Angoisse de la page noire

 

Et dire que j'en connais qui éprouvent un irrépressible sentiment d'angoisse dès qu'ils se trouvent bloqués devant une page blanche ! Les bienheureux !

Comme ils se torturent l'esprit ! Et que je jette quelques mots hésitants sur le papier, et que je réfléchisse en me triturant le front, et que je barre le tout d'un geste rageur, et que j'arrache cette p… de page blanche responsable de cette p… de panne d'imagination !

Evidemment, cette scène peut être modernisée pour tenir compte des moyens techniques mis à disposition des écrivaillons actuels. Elle perd alors quelque peu de son charme, mais l'effet reste identique. C'est du moins ce qu'on m'a dit. Que le sujet se serve d'un bloc et d'un crayon, d'une antique machine à écrire, d'un dictaphone ou comme je le fais en ce moment d'un ordinateur équipé d'un traitement de texte ultra-sophistiqué (*), le syndrome de la page blanche reste le même. La panne sèche ! Le vide intérieur ! L'imagination qui part en ce que je me gratte !

(*) Si je vous disais ce qu'il me fait sans que je lui demande ! D'ailleurs c'est ce que je vais faire...

Je ne fais que répercuter des on-dit. Personnellement, j'ignore ce phénomène ou peu s'en faut. Je peux néanmoins vous dire que cela n'est rien, mais alors là rien du tout par rapport à ce qu'il m'est donné de vivre depuis quelque temps ! Connaissez-vous l'angoisse de la page noire ? Non, bien sûr ! Comment le pourriez-vous ?

Figurez-vous que j'étais en train d'écrire une petite histoire fantastique dont le thème n'a que peu d'importance pour ce qui nous occupe ici. Quand j'écris, je suis généralement une sorte de plan, de canevas, qui m'amène de l'introduction au mot fin en une progression logique et sereine de ma pensée traduite en jolis mots à la vitesse de mes petits doigts tapotant sur le clavier (mes doigts étant le maillon faible de l'être hybride, humain-ordinateur que je deviens lorsque je m'attelle à la tâche). Parfois, au contraire, j'avance à l'aveuglette, sans même savoir où je vais. J'écris alors des bribes de texte ici et là, puis je coupe et je colle du bout de ma souris, pour finalement arriver à un résultat sensiblement identique. Je m'aperçois à l'instant que l'expression " coller du bout de ma souris " n'est peut-être pas des plus heureuses, mais on m'aura compris. Enfin, chose rarissime, il arrive qu'une sorte d'inspiration s'empare non pas de mon esprit mais directement de mes mains, et me pousse à tapoter plus vite que je ne saurais le faire même si ma vie en dépendait. Si je croyais à la survie de l'esprit par-delà la mort, et à la possibilité que certains êtres désincarnés puissent glisser leurs mains astrales dans celles des vivants, en l'occurrence dans les miennes, alors je pourrais dire que je connais l'identité de celui qui agit de la sorte avec moi. Mais je ne vous dirai pas de qui il s'agit car ma modestie naturelle me l'interdit.

Bref, j'écrivais tranquillement ma petite histoire. Je n'étais pas sous l'emprise d'une inspiration surnaturelle et je ne savais pas encore où cela me mènerait. En clair, j'écrivais petitement. Un bout de phrase ici, un aparté ailleurs, et je recousais tout cela vaille que vaille au gré de mon obstination à ficeler l'affaire avant d'aller me coucher. Cependant, l'heure avançait et je n'étais pas très avancé (cela se sent, n'est-ce pas, que je ne suis pas très inspiré ?). Je décidai donc d'arrêter provisoirement mon travail pour m'octroyer une douzaine d'heures d'un repos bien mérité. Certes, je dors beaucoup. Mes nuits ne sont que rêves, un véritable réservoir de fantasmagories que je ressers ensuite en contes et en nouvelles pour des millions de lecteurs qui se les arrachent le jour venu. De quoi vous plaignez-vous ?

