Pierre de foudre

 

Mes mains sont encore douloureuses, néanmoins, je ne puis résister à l'envie de coucher cette histoire sur le papier. À la vérité, c'est plutôt un besoin qui me tenaille. Il faut que j'écrive ces lignes ! Déjà, le temps me vole un à un les souvenirs de mon aventure. Il les gomme inexorablement, tel un monstre se rassasiant de ma mémoire. Je n'y puis rien, il gagne la partie et il le sait. Alors j'écris ! Je veux sauver ce qui peut l'être ! Les brûlures sur mes bras et sur mon visage resteront encore visibles quelque temps, mais l'essentiel, cette sourde et confuse résurgence, cette connaissance étrange du passé, pour combien de temps m'appartiennent-elles encore ? Je dois également avouer que, d'une certaine manière, je ne suis pas seul pour écrire cette histoire. Les lignes qui vont suivre ne jailliront que de mes mains et les idées de ma pauvre tête, pourtant, je laisserai à Anou le soin d'y contribuer pour l'essentiel, tant qu'il est encore un peu présent en moi. Anou ! Quel être étrange ! Il m'est plus cher qu'un fils, et pourtant il est si distant de ma personne, et si étranger à mon cœur et à mon âme. Mais voici l'histoire...

 

* * *

Je me nomme Édouard Cornimont, archéologue amateur par passion, mieux connu dans la région sous le surnom de " l'homme aux pierres. " Un surnom qui, ma foi, me convient parfaitement. Il faut dire que l'on me rencontre souvent avec des " cailloux " plein les poches. Les gamins du village m'en apportent aussi régulièrement, croyant deviner dans de vulgaires galets les trésors antiques que je pourrais leur échanger contre quelques monnaies plus clinquantes. En fait de cailloux, il s'agit surtout de silex et autres pierres taillées, vestiges du fond des âges que je recueille patiemment. Depuis mes plus jeunes années, lorsque les conditions le permettent, quand les terres sont nues, retournées, lavées par les pluies d'automne ou érodées par la fonte des neiges, j'arpente les campagnes à la recherche de ces précieux témoins du passé ressurgis à la lumière. N'en déplaise aux professionnels de l'archéologie, ces prospections me permettent de sauver les vestiges minéraux d'époques préhistoriques qui abondent en maints endroits de ma région, le Condroz namurois. Des vestiges qui, pour celui qui sait les reconnaître et outre le plaisir de la découverte, apportent de précieuses informations sur la culture et le mode de vie de nos lointains ancêtres. Ainsi, chaque année, de façon naturelle ou grâce au travail agricole, des ustensiles, des outils et des armes plusieurs fois millénaires remontent des profondeurs de la terre et de l'histoire, et attirent par leur éclat particulier le prospecteur averti.

Ces récoltes minérales sont effectuées par des amateurs depuis des générations et de très nombreux vestiges sont exposés dans nos musées ou conservés dans de remarquables collections privées. Néanmoins, chaque année, de nouveaux objets remontent encore des entrailles de la terre. Parfois, ils arrivent au jour pour la première fois depuis des millénaires, au hasard d'un charruage plus profond ou du défrichage d'un nouveau terrain. Ainsi, il est toujours possible de récolter une moisson annuelle de nouveaux objets qui viennent compléter les connaissances sur les peuples préhistoriques dont nous sommes les lointains descendants. Par la même occasion, ces objets sont sauvés de la destruction qu'occasionne immanquablement un matériel agricole de moins en moins respectueux du patrimoine endormi de nos campagnes. Bref, je m'adonnais à ma passion lorsque que la chose arriva. Le temps était idéal pour la prospection. Il avait plu abondamment la nuit précédente, suffisamment pour laver la terre, mais pas assez pour transformer la campagne en bourbier. Une lumière rasante y faisait étinceler les moindres éclats de silex remontés à la surface. Pour parachever le tout, un vent puissant entretenait un sifflement envoûtant entre mes oreilles. C'était tout ce qu'il fallait pour réveiller l'instinct du chercheur, lequel me poussa irrésistiblement, en bottes et pardessus, chapeau sur l'oreille, au cœur des terres condrusiennes.

