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Cette histoire, je la tiens d'un homme rencontré dans un cimetière ! Ce genre d'endroit, penserez-vous, est assez naturellement propice à l'éclosion du fantastique. Terre sacrée ou de sacrilège, bourbier des sentiments perdus, agora des d'âmes en peine, domaine de revenants ou de vampires, folies nécrophiles et frissons de mille angoisses nées du moindre crissement suspect dans l'ombre d'allées aux senteurs de buis et de cendres… Je n'étais pourtant pas en quête d'inspiration ce jour-là ! D'ailleurs, je sais d'expérience que le mystère a avant tout besoin de la vie pour s'épancher dans les veines des vivants. S'il est un lieu où la sérénité a bien droit de cité, où l'on ne risque rien à oublier la fuite des heures jusqu'à la mi-nuit et au-delà, c'est bien là où nous alignons ou semons nos morts. Le danger, si danger il devait y avoir en cette époque d'irrespect généralisé, ne viendrait que de scélérats bien vivants à l'affût de quelques bourses, ou plus sottement encore de nos propres peurs. Les morts sont incontestablement les locataires les plus respectueux et les plus discrets de ces endroits, n'en déplaise aux illuminés qui espèrent toucher dans ces enclaves sacrées les racines d'un surnaturel le plus souvent inventé de toutes pièces. Un être sensé, c'est du moins mon opinion, ne peut concevoir qu'il y ait là ou ailleurs la moindre parcelle d'esprit ou d'âme « désincarnée ». Le jargon des religions et des ésotéristes est certes séduisant, mais il ne révèle jamais que les promesses impalpables des profiteurs de l'éternelle crédulité humaine. Bref, tout cela pour vous dire que je ne suis pas du genre à m'en laisser conter par le premier venu sous prétexte que l'on se trouve dans un endroit où la crédulité invite le mystère le jour et l'angoisse la nuit ! Je n'étais pas non plus en ce lieu pour honorer la mémoire de l'un ou l'autre parent ou ami. Je ne vais jamais sur les tombes pour accomplir ce devoir, me contentant de préserver en moi des souvenirs plus vivants et plus joyeux. Je me promenais dans cette nécropole à la recherche d'un monument que l'on m'avait assuré remarquable par sa singularité architecturale. L'art mortuaire est en effet un domaine souvent ignoré, variant ses audaces de la sobriété la plus épurée aux magnificences architecturales les plus délirantes. Certaines sculptures ne dépareraient pas les collections des meilleurs musées, ou s'en trouveraient subitement élevées au rang d'orgueil national si elles pouvaient quitter ces endroits de recueillement pour s'exposer en place publique. Au lieu de cela, elles sont souvent ignorées, oubliées, voire abandonnées, si ce n'est du lierre éternellement amoureux de la pierre, de la mousse vorace et de la petite faune invisible des cimetières. Il éclot là, en arabesques de marbre, en tortures de métal forgé et en érections diverses, l'éternelle certitude que la mort, pas plus que la vie, ne se partagent dans l'équité. Ici, le temps fige cette vérité comme pour rappeler aux visiteurs la vanité de toutes les belles déclarations osées du temps des vivants ! Heureusement, l'art sait parfois ennoblir les chimères, et l'œil se rassasier de ses concrétions. Une amie m'avait vanté l'originalité d'un certain mausolée appartenant à la famille de S… Sa forme, disait-elle, était assez classique mais le fronton du devant débordait sur les cotés avant de fuir en une ascendance courbe jusqu'au mur où la construction était adossée. Le toit, vers l'arrière, semblait avaler cette langue de marbre clair sous un chaume de grès et de zinc. Des symboles curieux, hérités d'une franc-maçonnerie manifestement dénaturée, couraient sur cette langue telles des paroles minéralisées dans l'urgence. Une double turgescence ponctuait ce travail de part et d'autre, comme deux petits dômes pareils à des bosses sur le crâne d'un sphinx. De profil, le tombeau faisait irrésistiblement penser à l'avant d'un de ces imposants camions américains, lequel aurait vu sa calandre flanquée d'un sourire sardonique ! Si je passais un jour par R…, je devais absolument faire escale au cimetière, m'avait assuré cette amie. J'aurais d'ailleurs l'occasion d'y voir, en plus de cette monstruosité minérale, les sépultures de plusieurs artistes de renoms. Une affaire sans grande importance m'avait finalement amené dans cette région, affaire que j'avais pu régler le matin même. Je m'étais ensuite souvenu de la recommandation de mon amie, et j'avais décidé de visiter ce fameux cimetière. J'avais donc tout mon temps. Cette journée de février, froide et grise, légèrement porteuse d'embruns