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Ce ne serait pas faire injure aux Marseillais de dire qu'ils traînent une réputation de fieffés bavards et de hâbleurs hors pair. Au catalogue des lieux communs, les Normands seraient plutôt notés, quant à eux, comme de taciturnes et bourrus spécimens. Néanmoins, après ce qu'il me fut donné d'entendre dans un bar de pêcheurs de Port-en-Bessin, je puis vous assurer que les seconds n'auraient rien à redouter des premiers dans une joute de fables et menteries ! À vrai dire, je n'ai aucune autorité pour affirmer que les quatre histoires, entendues bien malgré moi en ce lieu, ne sont rien d'autre que des constructions imaginaires. Ceux qui se partagèrent ces fantastiques confessions entre le cidre et le calva, quatre vieux matelots que l'on eût dit sortis tout sec d'un Bruegel l'Ancien, détenaient peut-être des vérités inconcevables pour qui n'a pas vécu plus d'une moitié de sa vie en contact étroit avec la mer. Pourquoi ai-je été cette oreille indiscrète et privilégiée, recevant sans y être invitée des témoignages qui, autrement, n'eussent jamais accosté le monde des réalités terrestres ? Je n'étais que de passage dans cette région. Arrivant du Finistère par un itinéraire pittoresque, j'avais d'abord pensé faire halte pour la nuit dans la ville de Bayeux, ce qui me semblait une étape idéale pour couper en deux le périple qui me ramenait vers le Nord. Mais, comme si ma voiture avait décidé de son propre chef de poursuivre son chemin, ou plus vraisemblablement parce qu'un ancien souvenir me poussait irrésistiblement vers la côte, je m'étais finalement échoué à Port-en-Bessin. La soirée n'était pas encore trop avancée lorsque j'arrivai sur le front de mer, malgré les ténèbres de brumes salées qui m'y accueillirent. La faute au mois de février, à ses journées si courtes et à son peu de résistance face aux éléments. Une seule enseigne lumineuse semblait attirer l'étranger dans ce petit bourg. Elle appelait aussi, imperturbable au temps et aux saisons, les quelques habitués de l'endroit. Ceux-ci venaient y chercher un foyer provisoire, assez d'alcool pour oublier la mer, la chaleur de quelques visages amis ou assez de mystère pour s'ensoleiller l'âme en prévision des jours gris. Pendue à la façade, à peine plus haut que la porte d'entrée, une petite barrique pendouillait, dérisoire, en gémissant de rouille au crochet de sa chaîne. Une lanterne électrique lui donnait vie de l'intérieur grâce à des interstices lunettés de verres dépolis. Cela mimait l'ancien non sans une certaine candeur. L'illumination rougeâtre qui s'en écoulait faisait songer à un fanal clandestin indiquant un repaire de pirates, ou à un de ces lieux où des filles légères apaisent en riant des hommes déjà saouls. Cependant, quelques inscriptions plaquées derrière une vitre blanchie d'embruns achevèrent de me convaincre que j'allais trouver là le boire et le manger, plus un lit pour mes os. Deux petites fenêtres à croisillons creusaient la façade, trop hautes et trop embuées pour me permettre de jeter un coup d'œil à l'intérieur. D'autres fenêtres, plus larges, étaient occultées par d'épais volets qui ne seraient décloués qu'à l'aube de la bonne saison. À quelques mètres de là, l'estran polissait à sa mode la musique d'un ressac caillouteux tandis qu'un vent fort m'emmitouflait de senteurs vaguement érotiques venues du grand large. Il me fallait me décider. Je poussai résolument la porte de l'auberge. Comme je pouvais m'y attendre, les boiseries couvrant les murs, noircies aux acides de l'air côtier et aux fumées de pipes depuis des générations, adoucissaient de leurs ombres amicales les cataractes de lumières jaunes tombant de quelques lustres. Seules les traditionnelles rangées de