Je me trouvais au lieu-dit " le champ des aulnias ", un endroit guère éloigné de mon domicile. Cela faisait plusieurs semaines que Félix, le cultivateur, avait retourné ce terrain. J'étais particulièrement heureux de pouvoir prospecter ce site car il s'agissait d'une découverte personnelle. En effet, j'étais à coup sûr le premier prospecteur à récolter à cet endroit cette moisson si particulière. La région ne manque pas de sites maintes fois prospectés par de nombreux amateurs, mais ce terrain était encore un petit bois trois ans auparavant et s'était vu très récemment reconverti en terre cultivable.

L'hiver dernier, j'avais eu le plaisir d'y récolter quatre splendides haches polies, parfaitement intactes. Ces petites merveilles ne portaient pas le moindre trait de rouille, ce qui attestait qu'aucun coup ne leur avait jamais été occasionné par le fer inquisiteur des machines agricoles. Ces objets voyaient le jour pour la première fois depuis peut-être trois ou quatre millénaires. La plus grande, en silex de Spiene, mesurait seize centimètres. Une autre, composée d'une roche rare de l'Eifel, était plus fine et plus courte, environ dix centimètres sur trois au tranchant. Les deux dernières, les plus belles selon moi, étaient en roche dure, d'un vert profond, et ne dépassaient pas les six centimètres. Outre ces pièces magnifiques, étaient également apparus une vingtaine de grattoirs, des burins, un perçoir, deux pointes de flèche à ailerons et pédoncule, la partie dormante d'une petite meule, un galet-enclume, de nombreux éclats retouchés, des nucléus et une profusion d'inévitables déchets de tailles. Je prévoyais encore deux ou trois saisons de prospection sur ce site avant de rassembler ma récolte et de publier une étude à son sujet. Par la suite, d'année en année, divers objets remonteraient encore à la surface, mais j'estimais néanmoins que l'essentiel serait sauvé et prêt pour être exposé dans notre petit musée régional.

Je marchais depuis plus d'une heure et ma musette s'alourdissait peu à peu de nouvelles trouvailles. Je venais de ramasser deux splendides grattoirs sur lames, typiques de la culture de l'endroit, reconnaissables au fragment de croûte laissée volontairement sur la face supérieure. Le reste de ma récolte n'était malheureusement composé que de pauvres déchets de tailles. J'avais effectué quatre passages sur la longueur du champ, espacés seulement de quatre à cinq mètres de façon à ne négliger aucune parcelle de terrain. Il me restait à faire au moins trois fois le même travail avant d'avoir passé au crible la totalité de la zone intéressante.

Mes souvenirs... Comment dire ? Les souvenirs d'Édouard Cornimont s'estompent peu à peu à partir de ce moment là ! Je me rappelle avoir encore effectué un ou peut-être deux passages sur la longueur du champ, avant de constater qu'une impressionnante formation nuageuse d'un noir d'encre envahissait le ciel par l'ouest. Ai-je voulu prendre le risque de braver les éléments en n'écoutant que ma passion ? Ou, au contraire, ai-je décidé de gagner au plus vite un abri avant de me faire généreusement arroser par une pluie glaciale ? Sans doute ai-je repoussé au plus tard la nécessité de rebrousser chemin, mais je n'en ai plus le moindre souvenir !

Mystérieusement, la suite n'est plus mienne, bien que vampirisant mes propres souvenirs...

 

* * *

Je suis Anou, fils de Moèré du peuple de Sèram. Il me semble exister encore, ou revivre, et pourtant je m'épuise, je suis à l'agonie... Quelle étrange sensation ! Je suis Anou, je sais aussi que je n'existe plus ! Je pense sans être et je ne sais pas où je suis. Là-haut, les dieux rient de moi, mais un fils de Sèram ne connaît pas la peur. Je sais d'étranges choses. Ma tête, qui n'est plus mienne, connaît bien des mystères, bien des tourments. J'ignore ce que signifient les signes tracés par l'encre sur le papier, cette chose que l'on appelle écriture, et pourtant j'écris ces lignes au-delà du temps par les mains et la mémoire d'Édouard Cornimont, l'homme qui reçut de Xhè, dieu de la Lumière Éclatante, le souvenir de... horreur ! Ma propre mort !

