Le Rêve de Myrka

 

C'était au temps du Rien ! Bien avant l'apparition ou la création, c'est comme on veut, de tout ce qui compose notre univers. Il n'existait alors qu'un vide absolu n'admettant aucune notion de dimension. Le temps était à la fois le néant et l'éternité. À vrai dire, rien n'existait : temps, espace, matière... rien de rien ! Sauf... lui, le Rien ! Ce concept avait seul le droit d'exister. Le Rien ou... l'Esprit ?

Bon ! Je vois que ça ne va pas très fort. Nous allons procéder autrement. Imaginons que nous sommes les heureux propriétaires de la célèbre « machine à explorer le temps ». Destination temporelle : en arrière toute ! Pédale au plancher jusqu’au passé maximum, avant même l'origine de l'univers connu. Pour le réalisme, ajoutons quelques manipulations : remise à l'heure des horloges atomiques, stabilisation des stabilisateurs, verrouillage des verrous, capteurs d’énergie déployés et écrans ioniques activés... Et nous voilà aussitôt transporté dans la barque du temps.

Durant le voyage, seuls quelques écrans de contrôle voient défiler, à une vitesse vertigineuse et au milieu de milliers d’épisodes : une drôle de guerre, un roi soleil, un alchimiste, les légions de César, un pharaon, des monstres préhistoriques, une mer bouillonnante, des explosions d'étoiles, un invraisemblable bouillonnement cosmique... Bref, la route du passé !

Tu vas me demander : « Comment ferons-nous lorsque nous arriverons avant la naissance de l’univers, et donc avant même la naissance du temps, pour savoir où se trouve le passé ? ». C’est justement ce que nous allons voir, car nous sommes maintenant arrivés. À l’extérieur du véhicule temporel, il vient de se produire une inimaginable explosion. « Big bang », annonce d’ailleurs la voix sympathique de l'ordinateur de bord. Et puis plus rien ! Un silence de début du monde…

Comme dans les meilleurs romans de science-fiction, l’appareil se place automatiquement en vibration subtemporelle sur une spirale d'attente. Il se trouve ainsi, en quelque sorte, « hors du temps ». Cela permet, pour ceux qui l'ignorent, d'observer le monde extérieur sans pour autant prendre le risque de s'intégrer au décor, chose qui pourrait s’avérer assez dangereuse dans certaines circonstances.

Que pouvons-nous observer ? À vrai dire pas grand chose ! C’est normal, car il n'y a positivement rien à voir. Nous sommes peut-être au centre d'un gigantesque espace vide. Aucune dimension n'est perceptible, pas de limites, pas d’horizon. Aucune source de lumière et pourtant il ne fait pas sombre. Tous les détecteurs de bords restent obstinément inactivés : il n'y a rien dehors ! L'horloge interne continue à compter bêtement ses secondes, mais le chrono extérieur est mort. Dans ce Rien, le temps n'existe pas, ou du moins pas encore !

Comment puis-je en être certain ? Rien de plus facile. Si j'envoie notre appareil vers le passé, il répond invariablement : « Vous y êtes aussi ». Et si je le programme pour un bond dans le futur, même un saut de puce insignifiant, il nous plonge aussitôt dans notre monde connu de l'origine de l'univers : une formidable explosion, des énergies fantastiques, de la matière jaillissant du néant, un temps qui s'ébranle et ordonne l'univers, des mouvements, des dimensions, des perspectives... Une fantasmagorie inégalée, un jaillissement de couleurs, de forces, de bruits... Et cela sans le moindre décalage temporel, même infinitésimal, par rapport à notre position précédente dans le monde du Rien ! Alors, tu comprends mieux à présent ?

Ecoute petit, là-bas, dans ce monde du Rien si étrange, nous ne devons rien normaliser. Pour satisfaire notre besoin irrépressible d'être entouré de repères et diluer le vertige qui peu à peu nous envahit, nous dirons que ce Rien se trouvait là depuis les origines jusqu'aux origines ! Il est comme une charnière invisible, impalpable et intemporelle entre les mondes d'avant et ceux d'après. Mais rassure-toi, nous allons quitter cet endroit si peu attrayant.

À bord du chronoscaphe, les réglages sont poussés sur « époque actuelle » et la formidable machine fait un bond prodigieux en avant. Un instant, l’inexprimable explosion des origines fige d'effroi les détecteurs, puis la valse des énergies reprend son souffle, des soleils jaillissent du néant, des planètes se forment. La Terre, et bientôt la vie. Des forêts de fougères géantes, des iguanodons, un mammouth, un pharaon, César et ses légions, Rome, Paris, des bruits de bottes et de canons,... le présent, enfin !