verres et de bouteilles, accolées au miroir derrière le comptoir, semblaient se nourrir en silence des moindres reflets volés. Ce silence, il se fit plus profond encore lorsque je refermai la porte derrière moi. S'il y avait une conversation entre l'aubergiste et les deux clients accoudés au comptoir, elle cessa dès que les trois têtes visèrent l'étranger que j'étais. Je lançai un bonsoir franc et honnête à la compagnie. Il n'en fallait pas plus pour être admis et, mieux qu'un simple client de passage, invité à tout ce qui se partagerait en ce lieu. Ainsi sont les Normands avec ceux qui débarquent en leur pays avec de franches intentions. Le patron m'offrit le gîte, le couvert et autant de calva que ma tête pourrait en supporter pour une somme tellement raisonnable que je me promis de la doubler en simple pourboire. On ne me demanda rien, ni mon nom, ni d'où je venais, ni si je comptais rester plusieurs jours où repartir dès le lendemain. On ne m'accorda que les mots nécessaires pour mes commodités immédiates et ce fut très bien ainsi. En attendant qu'une invisible matrone prépare mon repas, je pris un verre en compagnie des deux habitués et de l'aubergiste. Ils reprirent sans façon la conversation que mon arrivée avait interrompue. Il s'agissait d'une sombre affaire d'emplacement maritime litigieux à laquelle je ne compris goutte, et sur laquelle je me gardai bien d'intervenir, même lorsqu'un regard quémandait mon arbitrage. Je me contentai de hochements de têtes et de mimiques indécises qui satisfirent pleinement les causeurs. Heureusement, une fine odeur de beurre fondu, de fenouil et de caramel, activa bientôt mes papilles et j'eus le meilleur des prétextes pour décrocher complètement de la discussion. J'offris néanmoins la tournée à mes compagnons avant de gagner la table que l'on venait de dresser à mon intention. J'étais le seul dîneur et cette position me donnait quelque peu l'allure d'un prince. Je n'aurais pas choisi moi-même une meilleure table. Oubliant la salle ordinairement réservée pour le restaurant, trop froide et trop nue en cette saison, la patronne m'avait installé dans le coin le plus chaleureux de la pièce commune, entre la cheminée où crépitait un empilement de bûches et un angle du mur formant une sorte d'alcôve des plus accueillante. De ma vie, j'ose le jurer, je n'aurai dégusté de meilleure aile de raie ! Elle m'emmena en rêve vers des profondeurs soyeuses, persillées de bocages infinis. Déjà, je n'entendais plus rien, tout à ma conquête de ce résumé de mer et de terre finement entremêlé dans mon assiette. De temps en temps, je chassais cette merveille de mon horizon en délayant mon âme de quelques goulées de cidre. Mais j'y revenais sans cesse, ventre impossible à rassasier. Les couverts se métamorphosèrent et je refis surface dans un univers blanc et crémeux où, envoûté de musiques célestes, j'accordai valse sur valse à plus de parts de fromages que mes bras n'avaient étreint de femmes dans leur vie. Je n'ignore pas que ces instants délicieux, je parle évidemment des plaisirs de la table, sont souvent propices aux exagérations, mais je me demande encore aujourd'hui si cela n'était pas la stricte vérité ! Ce bal enivrant prit fin lorsque se profila, par le travers, la formidable falaise ocrée d'un quartier de tarte aux pommes. J'attaquai cette portion à faire hésiter un vainqueur de l'Everest avec la fougue d'un va-t'en-guerre. Ma ceinture me fit comprendre, au bout de cette ascension délicieuse, qu'elle ne tolérerait bientôt plus aucun passage autre que liquide. Ma raison s'inclina. Je déclinai cependant le café, demandant simplement que l'on oublie la bouteille de calva près de mon verre, le temps qu'il me faudrait pour sombrer au plus profond des mers chaudes.