Je me rappelle. C'était au renouveau d'un cycle, après la transformation de la peau blanche et froide recouvrant la terre en une eau ruisselante qui réveille la vie. Cette nouvelle ère annonçait le réveil des êtres endormis, le retour des oiseaux rieurs, la pousse des tiges jeunes et, pour le peuple de Sèram, l'indispensable chasse aux femmes. Car, depuis l'aube des temps, la femelle est rare et l'homme multiple dans notre tribu. Ceux de Sèram sont mâles en grand surplus, ainsi l'ont décidé les dieux. Chez nous, nos mères accordent peu d'importance aux frêles fillettes pour mieux favoriser les futurs chasseurs. Par contre, chez les Inéwina d'au-delà les plaines rousses, la femelle est abondante et le mâle plus clairsemé. Elles sont aussi plus douces et belles comme les temps d'abondance. Yagon-Doïo, notre sorcier de la lune, dit qu'il en est ainsi parce qu'elles vivent sur les maisons flottantes du lac Oréa.

À chaque renouveau du cycle de la vie, il importe que le jeune chasseur de Sèram, nouvellement acquis à la virilité après l'initiation du Selhowa, fasse l'ensemencement qui produira nos fils. Pour cela, il doit ramener au campement le précieux gibier qui portera et enfantera ses fils. Alors, à chaque cycle nouveau, nous volons chez les Inéwina les jeunes femmes qui ne sont à personne, celles qui sans nous resteraient le ventre inutile, sans fils, sinon d'une créature de mystère qu'il vaut mieux ne pas connaître.

Le jour qui précède cette chasse, Yagon-Doïo, notre sorcier, rencontre le Grand Sage d'Inéwina afin de déclarer le nombre de nos hommes en quête du précieux gibier. L'autre parle alors des filles qui, par le sang de la Déesse Phéra, se sont nouvellement parée de la tunique des femmes. Il se noue alors, entre ces maîtres des mystères de la nature, les échanges de nos deux peuples, de nos deux sangs, pour la durée d'un cycle.

Cette fois là, huit femmes nous étaient accordées, une pour chacun des jeunes hommes que nous étions devenus. La coutume voulait que nous les prenions par le jeu de la ruse et de la chasse. Le matin même, les hommes d'Inéwina devaient quitter la cité flottante pour s'en aller placer des pièges à poissons du côté du lac où la rivière le nourrit. Le village ne serait alors occupé que par les femmes promises et quelques Trop-Vieux. Les autres femmes et les enfants devaient suivre le Grand Sage Korwanga dans la forêt afin de consulter les esprits pour la fête d'Enlil.

Moi, Anou, fils de Moèré, premier acquis à la virilité pour ce cycle, j'emmenai dès l'aurore mes sept compagnons en direction du lac Oréa, là où s'étire la cité flottante des Inéwinas. Philoès et Gaëtol portaient les grands arcs et les traits de chasse. Hordon, Sanièl et Créla tenaient les filets d'agirre, les fourrures d'ours et de lynx, ainsi que des pierres taillées par Foror. Lougléal et Freum emportaient aussi des pierres taillées par Foror et des vases à nourriture en terre rouge du nord. Moi, Anou, je portais un cylindre à feu, des huiles rares, des herbes magiques et la hache sacrée.

La hache sacrée ! La plus belle hache jamais née des doigts habiles de Foror, notre maître façonneur ! Elle logeait, protégée de tout contact impur, dans un petit sac de peau pesant à ma ceinture. Foror l'avait tirée d'un silex pur, apporté par Ceux-Qui-Voyage depuis les mines du peuple Raô. Elle était longue de plus de deux mains, sa courbe parfaite, son dos effilé comme un poisson de rivière. Le tranchant arqué fendait l'air sur plus d'une main. Elle était blanche, sans veine, et brillante comme Sîra lorsqu'il embrase le lac Oréa.

Je me souviens. Mon esprit de jeune chasseur me dictait des pensées sévères. Un mauvais instinct s'insinuait dans mes veines et tentait de prouver à chacun de mes sens qu'un tel présent laissé aux pêcheurs d'Inéwina était une perte grossière. Une telle arme pouvait bien être échangée, à elle seule, contre huit femmes ! Ou mieux encore, contre une bonne quantité de ces pierres qui fondent dans le feu, celles dont le secret est gardé par ceux des Monts Khéprin. La matière immortelle coulant de la pierre à reflet me faisait rêver, comme elle faisait rêver tous les guerriers de Sèram !

