Le Privilège du Chêne

 

Comme souvent, la nuit noire s'était enlisée plus que de raison dans l'univers végétal niché au cœur de la cité. Sans doute aimait-elle s'étirer paresseusement dans ce havre de paix ? Ailleurs, dans le reste de la ville, l'activité des humains la déchirait déjà de toutes parts. Ici, audacieuse, elle osait encore grappiller quelques instants de vie nocturne. Le parc Élisabeth était tout ce qui lui restait avant de céder la place aux cruelles lumières du jour.

Mais celle qui s'effilochait avec regret dans ce sanctuaire avait connu des privilèges impériaux, dispensés pour elle seule par le Mystérieux Créateur. Elle avait accueilli dans son sein d'ombre une floraison de vie pétillante, offerte par une magie ignorée des humains. Elle avait partagé la conscience de ce monde avec les véritables maîtres de la terre. Car, il nous faut ici dévoiler le plus grand des secrets : la première communauté pensante de la planète bleue est ... verte ! Que les six ou sept milliards d'êtres humains prétentieux méditent cette vérité ! Pour les arbres magnifiques, les haies majestueuses, les buissons débonnaires, les élégants massifs floraux et jusqu'aux plus lointaines herbes folles du parc Élisabeth, ainsi que dans tous les lieux colonisés par la communauté végétale à la surface de la planète, la nuit avait été un temps de palabres, de confidences et de fête. L'aurore, qui par l'est allait bientôt diluer la noirceur de l'air, annonçait la suspension temporaire de ce gigantesque souffle télépathique, ou d'autre nature ignorée, qui unit les géants et les faibles, pourvu qu'ils soient d'essence végétale. Celui qui n'a jamais veillé, volontaire, du crépuscule à l'aube, blotti entre les racines d'un vieil arbre moussu, ne peut seulement imaginer l'existence de ce formidable souffle d'énergie brute. Un souffle qui déferle telle une marée de chuchotements de plus en plus distincts, qui imprègne bien vite jusqu'aux dernières parcelles de notre raison, bouleverse l'âme et le cœur, trouble la chair et, parfois, engendre en nous des sentiments de frayeur les plus irraisonnés. Mais pour celui qui, sans crainte ni incrédulité, sait recevoir ce don vital, se dévoile alors un monde de féerie sans pareille, univers de plaisir et de rêve tant que durera la nuit.

Telle est la vérité. Chaque nuit, l'Empire Vert s'éveille, s'anime et reprend possession du monde un temps emprunté par d'indignes créatures animales. C'est au cours de ces heures magiques que les fées quittent les abris d'incrédulités bâtis par les humains et se joignent à la fête. C'est le temps des plaisirs, des libertés, des réjouissances délicieuses et des bacchanales spirituelles. Aucun des compagnons végétaux n'est oublié, en quelque lieu qu'il se trouve. Les autres invités sont le vent malicieux, la lune apaisante et quelques étoiles, sans compter les animaux au cœur léger et, parfois, de rares humains initiés, humbles et reconnaissants. Il n'est pas de silence, la nuit, dans l'Empire Vert ! Seuls les sens des pauvres humains ignorants sont abusés, leurs oreilles rendues sourdes en mémoire d'une punition ancestrale.

Et voici que sur cette portion de planète, au cœur de cette ville déjà parcourue de vaines agitations, le jour revient et la fantasmagorie verte s'estompe au profit d'une apparente indolence. Les premières brumes, légères et enivrantes, s'élèvent de la terre. Elles se concentrent un temps puis, puisant à pleines brassées l'énergie du disque solaire, se muent en souffle de lumière et changent les derniers brouillards en toiles de rosée éphémère. Et l'astre diurne éclate enfin, éclaboussant de son aura seigneuriale le vieux chêne derrière lequel il a décidé, depuis plusieurs siècles, de débuter son ascension. Au loin, un clocher laisse vibrer son âme de bronze et offre au vent son chapelet d'incantations. Puis arrivent les bruits mécaniques d'une circulation encore rare, et de sourdes vibrations véhiculées par le sol jusqu'aux plus infimes racines. Des bruits, des coups, des appels,… autant de phénomènes confus qui témoignent du réveil des humains et prennent bientôt l'ascendant sur un monde fait de rêves et de magies. De présomptueux volatiles se targuent également de réveiller une nature faussement engourdie et piaillent leurs partitions de bruissements et de sifflements. Les écureuils s'activent avec frénésie, comme si le bon fonctionnement de la mécanique cosmique en dépendait. Une famille de petits espiègles roux chatouille atrocement le grand châtaignier sur le tronc duquel ses membres vadrouillent sans retenue. À l'une des extrémités du parc, entre les saules et une haie vive, un poivrot décoince ses os dans un concert de craquements et de plaintes sinistres. Il vient de passer sa nuit à même le banc public, une nuit sans rêve ni mystère, prisonnier des vapeurs écarlates d'un triste poison. Il parvient enfin à déployer sa vieille carcasse et tente de ramasser son litre. Mais sa bouteille est vide, si ce n'est de quelques insectes occupés à gommer les dernières traces de vin. L'homme bougonne d'incompréhensibles jurons, puis il crache entre ses dents, passe ses mains dans l'herbe humide et frotte vigoureusement son visage ravagé, éternellement rubicond. Il finit par s'éloigner d'un pas douloureux. Il sait où trouver, avant même l'honnête citoyen, son croissant chaud et une première goulée de vinasse.