venus d'on ne sait où, se prêtait merveilleusement à ce genre d'exploration. Le cimetière n'avait pas été difficile à trouver sans même demander mon chemin à un autochtone. Il s'étalait telle une peinture chaotique sur plus d'un tiers d'une colline ressemblant à une poitrine de nymphe. S'il n'y avait eu ce macabre lambeau de toile pour auréoler ce sein d'un présage sans équivoque, on se serait presque attendu à le voir se soulever sous l'effet d'une respiration souterraine. Plusieurs allées couraient, d'abord parallèles dès après la grille que je venais de franchir, avant de se perdre très vite dans un lacis de méandres cherchant à éviter des arbres centenaires, ou à épouser les saillies et les goulets du relief naturel du terrain. Mon amie ne m'avait pas fourni de précisions quant à la localisation du fameux édifice. La nécropole était vaste et je déambulais depuis au moins vingt minutes sans avoir rien découvert de véritablement remarquable. Cela ne m'inquiétait pas, j'avais plusieurs heures à tuer, et je songeais avec malice que ces « meurtres » trouveraient ici un décor approprié. J'ignorais encore que la suite allait prendre une tournure inattendue. Jusque là, si je puis dire, je n'avais croisé âme qui vive ! Rien d'étonnant à cela vu la période de l'année. Hormis les obligations dues aux nouveaux arrivages, les humains ne fréquentent guère ces lieux, véritables rendez-vous des courants d'air en cette saison. Au mois de février, la plupart d'entre eux couvent encore le refroidissement endossé à la Toussaint précédente. Je suis pour ma part immunisé contre ce genre de désagréments. La froidure du temps me va comme une seconde peau, habitué que je suis aux rigueurs climatiques du grand nord. Il ne m'est rien de plus savoureux que de sentir les picotements de mon nez et de mes joues luttant contre le gel, et mes mains se jouent de la glace et de l'humidité comme des pinces insensibles. Ce n'est donc pas un petit frimas de rien du tout qui aurait pu m'impressionner. Par contre, je comprends que d'autres n'aient point cette résistance et s'épargnent d'inutiles désagréments en évitant de venir narguer la camarde dans son antre. Je ne pouvais donc compter que sur la chance ou sur mon flair pour trouver le mausolée et les sépultures recommandées par mon amie. Je fus donc passablement surpris lorsque, entre deux croix jumelles érigée dans un prolongement latéral de l'allée où je déambulais, j'aperçus, assez loin, un chapeau ! Sous ce chapeau, bien sûr, une nuque et des épaules. Je n'en voyais pas plus, mais assez pour deviner que l'individu en question était en train de se recueillir devant la sépulture d'un être cher. À cette distance, je pouvais en effet mesurer la peine de cette personne aux seuls angles du cou et du dos, lequel, surtout, semblait porter un incommensurable fardeau. Ce n'était peut-être que mon imagination ! Cet homme était peut-être simplement râblé de nature, et qui plus est engoncé dans son imperméable de façon à lutter plus efficacement contre le petit grain qui s'était mis maintenant de la partie. Perclus de peine ou de froid, il pouvait néanmoins me renseigner. Je m'approchai lentement, mesurant le temps qu'il me faudrait pour le rejoindre de façon à ne pas le surprendre, tout en lui laissant le temps d'achever sa petite affaire. Le bruit de mes pas sur le lacet en cendrée révéla mon approche respectueuse. L'autre se tourna vers moi et nous échangeâmes simultanément un salut du chef, bref et cordial, mais où tout était instantanément mesuré. Les hommes sont ainsi faits. Il suffit d'un regard pour jauger « l'adversaire », et le cataloguer immédiatement dans le camp des amis ou des ennemis, des inoffensifs ou des dangers potentiels. Sans doute est-ce là un très lointain héritage inscrit de manière indélébile dans nos gènes, mais il s'agit d'un pouvoir discriminatoire rarement mis en défaut et souvent utile. Celui-là était du genre « inoffensif » et il dut comprendre la même chose en m'apercevant. Voyant que j'allais droit vers lui avec l'intention de lui adresser la parole, il se tourna franchement dans ma direction, mettant délibérément fin à sa prière silencieuse. Voilà comment cette affaire commença, et je m'excuse si j'ai été un peu longuet avant d'en arriver au vif du sujet. Peut-être aurais-je mieux fait de ne pas m'approcher de cet homme ! En cherchant bien, j'aurais fini par trouver seul ce que je cherchais. D'ailleurs, je n'ai rien trouvé, à cause justement de cet individu qui m'agrippa comme un naufragé épuisé l'aurait fait d'une providentielle bouée de sauvetage. Je n'eus même pas l'occasion de poser ma