* * *
Les deux habitués s'en étaient allés. L'aubergiste lisait un journal derrière son comptoir, attendant d'hypothétiques clients ou le moment de me guider vers ma chambre. Une main avait remis trois bûches dans l'âtre, mais je brûlais autant de l'intérieur. La source de ce feu n'était autre que le flacon nu, sans étiquette et sentant encore la terre où il avait été enseveli durant plusieurs années. On devinait ainsi où cet alcool avait mûri, et je savais que personne, jamais, ne voudrait m'indiquer le jardin de son créateur. Je m'adossai finalement contre la cloison, le verre coincé dans mon poing, le cœur et l'esprit au large. De loin en loin, j'amenai le précieux breuvage à ma bouche afin de maintenir mes rêves à flot. Le temps passa. Dehors, le lointain ressac semblait s'épuiser avec la marée descendante et les gémissements du vent annonçaient son agonie. Les craquements et les murmures de la bâtisse se faisaient de plus en plus discrets, tandis que de jeunes diablotins avaient remplacé vulcain et ses ogres dans la forge de l'âtre. Je ne sais sous quelles latitudes oniriques je naviguais, ou même si je dormais réellement. N'étais-je pas, plutôt, en train de me fondre dans ce décor tout en bois, en chaleur et en souvenirs ? Un concert de grognements me ramena à la vie. Mes paupières se dessoudèrent d'un millimètre et j'aperçus, se dessinant avec une précision de plus en plus nette, quatre personnages dignes de l'imagination d'un Dickens, installés à la table voisine. Le calva m'avait-il subrepticement transporté un siècle plus tôt dans un bouge mal famé de Southampton ? J'aurais pu le croire si, derrière ce tableau étonnant, ne s'étaient toujours profilés le comptoir familier et l'impassible restaurateur normand. Je n'avais rien remarqué de l'arrivée de ces quatre lascars, pas plus que des va-et-vient de l'aubergiste apportant leurs consommations. Si, à ce moment, j'avais eu la force de relever le coude pour ce que vous savez, j'aurais effacé ce mirage sans plus de manière. Au lieu de cela, je forçai discrètement mon attention afin de traduire le baragouin qui me parvenait en un langage enfin compréhensible. Je ne sais si ces hommes remarquèrent mon manège, mais, en tout état de cause, ma présence ne sembla les gêner à aucun moment. Un étranger à moitié endormi, cuit de la panse et du goulot comme je l'étais, un flacon de calva bien entamé sur la table et un verre incrusté dans le poing, ne pouvait présenter le plus petit désagrément. Je n'avais sans doute, à leurs yeux, pas plus d'importance dans le décor qu'une poutre ou un pied de chaise. Et quand bien même j'eusse remué ma carcasse et roulé des yeux, que cela n'aurait rien changé à l'affaire. Cependant, malgré l'apparence peu flatteuse que je devais offrir, mon esprit recouvrait assez de lucidité pour analyser ce qui se passait alentour. Je décidai, dieu sait pour quelle raison malicieuse, d'examiner plus en détail cet étrange et inattendu équipage. C'est de cette inquisition surprenante que je rapporte les quatre histoires que je vais à présent vous conter, en m'excusant pour cette fort longue entrée en matière. On ne m'en voudra pas si je ne respecte pas scrupuleusement l'ordre et la manière de ces récits. Je n'étais pas invité à cette table, je le rappelle, et mon oreille devait voler des bribes de conversation que ma pauvre tête recollait vaille que vaille. Ainsi, je ne saurais dire quand j'ai appris les noms de ces quatre personnages, et même si je rends ici avec justesse leur patronyme. Ces détails n'ont d'ailleurs que peu d'importance. Je crois, cependant, avoir saisi assez d'éléments pour relater sans les trahir les histoires que ces hommes s'échangèrent. Depuis ma position, je pouvais observer le profil tribord d'un dénommé Matheüs Salem. En face de lui, barré par l'ombre d'une poutre, se dessinait le champ bâbord d'un certain Jéroboam Antémis. Je voyais aussi, de trois quarts, la figure de Cirus Salmanazar, tandis que je discernais l'ombre du cou, la casquette et le collier de barbe d'Olaff Magnussen. Matheüs Salem avait le corps