Le soleil grimpe d'un cran, distribuant ses clartés encore froides dans les moindres recoins, chassant sans vergogne les derniers fantômes en manteau d'ombre. Voici qu'arrivent le vieil homme et son chien, un laid corniaud que les puces elles-mêmes désertent avec écœurement. Ils sont aussi fidèles et ponctuels que le jour lui-même. Dès l'entrée dans le parc, le ratapoil se soulage avec obstination au pied du grand sapin. Il lui pourrit les racines sans vergogne et, bien souvent, son maître l'accompagne dans ce sacrilège. Soudain, un joggeur coiffé d'une paire d'écouteurs jaillit du monde extérieur par la grille de l'allée Saint-Pierre. Cette grille est irrémédiablement coincée ouverte depuis des années, figée telle une concrétion de fer oubliée par le temps. Le sportif traverse le monde végétal comme il le ferait d'un rêve, ne profitant que d'un peu d'oxygène volé et de sa musique qui lui vrille la tête. Ailleurs, la main d'un invisible gardien actionne une non moins invisible vanne et, bientôt, un triste jet d'eau se met à crachoter au centre de la pièce d'eau principale. Les végétaux ne parlent plus, ils observent. Ils se languissent déjà de la prochaine nuit quand, enfin, ils pourront retrouver leurs forces, leur courage et leur joie.

Pour la communauté verte, le temps passe dans une apparente indolence, ainsi que chaque journée depuis des millénaires. Midi s'étire paresseusement à la surface du cadran solaire. C'est à ce moment que le grand saule remarque le petit homme au teint pâle. Il reconnaît immédiatement le personnage. Nul ne l'avait plus aperçu depuis des semaines, alors qu'un temps, il avait pris l'habitude de venir se promener quotidiennement dans le parc. Cette absence, faut-il le dire, n'inquiétait aucunement les créatures végétales, bien au contraire ! Mais de telles habitudes créent immanquablement des repères dans le découpage du temps, même chez les plus blasés observateurs au sang de sève. Aussi, sa réapparition provoque l'étonnement, du grand saule d'abord, puis de ses voisins les sapins, puis des buissons et bosquets alentours, des haies aux arbres nobles, des brins d'herbe aux racines ondulantes sous la peau de ce monde, et enfin de toute la communauté verte du parc. L'homme est seul et cette solitude est pour le moins curieuse. Avant, une femme l'accompagnait. Le couple semblait s'aimer. Du moins, ils ne s'écartaient jamais de plus de quelques pas l'un de l'autre.

Leur histoire avait commencé deux saisons auparavant. Une femme seule assise sur un banc à l'ombre du vieux chêne, un homme passant par-là. Le hasard ! Un regard échangé, deux sourires, quelques mots. Cet épisode fort banal avait fort peu attiré l'attention des créatures végétales. Il faut dire que de telles scènes se produisaient souvent, surtout à la saison du renouveau. Il existait même un endroit, du côté du pavillon de chasse, qui semblait destiné à ce genre de rencontre entre humains. Ce qui se passait parfois derrière les bosquets entourant le pavillon, était toutefois d'une nature moins sentimentale que ce qui accrocha ces deux là.

Au second rendez-vous, le petit homme était apparu complètement transformé. Il s'était rasé de près, son regard brillait, sa mise était soignée. Quant à la jeune femme, selon les dires du grand séquoia qui a beaucoup vécu et qui en connaît un rayon, elle portait des couleurs et exhalait des parfums qui ne pouvaient tromper sur ses intentions. Ce tableau aurait pu être drôle, voire touchant. Mais il y avait eu une chose affreuse, inqualifiable, pour transformer cet épisode banal en cauchemar. L'homme fit à cette femme le plus horrible présent qui se puisse imaginer !