question. À peine avais-je eu le temps de m'excuser de le déranger, qu'il m'enserra de questions et de considérations qui firent de moi une sorte de prisonnier de sa propre peine. Il vivait manifestement une tristesse que l'on ne peut écarter d'un haussement d'épaule ou d'un commentaire bienveillant mais définitif. Une tristesse que l'on se sent contraint d'écouter avec une feinte compassion tout en réfléchissant à toute vitesse comment il est possible de se dépêtrer d'une situation aussi embarrassante. Il est des circonstances ou j'aurais simplement passé mon chemin, laissant l'autre à son douloureux soliloque. Je me suis laissé prendre bêtement, sans doute cherchais-je inconsciemment, moi-aussi, à partager quelques paroles avec quelqu'un de vivant. Ma curiosité naturelle avait fait taire ma prudence. J'avais mis le pied dans un drôle d'engrenage et je me sentais maintenant obligé de l'écouter jusqu'à temps qu'il veuille bien me libérer. Il m'avait cueilli par une question directe
à laquelle j'étais loin de m'attendre : Devant mon air surpris, il désigna la tombe d'un mouvement du menton. Une tombe très simple, une dalle sobre surmontée d'une croix ornée de roses minérales. Une rose unique aux pétales de soie rouge, vraisemblablement l'offrande récente de mon interlocuteur, avait été placée au centre de la dalle, la tige coincée par un petit cube de grès emprunté pour la circonstance. Machinalement, je lus l'inscription en lettres collées apparaissant sur le flanc de la pierre de tête. « Magdalena Lenovitch », et par-dessous « Voce di luna, 1958-1980 ». - La voix de la lune ?, émis-je comme mû par un réflexe de surprise et d'incompréhension. Ce surnom me disait vaguement quelque chose, mais rien de précis ne se cristallisait dans mon souvenir. Il faut dire que ce décès remontait à plus de vingt ans, et qu'à cette époque j'étais encore un tendre adolescent. Dans le même temps, je comprenais que la peine de l'homme à la rose n'était pas récente, mais au contraire enkystée depuis de longues années. Or, il n'est de pire chagrin que ceux-là, vieux parasites des mémoires dont ils se rassasient tels d'indolents cancers. - La voix de la lune !, fit en écho mon voisin tandis que j'essayais de me remémorer des souvenirs que je savais parfaitement inexistants. Le nom véritable ne me disait absolument rien non plus. Je devinais seulement qu'il devait s'agir d'une artiste, probablement une chanteuse ayant connu son petit succès deux décennies plus tôt. Elle était morte dans la fleur de l'âge, peut-être fauchée en pleine gloire. Il lui restait un admirateur et je l'avais à côté de moi ! - Vous êtes trop jeune pour l'avoir
connue, déclara-t-il péremptoirement après m'avoir mieux dévisagé. Il ne me laissa pas le temps de poursuivre ma phrase, encore moins d'embrayer vers ce qui constituait le but réel de ma visite. Il commença à parler, à parler, à parler,… me prenant pour un ami de toujours, ou plus exactement pour le confident dont il avait besoin à ce moment-là de sa vie. J'appris ainsi que Magdalena avait été une cantatrice extraordinaire. Malgré son jeune âge, sa voix d'or avait su ravir le cœur de milliers d'admirateurs de par le monde. J'avais beau me concentrer sur la portée des éloges dithyrambiques qu'il me faisait de cette diva quasi virginale, seule la vision burlesque d'une sorte de Castafiore bien en chair et aux bulles cacophoniques se composait dans mon esprit. Je l'avoue, l'opéra, le chant classique et les prouesses vocales de ces piliers de chairs engoncés dans des décors baroques m'ont toujours profondément ennuyé. Mon interlocuteur, lui, était manifestement amoureux, et du genre, et de la personne ! Après ces éloges qui me laissèrent de marbre mais qui firent luire ses yeux du détail d'une émouvante folie, il se présenta et me narra, tout de go, le pourquoi et le comment d'une affaire que je n'avais pas à connaître, mais qui expliquait sa présence en ce lieu, sur cette tombe, après toutes ces années… Je ne puis que résumer ici cette histoire, en préservant toutefois l'anonymat de cette personne que j'appellerai simplement « Pierre » pour la commodité de mon récit. Pierre n'est pas une personnalité dont l'identité doit être tenue secrète, mais il s'agit d'une histoire d'amour, malheureuse ou impossible, et dans ce cas vous comprendrez que je préfère laisser l'anonymat ensevelir définitivement cette affaire plutôt que d'exposer inutilement cet homme à la raison déjà défaillante. Pierre avait vingt-sept ans en 1980. Il était employé dans une banque de R… au service des prêts et recouvrements. Il occupe actuellement une siège directorial