charpenté comme une barrique, la peau tannée et l'œil sombre. Une masse de cheveux noirs et gras tombait sur son cou, fuyant un front trop large pour y retenir son bonnet de laine. Ses mains étaient énormes, tels deux gros nœuds de cordages soudés par l'eau et le sel. Il devait avoir soixante-dix ans bien sonnés, dont presque autant de lutte avec la mer. Jéroboam Antémis était à l'homme ce que le fil de fer est à la charpente. Son profil d'une maigreur repoussante faisait redouter les craquements d'os au moindre mouvement. Pourtant, ce squelette avait survécu au moins autant d'années que son charnu vis-à-vis aux rigueurs océanes. Son visage n'était qu'une ride, une crevasse se prolongeant jusque sur son crâne chauve comme un oeuf, mais déformé comme un ballon de cuir crevé. Il avait l'œil bleu et vif, un nez en outil de mineur et une plaie vivante en guise de bouche. À ses côtés, Cirus Salmanazar, celui dont je voyais le mieux le visage, ressemblait à un poupon en habit de cérémonie. Cette face semblait comme épargnée par les affres du temps, alors que son propriétaire devait sûrement accuser le même nombre d'années que ses compagnons. Sans doute n'avait-il jamais usé ses forces en luttes inégales contre les éléments hostiles. Son habit de bonne coupe, en tissu anglais, avec boutons dorés et pochette, tranchait avec les bleus rapiécés des deux autres. Toute sa personne attestait à l'évidence d'une meilleure réussite sociale. Cet état allant souvent de paire avec une économie d'énergie pour les plus basses besognes, cela justifiait sans doute le poli de sa mine. Ses joues roses et rebondies ne pouvaient cependant masquer un regard terriblement maussade, qu'une couronne de cheveux gris aurait peut-être pu ennoblir s'il s'était donné la peine d'y mettre un peu d'ordre. À moitié dissimulé derrière Matheüs Salem, Olaff Magnussen ne m'offrait que l'épaisseur d'un cou de buffle, un crâne mal déplumé portant casquette de marinier et une barbe broussailleuse mêlée de roux et d'ombres. Je devinais en lui une certaine saleté de mise et d'âme, incrustée au fil des ans et devenue ainsi indissociable de son hôte. Devant ces quatre vieux compagnons des fortunes et infortunes du temps, s'étalaient flacons et gobelets en terre. Je compris à l'intuition qu'ils se retrouvaient, ce soir, pour la première fois depuis des lustres. Etait-ce un rendez-vous fixé de longue date dans cette taverne ? Etait-ce, au contraire, le hasard de retrouvailles entre nomades de la mer ? Ce dont je suis sûr, c'est qu'après quelques réjouissances de pure forme, ils ne tardèrent pas à conter, chacun à leur tour, une étrange histoire dont le point de départ fut chaque fois identique. Il ne s'agissait ni plus ni moins de quatre variantes de l'éternelle légende du message trouvé dans le ventre d'une bouteille dérivante ! Mon attention silencieuse et discrète redoubla. J'adore le fantastique, qu'il soit issu de vérités à peine concevables ou agrémenté d'un sensationnel puisé aux sources de l'imaginaire. Je n'allais pas être déçu !
* * *
- Je l'ai trouvée à la Pointe du Hoc, du côté de Grandcamp, commença Matheüs Salem. Cela s'est passé pas plus tard que l'été dernier. Elle roulait sur les graviers du haut de l'estran, doucement soulevée par la respiration de la mer. À se demander comment elle ne s'était pas brisée mille fois en escaladant la plage de galets ! De guerre lasse, les autres acquiescèrent et Matheüs poursuivit.
- Bleue ! C'est comme je vous le dis. À peine transparente, juste assez pour y deviner un rouleau de papier bruni par le temps. De fait, il présenta à la cantonade un brûle-gueule éteint qu'il s'empressa de bourrer et d'allumer, poussant bientôt des volutes grasses vers ses compagnons qui ripostèrent, l'un d'une pipe à long bec, l'autre d'un lourd cigare des îles, le dernier de son haleine pourrie. Le brouillard odoriférant qui me parvint ressemblait à un mélange de noix verte et de vieux cuir qu'un sinistre farceur aurait torréfié à la diable. Ma foi, ce n'était pas si désagréable et allait bien avec le reste du tableau.