Viendrait-il à l'idée d'un humain d'offrir une douzaine d'enfants mutilés et agonisants pour exprimer ses émotions à l'élue de son cœur ? C'est pourtant ce que fit cet être abject, et ce qu'accepta, souriante et heureuse, cette femelle inconsciente ! Des roses ! Un bouquet de jeunes et fraîches roses ! Pauvres fleurs condamnées dans leur innocence à une mort lente et indigne ! Cette vision glaça d'horreur les frères végétaux, de la plus frêle graminée au plus vigoureux des cèdres. Mais que pouvaient-ils faire ? Prier et maudire, tout en espérant qu'un jour...

À partir de ce jour, justement, l'on avait vu très souvent ce couple se tenant par la main, arpentant les allées ou s'enlaçant sur les bancs. Ils apparaissaient chaque jour plus heureux d'être ensembles. Leurs baisers passionnés généraient une énergie qui, si la nuit était venue les surprendre, aurait presque pu entraîner leur union éphémère avec le souffle magique enlaçant les enfants de l'Empire Vert. Après quelques jours, ils ne se retrouvaient plus au pied du chêne ou devant la pièce d'eau, mais arrivaient ensembles par la grille de fer fossilisée. Avec le temps, on aurait peut-être pu pardonner l'inqualifiable épisode des roses sacrifiées sur l'autel de leurs sentiments naissants. Mais ces êtres n'étaient que de présomptueux humains. Manifestement, ils ne vénéraient pas la divinité créatrice primordiale. Respectaient-ils au moins le Principe Vital ? Comme chez la plupart de leurs semblables, égoïstes et imbus de leur éphémère puissance sur les éléments, cette notion était singulièrement réduite à leurs pâles individualités ! Il y eut alors de bien tristes heures pour les entités végétales du parc Élisabeth, heures au fil desquelles furent perpétrées les exactions sadiques de ce couple à jamais maudit.

Il y eut cet après-midi où les amoureux empruntèrent l'allée centrale jusqu'au bassin, leurs pas crissant de concert sur le gravier rose. Ils s'y reposèrent un moment, observèrent quelques volatiles insouciants et lancèrent des cailloux dans l'eau crépitante. Ils prirent ensuite le chemin de ronde jusqu'à la statue du Général. Là, ils s'embrassèrent langoureusement, protégés par l'ombre fraîche du militaire de bronze. Plus loin, ils firent halte sous les trois tilleuls odorants, s'embrassèrent encore, repartirent. Ils arrivèrent près des haies vives, sans un regard pour les noisetiers, les aubépines, les prunelliers et les sureaux qui, eux, les observaient en silence. L'homme semblait très heureux et même particulièrement exalté. Son excitation s'accrut encore après un dernier baiser et quelques mots que sa compagne abandonna dans son oreille. C'est à cet instant qu'il fut pris d'une incompréhensible frénésie destructrice ! Il se mit à sectionner des jeunes tiges aux buissons. Sans plus de raisons, il arracha une branche au noisetier, une branche qui promettait de beaux fruits pour les mois à venir. Plus loin, il assena un vigoureux coup de pied dans la racine d'un pauvre marronnier tordu. Celui-ci, qui n'avait pas vu venir le coup, en vibra de douleur jusqu'en son âme creuse. Les bouleaux en bordure du sentier ne furent pas épargnés. Ils y laissèrent des lambeaux d'écorces et les hurlements silencieux d'une souffrance indicible. L'homme riait et virevoltait telle une feuille d'automne éprise d'un tourbillon capricieux. Sa compagne le regardait, l'admirait et riait d'un bonheur partagé. Il se débarrassa de la branche de noisetier en la jetant dans un massif de fleurs où plusieurs d'entre-elles, fraîchement écloses, se brisèrent sous le choc. Mais ce n'était pas encore la fin des atrocités ! Progressant tel un couple de papillons, ils passaient de coin d'ombre en tache de soleil, butinant leur bonheur sur leurs bouches gourmandes. Entre les baisers, l'homme arrachait toujours les feuilles et les tiges qui, pour leurs malheurs, se trouvaient à portée de sa main. Il s'attaqua une nouvelle fois à un jeune noisetier qu'il amputa d'une longue branche. Armé de ce macabre trophée, il se mit à flageller l'air autour de lui dans un mouvement tourbillonnant. La femme, de qui aucune pitié n'était à espérer, accompagnait le monstre dans ses gestes destructeurs. Et ils riaient, ils riaient...