Qui peut dire combien de temps ce Rien originel a pu durer ? Cette question est stupide ! Il a forcément dû se passer quelque chose, un incident, une catastrophe, une quelconque modification issue d'une mystérieuse volonté, puisque nous existons ! Enfin peut-être ! Car tout ce branle-bas n'est, peut-être, que l’œuvre de Myrka ?

 

* * *

Quelque part, dans une chambre trop blanche, la magie s'évanouit instantanément. Le vieux professeur renvoya son élève imaginaire du petit matin au néant. Quant à sa fameuse machine à voyager dans le temps, elle redevint lit, tout simplement. L'homme se déplia, se décoinça et quitta en maugréant la douce tiédeur des couvertures. Trop vieux pour continuer le métier ! Cette déclaration l'avait poignardé dans ce qu'il avait sans doute de plus précieux : son honneur d'un autre âge. Mais, sans rien dire, il avait repris le collier. Les étudiants se bousculaient à nouveau aux portes du savoir, cancres et surdoués, souvent les mêmes d'ailleurs. Ceux-là quittaient rarement l'espace infini de ses rêveries. Ils y naissaient pour y mourir et renaître inlassablement, surtout au petit matin quand le vieux professeur se permettait de flemmarder sous les couvertures. Ce soir, il serait un grand-père. Il narrerait un conte de fée à sa douce petite-fille, Cathy, Florence ou Eléonore, il ne savait pas encore. La nouvelle journée s'étira péniblement, comme toutes les autres. Petit-déjeuner, rêveries, promenade, rêveries, la routine.

- Bien le bonjour madame Godeau. Je vais me promener dans le parc. L’air est frais ce matin.

L’œil indifférent de la concierge ne lui accorde qu’un semblant d'attention, mais il s'en moque bien car il est déjà dehors. Cette bâtisse est trop blanche, partout, aseptisée jusque dans ses couleurs intimes. Le parc, c'est son refuge. Son esprit y vagabonde tel un petit écureuil capricieux, et quand ses jambes fatiguent, c’est le banc qui l'accueille. Oui, l'air est vraiment frais ce matin, et il transporte un goût de souvenir maussade. On ne devient pas professeur lorsque l’on veut prêcher la vérité. Pourquoi l'avait-il compris si tard ? Mais voici que le vent d'automne réveille les feuilles mortes et les entraîne dans une ronde machiavélique. Les vraies dimensions de l'univers épousent alors le vieux maître. L'élève du petit matin réapparaît, trépignant d'impatience.

Mon petit, nous devons nous méfier des apparences, et surtout de celles qui semblent les plus évidentes. Il se pourrait fort bien que ce que tu crois être la réalité la plus palpable, la vie, la matière, les réalisations infinies d'un esprit créatif,... n'existe pas ! N'oublie jamais que tu intègres toi aussi ce décor, ce même décor où tu exerces ton observation. Ta propre réalité dépend donc, d'une certaine manière, de l'apparence de réalité que tu perçois comme étant LA REALITE ABSOLUE. Tu trouves cela absurde ? Prenons un exemple. Lorsque nous rêvons, nous imaginons des univers spécifiques, même s’ils sont fortement inspirés de ce que nous connaissons, aux péripéties de nos songes. Elargissons un peu cette réflexion. Pourquoi ne serions-nous pas, nous-mêmes ainsi que la totalité de l'univers offert à nos pauvres perceptions, les acteurs et le décor d'une incommensurable épopée onirique élaborée par un être sans commune mesure avec nos conceptions primaires de l'esprit ? Un être qui serait… une sorte de dieu ! Tu te moques ? C’est parce que tu ne connais pas Myrka ! Fiche-moi le camp d’ici !

Le vieillard resta seul. Des ombres changeantes soulignaient chacune de ses rides et lui donnaient un temps l’expression de la sagesse heureuse, un autre celle de l'inquiétude et des regrets. Il ne désirait pas encore parler de Myrka, du moins pas avec cet élève médiocre et prétentieux qui doutait de sa parole. L’histoire de Myrka serait un gentil conte de fée pour bercer sa petite-fille, ce soir. Il se redressa, non sans quelques gémissements de sa pauvre carcasse éprouvée par les ans, et il reprit le chemin de la grande maison trop blanche. Il devait se préparer et il n'aurait pas trop de tout l'après-midi pour créer Myrka. Son esprit déjà en effervescence décollait à présent du monde réel. Au passage, il assura à Mme Godeau qu'il était heureux car sa petite-fille venait lui rendre visite ce soir. La concierge sourit avec condescendance. Elle avertit aussitôt le service, le vieux recommençait.