au sein d'une autre institution financière. Il est resté célibataire et personne n'en connaît la véritable raison. On lui a prêté quelques aventures féminines, mais l'homme ne s'est jamais posé avec cœur et bagages dans les bras d'une épouse. Il vit seul, dans une villa située dans les quartiers chics de la ville. Il vivait déjà dans ce quartier en 1980, mais dans le pavillon voisin de celui qu'il occupe aujourd'hui. Pierre était amoureux de Magdalena qu'il ne connaissait pas ! Plus exactement, la « Voce di luna » avait su toucher son cœur là où aucune flèche, ni avant ni ensuite, n'a pu percer une carapace faite de peur et de folie. Car Pierre est devenu fou, cela ne fait pas l'ombre d'un doute. Une folie qui ne l'empêche pas de paraître parfaitement normal en société et à son travail, mais qui se révèle dès que son esprit s'ouvre sur la faille secrète de son cœur. Il avait suffi d'une retransmission radiophonique entendue un peu par hasard, un soir de juillet 1978, pour porter le cœur de cet homme au point d'incandescence ultime. - Sa voix est si merveilleuse ! Il me répéta cette phrase plusieurs dizaines de fois tout au long de notre conversation, comme l'on ponctuerait un discours de soupirs ou de silences évocateurs. Dans ces moments, il rêvait éveillé sur son passé, et je suis même sûr qu'il l'entendait ! La toute jeune prima donna avait d'abord fait parler d'elle sur les scènes de Hongrie et d'Italie. L'on y vantait sa beauté à la fois slave et latine, qui n'était rien cependant en regard de la pureté de sa voix. Une pureté rare, certes, mais aussi une force en devenir, clamaient déjà les spécialistes. Elle se révélait de mois en mois au travers d'opéras classiques, où ses prestations s'enhardissaient, provoquant l'enthousiasme unanime des critiques. Le public, lui, ne suivait pas. Il volait au-devant d'elle avec la soif d'un aventurier découvrant une fontaine de jouvence déversant des flots d'or miraculeux. Pierre, comme tant d'autres, était tombé sous le charme, de la voix d'abord, de la silhouette ensuite, des formes, de la grâce, de la jeunesse, de la femme merveilleuse, pour toujours ! - C'est dommage, songeai-je à part moi, je ne me rappelle absolument pas de cette « Voce di luna ». Les sentiments d'amour exacerbés de mon interlocuteur pour cette disparue devaient sans doute enluminer ses souvenirs et faire d'une chanteuse certes remarquable la diva exceptionnelle qu'il me présentait. Il était allé à Rome, à Milan et à Turin. Pour l'entendre, pour l'admirer, pour s'étouffer d'elle. Il lui avait fait porter des bouquets de roses où étaient glissés des billets enflammés. Elle était venue en France, une seule fois. Il avait été là, au premier rang, lors de trois représentations exceptionnelles. Il avait osé, par lettres enrubannées de roses, des mots d'amour dont il ne se serait jamais cru capable même pour la plus éblouissante des déesses. Naïvement, il avait même espéré recevoir un petit mot en retour, et il avait surveillé sa boîte aux lettres durant des semaines. Il était cependant évident qu'elle n'avait que faire d'un petit employé de banque alors que de riches hommes d'affaires lançaient déjà dans son sillage des invitations brillantes de mille feux. Il devait se contenter de l'admirer en silence, avec toujours une scène infranchissable entre elle et lui, et de profiter de cette voix qui, elle au moins, pouvait appartenir à tous. Il ne pouvait pas décemment se permettre d'être jaloux, mais il aurait donné son avenir et plus encore pour que cette voix si merveilleuse n'appartînt qu'à lui. Et puis, un jour, ce fut le drame ! La presse sérieuse communiqua au public que la belle avait décidé d'arrêter le chant ! Sans autres commentaires. Les feuilles de chou moins scrupuleuses quant à la véracité de leurs sources émirent diverses hypothèses. Les unes parlant de difficultés phonatoires temporaires, voire définitives, les autres d'embrouilles contractuelles au sein de la faune douteuse entourant la jeune artiste. Magdalena tint parole, quelles que fussent ses raisons ! Il n'existait alors que trois enregistrements de la divine « Voce di luna », dont deux sur Deutsche Grammophon. Pierre possédait naturellement ces trois disques et ne se lassait pas de les repasser sur son phono, rêvant dans sa solitude à d'impossibles rapprochements. Je songeai qu'il me faudrait essayer, à l'occasion, d'en retrouver au moins un, histoire de me faire ma propre idée sur cette cantatrice aussi exceptionnelle qu'éphémère. Plusieurs mois s'écoulèrent dans la vie de Pierre. Les maigres informations qu'il pouvait glaner ne lui apprirent rien de