- J'ai brisé la bouteille et jeté les morceaux, sans quoi j'aurais pu vous la montrer, reprit Matheüs Salem comme si cette déclaration avait la valeur d'une preuve. Matheüs Salem inspira profondément, souffla dans son brûle-gueule en plissant les yeux et dénoua ses mains puissantes autour de son gobelet de cidre. Depuis mon coin de solitude, allez savoir pourquoi, je m'attendais à ce que j'allais entendre, et je crois que les autres le pressentaient également. Pour preuve, ils ne raillèrent pas quand la réponse leur parvint. Ils se contentèrent de partager dans l'alcool léger et pétillant une vérité maintenant moins lourde à porter. - Aussi loin que je me souvienne, je n'ai jamais dépassé Bartfleur par l'ouest et Fécamp par l'est, avoua Salem. J'aurais préféré ne jamais retrouver cette bouteille ou, à tout le moins, qu'une signature devenue illisible ne transformât point le rêve d'un autre en mien souvenir ! Il y eut un long silence durant lequel j'osai me resservir une épaisseur de calva. Si on remarqua ma présence à cette occasion, on ne s'en dérangea point.
* * *
- La mienne dérivait au large de Dieppe, sur la route de Newhaven, fit Cirus Salmanazar lorsque le premier deuil fut suffisamment salué de cidre doux. Les autres saluèrent respectueusement cette ancienneté tandis que, dans mon coin, j'évaluais mentalement la trouvaille à une bonne cinquantaine d'années.
- Visiblement, la bouteille n'avait pas séjourné plus d'une ou deux semaines entre les Anglais et nous, continua Salmanazar. Etait-ce le message d'un naufragé en détresse ? Le plan d'un trésor livré au courant par un pirate sur le point de rendre son âme au diable ? L'adolescent que j'étais se laissa aller à ces étourdissantes spéculations jusqu'au retour sur nos terres de Varengèville.
La pique portée par Cirus toucha là où elle devait et le calme revint autour de la table. Il reprit, pas peu fier de sa riposte : En fin stratège, le conteur ralluma son cigare avant d'en dire plus, laissant les autres à leurs muettes interrogations. Puis, non sans une certaine ostentation, il porta une main dans la poche intérieure de sa veste, sortit un portefeuille en peau de buffle craquelé par les ans, l'ouvrit et y préleva précautionneusement un petit carré de papier sombre. - Voici, dit-il simplement en déposant la relique au beau milieu de la table. Une main s'en empara, la conserva quelques instants avant de la passer à une autre, laquelle fit de même avant de la tendre vers une troisième. Au passage, trois paires d'yeux s'approchèrent à des distances variables de ce qui, depuis ma position, ressemblait à une vieille photographie sépia. Des commentaires confirmèrent bientôt cette impression.
- Joli brin de fille ! assura l'un. La photographie retourna dans sa protection de cuir et de toile, avant de reprendre place sur le cœur du vieil homme.
- Vous ne pouvez pas comprendre, reprit Cirus le plus sérieusement du monde. Je suis tombé immédiatement amoureux de cette jeune inconnue. Un profond silence se fit alors autour de la table. Je compris que le dernier mot prononcé par Cirus avait pour ces hommes une valeur quasi sacrée. À cette table, on ne se moquait pas du temps enfoui, de peur sans doute qu'il ne se venge en corrodant davantage des âmes presque séculaires. Ces quatre ancêtres prenaient déjà assez de risques en dévoilant ainsi leurs rêves et leurs secrets. Nul ne souhaitait, en plus, saborder à coups de sarcasmes faciles la barque des illusions perdues.
