Où est passé Barnabé ?

 

Je m'appelle Walsh, Harrison Walsh. Mais ici tout le monde m'appelle Harry. Pour vous dire la vérité, Walsh n'est même pas mon vrai nom, mais celui que mes parents m'ont légué n'était décidément pas compatible avec ma gueule et ma profession. Si vous voulez le connaître, mon vrai nom, faudra leur demander. Ils sont au cimetière de Kalgoorlie, au fond de la troisième rangée, si ça vous chante. Moi, je suis arrivé à Miser Creek il y a quinze ans. J'ai dit au vieux shérif que je m'appelais Harrison, comme ça, d'instinct. Toute ma vie on m'avait fait chier avec mon vrai nom, mais aujourd'hui on respecte Harry Walsh ! Comme quoi, un nom, ça vous fait un homme ! Enfin, c'est pas si l'important.

J'ai pas l'habitude d'écrire et j'aime pas ça ! Aussi vous m'excuserez pour le style et le reste. À chacun son métier, pas vrai ? Pourtant, il faut que je fasse l'effort de noter tout ce que je sais de cette histoire. Pourquoi ? Primo pour en laisser une trace plus détaillée que le rapport de police. Il est plutôt mince, ce rapport. Je le sais, vu que c'est moi qui l'ai rédigé ! Bien forcé puisque depuis dix ans, c'est moi le nouveau shérif de Miser Creek. De cette façon, si en plus du rapport de police, ce carnet tombe un jour dans les mains d'un type capable d'expliquer le pourquoi du comment de cette affaire, j'aurai pas perdu mon temps ! Secundo, j'écris cette histoire parce que je veux me relire dans dix ans, dans vingt ans et encore plus tard s'il le faut, pour être sûr que je n'ai pas rêvé et que cette affaire n'était pas une de ces histoires qu'on raconte à la veillée pour distraire les vieux et impressionner les gosses. Vous voyez ce que je veux dire, une histoire sortie de l'imagination d'un type assez malin pour vous faire croire qu'elle pourrait être vraie, mais dont plus personne ne sait démêler le vrai du faux. Tout ce que je vais écrire est la vérité vraie, je le jure ! Ceux qui voudront y ajouter leur sauce n'auront qu'à bien se tenir dans dix ou vingt ans quand je ressortirai ce carnet !

Miser Creek, au jour d'aujourd'hui, c'est une bourgade qui compte 115 âmes. Je ne pense pas qu'il y en aura plus dans dix ans. La terre est trop pauvre par ici. Ceux qui arrivent remplacent parfois ceux qui partent, mais ils s'y ajoutent rarement. Quand je suis arrivé il y a quinze ans, le panneau à l'entrée du village indiquait 109, c'est dire le développement qu'on connaît par ici. Hier encore, le même panneau portait le chiffre 116. J'ai moi-même gratté le 6 et redessiné un 5 à la peinture noire. L'unité que j'ai enlevée, c'est Barnabé !

Les mauvaises langues vous diraient que même avec Barnabé, le chiffre aurait dû être 115,5 ! Les distractions sont rares par ici, alors les gens s'amusent d'un rien. Mais pour moi, Barnabé a toujours compté pour une unité entière et il ne me serait jamais venu à l'idée d'inscrire une virgule sur le panneau de population. D'ailleurs, ici à Miser Creek, c'était Barnabé qui faisait la plupart des travaux de peinture, y compris les rares changements sur le panneau de la ville. Je crois bien qu'il a dû corriger une ou deux fois l'affront fait par l'un ou l'autre qui ne s'était pas gêné pour y retrancher une demi-unité pour se moquer de lui. Mais le Barnabé avait eu sa revanche en ajoutant, sans rien dire, une unité de trop, et ça tout le monde s'en souvient encore ! Pendant plusieurs jours, les gens s'étaient demandés qui il avait bien pu ajouter à notre petite communauté. On avait refait les comptes, vérifié le registre, questionné les quelques femmes qui auraient pu avoir un polichinelle en chantier. Mais rien à faire, il y avait toujours une unité de trop ! Puis le Barnabé s'était expliqué, l'air goguenard. C'était bête mais on avait bien rigolé. Il pensait simplement que puisqu'il ne comptait que pour un demi, le gros Marklin devait compter pour deux ! Il faut dire qu'en poids de chair et d'os, notre épicier tenait bien la place de deux kangourous ! Il avait fallu une réunion du Conseil Municipal pour calmer Marklin et arranger les bidons, et à propos de bidons, pour faire en sorte que l'épicier accepte encore de vendre ses pots de peinture et de diluant au pauvre Barnabé !

