celui-ci, qui avait assisté à toute la scène, sermonna le gosse avec un accent découpé au hachoir. Le général perçut vaguement un commentaire où il était question de respect et de discipline. Ils n'étaient donc pas tous mauvais, ces Germains ! Le gamin courut se réfugier de l'autre côté de la place, son ballon sous le bras. Nul doute qu'il reprendrait ses exercices lorsque le Teuton aurait levé le siège du café-restaurant. Les touristes étaient une plaie, mais on finissait par s'y habituer. Les gosses impertinents avec leurs ballons ou leurs pistolets à fléchettes en étaient une autre, plus éprouvante, mais cela n'était encore rien, mais alors rien du tout comparé aux…

-ooo Dégage, sac à plumes !

Au contraire, les touristes et les garnements l'aidaient parfois, involontairement bien sûr, à se débarrasser du pire ! Mais les touristes s'étaient éloignés et le gosse au ballon ne reviendrait pas avant un petit moment. Aussi, les autres en avaient profité pour revenir tout autour de lui. Le plus hardi, mais ils l'étaient tous à tour de rôle, s'était déjà posé sur son épaule où il venait de laisser une coulée de fiente du plus mauvais effet sur le vert-de-gris de son uniforme.

-ooo Chienne de vie ! soupira le général. Dire qu'on m'a récuré le bronze il y a moins d'une semaine et me voilà déjà crotté comme en campagne !

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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