Sîra était au plus haut du ciel lorsque nous arrivâmes devant le passage menant au village. Il n'y avait de gardien qu'une pauvre idole de pierres et de branches. Les hommes pêcheurs étaient tous de l'autre côté de la grande surface d'eau, occupés à piéger le poisson. Le passage nous déposa sur le sol flottant de la petite cité. Celle-ci formait un cercle fait de cases réunies les unes aux autres. Le centre appartenait aux dieux, à la fête et aux animaux. Nous laissâmes les présents dans la première case, sauf la hache sacrée que je devais déposer plus loin dans le sang des Trop-Vieux. Hordon, Sanièl et Créla posèrent à même le sol les filets d'agirre, les fourrures d'ours et de lynx. Les pierres taillées par Foror furent versées sur une couche d'herbes tressées. Les vases en terre rouge du nord, les herbes magiques, les huiles rares et le cylindre à feu furent placés sur les cordages suspendus.

Dans la deuxième case, nous découvrîmes les huit femmes qui bientôt engendreraient les fils de Sèram. Elles étaient belles, sauf une qui serait pour Sanièl qui n'a qu'un œil. Elles étaient vêtues du tissu clair fait avec les plantes à flocons dont ces femmes sont si habiles à tisser le fil. Elles se serraient dans l'ombre, apeurées. Mais quelques-unes souriaient faiblement. Elles admiraient, sans oser le montrer, les fiers guerriers de Sèram. Sanièl, Philoès, Gaëtol et Créla les encadrèrent aussitôt et les emmenèrent au-dehors, les pressant de quelques coups donnés avec le bois de leurs arcs. Mes autres compagnons et moi attendîmes en silence que cette troupe parvienne sur la terre ferme avant de partir à la recherche des Trop-Vieux.

Ils n'étaient que trois, deux femmes et un vieillard, emprisonnés dans la case de l'Idole. L'homme, un patriarche, gisait à même le sol. Il devait avoir les jambes brisées, résultat d'une chute survenue pendant la saison des glaces. Sa parure et ses amulettes assuraient qu'il avait été d'une grande vaillance et d'un grand mérite. Peut-être avait-il été un chef de clan ou un maître orfèvre. Les deux femmes étaient plus jeunes, mais au-delà des cycles qui voient paraître la descendance. Elles attendaient, prostrées et le regard vide, l'esprit défait par le breuvage magique au jus de phréal.

Nous n'hésitâmes guère. D'un solide coup de masse, Hordon fracassa le crâne d'une des femmes. Freum perça la poitrine de l'autre de son épieu durci et lui vola instantanément la vie. Une vie qui serait redistribuée chez nous, dans ces fils que nous donneraient bientôt nos captives. Lougléal et moi, ensemble, nous abattîmes nos armes sur la tête du vieillard, le tuant net. Sa couche s'empourpra rapidement d'un flot de sang qui imprégna le sol jusqu'au pied de l'Idole. Cette dernière, taillée dans la dent du Malmoth géant, grimaçait un sourire mauvais. Peut-être nous maudissait-elle, mais ceux de Sèram ne craignent point les dieux d'Inéwina. Trois petites flammes vacillaient dans la vasque à lumière, nous les soufflâmes, comme nous venions d'éteindre trois vies trop longues.

Pourquoi, dès cet instant, n'ai-je plus obéi aux lois de nos pères ? Pourquoi ai-je commis le geste tabou ? La loi était pourtant claire ! Je devais déposer la hache précieuse dans le sang des êtres sacrifiés, mais aucun mortel ne devait la toucher de ses mains impures. Il fallait la laisser glisser délicatement hors de son étui de peau...