Pauvre Barnabé ? Pauvre tout le monde, oui ! Personne n'est riche par ici. On vit petitement et les dollars voient pas souvent le gras des doigts. Alors on se rend des services. La moitié de ma solde de shérif, je la reçois en légumes, en truites et en lapins. La vieille Olga prépare tout ça pour moi. Elle s'occupe aussi de mon linge et de mon intérieur. En échange, je fais régner l'ordre, j'extermine les dingos et je conduis le car de Miser à Sampico deux fois par semaines, et jusqu'à Albany une fois par quinzaine. L'Australie, c'est comme ça, des kilomètres de misère à en avoir rien à foutre. Dire qu'il y a des gens qui rêvent de venir s'installer chez nous !

Barnabé, son truc à lui, c'était la peinture. Je m'excuse d'être direct, mais à part manger, chier et puer comme un razorback, il en touchait pas une le Barnabé ! Il aurait eu du mal, vous me direz. Mais dès qu'il y avait un coup de pinceau à donner, on songeait à Barnabé et la demi-portion nous arrangeait ça en quelques coups de mâchoires. Pour ceux qui l'auraient pas connu, ça doit étonner d'apprendre qu'il peignait en se fourrant le manche du pinceau en bouche, mais nous on était habitué. S'il avait eu des bras avec des mains au bout, il aurait fait comme tout le monde, évidemment. Peut-être même que s'il avait eu des pieds, il s'en serait servi plutôt que sa bouche, mais là aussi il aurait eu du mal. Les bras et les jambes de Barnabé, c'était pas vraiment des bras et des jambes ordinaires, enfin je veux dire par rapport à son corps et sa tête qui eux étaient comme les vôtres, enfin je suppose. Il devait frôler le mètre dix en tirant sur les moignons des pieds et toucher le mètre trente en tirant sur ceux des bras, si cette image peut vous donner une idée de sa personne. Alors vous comprenez que pour peindre, il n'avait guère que la bouche où fourrer un pinceau,… du moins s'il voulait avoir des yeux ailleurs que dans un rétroviseur pour voir avancer son travail !

C'était aussi un artiste, un vrai ! Il avait même une carte professionnelle : " Membre de la Guilde des artistes-peintres de la bouche et du pied. " Lui, comme je l'ai déjà dit, c'était de la bouche. Et ce qu'il faisait avec la bouche, j'en connais aucun par ici qui serait capable d'en faire autant de ses deux mains. Le 5 que j'ai moi-même corrigé sur le panneau de la ville, après sa disparition, il ressemble plus à une empreinte de lézard qu'à un chiffre honnête. Le six qui avait été tracé par la bouche de notre Barnabé, il aurait été digne de figurer sur un billet de six dollars. Et ça c'est rien à côté de ce qu'il pouvait faire. Il vous aurait fait le billet entier sur ses deux faces si vous le lui aviez demandé.

