Mystère Massaï

 

L'homme entra dans le vestibule et referma la porte derrière lui. Il s'immobilisa plusieurs secondes, attentif au moindre bruit, avant de savourer pleinement la paix régnant dans l'appartement. Un sourire s'incrusta en travers de son visage hâlé. Il se retrouvait enfin chez lui, son univers de quiétude, son havre de paix ! L'air lui-même semblait l'accueillir d'une vibrante caresse. Sur le mur du hall, une reproduction du célèbre "Ned Kelly des Terres Rouges" de Kardvinski le salua avec révérence. L'homme ferma vivement les yeux et enfouit son visage dans ses mains. Il vacilla quelques instants sur ses jambes mais parvint à maîtriser le vertige naissant.

La faim ! Reléguée depuis trop longtemps dans les geôles de l'oubli, celle-ci venait de se rappeler sournoisement à son bon souvenir ! Mais était-ce seulement la faim ? Il ne se rappelait plus avoir avalé un repas digne de ce nom depuis des jours. Surtout, chose plus inquiétante, il ne se souvenait plus de quoi que ce soit concernant ces mêmes derniers jours ! Le brouillard ! Mieux, le trou noir ! Il était pourtant de retour chez lui, sain et sauf.

Trois semaines auparavant, cela il pouvait se le remémorer parfaitement, il avait quitté l'Australie pour accomplir une mission de prospection au Kenya. Une mission qu'il se revoyait mener à bien. Puis, c'était le vide... jusqu'à son retour, sa descente d'avion à l'aéroport de Melbourne. Il avait récupéré sa voiture et était rentré directement chez lui. Sa mission avait été accomplie avec succès, ainsi que l'attestaient les documents " trouvés " dans ses bagages. De plus, il était rentré à la date et par le vol prévu sur son billet. Tous ces détails, il les retrouva clairement notés dans son agenda. Simplement, il ne se rappelait plus ce qu'il avait bien pu faire ces trois ou quatre derniers jours !

Un décapant " mirraawww " l'extirpa définitivement de son vertige et il retrouva toute la sérénité des premiers instants. Il avait failli l'oublier lui-aussi ! Heureusement, le vieux matou répondant, ou ne répondant pas au triple nom de Günter, Vert-de-gris ou La Muraille, au gré de l'humeur fantasque de son maître, venait enfin de signaler sa présence. Il était apparu subitement, à quelques pas devant l'homme, comme émergeant de la moquette. Les moustaches en avant, l'air ravi, il roulait maintenant vers lui de sa démarche de nabab, peignant vers l'arrière les longs poils de son bedon rebondi.

- Ce bon vieux Günter ! s'exclama l'humain tout en s'accroupissant en souplesse au niveau du chat.
- Mirraawww, renvoya ce dernier en guise de merci, avant de s'enrouler entre les chevilles de son maître enfin de retour.

Caressant la boule de poils aux reflets vert-de-grisés, chatouillant le ventre offert pattes aux cieux, Tom prit enfin conscience d'une quantité d'informations nouvelles envahissant son esprit. Le matou était resplendissant de santé. Cela ne faisait aucun doute, Carine était passée tous les jours pour gaver le fauve et le soulager quelque peu de ses longues heures de solitude.

Carine ! La fée aux cheveux couleur des moissons, œuvre suprême du plus habile orfèvre en la ductile du noble métal. Carine ! Princesse évadée du rêve d'un Lancelot errant ; Guenièvre contemporaine dans le cœur de celui qui, par la pensée pétillante de l'amour, recréait la Beauté. Cette fois, un simple sourire suffit pour dissiper ce nouveau vertige, ô combien plus agréable !

Tom ne l'avait pas prévenue de son retour. Sans réellement savoir pourquoi, il s'était fait discret depuis l'aéroport jusque chez lui. Il n'avait pas averti non plus ses employeurs, ni ses amis du Cercle saint John K. Après tout, avait-il songé à sa descente d'avion, il n'était pas si pressé d'exhiber son hâle d'Afrique. Cela pouvait attendre le lendemain. Il avait d'abord voulu savourer cette sorte de quiétude amicale constituée de décors familiers et d'un chat complice. C'était chose faite et tout était tel qu'il l'avait espéré. Dans quelques minutes, il pourrait appeler Carine. Il partagerait cette première nuit avec sa fée merveilleuse. Rien qu'elle et lui, et le matou complice.