- J'ai cherché Dorothy toute ma vie, avoua Cirus l'œil brillant. Toujours, j'ai joué de malchance ! Mes lettres m'étaient renvoyées par un parent ou par l'administration des postes anglaises. Quand une réponse plus précise me parvenait, c'était pour m'annoncer un départ, un déménagement, voire de plus tristes nouvelles encore. D'autres lettres se perdirent à jamais, ne trouvant ni d'un côté ni de l'autre leur destinataire. Puis il y eut la guerre et je crus bien retrouver à Londres celle que j'aimais. Oui, je l'aimais, sans l'avoir jamais rencontrée, sans avoir pu lui dire quoi que ce soit ! La guerre me semblait presque douce puisque j'étais en exil plus près d'elle. Une fois, je gagnai le petit village du Dorset où aurait dû se trouver Dorothy. Je n'y rencontrai qu'une incompréhension amusée des autochtones et le sentiment de ne pas y être le bienvenu. Je revins à Londres, puis finalement en France. Ma route croisa des dizaines de Dorothy et cent fois autant de femmes à aimer, de filles à prendre et même quelques-unes à épouser. Mais je pensais trop à l'adolescente de cette photographie. Elle ne quittait plus mon portefeuille sauf, de soir en soir, pour alimenter ma mélancolie. Avec les années, mes chances de retrouver Dorothy s'amenuisèrent, celles de reconnaître ce frais visage au hasard d'un voyage ou d'une rencontre, s'effilochèrent au rythme où se creusaient mes propres rides. On me signala sa présence au Canada, puis en Australie et même aux Indes. Je crois aujourd'hui que mes lettres parfumées faisaient bien rire celle qui les recevait. Et je me demande si... Les gobelets s'entrechoquèrent. Le cidre coula. Une main rappela l'aubergiste qui remplaça le cruchon de pommée par un litre d'alcool fort. Par bonheur, il ne toucha pas à ma propre réserve. Je profitai de ces manœuvres dilatoires pour réveiller mon attention en lampant discrètement la couche vaporeuse que mon poing chauffait depuis trop longtemps.
* * *
- Elle était étranglée entre les mailles de la ralingue, recommença Jéroboam Antémis. Notre Sainte-Avote tirait le chalut au large d'Islande, là où il y a cinquante ans la morue se levait encore de bonne heure. Les autres hochèrent la tête, magnanimes, reconnaissant bien là un des tours que peuvent jouer aux hommes les imprévisibles courants sous-marins.
- Je démaillais le fond de prise quand je l'ai aperçue, reprit Antémis. Elle avait le ventre pansu comme une gourde espagnole, la chair plus noire qu'une peau d'Afrique, des colliers d'algues et des bijoux de mer... Machinalement, je resserrai les paupières, ne laissant qu'une mince fente pour fenêtre donnant dans la direction de la table voisine. Jusqu'ici, ma présence discrète ne semblait pas avoir dérangé cette compagnie, mais peut-on jamais savoir avec ces marins prompts à jouer des poings ou de la lame ?
- Le message était enroulé autour d'une mince tige de bois. Un bois comme je n'en avais jamais vu, annelé comme un bambou qui aurait hoqueté en essayant de grandir. La couleur du papier, qui était plutôt une sorte de toile souple et résistante, tirait entre le gris et le bistre... Ma foi, cela ressemblait plus à de la peau humaine qu'à toute autre chose ! Quoi qu'il en soit, cette chose portait la trace d'une écriture fine, tracée à l'aiguille comme un tatouage et encore bien visible malgré une ancienneté manifeste. Il y avait comme le contour d'une terre inconnue, plusieurs séries de chiffres et quelques lignes que je reconnus pour du portugais. Les autres approuvèrent et moi-même je me surpris à acquiescer mentalement.
- D'autant que le sens du message n'aurait pas manqué d'éveiller les convoitises, précisa Antémis. Il y était fait mention d'une île de la taille d'Oléron, perdue quelque part dans le Grand-Nord Atlantique, mais qui, par une sorte de miracle de la nature, possédait un climat digne des tropiques ! Une activité volcanique sous-marine y produisait assez de brumes et de brouillards pour, en permanence, dissimuler ses côtes à trente milles au large. Au cœur de cet écrin de grisaille, des courants atmosphériques mystérieux dégageaient heureusement le ciel de l'île pour en faire un véritable paradis tropical. Il était impossible de découvrir cette terre à moins de traverser ce smog et d'accepter le mirage pour vérité. Elle était plus riche en bois, en or et en pierres précieuses qu'aucun homme ne pouvait en rêver. Et personne d'autre n'était là pour en prendre possession, qu'un pauvre naufragé portugais obligé, au seuil de sa vie, d'abonner son précieux héritage aux courants incertains. À moins, songeai-je sans oser partager mes pensées avec la table voisine, que cette île mystérieuse n'appartienne à un de ces replis de l'espace et du temps où apparaissent et disparaissent des mondes imaginaires, à jamais inaccessibles aux mortels, sauf quand de perfides Inconnaissables s'amusent à nous y perdre. Ou, parfois, quand la plume d'auteurs nécromants, devenus fous à force de contempler le miroir obscur des âmes damnées, en remonte pour nous les effluves délétères. Un moment, je crus d'ailleurs voir se dessiner devant moi le visage émacié de Lovecraft, avant de reconnaître dans le flou de mon imaginaire le profil triste d'Antémis.