Ma femme, qui dort dans le même lit mais moins longtemps que moi, était déjà dans les bras de Morphée, le seul être dont je ne suis pas jaloux, au demeurant. Je dirais même plus : je suis ravi qu'il s'occupe aussi bien de mon épouse et de moi-même. Bien que farouchement hétérosexuel, j'avoue que les bras accueillants de ce beau gaillard grec, fils de la nuit et du sommeil, me sont particulièrement agréables pour les raisons évoquées ci-dessus. Quant à ma femme, il peut en faire ce qu'il veut pourvu qu'il la tienne endormie à une distance raisonnable de mon anatomie. Après trente-six ans de vie commune et de partage de la même literie, vous comprendrez mes réticences à entreprendre autre chose qu'un bon somme dans cette pièce qui a pourtant vu, à l'aube de notre hyménée, des ébats dont la décence m'interdit de rapporter ici le moindre détail. Ce paragraphe était un de ces apartés inutiles qui aurait dû être coupé au montage, mais voilà, l'histoire étant ce qu'elle est, il est resté et vous l'avez lu.

Le lendemain, après mes ablutions matinales et un petit-déjeuner composé d'un lait de soja et de quelques biscuits (cela intéresse-t-il quelqu'un ?), après la lecture du journal et d'un maigre courrier (idem), je gagnai mon bureau et allumai mon ordinateur. Quelques minutes plus tard (le temps que ce p… de système d'exploitation se stabilise et m'offre l'accès aux programmes - vous savez maintenant sur quoi je travaille !), j'appelai le fichier laissé en suspens la veille.

Stupéfaction ! Horreur ! Candélabre ( ?) !, Ruminant ( ?) !, malédiction ! Mon beau fichier… Effacé, croyez-vous ? Pas du tout, Milou ! Mais complété, si fait ! Alors là, me dis-je, quel est ce mystère ? Quelle est cette aberration informatique, cette fantasmagorie cybernétique, cette… ? Mais je m'égare.

On s'attend à tout avec ces machines. J'ai déjà perdu des fichiers, effacés par mégarde ou par moi-même dans un accès d'inattention non prise en charge par un système d'exploitation occupé à des tâches subalternes de nécessité nulle (oui, on a bien le même). J'ai déjà retrouvé des fichiers dont le contenu s'était mystérieusement évaporé à des degrés divers, suite à une fermentation nocturne de mon disque dur qui aurait dû se contenter de se défragmenter sans demander son reste. Mais jamais, au grand jamais, je n'avais retrouvé de fichier dont le contenu, théoriquement de la belle et bonne prose née de mon imagination et de mes fidèles petits doigts, avait été nuitamment augmenté !

Je crus d'abord à une erreur de fichier. J'avais peut-être sélectionné un ancien travail dont je ne me souvenais plus. Mais non ! C'était bien celui commencé la veille. L'histoire en question n'avait pas encore de titre. Les premières pages, je les reconnaissais, étaient bien celles que j'avais écrites le jour avant. Mais quelle ne fut pas ma stupeur d'y trouver une suite qui n'était manifestement pas de ma main ! Que venaient faire ces commentaires où il était question de mon sommeil, de mes rêves et de ma femme ? Jamais, je le jure, je n'avais écrit cela ! Non seulement cela n'apportait rien à l'histoire que j'étais en train d'écrire, mais en plus il s'agissait de détails personnels qu'il ne me viendrait jamais à l'idée d'incorporer dans une histoire, fût-elle fantastique ! J'ai pour principe de ne pas mêler ma vie privée et l'écriture, et encore moins pour ce qui concerne ma femme, que je ne mêle à rien, cela vaut mieux.

Quelqu'un avait-il complété ce document à mon insu ? À moins de faire appel au surnaturel, ce dont je ne suis guère partisan tant qu'il reste la moindre possibilité d'une explication rationnelle, il me fallait bien envisager cette hypothèse ! Hypothèse saugrenue, certes, mais logique.

Qui aurait pu faire cela ? Il n'y avait pas trente-six possibilités. Ma femme, évidemment ! Celle que, par principe, je ne mêle à rien, s'était peut-être mêlée, elle, de mes affaires ? Il aurait fallu qu'elle se levât pendant mon sommeil (chose très plausible), qu'elle allumât mon ordinateur (chose possible mais peu vraisemblable vu sa répugnance à approcher cet appareil), qu'elle trouvât le fichier sur lequel je travaillais (chose techniquement possible sauf pour ma femme), et qu'elle eût l'idée de saboter mon travail (chose envisageable dans son chef si ce n'est la méthode utilisée). Au demeurant, drôle de sabotage que celui consistant à compléter un texte en gestation ! Pour en avoir le cœur net, je lui posai néanmoins la question :

- Ma poupoune, est-ce toi qui a tripoté mon ordinateur ?