Un vent de panique, de rage et de haine envahit l'Empire Vert. Lorsque ce couple pris de folie destructrice se dirigea vers le vieux chêne, nombreux furent ceux qui devinèrent, dès cet instant, ce que serait la prochaine abomination. Tous détournèrent regards et pensées, par pudeur. Les deux humains franchirent la passerelle sur la ravine, traversèrent la ceinture de mégalithes pour déboucher finalement devant le vénérable Quercus Robur. Ils admirèrent de longues minutes le géant magnifique, s'échangeant des mots tendres et des baisers comme si aucunes des douleurs alentours ne leur étaient perceptibles. L'aspect majestueux et tourmenté du maître incontesté des lieux reflétait mieux que tout autre tableau la force et l'expérience des siècles. L'arbre imposait le respect, même aux humains. Pourtant, Robur le devinait, ces deux êtres se moquaient éperdument des siècles passés, comme de tout ce qui échappait pour l'heure à leur médiocre félicité. Déjà, deux paires d'yeux le fixaient comme s'il n'était que matière sans vie, sans âme, un objet que l'on peut s'approprier et malmener à sa guise. Ces regards le tronçonnaient de part en part, l'abattaient de toute sa hauteur, sciaient ses plus fortes branches, débitaient son torse puissant pour finalement le résoudre en un misérable tas de bois, de sinistre mémoire de forêt éternellement pillée. Il avait beau se savoir protégé contre ce type d'exactions, ici, dans ce sanctuaire végétal, mais il ressentit néanmoins cette terreur du plus profond de son âme jusqu'aux extrémités de ses bourgeons de l'année ! Deux regards insolents ne voyaient que du bois là où il y avait une vie plus riche, plus noble et plus utile que ne pourraient jamais l'imaginer ces créatures ignorantes.

Le couple oublia l'arbre pour ne plus penser qu'à l'amour. Ils vinrent s'adosser contre le tronc rugueux, devenu berceau obligé de leur intimité. Ils s'embrassèrent encore. Puis, soudain, un reflet différent traversa les yeux de l'homme. Un regain de sauvagerie issue du fond des âges. Une lame d'acier jaillit de son poing serré. Comme pour mieux terroriser sa proie, il fit virevolter l'arme avec adresse, décochant une kyrielle d'éclairs glacés qui s'en allèrent lacérer les futaies. Puis, résolument, sans le moindre tressaillement de honte ou de regret, il enfonça la pointe acérée.

La torture dura une éternité. Il n'y eut aucun cri, tant l'effroi était grand, mais une douleur atroce allant en s'amplifiant jusqu'à devenir la substance même de l'espace. La femme observait sans mot dire le mauvais travail d'artiste réalisé par son compagnon. Finalement, car même les éternités de douleurs ont une fin, cette cruauté cessa. Le chêne, meurtri dans sa chair et dans sa dignité, se trouva affublé d'un ridicule tatouage, un de plus, sur son tronc si souvent humilié. Malgré son stoïcisme, aucune de ses souffrances n'échappa à l'attention télépathique de la communauté verte. L'outrage qu'il endura, chaque être au sang de sève l'endura autour de lui, avec lui, en partage. Et ce fut une douleur commune, universelle et sans limites. Cette nouvelle cicatrice humilia des milliards d'êtres végétaux, déborda du parc pour humilier le pays et la planète entière. Une vilaine gravure symbolisant l'amour puéril, forme stylisée d'un cœur humain lardé d'une flèche et accompagné d'initiales, n'avait vu sa réalisation que dans la douleur, le martyr et l'incompréhension d'esprits partageant ce monde de façon si opposée. Cela s'était passé deux saisons plus tôt. Ce couple qui avait cru fortifier son amour en gravant ce blason ridicule sur une innocente peau de bois, était encore venu plusieurs fois au parc. Puis, du jour au lendemain, on ne les avait plus vus !

Aujourd'hui, seul l'homme est revenu, plus triste et plus gris qu'il ne l'était avant de rencontrer la femme. Il est seul et attend. Le jour décline plus vite que de coutume, comme poussé par un étrange pressentiment. L'homme semble avoir oublié son propre monde. Il pénètre insensiblement dans celui, plus vrai et plus étrange, de l'Empire Vert…