plus. Magdalena était allée en Suisse, puis aux Etats-Unis, mais il n'était plus question de concerts ou de nouveaux disques. L'actualité se chargea d'effacer des mémoires le souvenir de l'artiste. Malgré son amour immodéré pour ce qu'il fallait bien appeler une « étoile filante », Pierre aurait sans doute oublié lui-aussi la Diva s'il n'y avait eu, pour lui seul, un événement pour le moins extraordinaire. La villa voisine de son domicile était en vente depuis plusieurs semaines, lorsqu'un jour il remarqua la présence d'une équipe de déménageurs occupés à transborder le contenu d'un camion à l'intérieur de l'habitation. Il observa distraitement ce manège depuis la fenêtre de sa chambre, la seule lui permettant d'avoir une vue, bien que partielle, sur la propriété voisine. Il se demandait bien qui il allait avoir comme nouveaux voisins, en espérant secrètement qu'ils fussent aussi discrets que le couple assez âgé qui avait occupé les lieux précédemment. Il était près de dix-huit heures lorsqu'il remarqua - par un heureux hasard car il avait quitté son poste d'observation depuis longtemps - le manège d'un taxi évoluant à petite allure dans sa rue, lequel s'engagea finalement dans l'allée menant à la villa. Cela ne pouvait être que les nouveaux propriétaires. Il regagna son poste d'observation et attendit. Il vit d'abord le chauffeur descendre de son véhicule, se tourner et ouvrir une des portes arrières. Une dame petite et sèche, la bonne soixantaine, en descendit à son tour. L'homme gagna ensuite l'arrière de la voiture et releva le capot du coffre à bagages tandis que l'autre portière s'ouvrait, seule, livrant le passage à … Pierre se frotta les yeux. Il se recula d'un pas, incrédule, puis fixa son attention sur celle qui n'était autre, il ne pouvait en douter, que Magdalena Lenovitch en personne ! Ce qu'il vit ne dura que quelques secondes, mais la scène passa en boucle dans son esprit des dizaines de fois avant qu'il ne fût convaincu de la réalité de ce qu'il venait de voir. La silhouette aux courbes gracieuses s'étira hors de l'habitacle. Une abondante chevelure noire ondula librement jusqu'au milieu de son dos, puis il vit se dessiner son profil altier, rayonnant d'une troublante beauté, le même que celui reproduit sur la pochette d'un de ses disques. Il crut à une hallucination, mais la vision se mit aussitôt en marche en direction du perron, qu'elle gravit lestement avant de disparaître à l'intérieur de l'habitation. Le chauffeur et la vieille dame déchargèrent encore quelques bagages qu'ils portèrent à l'intérieur. Le taximan en ressortit seul et repartit. La villa se referma, laissant un voisin complètement abasourdi, doutant encore de ce qu'il venait d'apercevoir. S'il ne l'avait pas vue de ses propres yeux, il n'aurait jamais pu le croire. Son esprit se mit à fonctionner à toute vitesse. Devait-il se rendre à la villa afin de souhaiter la bienvenue à ses nouvelles voisines ? Devait-il informer les autres riverains de l'identité de celle qui venait d'emménager ? Il finit par se convaincre que la belle avait probablement loué cette villa incognito, et que de sa discrétion dépendrait probablement le temps qu'elle daignerait rester dans ce lieu, si proche de lui ! Il jugea donc préférable de garder pour lui cette information, et d'attendre afin de savoir si oui ou non sa nouvelle voisine désirait préserver ce secret. Par ailleurs, il se sentait envahi par un sentiment d'angoisse croissant à la seule idée d'aller frapper contre cette porte, de se présenter et de débiter son laïus de bienvenue. La Diva prématurément « en retraite » et qui fuyait depuis des mois les mondanités et la publicité, devait probablement rechercher la paix et la solitude. En se présentant, en faisant savoir qu'il l'avait reconnue, même fortuitement et en promettant une discrétion absolue, il risquait de commettre un impair irréparable, de se voir irrémédiablement fermer cette porte et peut-être même de précipiter un nouveau départ de l'intéressée. Pierre laissa ainsi passer deux semaines durant lesquelles il tenta vainement d'apercevoir celle pour qui son cœur brûlait d'un feu que la proximité rendait plus dévorant que jamais. Seule la petite vieille sortait parfois de l'habitation. Elle partait seule, à pied, pour effectuer quelques emplettes dans le quartier. Parfois, un taxi venait la chercher et elle ne rentrait que plusieurs heures plus tard. Des livreurs venaient quelquefois, sonnaient à la grille, et la vieille dame arrivait alors pour réceptionner les colis qu'elle réglait immédiatement, n'invitant jamais personne à l'intérieur. Le facteur, à qui Pierre