Exécution

 

La guillotine ressemblait à une porte absurde posée entre les murs invisibles de deux mondes. Une porte oubliée au beau milieu d'une place publique, par un architecte pris de folie. L'aube, encore toute suintante de brume âcre, donnait aux choses le flou apaisant de l'irréalité.

L'homme qui marchait vers elle, le torse nu, la tête haute, encadré par deux solides gardiens, trouva l'image plaisante. Il lui restait moins d'une minute pour savourer ce qu'un de ces mondes lui offrait. Le monde des vivants, celui des hommes auquel il appartenait encore.

Une minute ! Après, cela irait très vite et il le savait. On ne tergiverserait plus au pied de l'échafaud. Pas de cérémonie, mais du rendement ! On coupait comme on produisait : à la va-vite !

Depuis le temps qu'on coupait les têtes, il était même étonnant que personne n'eût jamais songé à fabriquer des guillotines plus performantes. Des bi, tri ou quadri-guillotines par exemple. Ou des engins disposant d'une lame rotative permettant d'étêter en rosace une douzaine de condamnés à la fois. Ou n'importe quel procédé ingénieux pour décapiter à la chaîne, avec installation automatique des candidats dans la lunette, évacuation tout aussi automatique des corps et des têtes, suivi d'un nettoyage du matériel, ceci vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sans temps-mort...

En seulement un pas le séparant de son destin, l'homme avait eu le temps d'imaginer au moins dix modèles de guillotine plus performante que ce vénérable engin de première génération !

C'était donc vrai ? Le temps pouvait prendre des dimensions paradoxales à l'approche de la mort. Il se rappela l'histoire d'un mathématicien de génie qui, à la veille de son exécution, avait consacré le peu de temps qui lui restait à la mise au point d'une théorie entièrement nouvelle. Et celle d'un autre condamné qui avait produit une œuvre littéraire considérable et de qualité, dans des conditions tout aussi précaires. D'une femme encore, demeurée obscure pour l'histoire, mais qui avait enfanté sur la frontière des deux mondes, sauvant ainsi la moitié de sa vie.

Lui, en un pas, il venait d'imaginer dix modèles de veuve, et ce jusque dans leurs détails les plus intimes. Les dimensions de chaque instrument, l'épaisseur des cadres, l'angle des lames, les rouages internes, les plans de montage, la résistance des matériaux aux diverses contraintes, l'origine de ces matériaux depuis les arbres qu'il faudrait abattre jusqu'aux hauts-fourneaux où coulerait le meilleur acier... Tant de choses en seulement un pas ! Combien lui en restait-il ? Moins d'une dizaine. Sept exactement ! Alors on le coucherait sur le ventre. Les membres sanglés par d'épaisses lanières de cuir. La planche serait poussée en avant, son cou maintenu au niveau de la lunette qui se refermerait aussitôt. Un panier d'osier pour tout horizon. Quelques paroles indistinctes, un claquement, un bref sifflement, puis plus rien ! À bien y réfléchir, c'était plus de temps qu'il n'en fallait pour imaginer tout un univers !

Sept pas ! En un instant d'une brièveté inouïe, il mesura cet espace et décida de reconstruire un univers à sa façon. Il ne lui servait à rien d'imaginer des milliards de guillotines puisque celle qu'il avait devant lui remplirait parfaitement son office assez tôt ! Il ne lui servait à rien non plus de clamer une dernière fois son innocence. Ses juges ne l'avaient pas écouté, les bourreaux ne pouvaient qu'exécuter la sentence et la populace, avide de sang, réclamait son dû. D'ailleurs, il n'était pas innocent ! Ce n'était qu'un criminel ordinaire, une ébauche de ce à quoi devrait ressembler un être humain digne de ce nom. Pourtant, pour qui ose honnêtement s'y regarder, l'humanité n'est jamais que l'hypocrite cache-misère de la bestialité !

Au premier des sept pas, l'homme imagina un abîme de ténèbres, une mer infinie et informe, chaudron des matières et des énergies qui lui seraient nécessaires pour bâtir son monde. Il donna la lumière afin de voir ce qu'il en était et fut satisfait.

Au deuxième pas, l'homme sépara, classa et disposa les ingrédients. Le plan de son titanesque projet était déjà clair dans sa tête et il devait s'y attaquer méthodiquement. Ce qu'il fit, satisfait là encore de la tournure que prenait son épure.

Au troisième pas, l'homme en était déjà à fignoler un îlot particulier du gigantesque univers se devinant aux confins de toutes les perceptions. Il imagina un monde où les mers, s'étant séparées, livraient des territoires solides aux caresses de la lumière. Il laissa son imagination courir sur ces terres qui se couvrirent aussitôt d'une végétation luxuriante.

Au quatrième pas, l'homme imagina les cycles nécessaires afin de maintenir l'intégrité vitale du système en devenir. Il scella l'astre diurne sur son orbe et fit de même pour l'astre nocturne. Il planta des étoiles en manière de repères. Il imposa l'ordre des mouvements immuables et les rythmes que le temps cadencerait pour l'éternité.

Au cinquième pas, l'homme remplit les mers de toutes les créatures vivantes affectionnant ce milieu. La satisfaction se lisait toujours sur son visage.

Au sixième pas, l'homme laissa les créatures animales se répandre sur les terres et dans les airs. Puis, ce monde n'étant plus très éloigné de celui où il aurait pu vivre, il conçut un être à sa propre image, prétentieux, traître et pervers, qu'il plaça au sommet de Sa création. Pour faire bonne mesure, il lui intima l'ordre de soumettre toute chose à sa volonté, car sans doute commençait-il à ressentir, dans un recoin de sa conscience, l'imminence de son exécution.

Au septième pas, le condamné acheva son œuvre et s'accorda enfin une fraction d'instant de repos. Il se coucha docilement à plat-ventre sur la planche. Il sentit des mains étrangères qui lui liaient les bras et les jambes. Une sangle serra fermement son dos au niveau des épaules. La planche avança. Autour de lui, dans une bulle d'univers où le temps reprenait peu à peu ses droits, des bruits indistincts se mélangeaient, fragments de cris articulés autour de glissements et de grincements mécaniques.

L'homme remarqua, comme imprimé sur les lacis pelurés de pourpre du panier d'osier, que sa sublime création n'était pas complète. Il lui manquait la pluie qui porte les semences et fait germer la vie. Il lui restait juste assez de temps pour inonder ce monde de larmes, avant qu'il ne s'y déverse des cataractes de sang.

- Père, hurla-t-il tandis que la lame glissait, vertigineuse de lenteur irréelle entre la frontière des mondes,... Ne leur pardonne pas, car ils savent trop bien ce qu'ils font !

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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