Tom s'arracha avec regrets aux songes envoûtants élaborés par la magie de sa passion, ou comme offert en remerciement pour chaque caresse donnée au ventre pansu ronronnant à ses pieds. Il souriait béatement. Oui, il allait prévenir Carine, bientôt ! Elle viendrait à lui. Il la retrouverait enfin, l'admirerait tel un indivisible portrait de charme et de beauté magiquement amalgamé par quelque alchimiste vainqueur des éléments. Le rêve reprenait le dessus ! Il abandonna le chat enfin repu d'attentions câlines. Rien ne pressait. Pour la première fois de sa vie, Tom se sentit, lui-aussi, pleinement maître des éléments. Le temps lui-même semblait obéir à sa volonté, s'effaçant là où naissait le plaisir de son imaginaire, traînant ici, fuyant là-bas. Il se sentait vivre avec une paisible intensité et ne désirait que prolonger cette sensation paradoxale.

Il fit rapidement le tour de son appartement, histoire de raviver ses repères quelque peu estompés par trois semaines d'absence. La moquette gourmande avalait toujours ses pas avec la même avidité pour les rendre aussitôt après à l'invisible de l'air. Il retrouva sa bibliothèque comme s'il s'était agi d'un vieil ami. De miroitements en reflets, les centaines de reliures paraissaient répondre à son sourire. Sur une table, une corbeille en osier débordait de fruits frais et attirait irrésistiblement l'attention. Carine avait décidément pensé à tout. Tom fit immédiatement honneur à ce présent. Il faisait bon, simplement bon. Il songea que si le bonheur avait un parfum, ce devait être celui de ces délicieux fruits apportés par celle qu'il aimait avec tant de passion.

La Muraille sur les talons, il gagna la salle d'eau et actionna la douche. Les crépitements endiablés mirent le peu courageux félin en fuite. L'homme se déshabilla et pénétra à l'intérieur de la cabine. Là, il s'appuya du dos contre l'une des parois de verre. Elle était teintée, comme ses sœurs, de sauvages arabesques gelées au sein d'une gangue minérale. Il laissa longtemps l'eau tumultueuse fouetter son visage et sa poitrine, et ruisseler sur son corps entièrement abandonné aux caprices de cette vague bienfaisante. Les yeux clos, fuyant ainsi vers une délicieuse relaxation, Tom libéra son esprit qui, inévitablement, prit le chemin des contrées récemment parcourues... Mais aussi de son agaçant trou de mémoire !

Pourquoi les détails de ces dernières heures s'étaient-ils si mystérieusement effacés de sa mémoire ? Il avait mené à bien sa mission. Les résultats dépassaient les prévisions les plus optimistes des experts de la Compagnie. Ces détails lui revenaient à présent. Mais le véritable trou de mémoire, c'était après ! Il avait souhaité accomplir une dernière vérification, pour le plaisir plus que par réelle nécessité. Il se revit pilotant le bimoteur de location, un engin poussif et incertain qui avait à lui seul plus d'heures de vol que tous les zincs de la R.A.F. durant la dernière guerre.

La savane, cette vaste pelisse fanée par trop de soleil, se déroulait sous ses ailes avec une nonchalance quasi surnaturelle. Il filait vers Kampala, en direction du Lac Victoria. Il se souvenait qu'il était heureux, cruellement heureux même, seul dans ce ciel infini durant ces minutes d'intense liberté. Son souvenir suivant concernait également un avion, mais de ligne internationale celui-là ! Un fragment de vol comme simple passager, l'atterrissage, la douane, les bagages, la reprise de sa voiture et son retour discret, presque automatique, jusque son domicile. Il existait seulement cette sorte de faille spatio-temporelle entre les deux évènements. Un espace débarrassé d'inquiétude et de douleur, mais qui n'en demeurait pas moins intrigant pour autant.

- Sans doute s'agit-il d'un salutaire effacement des banalités, des formalités, de la routine ennuyeuse, prononça-t-il pour lui-même, tentant ainsi d'exorciser son trouble en écoutant le son de sa propre voix.