Le temps passe encore. Il quitte le banc où il s'était échoué et s'en va caresser le cœur de bois du vieux chêne. Sa tristesse est grande. Elle pourrait peut-être émouvoir quelques fleurs ou un arbrisseau sensible, s'il n'y avait le souvenir de la torture partagée, toujours bien présent dans la mémoire végétale. Le cadran solaire n'indique plus rien depuis longtemps et l'homme est toujours là, comme espérant l'apparition des brumes de la nuit pour y noyer un mystérieux chagrin. Une nouvelle fraîcheur descend bientôt des étages supérieurs de l'air et fait frissonner les saules. Voilà comme un signal. La nuit s'installe, enfin. Le vieux pochard, déjà abandonné aux vertiges des fonds de bouteilles, se re-coince tant bien que mal sur son banc à l'autre bout du parc. L'homme attend toujours, le front appuyé contre l'écorce rugueuse de Robur insensible à cette présence honnie. Il ne reste que ces deux ébauches d'humanité au sein du parc. Les derniers visiteurs ont tous déserté les lieux. Des lieux devenus, à les entendre, de lugubres territoires. Alors, les conversations reprennent entre les êtres végétaux, sans ce soucier des deux misérables partageant le même espace.

- La femme a dû le quitter, c'est bien fait pour lui ! souffle en premier un sapin narquois.

Les autres comprennent. Ils ressentent les mêmes choses. Ils exultent et se pressent dans la conversation.

- Peut-être est-elle est morte ? Ça ne vit pas vieux un humain, rétorque avec justesse le marronnier tordu.
- Bien fait pour eux ! Bien fait pour eux ! chantent les pelouses et les buissons. Et les bouleaux d'applaudir, et les sapins de rire.

En bordure de la pièce d'eau, le grand saule frileux tente désespérément de se débarrasser de quelques lambeaux de brumes enchevêtrés dans ses ramures. Non loin de lui, un orme survivant déguisé en frêne, grince de sa mauvaise branche. Un sureau tousse, libérant trois elfes qui ne sont au courant de rien. Alors un églantier bavard refait pour eux le récit de toute l'histoire. Les champignons, très sourds, en profitent pour parfaire leur savoir. Les autres entités végétales patientent en humant avec délectation les senteurs sauvages exhalées par la terre nourricière.

- Et si nous demandions l'avis du grand chêne ? propose timidement un jeune noisetier.

Le silence se fait. Dans cet univers, cela a valeur d'approbation unanime. Alors le vénérable chêne, en juge rompu à ce genre de débat, s'enveloppe dans la toge invisible du Maître de Justice. Il ne répond rien, se contente de sourire. Et ce sourire, progressivement, se communique à l'ensemble des êtres de feuilles et de bois. Le vieux chêne est heureux car, mi-sorcier, mi-devin, il comprend avant tout le monde le miracle qui va s'accomplir dans les prochaines minutes. Et il communique sa vision de joie au monde végétal. Il imagine le destin du petit homme avec toute la prescience de sa sagesse ancestrale. Des siècles plus tôt, un elfe prophète lui avait susurré des devises. Il s'en souvient comme si c'était hier !

 

Un jour tu seras fort, vents et lumières tu domineras,
Un jour tu seras sage, patience sera ton destin,
Un jour tu seras roi, une branche basse tu laisseras...

Robur le sait, sa revanche est proche. Puisant dans la formidable énergie de pensée émanant du fier végétal, tous perçoivent les images et les sensations qui réjouissent tant le maître incontesté des forêts. Même le marronnier tordu, même les sapins éloignés, même les pousses timides et les espèces rampantes, tous rient bientôt en admirant un si plaisant spectacle. Et tous applaudissent sa conclusion, générant dans la noirceur étoilée de la nuit une vibration presque palpable. Tous applaudissent le privilège du chêne ! Puis le temps passe, les conversations dérivent, virevoltent, s'égarent... Les fées et les elfes ouvrent un bal où sont conviés lucioles et papillons. Un gnome de feu s'en va taquiner l'énorme nez du poivrot endormi. Sans même émerger de son sommeil, ce dernier y enfourne un index et fourrage vainement à la recherche de l'intrus. Cela fait rire tout le monde et inspire un lutin poète. Enfin la nuit s'étire et s'effiloche une fois de plus en bavant ses oppressantes brumes matinales.

C'est l'affreux corniaud qui découvre l'homme. Il tourne en aboyant tout autour de lui. Puis il s'enhardit, lui saute dans les jambes et décroche une de ses chaussures, qu'il cueille de la gueule et apporte à son maître. Intrigué, le premier promeneur du matin accourt vers le grand chêne. Il s'arrête net. Un pendu oscille mollement, accroché sous une branche basse. Dans la pâleur froide de l'aube naissante, l'arbre majestueux tient sa proie d'une main ferme, insensible aux gémissements du monde des humains. Et, chose curieuse, il frétille encore dans l'air quelque chose d'invisible en train de glousser...

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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