L’après-midi passa avec une rapidité inouïe. Le vieil homme s'endormit comme une masse dès après son repas de midi. Sans doute son sommeil avait-il été hâté par quelque somnifère incorporé dans sa nourriture. Mais peu lui importait à présent car sa petite-fille allait venir et Myrka était là, née dans l'astral de cette demi-journée éthérée.

 

* * *

Sur un ordre du maître, les serviteurs quittèrent la pièce, laissant au lendemain la table à dégarnir. Les plats d'argent et les verres de cristal scintillaient aux feux dansant des bougies. Ils entretenaient encore, à eux seuls, la chaleur et la magie d'un repas joyeux. Dans un coin, un nid étrange fait d'oreillers multicolores garnissait un lit à baldaquin comme on n'en voit que dans les vieux châteaux. Et dans ce nid, une tête blonde apparaissait et disparaissait pour réapparaître et re-disparaître dans une éruption de rires cristallins. Posé sur le bord de ce lit, un grand-père fumait une pipe éteinte. Il riait lui-aussi, entre deux bouffées d'une invisible fumée. Il leva un oreiller, le reposa, en souleva un autre, chercha à qui pouvait bien appartenir la tête qui riait, qui se cachait et se remontrait avec tant de malice. Puis la tête ne se cacha plus. Et même, elle parla, d'une voix comme celle qu'aurait pu avoir un chaton avec une tête de petite fille.

- Dis, bon-papi-chéri, tu me racontes une histoire ? Si-te-plaît-oui ?

Le grand-père sourit. Il s'attendait tellement à cette question ! Il se fit juste prier le temps nécessaire pour qu’apparaisse la petite bouche boudeuse sur le joli visage de la petite fille aux boucles d'or. Mais avant qu'elle ne riposte de la même question, il parla :
- Bon, c'est d'accord si tu me promets de t'endormir sagement ensuite.
- C'est promis-juré !

Le vieil homme fit semblant de réfléchir ou de chercher un souvenir lointain dans une mémoire plus très vivace. Mais il ne fut guère long à trouver son récit, ne voulant mettre à l'épreuve trop longuement la patience du petit ange.

- C’était il y a bien longtemps, avant même que...
- Oh ! coupa aussitôt l’enfant, tes histoires remontent toujours au temps des iguanosaures et des brontodons, les gros lézards comme il y en a plein dans mon livre Disney !
- Oui mais quoi ! s’exclama le grand-père, arrondissant les yeux en un signe de faux courroux. Qui c'est qui raconte ici ? Et puis cette histoire, elle se passe encore bien avant les iguanodons et les brontosaures. D'ailleurs, il n’y en avait pas encore des iguanodons, ni même aucun lézard ni aucune autre bestiole, ni même de terre et de soleil ! Parce que cette histoire, ma chérie, elle se passe au pays des dieux ! Tu m'écoutes ?

Pour toute réponse, il reçut ce sourire et ce regard qui paralysent les plus grincheux grands-pères, et celui-ci, justement, n'était pas grincheux pour un sou. Vaincu, il reprit son histoire comme si rien n'avait été dit.