À Miser Creek, il y a des toiles de Barnabé dans toutes les maisons. Presque tout le monde a son portrait, sa maison, son chat, sa bagnole ou son cheval en peinture, signé " Barn " en bas à droite. C'est pas qu'on apprécie tellement l'Art par ici, mais il y a deux bonnes raisons au fait que tout le monde possède des " Barn. " La première, c'est qu'il payait les services qu'on lui rendait en offrant des toiles, surtout avant d'être connu dans le milieu et de pouvoir en tirer quelques dollars. L'autre raison, c'est que nos braves gens s'imaginaient qu'un jour il deviendrait aussi célèbre qu'un Picasso ou un Vangog, alors c'était une sorte de placement, si vous voyez ce que je veux dire. Sinon, on lui demandait pas de peindre des choses pour nous car il était assez occupé avec les commandes de la ville. Je portais sont travail une fois par mois à Albany et, nom de dieu, il était mieux payé que je le suis ! On croirait pas, mais des types achetaient des paysages du désert, des dessins de bestiaux qui ne valent même pas les pierres qu'on leur lance, des " natures mortes ", enfin ce que Barnabé voyait par sa fenêtre ou sur sa table, ou n'importe quoi avec en dessous sa signature ! Ces types, je les ai rencontrés plus d'une fois. Ils font le pince-bec, ils causent avec un accent de Melbourne et si on leur mettait un doigt dans le cul il se mettrait à glousser avec de hu-hu-hu que ça ne m'étonnerait pas ! Il n'empêche, ces gars là payaient rubis sur l'ongle les cartons de Barnabé. C'était pas des cent dollars à la fois, mais ça valait rudement le coup d'apprendre à dessiner. S'il avait eu des mains, le Barnabé, il aurait fait pleuvoir des paquets de dollars sur Miser Creek. Je suis sûr que ces requins profitaient de ce qu'il aurait pas pu se défendre pour raboter sa part du marché. J'aurais pu cogner à sa place ou au moins leur botter le train, à sa place aussi, mais il m'a toujours dit que ça allait très bien ainsi.

Sacré Barnabé ! Il avait bien essayé, une fois, de m'expliquer la différence entre l'art et le talent. J'avais rien compris et je comprends toujours pas comment on peut préférer un vomi de dingo à une belle carte postale. Je veux dire, Barnabé, il nous faisait des toiles que tout le monde pouvait comprendre. Le paysage qu'il sortait de sa bouche, on aurait pu s'en servir comme d'une carte routière tellement il était juste. Une vraie photographie, quoi ! Mon portrait, parce que j'ai le mien bien entendu, c'est comme qui dirait moi tout craché, avec peut-être un peu plus de cheveux car le Barnabé n'était pas chien pour embellir ceux qu'il appréciait. Je vous parle pas du portrait de Marklin ! Celui-là, il ne sortira de son grenier que si les " Barn " valent un jour de quoi racheter tout le village ! Mais sinon, ses toiles, c'est comme qui dirait des photos. On voit bien que c'est peint, mais c'est juste comme la réalité. C'est ça le talent, qu'il disait. Mais pour faire de l'Art, il fallait… et c'est ici que je ne comprenais plus rien ! Pourquoi " évoquer " quand on peut dessiner juste ? Pourquoi " imaginer " quand il suffit de reproduire ? Les gens sont compliqués ! Pour moi, Barnabé c'était un grand bonhomme, et s'il avait eu des jambes et des bras, il l'aurait été plus encore, sans rire !

Son business, il le faisait surtout avec des cartes postales. Enfin, le truc, c'était qu'il peignait des paysages d'ici et d'ailleurs en se servant d'images piquées dans des magasines comme modèles. Ceux d'Albany achetaient les toiles, faisaient des photocopies en réduction au format carte postale, et puis ils vendaient cinq dollars des lots de dix " Barn " dans des pochettes spéciales, pour les fêtes de fin d'année ou dieu sait quelle autre occasion. Je crois que les gens de la ville étaient apitoyés de savoir que celui qui signait " Barn " avait fait ça avec sa bouche.