Que s'est-il passé ? Une partie de mon âme refusait d'offrir cette merveille trop précieuse et mon esprit en connaissait une fièvre étrange. Bravant l'interdiction, je m'en saisis à pleines mains. Quel choc ! Mes sens se troublèrent, mon esprit se décomposa. Oubliant tout, je m'enfouis en emportant mon trésor. Mes compagnons me retrouvèrent le jour suivant. Je me cachais dans les hautes ramures de l'arbre Nitè, celui qui domine la plaine d'Olnia, la hache toujours serrée entre mes mains. Et j'étais devenu fou !

L'objet si précieux était à présent impur et maudit. Ainsi que moi-même. Ainsi que tous ceux qui oseraient me toucher. Il y aurait peut-être la guerre entre le peuple de Sèram et les Inéwina. Quant à moi, je devais mourir ! Hordon, Philoès et les autres entassèrent une grande quantité de bois mort et d'herbes sèches au pied de l'arbre Nitè. Ils jetèrent ensuite les huiles sombres, celles qui retiennent et nourrissent le feu. Puis, à la nuit, sous le regard des dieux brillant dans l'immensité du dessus, ils allumèrent mon bûcher.

Le brasier de mort engloutit rapidement l'arbre Nitè. Je mourus vite, ainsi que l'arbre qui était à peine réveillé pour un nouveau cycle. Dans ma peur et ma folie, je serrais la hache au plus fort de mes mains impures. Et l'arbre m'enserrait à son tour comme une main de bois qui se venge. Mon âme, je ne sais par quel prodige, se retrouva emprisonnée dans la hache de Foror, au centre de ce monde de flamme et de terreur. Elle tomba dans le vide, m'emportant avec elle, en elle, et s'enfonça dans le sol pour l'éternité.

 

* * *

Voilà, c'est la fin. Tout se dilue dans mon esprit. Je redeviens simplement Édouard Cornimont. Seules mes brûlures me rappellent encore l'accident et Anou devient lointain, si lointain...

Étais-je cet homme, ce guerrier impie, en cette époque lointaine ? Ou, par quel privilège, par quel mystère, suis-je devenu le témoin de cette aventure, le réceptacle de ce drame vieux de tant de siècles ? Mais, peut-être n'était-ce qu'un rêve. Un rêve étrange provoqué par la foudre !

C'est Félix qui m'a sauvé. Il arrivait sur ses terres au volant de son vieux tracteur, un engin poussif et pétaradant d'au moins trente ans d'âge. À ce moment, le ciel s'était considérablement obscurci, mais il avait amené si progressivement sa noirceur sur l'azur que je n'avais pas encore réagi au changement de temps. Il s'était gonflé de nuages sombres et menaçants, appelant ses nuées infernales dans un renfort silencieux. Un orage était étonnant en cette saison et rien, une heure plus tôt, n'aurait laissé prévoir un tel phénomène. C'est alors que Félix remarqua ma présence au milieu des campagnes. Je marchais de mon pas d'automate, le regard vers le sol, un coup à gauche, un coup devant, un coup à droite. Puis il me vit en arrêt, le cou tordu vers le ciel, les poings aux hanches. Sans doute, remarquant enfin le ciel menaçant, devais-je réfléchir à l'opportunité d'une prudente retraite. Mais il était déjà trop tard.

Les premières gouttes se fracassèrent avec force sur les tôles du vieux tracteur dépourvu de cabine. Tout en relevant le col de sa veste jusqu'aux bords de sa casquette, Félix effectua un demi-tour rapide avec son engin. Il n'avait nulle envie d'affronter la pluie ou la grêle, préférant à juste titre rebrousser chemin pour vaquer à d'autres nécessités agricoles à l'abri de sa ferme. Son œil n'affronta pas directement l'éclair, mais il sentit nettement celui-ci frapper le sol dans son dos. Le flash inonda le décor de sa lumière crue caractéristique, tandis que l'aboiement du tonnerre gommait momentanément les ronflements du vieux diesel, le crépitement de la pluie et les sifflements rageurs d'un vent tempétueux. Revenu de sa surprise, il jeta un regard en arrière et distingua une vague silhouette étendue au milieu des labours. Autour de moi flottait une vapeur bleuâtre que ni le vent ni la pluie ne semblaient pouvoir dissiper. J'avais été foudroyé ! Félix se lança à mon secours, redoutant déjà l'horreur du spectacle qu'il allait découvrir. Mon corps baignait dans une odeur pestilentielle, mélange de chairs roussies et de gaz étranges. Heureusement, le feu du ciel m'avait fait la grâce de m'épargner. J'étais inconscient, brûlé aux mains et au visage, mais toujours vie. Mon sauveteur me hissa tant bien que mal sur son tracteur et, sous une pluie battante, me transporta aussi vite qu'il le put vers le village.