- Le pays des dieux, ma petite Cathy, c'est un monde qui n'est pas une planète mais une contrée infinie, où les territoires s’étalent à perte de vue de tous les côtés. On ne sait pas où il se situe exactement, mais ce qui est sûr, c'est qu'il est merveilleux. Là-bas, la saison la plus rude ressemble au plus doux de nos printemps. Lorsqu'il neige, ce sont les arbres en fleurs qui s'ébrouent dans une brise tiède. La vraie neige reste sur les montagnes où elle ne tombe que la nuit, afin que le matin, la nature se réveille émerveillée. Partout, des forêts luxuriantes et giboyeuses s'étirent jusqu'aux confins de ce pays magique. Parfois, ce sont des cultures inconnues ici qui recouvrent des champs si longs que l'on dit qu'ils sont encore semés à un bout lorsque la récolte est faite à un autre. Il fait si beau, si doux et si calme que cela arrête le temps, ou presque. Dans le ciel, il y a trois soleils le jour et deux lunes la nuit, et, chose incroyable, jamais de collisions ! Au centre de ce pays, la mer Aria dessine un oeil ovale d'un bleu lumineux. Je ne te présente pas, ma petite Cathy, les multiples espèces de poissons en villégiature dans ces eaux-là. Si ? Alors il y a Martine la sardine, Gaston le thon, Arnauld le cabillaud, Séraphin le requin, Marlène la baleine...
- Marlène est pas un poisson ! claironna une petite voix.
- Marlène vit dans la mer ! décréta une grosse voix. Et puis il y a tous les autres, évidemment ! C'est sur cette mer unique, soutenu par des milliers de piliers géants que se dresse le château des dieux. Une demeure comme n'ont jamais osé en rêver les plus grands rois et empereurs de la terre, une construction immense posée sur la mer et si haute qu'elle semble soutenir à elle seule la voûte céleste. Les dieux qui habitent là, par milliers, sont les maîtres incontestés de cet univers. Chaque dieu est le Grand Responsable d'une tâche bien particulière pour le bon fonctionnement de ce monde. Ainsi, le dieu des eaux contrôle l'impétuosité des flots et la limpidité de la mer, des rivières et des sources. Un autre, le dieu des créatures aquatiques, protège ces dernières et répartit les espèces selon les besoins. Un autre encore entretient les parfums de l'air. Une Déesse règle la circulation de tout ce qui vole dans ce ciel d'azur, y compris les rares nuages paresseux. L'un s'occupe des arbres, un autre des fleurs. Celui-là des récoltes et cet autre des montagnes, et ainsi jusqu'au dernier grain de sable. Et tous ces dieux s'entraident lorsque les tâches s'entrecroisent et se complètent. Bien sûr, il y a des enfants et des bébés dieux !

La petite fille écoutait avec une attention grandissante, l'histoire semblait lui plaire. Son grand-père n'avait pas son pareil pour raconter, usant de la voix comme il le fallait, créant un véritable théâtre autour d'eux, rien que pour eux. Et puis, surtout, il venait de parler d'enfants...

- Myrka est la fille du dieu Hôh, le Maître de l'Harmonie. Celui-là est une sorte de super dieu qui supervise le bon fonctionnement de tout ce qui doit bien fonctionner. Myrka, sa fille unique, est encore une toute jeune fille et elle n'a pas encore de responsabilités comme ses aînés. Aussi, elle s'amuse avec les autres enfants du royaume et tout irait pour le mieux pour des siècles et des siècles si Myrka n'était si espiègle ! Tellement espiègle qu'un jour, elle deviendra, c'est là une chose certaine, la déesse des farces ! Or, voilà qu'un beau jour, Barabal, le dieu des trois soleils, s'entend avec le dieu des nuages d'orages, celui des éclairs et celui de la pluie, afin de faire profiter les terres de l'Ouest d'un orage bienfaisant. Naturellement, Hôh avait harmonisé les actions des uns et des autres afin que l'opération se déroulât pour le plus grand profit de tous. Sinon, Barabal l'impulsif aurait pu trop chauffer les terres. Krixi, le dieu des éclairs, aurait pu foudroyer quelques vieux chênes. Tandis que Fantaz, le dieu de la pluie, ne savait jamais s'arrêter dès qu'il commençait ! Avec Hôh, l'opération fut réglée comme sur du papier à musique. D'ailleurs, chacun reçu ses consignes sous la forme d’une partition musicale, car c'est de cette manière, dans ce pays, que se réglait toujours l'harmonisation des tâches à accomplir.

Ce que personne n’imagina, c’est que Myrka pouvait mettre son grain de sel dans cette affaire ! Les partitions devaient être distribuées le lendemain et se trouvaient simplement sur le bureau de son père. Pourquoi les mettre dans un coffre-fort puisque Lupin, le dieu des cambrioleurs, avait pris sa retraite depuis des siècles et que personne ne s'était encore présenté pour le remplacer ? Découvrant les partitions, la petite fille s'en saisit sans malice et s'amusa à en jouer quelques airs sur le grand piano du salon. Elle était très bonne musicienne pour son âge, mais ces drôles d’accords, rappelons qu’il s’agissait d’un orage, produisirent une musique qui lui parut bien désagréable. Aussi, elle voulut améliorer quelque peu cette symphonie tonitruante. Elle ajouta quelques notes par-ci, en gomma d'autres par-là, jusqu'à obtenir quelque chose de tellement horrible qu’elle préféra abandonner tout espoir de créer une musique mélodieuse à partir de ces partitions maintenant définitivement endommagées.