Il quitta la douche, se sécha sommairement avant d'enfiler un short et un tee-shirt frais. Il songea alors qu'il était grand temps, cette fois, d'avertir Carine. Il décrocha le téléphone et forma le numéro connu par cœur. Deux sonneries, et des mots merveilleux embrassèrent son oreille. Même transportée par le câble, la voix de la jeune fille se révéla plus enchanteresse que jamais. Elle se vexa gentiment d'apprendre qu'il était déjà rentré chez lui, qu'il ne l'appelait pas depuis l'aéroport ou même directement d'Afrique. Puis elle convint qu'elle-même revenait à l'instant d'une ballade dans l'arrière-pays au guidon de sa 500 TT et que, de l'avis du miroir, elle ressemblait plus à une grappe de boue qu'à la charmante blondinette qu'il osait encore imaginer.

- Je me débarbouille et j'arrive, roucoula-t-elle avant de mettre fin à la communication.

Tom sourit. Il l'imagina coulant son corps de rêve, même souillé de la boue rouge des plaines du nord, dans l'eau claire trop ravie de l'aubaine. Il ne lui restait plus qu'une éternité d'attente avant de pouvoir étreindre, embrasser et aimer son amie. Curieusement, le temps jadis bourreau semblait cette fois son allié. Alors que tant d'autres fois une telle attente l'aurait écorché vif, elle lui procurait aujourd'hui un étrange plaisir. Il passa dans la chambre et se jeta en travers du lit.

L'irrésistible emprise de cette inaction forcée entraîna l'homme dans une valse de songes à mi-chemin entre veille et sommeil. Dieu seul sait pourquoi, ce furent les paysages torturés d'une Europe ancienne qui accueillirent le rêveur. Une Europe vieille au point de n'offrir pour tout décor qu'un Moyen Âge de légende, un univers fantastique poché de brumes étouffantes, fendu de vallées pourries et lardé de forêts hostiles de mille brigands. Mais aussi un monde fier de ses imprenables forteresses résistant aux siècles comme aux assauts des gueux. Des contrées où les palabres ordinaires se transforment en formules de sorcellerie, où d'authentiques dragons veillent encore sur de non moins réels trésors.

Son armure scintillait de mille soleils et son épée, rougie de frais, dissuadait à elle seule les derniers assaillants du moindre mouvement offensif. Il venait, à lui seul, de pourfendre cinquante ennemis trop téméraires. Les autres se repliaient en désordre, qui traînant ses membres, qui tremblant de frayeur. Un très vieil homme apparut, barbe de neige éternelle, regard lumineux de savoir magique. Il remercia le héros et disparut dans l'éclatement d'un éclair. Dans le château libéré, par un nouveau sortilège, toutes les chaînes se brisèrent au sol. La prisonnière quitta l'ombre d'une infâme geôle et, comme attirée par une irrésistible chaleur, révéla bientôt son irréelle beauté aux regards du valeureux chevalier. Elle portait une longue robe spiralée d'or tandis que sa chevelure, que l'on eut juré tissée de ce même métal, participait à sa démarche légère comme soutenue par une brise invisible. La créature, comme seuls les rêves les plus fous osent parfois en prêter aux mortels, approchait avec toute la grâce du monde vers son libérateur. Ce dernier détacha son heaume, révélant ainsi son essence humaine. Et la terre entière parut vaciller lorsque, sur les yeux, elle déposa de si délicats baisers. Si délicats que même les vents du bout du monde hésitèrent à troubler cette peinture du moindre bruissement. Et Tom ouvrit les yeux, souriant d'intense plaisir, encore habité par la magie de Merlin. Un sourire que lui renvoya Carine.

- Tu... Tu es ravissante Carine chérie, balbutia-t-il, ne trouvant rien de plus spirituel à déclarer en cet instant.

Seule cette éclatante vérité revêtait suffisamment de force à ses yeux pour lui arracher ces pauvres mots. La Muraille, quant à lui, avait entendu entrer la merveilleuse fée et amie, et il était déjà là, quémandant ses caresses, en offrant autant sur les mains accueillantes. Mais il fut surpris, et encore plus déçu, car les mains l'abandonnèrent bien vite pour s'en aller choyer son maître. Pour toute réponse aux propos balbutiés par l'homme pas encore certain d'avoir quitté son rêve, la jeune femme coula sur lui avec la grâce féline de la plus amoureuse panthère. Cela mit à son comble la jalousie de Vert-de-Gris qui déserta ce lit désormais trop fréquenté à son goût, non sans avoir riposté d'un Mirraawww significatif.