Oh ! Je sais, cela peut paraître saugrenu. Je l'appelle toujours " ma poupoune " après trente-six ans de vie commune alors que " poupoune " suffirait amplement, mais on ne se défait pas facilement des vieilles habitudes.

- Niörk ! Vie der shältz niemal, meijn koukou ! Me répondit-elle dans sa langue natale avec une pointe d'agacement particulièrement sensible dans le " koukou " final.

J'avais ma réponse. Celle à laquelle je m'attendais, d'ailleurs. Ma femme sur mon ordinateur ? Autant envisager un égarement de votre serviteur dans les bras de sa moitié durant une nuit d'insomnie ! (cumul d'impossibilités). En plus, malgré le fait que je sois le seul à utiliser mon ordinateur, j'ai installé un mot de passe que je suis le seul à connaître, qui n'est noté nulle-part et qui n'est pas " poupoune ". Cet excès de prudence est un reliquat du temps où les enfants étaient toujours à la maison (mais oui, j'en ai eu deux avec poupoune), quand je devais mettre sous clé certaines choses qui n'avaient pas à se trouver sous leurs petits yeux fouineurs. Un petit malin de l'informatique aurait sans doute réussi à contourner le code, mais c'était se donner beaucoup de mal alors qu'il lui aurait suffi de me réveiller et de me torturer un petit quart d'heure pour que j'avoue tout de go le précieux sésame !

Puisque ce n'était pas l'œuvre de ma femme, devais-je envisager la possibilité d'une intrusion nocturne dans notre appartement ? Drôle de voleur que celui qui n'aurait même pas emporté le Rembrandt trônant dans le salon (Bethsabée 1654, l'original !), ou, s'il n'était pas un amateur d'art très éclairé, la liasse de billets de banque qui traîne toujours dans le premier tiroir du buffet (le meuble). Un intrus qui, pour toute signature de son intrusion, aurait furieusement complété l'histoire sur laquelle je travaillais !

Bref, en envisageant cette seconde hypothèse, je m'enfonçais résolument dans l'absurde. Ce qui ne m'empêcha pas de vérifier les serrures de la porte d'entrée et l'intégrité des châssis de fenêtre. Je n'avais pas non plus laissé mon ordinateur allumé et branché sur l'internet, ce qui aurait pu expliquer un piratage informatique de mes données. Mais même dans ce cas hautement improbable, penser qu'un hacker puisse s'amuser à ajouter plusieurs pages de prose à la suite de mon dernier travail, était du plus haut risible. Il restait un seul suspect dans cette affaire : moi ! Etais-je devenu somnambule à mon insu ? Cela pouvait tout expliquer, mais je n'y croyais pas un seul instant.

De rage, j'effaçai tout ce que je n'avais pas écrit et qui se trouvait à la suite de mon histoire, puis je me remis à l'ouvrage. Mais le cœur n'y était plus ! Après deux ou trois lignes de banalités, je commençai à tapoter dans le vide. Des mots sans queue ni tête, des expressions lourdes, de vilains palindromes. Courageusement, je décidai d'abandonner pour la journée. C'est ce qu'il y a de mieux à faire dans ces cas là. Je prit Flint (mon chien, un labrador niais qui n'aurait même pas aboyé si nous avions été cambriolés), quelques tartines et une bouteille thermos remplie de thé noir, et je partis faire une promenade dans la campagne, laissant poupoune à la garde de l'appartement. Nous revînmes, le quadrupède fourbu tirant un bipède encore plus épuisé, alors que la soirée était déjà bien avancée. Flint se mit au panier et moi au lit. Poupoune regardait la télévision. Je me mis à rêver qu'elle s'endormait dans le canapé, me laissant sous la couette l'espace conjugal qui me manquait depuis belle lurette.