Le lendemain, vers la fin de l'après-midi, sans que personne n'y comprît rien, plus de cinq mille vieux chênes furent foudroyés ! Il avait fait beaucoup trop chaud et un incendie dévastait la plaine de l'Ouest, devenue trop sèche. La pluie, qui aurait dû accompagner l’orage, noya la vallée du Ramdjia située trop au sud. Bref, ce fut une véritable catastrophe ! Tous les dieux durent s'unir, sous les ordres de Hôh, pour réparer au plus vite les dégâts. Dès que tout fut remis en état, l'on chercha à comprendre ce qui s'était passé et l’on découvrit Myrka, la petite fille indisciplinée. Le dieu Hôh, son père, reçut l’affront en pleine face avant de se sentir naturellement responsable de ce qui état arrivé. Il entra dans une colère du tonnerre de dieu qui fit frissonner le palais sur ses bases, troubla la mer jusqu’à des profondeurs abyssales et inquiéta jusqu'aux plus vieux arbres géants des lointaines forêts ! La punition qui suivit fut à la hauteur de son déshonneur. Myrka fut condamnée au sommeil sans rêve pour le temps que mettrait la barbe de son père pour pousser d'un centimètre ! Mais voilà, dans le monde des dieux, les barbes poussaient si lentement que cela pouvait représenter des millénaires à en oublier le nombre...

Et les millénaires, en effet, s'écoulèrent bien lentement ! La barbe d'Hôh avait à peine grandi d'un demi-millimètre que tous avaient déjà oublié la petite déesse espiègle qui sommeillait, sans même le plaisir des songes, dans une chambre perdue sous les combles du château. Seule Méodim, sa meilleure amie, pensait encore à sa pauvre compagne de jeu punie de si cruelle façon. Parfois, elle venait auprès d’elle et la regardait dormir. Elle trouvait toujours le visage de son amie si triste et si pâle car elle était privée de rêves depuis si longtemps. Bien sûr, Méodim ne pouvait pas réveiller Myrka, mais elle était devenue depuis peu la déesse des songes. Ne pouvait-elle adoucir quelque peu le calvaire de son amie ? Elle prit le risque de lui insuffler une partie de son pouvoir, ce qui fut fait d'un simple baiser sur le front orné de boucles blondes. Le prodige s’accomplit aussitôt. Le joli visage de Myrka reprit quelques couleurs et s'illumina d'un timide sourire. Les siècles pouvaient à présent défiler, la petite déesse n'était plus seule dans son exil de sommeil. Ses rêves de jeune déesse l'accompagnaient.

Les trente et un premiers siècles, elle rêva de son pays, de ses parents, des dieux, de son enfance et de ses jeux. Elle imagina son royaume tel qu'il serait à son réveil, ce monde si parfait, si impeccablement ordonné... du moins lorsqu'elle dormait ! Elle fouilla mille fois, en songe, chaque pièce du château, à la recherche du moindre détail oublié, explora les territoires les plus inaccessibles par-delà les forêts, les landes, les plages et les champs. Elle apprit à respirer sous l’eau afin de plonger ses rêves au plus profond de la mer Aria, jusqu'à y reconnaître et appeler par son nom, prénom et surnom la plus frêle crevette. Elle vola si haut qu'elle réussit à contempler la totalité de son univers. Mais voilà, les siècles avaient beau tenter d'accélérer leur course, la barbe d'Hôh ne poussait vraiment pas vite. Si bien que le rêve de Myrka toucha finalement les confins de son monde. Elle s'était pourtant attardée plus que nécessaire sur les détails les plus insignifiants, mais elle en eut vite assez de ce monde si parfait et de la barbe de son père qui n'en pouvait plus de s'éterniser ! Alors elle imagina ce qui n'existait pas encore. Elle se prit pour un dieu créateur et déclencha, toujours en rêve, la naissance d'un autre univers. Et l'imagination d'une jeune déesse, crois-moi ma petite Cathy, c'est autre chose que... Mais, Cathy ? Tu dors toi-aussi ?

Le vieillard couvrit affectueusement les épaules de l'enfant, puis baisa son front comme l'eût fait Méodim elle-même.

- Juste quand ça commençait à devenir intéressant, songea-t-il avec un soupir amer.