Puis Barnabé a disparu ! Comme ça, du jour au lendemain, sans rien dire à personne et en laissant tout en plan chez lui. Ici, à Miser Creek, une disparition c'est un peu comme une déclaration de guerre. On sait pas très bien à qui on la déclare mais les fusils sortent des râteliers et malheur au dingo ou à l'étranger qui passerait trop près du village. Faut dire que la disparition de Barnabé est particulièrement incompréhensible. Il aurait pas pu aller bien loin par ses propres moyens. Son fauteuil roulant était toujours chez lui, devant son chevalet ! Il marchait bien un peu, juste de quoi faire quelques dizaines de mètres sur ses moignons, mais guère plus. Il n'aurait pas été capable de quitter la ville par ses propres moyens. Ceux qui ont un véhicule ont tous juré qu'ils ne l'avaient conduit nulle part. Barnabé n'aurait pas su mener un mulet mais on a vérifié tout de même : il ne manquait ni voiture, ni tracteur, ni camionnette, ni cheval, ni bourrique ! Pas même une vache ne manquait à l'appel. Quant au car, foi de shérif, je peux attester qu'il ne s'était pas glissé dedans pour aller à Sampico ou à Albany, même dans un bagage !

On a fouillé sa maisonnette de fond en comble, on a ratissé le village jusqu'à cinq cents mètre à la ronde, on a fait deux battues le long de la rivière et une autre jusqu'aux collines. Pas de Barnabé ! On a fouillé aussi la boutique de Marklin, à tout hasard. On se doutait bien qu'il n'y était pour rien mais vu qu'on était à court d'idée. Barnabé et lui ne s'appréciaient guère, mais de là à commettre un enlèvement ou un meurtre ! Je ne sais plus quel imbécile a suggéré qu'un dingo aurait pu l'enlever pour aller le dévorer quelque part dans la prairie. Faudrait tout de même pas pousser ! Il n'y avait aucun désordre, enfin pas plus que d'habitude, dans sa maison. Aucune trace de lutte ni de sang aux alentours. Et puis le Barnabé, il avait beau être court sur pattes, ce n'était pas un bébé de trois kilos ! Il aurait fallu un dingo costaud comme un tigre pour le tirer hors de chez lui sans que personne ne s'en aperçoive ou n'entende ses cris. Et bien sûr, aucun étranger n'était passé au village depuis des mois.

Je n'y comprenais rien, mais vu que je suis le shérif, c'était à moi de le retrouver ou au moins de découvrir ce qui avait bien pu se passer. Bon sang, quelle histoire ! Avec nos fouilles et nos battues improvisées, on avait dû bousiller pas mal d'indices. Alors j'ai refait une enquête dans les règles, comme on me l'avait appris pendant mon stage de cinq jours à Albany. J'ai reconstitué l'emploi du temps de Barnabé, c'était pas bien difficile. Je suis même probablement le dernier à l'avoir vu. J'étais passé chez lui la veille au soir, comme je le faisais souvent pour voir si tout allait bien. Il était en train de peindre une grande toile représentant des falaises et un océan. Il avait presque fini. Il m'avait dit qu'il ne manquait plus que quelques détails et qu'il pourrait la laisser sécher. Pour moi, c'était déjà très bien ainsi. C'était exactement comme sur l'affiche qui lui servait de modèle. Mais lui, c'était un perfectionniste, s'il disait qu'il manquait encore quelques détails, c'est qu'il le voyait bien. Le lendemain vers neuf heures, Carmelina a trouvé la maison vide. C'est elle qui lui apportait chaque jour son petit-déjeuner. Elle s'occupait aussi un peu de lui comme une infirmière. Les mauvaises langues disent qu'elle s'occupait surtout de son " petit moignon ", si vous voyez ce que je veux dire. Une vieille fille de soixante-dix ans, allons donc ! Ce qui est sûr, c'est que Carmelina possède plus de " Barn " que n'importe qui d'autre à Miser Creek. Que s'était-il passé entre ces deux visites ? Mystère !

J'ai interrogé tout le monde, d'Oswald Paterson (88 ans), à Pat Lowell (6 ans), sans résultat ! Personne n'avait vu Barnabé. Personne n'avait remarqué de trucs louches ou simplement inhabituels. Mon enquête s'annonçait foutrement difficile. J'ai fouillé minutieusement sa maisonnette et plus spécialement son atelier. Ce que j'avais appris à Albany m'a bien servi, je peux le dire. On croirait pas comme les petits détails sont importants dans une enquête de police. Et puis aussi l'intuition, le fameux " flair " du policier ! Je n'avais jamais eu à me servir de toutes ces finasseries qu'on nous avait enseignées pendant le stage, et je croyais bien que tout ça n'était que du pipeau. Et bien je me trompais !