Lorsque je me réveillai, vers onze heures le lendemain, je remarquai avec dépit que poupoune avait dormi dans le lit. Je ne m'en étais pas aperçu mais l'idée seule suffit à gâcher mon réveil. Elle était bien sûr levée depuis longtemps et vaquait à ses obligations de ménagère (j'entendais le lointain vrombissement d'un malaxeur qui présumait la confection de quelque pâtisserie). Cela me donna une idée pour une histoire d'horreur où une pauvre cuisinière serait attaquée par des électroménagers devenus fous, dont un couteau à viande électrique, un mixer et ce truc qu'il y a parfois dans les éviers pour broyer les déchets et dont le nom m'échappait sur le moment. J'abandonnai aussitôt l'idée, jugeant que cela avait déjà été fait très souvent et aussi parce que ce genre de " kingolerie " est parfaitement indigne de mon art.

Après mes ablutions matinales et un petit-déjeuner composé d'un lait de soja et de quelques biscuits (cela intéresse-t-il quelqu'un ?), après la lecture du journal et d'un maigre courrier (idem), je gagnai mon bureau et allumai mon ordinateur. Quelques minutes plus tard (le temps que ce p… de système d'exploitation se stabilise et m'offre l'accès aux programmes, vous savez maintenant sur quoi je travaille !), j'appelai le fichier laissé en suspens la veille.

Stupéfaction ! Horreur ! Architecte ( ?) !, Pentium© ( ?) !, Malédiction ! Mon beau fichier… Vous avez compris ! Quelqu'un, enfin quand je dis quelqu'un c'est une façon de parler, avait encore ajouté du texte à mon histoire, saperlipopette !

Je lus ce qui n'était pas de moi et découvris un ensemble de considérations plus ou moins vaseuses sur mes préoccupations et mon emploi du temps de la veille. Celui ou celle qui avait tapé ce texte n'avait aucune idée sur l'art et la manière de ficeler une histoire (si seulement il ou elle m'avait avancé efficacement dans mon travail, hélas !), par contre, il ou elle connaissait bien mon emploi du temps ! Je coupai illico la partie litigieuse et l'envoyai dans la corbeille. Pour plus de sûreté, je vidai la corbeille sur-le-champ. Exit la prose malvenue, mais bonjour la migraine !

Bien sûr, j'avais déjà lu des histoires étranges où (c'est le plus souvent le cas), un tableau s'achève tout seul pendant que le peintre est absent ou qu'il dort. Force spirituelle bénéfique ou maléfique, main fantomatique, peintre somnambule, manœuvres sournoises destinées à le rendre fou, simple blague de potache, voire un tableau vivant sa propre vie… Tout avait été écrit sur la question depuis le chef-d'œuvre d'Oscar Wilde jusqu'à " Z.u.p.k.f.A ", une modeste nouvelle dont je suis moi-même l'auteur !

Comme la veille, après cette coupe (très) sombre dans mon travail, je n'eus plus la moindre envie de poursuivre. Je fis une double, et puis tant que j'y étais une triple sauvegarde de mon fichier sous trois noms différents, puis je fermai l'ordinateur après avoir modifié mon mot de passe, lequel maintenant je puis vous le dire, était " eurêka " (excusez du peu).

Je pris Flint et… vous connaissez la suite ! Il n'y eut guère de différence entre ce qui se passa ensuite et ce qui s'était passé la veille. La promenade fut bonne mais épuisante. J'ai trouvé des champignons (que j'ai laissé sur place) et des châtaignes (dont j'ai rempli mes poches). Passons donc directement au lendemain à l'ouverture de mon fameux fichier en triple exemplaire !

Stupéfaction ! Horreur ! Rastaquouère !, Melbourne ( ?) !, Malédiction ! Mes trois beaux fichiers : identiquement alourdis d'une prose insupportablement étrangère ! Chose encore plus curieuse, je remarquai que l'heure de la dernière sauvegarde correspondait à l'heure où je les avais moi-même enregistrés. Cela voulait dire que le terrible ajout avait été fait " instantanément " au moment même où j'enregistrais mon travail, lequel ne contenait alors, je le jure, aucune trace de cette prose saugrenue ! Bien sûr, certains puristes de l'induction (*) feront remarquer qu'il reste encore deux solutions parfaitement plausibles à ce mystère.

(*) Le terme " déduction " que vous vous attendiez à lire à cet endroit est trop galvaudé depuis la mode des détectives portant loupe, pipe et moustaches, et d'un point de vie strictement logique il est moins approprié que l'induction (ceci dit en passant).