La magie du fond des âges ne devait pas s'être totalement évaporée. La robe de Carine, bigarrée de bleus infinis et courte sur ses cuisses dorées, coula vers le néant sans que personne ne sembla l'y aider. Tom emprisonna sur lui le corps léger, si majestueusement galbé qu'il aurait pu provoquer d'irrépressibles vertiges chez le plus blasé des sculpteurs. D'affriolants sous-vêtements de soie animés de reflets azurs exacerbaient l'impression de créature fragile et candide, troublant d'autant plus l'homme respirant cette chair émouvante. Carine embrassait merveilleusement, taquinant les lèvres de son compagnon, les abandonnant pour s'en aller conquérir la totalité du visage, avant de revenir irrésistiblement s'y lover. Succombant presque sous ces assauts mi-câlins, mi-caresses, Tom ne restait pas inactif à ce jeu. Contrant, feintant à l'infini, prolongeant ce duel où il n'y aurait à l'évidence ni vainqueur ni vaincu, il rendait point pour point à sa partenaire. Ni l'un ni l'autre n'espéraient triompher trop tôt de ce tournoi amoureux, mais chacun souhaitait ardemment conclure un pacte, prélude à de futures réjouissances.

L'homme se laissa déshabiller. Les corps s'aidèrent mutuellement de mouvements improvisés, bien que soumis à des lois depuis longtemps maîtrisées. Usant des mêmes gestes, il fit rouler à son tour les derniers gardiens de soie dissimulant les paysages les plus secrets de son amie. Les deux corps se retrouvèrent bientôt nus et enlacés dans une recherche mouvante d'une union charnelle la plus totale. Après un temps indéfinissable, Carine rompit cette nage hallucinante et s'empara des seins de son compagnon auxquels elle fit subir d'entêtants délices. Ce nouveau langage fut bien vite interprété par le supplicié qui accompagna sa partenaire dans ce jeu subtil. Il caressa d'abord comme avec crainte et respect ces formes chaudes et fermes, chavirant déjà de plaisir, les pointes durcies dardées avec éloquence. Puis ses mains devinrent audacieuses et appelèrent une bouche impatiente. Le tracé sinueux de sa langue dansante encerclant ces tétons de pierre, les succions et les doux baisers engendrèrent bien vite une folie brûlante dans ces territoires tandis que, plus haut, des rafales de cheveux d'or flagellaient ses tempes. Ils roulèrent. L'homme se retrouva sur sa partenaire. Lui, la langue taquinant toujours ces seins palpitants. Elle, tête basculée, le visage rosissant envahi de doux frémissements, les mains pressant sur sa poitrine la bouche de son amant docile.

La bouche de Tom déserta progressivement ces lieux pour, inexorablement, coloniser par d'innombrables baisers d'autres paradis se profilant aux limites des regards lancés vers le double rempart des cuisses chavirant sous lui. Les doigts indécis de Carine semblaient à la fois retenir et orienter le visage de Tom vers son sexe envahi de lancinant traits de plaisir. Elle ne retint bientôt plus qu'une chevelure drue se mêlant à sa claire toison. Ses jambes fines obéirent avec complaisance aux douces sollicitations imprimées par les mains de l'homme et s'écartèrent sans hâte vers deux infinis. Les dernières murailles incarcérant une folie naissante basculèrent tandis qu'une langue amoureuse y dessinait les plus tendres baisers. Celle-ci s'immisça bientôt goulûment dans ce palais des désirs, en quête de ce feu à présent dévorant. Un univers se mit alors à vibrer, ployer, se tordre sous l'irrésistible excitation envahissant un point unique, gardien magique et guide vers l'extase.