Je me suis assis à la place qu'occupait Barnabé pour peindre sa dernière toile et j'ai minutieusement observé tout ce qui m'entourait. Le tube de couleur noire était ouvert et comme cela faisait déjà quatre jours que Barnabé avait disparu, il était complètement séché. Or, je connaissais bien sa manière de travailler. C'était d'ailleurs époustouflant ! Il ouvrait un tube avec les dents, le posait sur une palette et l'écrasait d'un coup de menton. Il prenait juste la quantité de couleur dont il avait besoin. Puis il reprenait le bouchon et parvenait à le revisser sur le tube sans même se faire une trace de peinture au menton ! N'importe qui aurait essayé ce tour en aurait avalé la moitié ! Or il n'avait pas rebouché le tube, ce qui signifiait qu'il lui était arrivé quelque chose alors qu'il était occupé à peindre. Ensuite, je savais que Barnabé utilisait cinq pinceaux avec des manches très courts et tout mâchouillés. Selon les couleurs qu'il préparait, il utilisait l'un ou l'autre. Lorsqu'il avait en fini avec un, il le déposait dans un verre à moitié rempli de diluant. Je lui ai souvent vidé et rempli ce verre tout dégueulasse, mais il savait le faire lui-même sans en renverser ni en avaler une seule goutte ! Il n'y avait que quatre pinceaux dans le verre et le cinquième n'était nulle part !

Alors j'ai regardé la palette pour savoir quelle couleur il avait bien pu utiliser en dernier. Le noir, évidemment ! Il l'avait mélangé avec des restes de blanc et de jaune pour en faire une mélasse foncée comme un ciel nocturne. Ne me demandez pas pourquoi, mais j'avais vraiment l'impression de me rapprocher du bout de mon enquête, et d'une certaine manière j'avais raison. Je suivais Barnabé à la trace. Une trace de peinture, en quelque sorte. Qu'avait-il bien pu ajouter sur ce tableau avec cette nuance particulière ? J'ai examiné la toile de plus près. Des falaises abruptes comme les tranches d'un cake gigantesque, une mer ondulante, un ciel plombé… J'éliminai la mer où se mélangeaient jusqu'à l'écœurement des verts, des bleus et des gris. Puis l'écume blanchâtre qui fripait la base des falaises. Le ciel, petite tranche horizontale en haut de la toile, était plus clair que l'océan malgré la couverture nuageuse qui y était évoquée. Les falaises étaient crayeuses, ocres, grises, veinées verticalement de rouilles et horizontalement de salissures diverses tirant vers des nuances de brun et de jaune. Les sommets, quant à eux, étaient couronnés de verts et de bruns, plus pâles au ras du ciel, plus foncés dans les anfractuosités qui déchiquetaient le quart supérieur des falaises. Une aiguille rocheuse, plus fine et plus claire que le reste, se détachait de la falaise principale telle une dent de razorback pointée vers le ciel. En regardant le poster qui avait servi de modèle, je vis que la reproduction était vraiment parfaite. Ce Barnabé, quel talent ! Mais où diable avait-il apporté son noir de nuit ? C'est alors que je vis quelques mouchetures plus sombres que tout le reste et qui semblaient voltiger au sommet des falaises. Un coup d'œil sur le poster m'apprit qu'il y en avait là-aussi.