posa la question de l'identité de ses nouveaux voisins, lui fournit un nom inconnu, probablement celui de dame de compagnie qui ne ressemblait en rien Lenovitch. Les commerçants du quartier, interrogés à leur tour, ignoraient l'identité de cette nouvelle cliente au demeurant très discrète, et pensaient bien qu'elle devait vivre seule dans la propriété. Pierre ne les démentit point. Le parc entourant la villa était entretenu par un jardinier qui venait un jour par semaine, le même que jadis. Lui non plus n'entrait pas à l'intérieur de l'habitation et recevait ses émoluments de la main de la vieille dame. Les beaux jours revenaient, le parc offrait de splendides massifs floraux et autant d'ombrages propices à la flânerie. Magdalena ne s'y montrait jamais ! Même la main qui chaque matin et chaque soir plaçait sous le porche une écuelle de bouillie pour le vieux chat squattant le quartier, appartenait à la vieille dame. Hormis les livreurs, le facteur et le jardinier, il ne venait personne à la villa. Aucun visiteur, ami ou relation d'affaire, ne venait troubler ces journées et ces soirées vides d'activités, et surtout désespérément silencieuses ! Pour Pierre, après ces deux semaines d'observation discrète, il était devenu évident que son illustre voisine ne désirait ni être reconnue, ni recevoir ! Il se félicitait de ne pas être allé souhaiter la bienvenue aux deux arrivantes, geste qui eût sans doute compliqué davantage la situation. Avec un peu de chance, il trouverait bien une occasion, le moindre prétexte de bon voisinage pouvant alors servir, pour lier conversation avec la dame de compagnie. Ensuite, peut-être pourrait-il espérer… ? Par ailleurs, les jours passant, le courage d'une confrontation directe avec la divine Magdalena semblait s'échapper de ses veines pour se répandre en bourrasques de doutes et d'hésitations autour de sa personne. Il en serait presque venu à douter de sa vision du premier soir. Après tout, il avait seulement entrevu une silhouette féminine, vite descendue d'un taxi, vite disparue à l'intérieur d'une habitation. Combien de temps avait duré cette scène ? Cinq secondes ? Dix ? Aurait-il pu rêver, ou à tout le moins confondre ? Ce corps, cette chevelure, ce profil tant aimé… Non ! C'était impossible. Ce ne pouvait être personne d'autre. Magdalena était si… unique ! D'ailleurs, la discrétion dont elle s'entourait depuis son arrivée était une preuve supplémentaire de son identité. Les beaux jours devaient néanmoins amener un changement qui, pour Pierre, eut valeur de séisme émotionnel. Certaines fenêtres s'ouvrirent ! Dont une, à l'étage, donnait dans la direction de sa maison. Il ne pouvait rien distinguer de plus qu'une encoignure toujours nue, avec parfois une nuance d'ombre variant avec la luminosité du jour ou l'éclairage de la pièce. Mais par cette ouverture passait un air qui, s'échappant au-dehors, et bien que dilué par l'atmosphère insouciante, parvenait néanmoins à trouver l'ouverture d'une autre fenêtre donnant dans la chambre de Pierre. Cet air, qui avait été respiré par Magdalena, Pierre s'en emplissait le corps et l'âme avec une délectation impossible à traduire en mots. Puis, un soir, alors que Pierre était étendu sur son lit, rêvassant comme souvent à d'impossibles étreintes, le souffle léger d'un air transportant les premières fraîcheurs vespérales, elles-mêmes chargées de senteurs entêtantes, lui apporta aussi la Voix ! Bien sûr, il crut rêver ! Cette lancinante sarabande de mots fredonnés avec une grâce infinie et une force maîtrisée, cette tessiture inégalable, ce chant si souvent écouté avec ravissement, coulait directement entre son âme et son cœur ! Par une sorte de respect étrange, il n'avait plus osé écouter les disques de la Diva, même en sourdine, depuis le jour de son installation à côté de chez lui. Il avait bien songé, un moment, à « l'appâter » en diffusant cette musique un peu fort de façon à ce qu'elle lui parvînt tel un vibrant hommage de son admiration. Peut-être se serait-elle approchée d'une fenêtre afin de découvrir qui était l'admirateur ingénu ne se doutant pas d'une telle proximité de l'artiste. Il aurait pu lui faire un signe discret, lui envoyer des roses… Il avait renoncé, tant cette manœuvre lui semblait à la fois puérile et sournoise. À présent, cette voix venait à lui, pétillante, portée par le plus invisible des messagers. Il se redressa avec d'infinies précautions, veillant surtout à ne pas briser le mince filet d'ondes modulées avec autant de virtuosité. Le moindre crissement du sommier ou du parquet aurait pu, il en était conscient, fracturer irrémédiablement