* * *
- Mon histoire a moins de corps que les vôtres, confia enfin Olaff Magnussen. Sa voix ressemblait à un grognement caverneux poussé par des poumons malades. Je tendis l'oreille afin de mieux saisir ce que celui-là allait nous conter.
- À moins, bien sûr, que vous n'acceptiez la magie pour bonne compagnie ! Les autres noyèrent leurs doutes en asséchant leur verre, tandis que l'ombre de Magnussen tordait la bouteille en guise de remerciement. De l'endroit où je me trouvais, je distinguais peu de chose de cet être bourru, crasseux et hirsute, mais j'en apprenais assez au son de sa voix pour deviner qu'une grande mélancolie avait trouvé refuge dans ce corps usé.
- Quand je parlais de magie, reprit-il, je faisais seulement allusion à la manière dont une certaine bouteille de gin s'était retrouvée sous mon coude, voici plus de quarante ans, alors que je sommeillais au fond de ma barque de pêche, doucement bercé par la houle entre ici et Sainte-Honorine. Cette remarque me combla d'aise. Je tenais à entendre cette dernière histoire, même s'il devait y entrer plus de surnaturel et de mystification que je n'en avais entendu jusqu'ici. - Le morceau de papier emprisonné à l'intérieur n'était autre que l'étiquette du même récipient, continua Magnussen. Elle avait été décollée précautionneusement afin de ne point en déchirer la plus petite parcelle. Au dos, là où des restes de colle entravaient parfois la trace du crayon gras, était dessiné une sorte de rébus mystérieux. Il y avait, formant une sorte de cadre, un serpent de mer enroulé se dévorant la queue, mais au regard aussi sournois que le tentateur d'Eve en Éden ! Au centre du monstre se trouvait une île dont les contours ressemblaient au profil d'un fœtus humain. L'œil unique s'apparentait à la gueule d'un volcan inquiétant. Les membres grêles et difformes étaient autant d'anses et de criques découpant la côte, tandis que le dos du lézard ressemblait un peu à nos falaises. Je dus me servir du col de la bouteille comme d'une loupe pour comprendre, enfin, que les multiples pattes de mouche ornant les flancs de l'île, représentaient en réalité une invasion de crabes... C'était à la fois splendide de finesse et terrifiant de réalisme ! D'autant que la main qui avait réalisé cette miniature, à n'en pas douter, devait trembler autant que celle-ci... Magnussen exhiba sa propre main par-dessus la table et je vis cette ombre trembler au point que j'en ressentis moi-même des frissons le long de l'échine. Comment cette main avait-elle pu verser du calva dans les verres quelques minutes plus tôt ? Sans doute lui restait-il des gestes qu'elle pouvait accomplir avec précision, tandis que d'autres lui étaient à jamais interdits. Le grognement désagréable de l'orateur reprit en même temps que le membre tremblotant se retirait sous la table
- J'ai longtemps conservé ce carré de papier avant de le perdre, mais les moindres détails du tableau sont toujours gravés dans ma mémoire. Ils le sont aujourd'hui dans ma chair ! Ai-je cherché à percer le secret de ce rébus ? À m'en user les yeux ! J'ai d'abord voulu y voir un message codé, laissé par l'allié durant les années de guerre, mais la bouteille était trop récente pour cela. Le dessin ne ressemblait guère à une carte au trésor, ni au plan d'une île inconnue et encore moins à un message d'amour. Finalement, à court d'imagination, j'ai abandonné l'espoir de comprendre ce billet, si toutefois il y avait là quelque chose à comprendre, pour me contenter d'user et d'abuser du contenu de bouteilles plus accessibles à mon entendement. Il se fit un silence ponctué de soupirs et du grattage distrait d'une lame dans le fourneau d'une pipe. Puis la voix rocailleuse du conteur s'éleva de nouveau. - Je sais depuis quelques mois ce que signifiait ce message. Il était la prophétie d'une chose horrible, inavouable, annonciatrice de la pire pourriture qui soit et servante d'une mort atroce ! Mais là, j'en ai déjà trop dit… Les autres s'absorbèrent dans la contemplation de leurs mains, de leur verre, de la table ou du néant. Personne n'osait fixer Magnussen. Personne ne voulait encore comprendre. - Messieurs, grogna-t-il en guise de conclusion, permettez que je serve au crabe la rançon de ma vie ! Et il vida d'un trait, en solitaire, ce que portait cette main qui ne tremblait pas. À cet instant, quelque chose de froid glissa de mon poing et bascula sur la table. Le bruit alerta l'aubergiste. Celui-ci vint vers moi, ramassa mon verre et enleva ma bouteille. Inutile, en effet, de laisser ces accessoires délicats à la portée du ronfleur que j'étais devenu.