Quelque chose n'allait pas ! Cela ressemblait à des oiseaux. Or, il y a une chose que Barnabé ne peignait jamais, c'était des oiseaux ! Il détestait ça, les oiseaux ! À la rigueur, il vous dessinait une poule, une autruche ou un dindon, un de ces bestiaux qui gratte le sol mais qui ne vole pas. Mais jamais au grand jamais il n'aurait peint un volatile en plein ciel. C'était plus fort que lui ! Il me l'avait dit, un jour. La liberté des oiseaux capables d'aller n'importe où d'un coup d'aile et de se laisser porter par le vent, lui était insupportable ! Je ne suis pas très malin mais je comprenais assez son point de vue. Or, si je ne me trompais pas, il en avait peint plusieurs sur cette toile ! Bien que minuscules, ces tâches sombres ressemblaient furieusement à des mouettes ou à des trucs de ce genre. Des petits " v " très sombres apparaissaient sur le gris de la craie ou sous le plomb du ciel. Pour en avoir le cœur net, je dus me coller le nez sur la toile, un peu comme devait l'avoir fait Barnabé pour peindre ces derniers détails. C'était bien des oiseaux ! Mais ce qui me surprit bien plus que de découvrir ces minuscules volatiles, ce fut l'odeur du grand large, ce goût de marée et l'impression de recevoir un courant d'air frais en plein visage ! Dès que je me reculais, l'effet s'estompait. Mais que j'approche de nouveau mon nez de la toile et le phénomène recommençait ! C'était un peu comme si la peinture exhalait des vapeurs de menthol pour la sensation de fraîcheur, et de poisson pourri pour l'ambiance !

Avec quelle sorte de produit chimique Barnabé avait-il préparé ses couleurs ? Je ne le saurai jamais ! Aujourd'hui le tableau est tellement sec qu'il ne sent plus rien si ce n'est une vague odeur de colle qui doit provenir de la toile elle-même. Je l'ai conservé, ce tableau, et je crois bien que je ne le vendrai jamais ! À la fin du stage de police à Albany, on nous avait dit de faire confiance à notre intuition. Lorsqu'une affaire ne peut être résolue avec ce qui est du domaine du possible, alors il faut savoir regarder ce qui ne l'est pas. On allait me prendre pour un fou ! C'est pour ça que je n'ai prévenu personne des démarches que j'ai entreprises.

Je me suis rendu à Albany en emportant le poster. Il y avait quelque chose d'écrit en bas de l'image, en français, une langue que je ne comprends pas. Un collègue de la brigade centrale a bien voulu me traduire : " Falaises et aiguille d'Etretat, France. " Alors j'ai fait une chose incroyable, folle, et qu'aucun chef ne m'aurait autorisée si j'avais demandé son avis. J'ai pris contact avec nos homologues français. J'ai envoyé un message par internet en spécifiant une demande de recherche concernant Barnabé. Ils ont dû bien rigoler, en France, en lisant mon message ! " Avait-on signalé, près d'Etretat, la présence d'un individu de nationalité australienne, mesurant environ un mètre dix, avec des moignons difformes en guise de bras et de jambes ? "

La réponse arriva le lendemain accompagnée de la photographie d'un cadavre. Le corps d'un inconnu sans papiers, mais correspondant exactement au signalement que j'avais fourni, avait effectivement été retrouvé au pied des falaises d'Etretat quelques jours plus tôt ! La date correspondait au jour même de la disparition de Barnabé. L'individu avait fait une chute mortelle depuis le sommet et tout le monde là-bas se demandait qui pouvait bien être l'immonde salaud qui, c'était une nécessité, avait porté jusqu'en haut ce pauvre handicapé avant de le pousser dans le vide ! Détail curieux, l'homme avait un pinceau coincé dans la bouche. Quant à la photographie du corps à demi enfoncé dans les galets, elle ne laissait aucun doute sur l'identité de notre Barnabé !

Ne me demandez pas le pourquoi du comment de ce mystère ! J'ai bien ma petite idée mais je ne veux pas passer pour un dingue. Ici, on aime mieux croire que Barnabé s'est fait aider par un inconnu pour se rendre en France incognito et pour le reste. Wouais ! Quoi qu'il en soit, je garde son dernier tableau, celui avec les falaises et les oiseaux, même si Barn n'a pas eu le temps de le signer avant de faire le grand plongeon.

 

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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