ce merveilleux lien, et lui faire perdre d'inestimables secondes de bonheur. Il se força même à contrôler les battements de son cœur qui, par leur force soudaine, risquaient de perturber la magie de ce moment précieux entre tous. La « Voce di luna » ! Pour lui, pour lui seul ! Ce plaisir volé dura quelques minutes, trop peu sans doute, mais assez pour éclairer toute la nuit de l'amoureux de rêves féeriques. Cela suffisait également pour effacer toutes les rumeurs faisant état de problèmes phonatoires chez la Diva. Bien sûr, depuis sa position, il ne percevait pas le dixième du corps de cette voix aux contrastes fantasmagoriques, mais cela suffisait amplement pour comprendre que celle-ci ne souffrait d'aucune disgrâce. Il n'y avait aucun voile, aucune brisure, pas même un grain de doute pour perturber la soie de cette envoûtante mélodie. Le lendemain, à la même heure, Pierre avait installé un siège devant sa fenêtre ouverte en grand. Il attendait, le cou tendu, les sens aux aguets, attentif aux moindres échos. Par un effort de concentration épuisant, son esprit éliminait les sons parasites qui osaient s'immiscer jusqu'à lui. Les craquements de la bâtisse, les bruissements provenant du parc, les rumeurs lointaines de la ville, sa propre respiration et son cœur battant la chamade, éliminés ! Et le miracle tant espéré se reproduisit ! La Voix ! Cette merveilleuse Voix née des entrailles d'un être adoré, portée par les génies invisibles de l'air ! Pierre… Mais comment décrire ces moments qui n'appartiennent qu'à lui ? Comment rendre avec des mots ordinaires une image seulement évocatrice de ce qui n'a aucun poids, qui vole librement, qui par une alchimie incompréhensible sait en un instant transmuter une âme amoureuse en un espoir infini avant de retourner au néant ? Le surlendemain et les jours suivants, Pierre et la voix furent au rendez-vous. Il reconnut des airs déjà entendus, certains avaient été enregistrés et se trouvaient sur ses disques, d'autres, les plus merveilleux, étaient résolument nouveaux. Il n'en doutait plus à présent, la Diva préparait un retour flamboyant. Il avait, lui, le privilège d'assister en secret à cette résurrection. Ce secret-là, il pourrait le partager le moment venu avec Magdalena dont il se sentait chaque jour un peu plus proche. Lorsqu'elle déciderait enfin de remonter sur scène, il pourrait lui avouer qu'il l'avait écoutée sans jamais trahir son secret. Il ne doutait pas que cette révélation lui accorderait quelques faveurs dont il pourrait user pour se rapprocher de celle qu'il considérait à présent comme… « la femme de sa vie » ! À n'en pas douter, une certaine forme de folie s'était insinuée en lui en même temps que le chant lointain de celle qu'il adorait. À aucun moment il ne trouva étrange que l'artiste ne se fît point accompagner par un maître de musique, un maître de chant, un répétiteur ou un conseiller artistique. Pour lui, tout était simple, clair et merveilleux. La belle chantait tous les soirs. Ce chant ravissait son âme et cela lui suffisait pour rêver, pour espérer et pour bâtir des mondes où il jouait des rôles d'ami, d'amant ou de héros au côté de sa Diva. Le rêve se brisa un tôt matin au son d'une sirène porteuse d'une angoisse indescriptible. Pierre fut arraché à son sommeil par le déchirement aigu vomi par une ambulance, laquelle s'engouffrait en trombe dans l'allée menant à la villa. Il eut instantanément la prescience d'un épouvantable malheur. L'espoir que celui-ci touchât la vieille dame et non Magdalena fut vite brisé lorsqu'il vit la frêle silhouette sans âge ouvrir la porte aux infirmiers. Magdalena était malade, blessée, mourante peut-être ! Pierre fonça, oubliant tous ses principes et toutes ses promesses. Il déboula sur le perron au moment même où les infirmiers s'apprêtaient à ressortir une civière dont l'occupante n'était autre que Magdalena, inconsciente. Son teint était si pâle, ses lèvres si bleues, sa poitrine si affaissée… Pierre sentit l'univers se désagréger autour de lui. Il se cramponna à la manche d'un des sauveteurs et lui arracha quelques mots d'explications. Ce fut à peine s'il comprit le sens de ce qu'il reçut en retour. « Empoisonnement… suicide… peu d'espoir… laissez faire… ». En même temps, son regard s'était focalisé sur le cou de la jeune femme. Une tumeur grosse comme le poing lui barrait la base de la gorge. Il fut repoussé sans ménagement. Les sauveteurs enfournèrent la civière dans l'ambulance et y sautèrent à leur tour tandis que le véhicule redémarrait dans un vacarme de fin du monde. Pierre resta sur place, interdit, choqué ! Son esprit se disloquait, refusant