La première de ces solutions, serait le fait d'un auteur à la fois somnambule, paranoïaque et assez futé. Théoriquement, je ne suis pas somnambule. Il est vrai que j'entretiens une légère paranoïa de bon aloi, histoire de maintenir éveillées ma curiosité et ma lucidité sur le monde. (Il est historiquement prouvé que les paranoïaques ont plus souvent raison que les naïfs quand il s'agit de préjuger de l'évolution de la société). Enfin, je suis effectivement assez futé. Bref, j'aurais pu, dans une crise de somnambulisme, compléter ce fichu travail pendant la nuit, en ayant préalablement bidouillé l'horloge interne de mon ordinateur de façon à faire coïncider les sauvegardes nocturnes avec celles faites quelques heures plus tôt. Ni vu ni connu j't'embrouille !

Ne me demandez pas pourquoi mon " moi " somnambule aurait pu se comporter de la sorte ! Je n'ai d'ailleurs pas pensé une seule seconde que cette hypothèse puisse être la bonne, mais pour la beauté de la démonstration j'ai néanmoins tenu à en vérifier la possibilité. Le soir de ce troisième jour, après avoir renoncé comme les jours précédents à écrire une seule ligne, et après être rentré de ma troisième ballade avec Flint, j'ai piégé mon bureau. Quelque chose de simple mais redoutablement efficace. J'ai saupoudré le sol et le clavier de l'ordinateur avec de la farine. Ensuite, j'ai jeté le reste de la farine dans la poubelle et descendu celle-ci au coin de la rue (les éboueurs passaient justement le lendemain à l'aube, ce qui rendit mon petit manège parfaitement normal). Il ne restait donc plus un gramme de farine à la maison, ce qui, dans l'éventualité où j'aurais mis les pieds nuitamment dans mon bureau en état de semi-conscience, m'aurait empêché de réparer moi-même mon piège par la suite.

Dois-je préciser que je retrouvai le lendemain une nappe de farine parfaitement intacte (que je dus aspirer pendant plus d'une heure) ? Quant à mon fichier, il était une nouvelle fois alourdi d'une prose que j'avais déjà enlevée trois fois, plus quelques pages supplémentaires pas piquées des vers !

Dingue ! Vous comprenez à présent pourquoi j'ai si peu de considération pour ces angoissés de la page blanche. Une page blanche, cela n'est rien, mais alors là rien du tout, à côté du mystère de la page noire ! Question angoisse, je puis vous affirmer que celle engendrée par le fait de retrouver son travail saboté d'une façon aussi étrange, est incommensurablement plus déstabilisante que celle résultant des hésitations d'une imagination défaillante ! Mais j'allais oublier la dernière solution ! Il faut dire qu'elle est si absurde que je n'y pensais déjà plus. C'est " poupoune " qui me l'a suggérée ! Je n'en attendais d'ailleurs pas moins de sa part. La voici, puisqu'il faut bien y venir : je pourrais être fou à lier !

Il me semble que la pondération et la logique dont j'ai fait preuve, depuis le début, pour vous relater cette histoire, démontrent avec suffisamment d'éclat à quel point cette supposition est dénuée de sens. Il n'en demeure pas moins que cette fichue histoire se complète sans mon intervention ! Je n'écris plus une ligne et pourtant les pages s'accumulent. Chaque fois que j'ouvre ce p… de fichier, il est plus long que le jour d'avant. Au début (cette affaire a traîné plusieurs semaines), je me contentais d'effacer cette infâme turgescence scripturale. Ensuite, puisque " cela " revenait et se complétait toujours, j'ai laissé faire… Qu'auriez-vous faits à ma place ?

C'est ainsi que j'ai finalement remarqué, en me forçant à lire cette indigestion de mots, que l'histoire touchait à sa fin. Et un jour plus rien ne fut ajouté. Le mystérieux phénomène cessa. Si j'avais été somnambule ou fou à lier, je ne l'étais plus ! L'histoire, si on peut appeler cela une histoire, était bouclée. Il ne lui manquait qu'une chose, un titre. Je m'en suis chargé. Que pensez-vous de : " Angoisse de la page noire " ?

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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