La langue râpeuse raclait le fond et les parois du récipient, mais il était sec et bien sec ! Le propriétaire de ladite langue songea alors qu'il pourrait peut-être récupérer un peu de liquide en suçant le bout du robinet. Il bondit dans l'évier de la cuisine et, en effet, put extraire du tuyau quelques gouttes d'eau rafraîchissante. Un bol de lait frais n'aurait pas été pour lui déplaire mais, ayant observé le manège de son maître, Vert-de-Gris se prit à douter que ce dernier n'obtempère sur-le-champ à sa requête.

Dans la chambre, les amants pivotèrent de concert pour se retrouver ligotés, prisonniers la tête entre les cuisses l'un de l'autre. Tom fut à son tour happé par cette énergie tourbillonnante ayant pour origine la bouche même de la naïade qui le couvrait amoureusement de son corps léger, presque flottant. Cet échange de tendresse parut durer mille éternités parsemées de siècles d'amour et d'instants rares de souverain repos. Enfin, à l'apogée d'un grand siècle, rompue, la déesse dut offrir au pêcheur toutes les perles de la Mer Rouge tandis que ce dernier, non moins vaincu, miraculeusement sauvé de la noyade, cédait à la goulue les trésors volés un à un.

Finalement désaltéré, le matou s'assoupit au creux d'un fauteuil et pénétra à son tour dans un univers félinesque, rêve de chat sorcier. À côté, une réalité plus hallucinante encore prenait corps au rythme de deux cœurs un temps apaisés. Les bouches se rejoignirent, les mains retrouvèrent l'équilibre tandis que les corps, d'une autre manière, s'enlaçaient encore afin de s'induire mutuellement des sensations éternellement rééditées. Corps caressants, corps caressés par autant et en autant de parcelles que le permettait leur union. Ils restèrent ainsi, goûtant une nouvelle ivresse distillée par leurs chairs vives, sexe contre sexe, bouches et cœurs mêlés. Les mille éternités se profilèrent de nouveau sur l'horizon de leurs yeux miroirs, toujours grisés d'une aveuglante passion. Tom délégua sa main la plus experte aux confins du royaume qui, une fois déjà, avait offert à son admiration l'orgasme de ses cités. Carine fit de même et guida bientôt le membre érigé qui s'immisça en elle avec une infinie délicatesse. Ils entamèrent alors une danse ancestrale construite de rythmes lancinants, de souffles frémissants, à laquelle vinrent se greffer peu à peu les transes resurgies de la plus chaude Afrique.

La Muraille chassait le surmulot sur une île du Nord. Débusqué au sommet d'une falaise, le rongeur parvint néanmoins, usant de ruses folles, à se dissimuler par-delà l'étroitesse de providentiels rochers. Dépité, le matou resta un long moment en contemplation devant l'immensité océane, attendant un improbable miracle. À quelques encablures de ce tableau, parvenues du plus lointain d'un autre océan, les vagues entrelacées d'un plaisir encore réveillé déferlaient en tempête, explosaient en perles de jouissance, de rosée et d'écume, et noyaient deux corps brisés mais si intimement unis. Plus tard, obéissant aux caprices de Mars et de Vénus, la marée sangsue se retira, laissant évanouies sur la plage deux de ses plus récentes victimes, naufragés volontaires rendus au rivage. Il restait aux heures de la nuit à effacer de ses caresses apaisantes les séquelles d'une joute sans haine. Il n'existait guère de mots tendres non encore prononcés, d'attentions câlines ou de gestes d'amours inédits, à peine quelques baisers issus du fond des âges pour la promesse de suivants échanges. Il ne restait que le sommeil, partagé et offert lui-aussi.

Ce furent les membres du Cercle saint John K., le lendemain matin, qui apprirent avec une horrible stupéfaction ce qui constituait l'étrange trou de mémoire de leur ami Tom. La nouvelle venait juste de tomber, avec une imparable cruauté, comme avait dû le faire le bimoteur, quelque part dans la savane africaine.

### Violence du choc effroyable - Appareil déchiqueté - pilote introuvable - peu d'espoir - un groupe de Massaïs témoin du crash se refuse à toute déclaration... ###

Déconcertés, abattus par la nouvelle de ce drame, les amis de Tom Senghar se renvoyaient encore l'un à l'autre la pénible tâche d'avertir Carine, sa fiancée, lorsque les portes du bar s'écartèrent, livrant passage au couple, bras-dessus, bras-dessous, Tom et Carine, plus heureux et unis que jamais.

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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