de comprendre ou d'admettre ce que ses yeux venaient de voir. Magdalena se mourait ! Et que signifiait cette tumeur à la gorge ? Et cette idée saugrenue de suicide ? Il allait repartir, complètement brisé, ne sachant ce qu'il convenait de faire, lorsqu'il remarqua la petite vielle effondrée sur un divan. Elle se tenait, plus racrapotée qu'il n'était possible, le visage perdu dans des mains ressemblant à du parchemin. Elle ne pleurait pas, comme quelqu'un surpris par une douleur à laquelle il s'attend depuis très longtemps. Elle leva un regard où se lisait une fatigue extrême vers celui qui n'était pour elle qu'un étranger. Pierre se présenta en deux mots, avouant en même temps qu'il connaissait l'identité de son illustre voisine, qu'il avait gardé le secret mais qu'il n'avait pu s'empêcher d'accourir en entendant les sirènes… Il brûlait de savoir, de comprendre ! Il voulait la vérité ! La vieille dame soupira comme pour se débarrasser d'un fardeau encombrant ses frêles épaules depuis trop longtemps. Il n'y avait plus rien à cacher. Magdalena allait mourir. Elle était déjà cliniquement morte et les sauveteurs ne l'avaient emmenée à l'hôpital que pour laisser sa chance à un impossible miracle. Magdalena était souffrante depuis plus d'un an, il n'y avait aucun espoir ! La veille au soir, elle avait absorbé le contenu de tout un flacon de médicaments. La fidèle servante ne l'avait remarqué qu'à l'aube. - Elle chantait encore hier… Je l'écoutais de chez-moi tous les soirs, articula Pierre avec des sanglots dans la voix. La dame de compagnie fixa sur lui un regard incrédule. - C'est impossible, finit-elle par avouer. Magdalena n'avait plus l'usage de sa voix depuis des mois ! Elle était devenue complètement aphone, monsieur. Elle communiquait avec moi à l'aide de messages écrits. Chanter ? Vous avez dû vous méprendre. Pierre secoua la tête. Sa peine, sa folie, ses souvenirs, tout se mélangeait ! Il était au bord de sombrer dans l'inconscience et il dut faire des efforts considérables pour simplement éviter de perdre l'équilibre. La vieille dame tendit une main vers lui. Au travers des brumes amères encombrant sa vision, il comprit que cette main ne venait pas pour le retenir, mais pour lui offrir une sorte de feuillet. - Le dernier mot de Magdalena, expliqua la
vieille en cédant le billet. Ce billet, l'homme que j'écoutais depuis un bon moment dans ce cimetière de R…, le tira de son portefeuille et me le tendit. Nos épaules se touchaient presque, à force de tenir une position interdisant au vent de crisper nos mines plus que nécessaire. À nous voir ainsi immobiles depuis tout ce temps devant la tombe de la diva, un tiers visiteur aurait pu croire à un étrange rendez-vous de nécromants. Mais d'autre visiteur il n'y avait. Quant au souvenir de cette artiste décédée depuis plus de vingt ans, il ne devait plus exister ailleurs que dans l'esprit défait d'un seul admirateur. Je lus ce précieux billet en ayant conscience qu'il s'agissait d'un privilège que peu de personnes avaient pu connaître avant moi. La vieille dame l'avait offert au seul être capable de lui donner un sens. Pierre avait dû le relire des milliers de fois. Sa folie s'en était nourrie au point de s'enraciner en lui de manière inexpugnable. Il l'avait préservé sur son cœur durant toutes ces années, ne le livrant à la curiosité d'autrui que contre la rançon du récit qu'il venait de me faire. J'eus même la quasi-certitude que je devais être la première personne, le providentiel inconnu, connaissant ce privilège. Mes yeux découvrirent la fine écriture, élégante malgré la souffrance de la main qui la laissait filer tel le dernier souffle d'une vie devenue trop lourde à porter. « Quelqu'un peut-il encore m'entendre
chanter ? Peut-être aurais-je alors la force de vivre...
Adieu. » - Je comprends, fis-je en hochant du buste
dans une attitude de compassion. - Je vous laisse à votre recueillement, ajoutai-je encore avant de m'écarter d'un pas. L'homme me regarda, visiblement surpris, et je vis dans ses yeux les lueurs qui me confirmèrent sa folie. - Je ne viens pas ici pour me recueillir, prononça-t-il en même temps que le vent se levait entre les tombes et chassait les embruns sur nos visages. Je viens l'écouter chanter… Ne l'entendez-vous pas, cette Voix sublime ? La Voce di luna… Ses paroles se perdirent dans le vent car je m'éloignai à grandes enjambées, ne voulant surtout pas relancer le moulin à parole de ce pauvre type. Puis, surtout, - oserais-je l'avouer ? -, parce qu'une étrange mélodie totalement inconnue dessinait aux parois de mon âme les échos d'un impossible opéra… |