* * *
J'ouvris les yeux le lendemain pour me découvrir au premier, dans une chambre meublée avec sobriété, aux murs caressés d'une douce clarté matinale. Je ne me souvenais pas comment j'y étais monté, comment j'avais pu escalader ce lit haut sur pattes, perdre mes vêtements en route et me retrouver sous une couette de plumes. Je préfère d'ailleurs ne pas le savoir. Ma bouche était horriblement pâteuse et la carafe d'eau posée sur la table de chevet put se féliciter d'exister. Toilette faite, je retrouvai en bas un aubergiste passablement goguenard.
- Qui étaient les quatre vieux d'hier soir ? demandai-je avant même d'attaquer le petit-déjeuner. Nous en restâmes là sur ce sujet. Je fis honneur au petit-déjeuner et réglai généreusement la note. Moins d'une heure plus tard, je récupérais ma voiture et reprenais la route vers le nord. Cependant, trop de pensées mal délayées assaillaient encore mon esprit. Une force mystérieuse me fit dériver vers la côte et je me retrouvai bien vite au lieu dit " Le Chaos ". J'arrêtai la voiture au bout du chemin. Un panorama de vent et de solitude m'y attendait. Je fis quelques pas, somnambule bravant la tempête, et arrivai par une ravine au pied de la falaise. Un semblant de plage en couenne de galets y recevait les gifles d'une mer déchaînée. Le bruit était si assourdissant que j'aurais pu hurler sans m'entendre. Était-ce un rêve, une hallucination ou un hasard extraordinaire ? Une bouteille roulait sur la bande de fins graviers au-dessus des brisants. Elle montait avec la vague, repartait avec le reflux, cahotait, se coinçait, se décoinçait, roulait et dansait en attendant sa mort inéluctable... Une bouteille bouchonnée, une bouteille à message, pour moi ! Je sus immédiatement que je devais m'en emparer. Une telle occasion ne se présente pas deux fois dans une vie. Je calculai mon élan pour, au prix d'une pirouette peu glorieuse, me saisir de cette prise inestimable. Je m'en tirai avec une chaussure ruinée et des bas de pantalons trempés, mais je tenais le précieux objet dans mes mains en regagnant ma voiture. C'était une bouteille ordinaire, robuste et sans grâce, le cul serré dans une masse de verre couleur émeraude. Elle pouvait avoir contenu un petit vin aussi bien qu'un grand cru. À présent, son château était la mer et son esprit, un simple feuillet roulé que je distinguais dans ses flancs. J'aurais aimé la conserver intacte, mais la curiosité fut la plus forte. Je lui cassai le goulot sur un coin de roche. Mes doigts tremblaient d'excitation en déroulant le feuillet. Mon étonnement n'eut d'égal que ma déception. Le billet était vierge ! Il ne portait pas la moindre trace d'un message ancien ou récent, aucun mot, aucun symbole ni dessin, rien ! Etait-ce une erreur ? Une plaisanterie ? Ce mystère avait-il seulement un sens ? Depuis, je cherche sans comprendre pourquoi la mer rejeta pour moi ce bout de papier stérile. |