Il poursuivit néanmoins son récit. Ainsi, sa voix bercerait sa petite-fille jusqu'aux profondeurs où l'on rêve.

- La petite déesse se mit à créer, par le rêve, ce qui n'existait pas encore. Elle imagina un univers colossal, autant par ses dimensions que par sa complexité. Des milliers de galaxies aux milliards d'étoiles unissaient leurs énergies pour activer la ronde dantesque imposée par la volonté de la toute jeune déesse. Elle jeta dans la danse, quelque part sur la frange d’une belle galaxie en spirale, un soleil tout simple et son cortège de planètes ordinaires. Pour s'amuser, elle installa la vie sur l'un de ces minuscules îlots de terre. Une vie qui ressemblait un peu à celle de son pays, juste un petit peu. Puis, amusée par ce nouveau jeu, elle agit de la même façon en bien des endroits de cette gigantesque mécanique imaginaire, semant la vie la plus inconcevable sur des mondes incroyablement variés.

À l'heure qu'il est, Myrka rêve encore ! La barbe d'Hôh atteint à peine la moitié de la longueur obligatoire avant que sa punition ne puisse être levée. Ainsi, il nous reste presque autant de temps à exister dans le rêve de Myrka que nous n’en avons vécu jusqu’à présent. La petite déesse ne s'ennuie jamais, mais parfois, quand il lui arrive de rêver de notre terre, une larme mouille ses paupières. Sans doute s'y passe-t-il des choses qui font de la peine aux petites déesses ? Il ne faudrait pas qu'un terrible cauchemar torture son esprit car alors, Hôh, qui n'est pas un dieu aussi inflexible qu'il veut le faire croire, pourrait bien écourter la punition. Il réveillerait sa fille plus tôt que prévu ! Tu te rends compte ? Si Myrka se réveille, alors son rêve finira et nous n’existerons plus ! De la même façon que nos rêves, ces univers sans consistances, s’effacent de notre réalité lorsque nous nous réveillons !

Le vieil homme avait terminé son histoire. La petite fille dormait, paisible, souriante. Il se demanda un moment, en admirant le sourire dessiné par les deux petits ourlets roses de la bouche de Cathy, si elle n'avait pas pris, pour un temps, la relève de Myrka. Et si tous les enfants du monde faisaient de même ? Il faudrait alors que rien, jamais, ne fasse pleurer leurs rêves.

 

* * *

Dans une chambre trop blanche, un vieillard dormait seul sur un pauvre lit. Sa poitrine se soulevait à peine et son cœur était froid. Un drôle de temps passa. Enfin, un rayon de lumière ramena un fantôme dans ce corps. L'homme émergea de son sommeil, chassa les brumes de quelques rêves sans saveur et s'étira paresseusement. L'élève du petit matin apparut bientôt pour glaner quelques miettes de précieux savoir.

- Tu vois mon petit, les choses sont limpides. Nous faisons partie du rêve de Myrka ! Notre univers, notre planète, nous-mêmes jusqu’à nos pensées et nos pauvres rêves d’humains. Tout cela appartient à Myrka et s'effacera dès son réveil, comme tous les rêves, fussent-ils faits par des dieux !

Une nouvelle journée d'automne commençait. Depuis les années qu’il était prisonnier de cette maison trop blanche, c'était l'automne. Il ne pouvait pas y avoir de promenade dans le parc aujourd'hui. L’ordre émanait de la direction. Mais pourquoi se lever quand ce qui vit réellement n'existe que dans sa tête, quand ce qui meurt reste dans le regard des autres ? L'élève du petit matin rappela ses condisciples de chaque heure du jour. Le vieux professeur allait avoir du pain sur la planche. Ce jour-là, Myrka devint l'amie de toute la classe.

Madame Godeau brancha la télésurveillance et entendit ce qu'elle n'aurait pas dû apprendre. Une fois de plus, le vieux délirait ! Alors, comme il devait être écrit dans le Grand Livre, ce fut pour le vieillard la dernière journée d'automne. Il s'enlisa inexorablement dans la paix éternelle, qui était douce et légère. Sa pensée s’éleva, tirant avec elle une âme enfin libérée de son infâme carcan de chair. Les murs trop blancs, les couloirs inhumains, les cellules austères, rétrécirent à l’infini. La grande demeure, le parc, les murs d'enceintes peignés de leurs cruels tessons, tout cela se dégonfla, entraînant à sa suite une planète et tout un système solaire qui alla s'éteindre au firmament des lumignons.

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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