La suite des événements fut plus ordinaire. Omer Luroy, le médecin du bourg, me prodigua les premiers soins. Je n'avais aucune fracture. Mes brûlures étaient superficielles. Par contre, j'étais terriblement choqué, mes yeux me faisaient atrocement mal et j'étais incapable d'articuler la moindre parole intelligible. Il me fit transporter à l'hôpital où je passai deux jours en observation, temps qu'il me fallut pour recouvrer mes esprits et l'usage de la parole. Quant à la fameuse hache, c'est également Omer Luroy qui me la rendit lorsque, à ma sortie de l'hôpital, je passai chez lui pour le remercier.

- Je vais vous rendre votre trouvaille, me dit-il tout en retirant d'un tiroir, d'un de ses gestes cérémonieux dont il avait le secret, le précieux objet de silex poli.

Elle était magnifique ! Brillante et lustrée comme si elle sortait tout juste de l'atelier de son créateur. Je restai devant le médecin, interloqué, les yeux arrondis par la surprise, la bouche empesée de doutes et de nouveau incapable d'articuler une parole.

- Vous seriez mort ou devenu irrémédiablement fou ou amnésique, que je l'aurais volontiers conservée, ajouta-t-il en sachant que j'étais quelqu'un avec qui il pouvait user de ce genre d'humour.

Mais je ne pus même pas esquisser l'ébauche d'un sourire. Je n'avais d'yeux que pour l'objet qu'il tendait vers moi. Les mains fines et soignées du médecin semblaient arracher une dernière caresse à ce qui m'apparaissait comme un véritable joyau. C'était sans conteste la plus belle hache polie que j'avais jamais découverte. Et je ne m'en rappelais même pas ! Omer Luroy m'expliqua qu'il avait dû l'extraire de mes mains que je tenais serrées à m'en briser les doigts. Je n'osais y croire, je n'osais pas encore la toucher. Lisant sur mon visage la stupeur et l'indécision, Luroy prit mes mains d'autorité et y déposa la pierre. Il se passa alors un phénomène quasi indescriptible. Je ressentis une sorte de choc, profond, sourd, très intérieur, imperceptible même pour mon médecin qui guettait pourtant la moindre de mes émotions. Je fus aussitôt parcouru, envahi, gonflé, - je ne sais mieux l'exprimer -, par une onde chaude chargée d'informations confuses. Dès cet instant, le nom d'Anou s'incrusta en moi, en ma mémoire et dans mes pensées vagabondes. Puis les images et les sons et les odeurs d'un autre monde, d'une autre époque, furent miennes !

Balbutiant un dernier remerciement, je rentrai vite chez moi en proie à d'étranges sensations que je n'osais encore formuler. La hache attirait mes mains et me donnait en échange des mots inconnus, des images presque vivantes, des parfums perdus et des saveurs impossibles... Puis vinrent les clameurs sauvages d'une époque plus lointaine que tous les souvenirs de l'humanité.

J'achève à présent la rédaction de cette histoire. La hache merveilleuse est là devant moi, posée sur mon bureau, brillante, intacte, belle ! J'en ai dérobé, par le toucher, par des caresses, toute la vie qui s'y terrait depuis des millénaires. Ce n'est plus à présent qu'un objet inerte, vide, qui ne conserve que la beauté de ses formes fuselées, amoureusement polie par un artisan du fond des âges. Mais, je me demande, lorsque cette pièce trônera à la place qu'elle mérite dans notre petit musée, si j'oserai indiquer : " Hache votive née des mains habiles du maître tailleur Foror. Offerte, au renouveau d'un cycle, par le peuple des chasseurs de Sèram aux pêcheurs d'Inéwina, pour prix de huit femmes fécondes. Volée par Anou, fils de Moèré de la tribu de Sèram, qui périt avec l'arbre Nitè dans les flammes purificatrices... "

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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