En passant par la folie

 

Ils venaient tout juste de le relâcher, conformément à la loi. Bien sûr, cela n'avait pas été fait de gaieté de cœur. Ces personnes savaient bien, au fond d'elles-mêmes, que cet individu n'avait pas sa place dehors. Pas plus que là où il avait été placé durant quelques années avant, finalement, d'être remis en liberté. Sa véritable place, personne n'avait jamais eu le bon sens ni le courage de l'y envoyer. Pas plus les hommes que les institutions. Pourtant, même le plus complaisant des humanistes aurait dû comprendre qu'un tel individu demeurerait toute sa vie un grave danger pour la société.

Mais les examens psychologiques s'étaient révélés satisfaisants. Les tests périodiques ne décelaient plus les déviances malsaines du sinistre personnage. Sa conduite, selon l'avis des " experts " devant statuer sur son cas au sein de l'établissement isolé du monde extérieur, était même devenue exemplaire ! Il était calme, pondéré dans son comportement, lucide dans ses réflexions. Il paraissait aussi sincèrement désireux de se repentir. Quelle autre image aurait-il pu donner de lui-même dans un tel environnement ? Il semblait avoir retrouvé un parfait équilibre mental. Les experts étaient presque unanimes. Presque ! Alors, comme le voulait la procédure, le dossier avait été mis aux voix. La majorité avait emporté la décision, libérant ainsi les consciences individuelles d'éventuels reports de responsabilités. Le règlement avait été appliqué à la lettre, la sécheresse administrative prévalant sur le bon sens et sur les risques de récidives pourtant bien réels. Un beau matin, l'homme s'était retrouvé dehors, libre comme l'air !

Hors des murs protecteurs de l'établissement psychiatrique, l'hiver engourdissait la ville. Une légère chape de neige éclatante de blancheur dissimulait pour un temps la saleté des rues. Les pieds de l'homme furent aussitôt attaqués par un froid pénétrant. Il n'était chaussé que de pauvres sandales, vestiges d'un lointain été... Combien de temps était-il resté enfermé ici ? Difficile à dire. Deux ans ? Cinq ans ? Guère plus en tout cas ! Il se souvenait vaguement qu'il faisait très chaud, l'année où il s'était fait prendre. On l'avait jugé rapidement et après un bref séjour en prison il s'était retrouvé chez les fous. Cette partie de sa vie lui semblait floue, presque amusante, comme contractée en un épisode dénué d'importance. Sa mémoire cafouillait, imprécise, soumise au doute. Sans doute était-ce l'effet des drogues dont son organisme avait été gavé durant ces années.

Mais à présent il se moque bien de tout cela ! Il est libre ! Ici, dans la rue, la neige lui gèle les pieds mais seule sa blancheur éclatante l'écœure. Elle lui rappelle trop les murs, les couloirs, les chambres et les blouses d'infirmiers. Il vient de quitter un monde blanc, aseptisé jusque dans ses couleurs. Le décor extérieur, un peu comme s'il était le seul à encore savoir où se trouve la justice, semble vouloir le renvoyer d'où il vient, dernier sursaut d'un monde rendu incohérent par l'homme. Bataille perdue d'avance, les hommes ont décidé, il est libre !

Il a triomphé de l'épreuve grâce à sa volonté. Il s'en est pourtant fallu de peu. Les drogues étaient très fortes. Souvent, il avait pu faire disparaître les pilules à l'insu des surveillants, mais cela n'avait pas été possible avec les injections. Heureusement, il avait toujours eu la force avec lui. Malgré les calmants, les hypnotiques et toutes les potions médicamenteuses dont on l'avait gavé, la flamme de son immonde folie ne s'était jamais complètement éteinte en lui ! Toujours, il avait pu jouer le jeu. Le jeu du fou qui sait jouer le jeu du fou ! Le jeu du malade qui peu à peu feint la guérison. Autour de lui, beaucoup de ses compagnons s'éteignaient ou flamboyaient, l'esprit définitivement vaincu par les drogues. Mais lui avait eu suffisamment de force pour résister. Il ne s'était jamais trahi. Il avait brillamment passé l'épreuve. Il était guéri et libre. Le dernier qui avait osé le traiter de fou, il l'avait tué, tout simplement ! Il l'avait abattu pour le plaisir, parce que lui seul décidait qui devait vivre ou mourir.

À présent il est sorti de cet asile d'aliénés et cela seul compte. Il savoure son premier vrai café dans un bar au coin de la rue. La serveuse l'observe du coin de l'œil, prudente, car elle devine d'où il vient. Elle ne peut s'empêcher d'esquisser de brefs sourires mais elle ne lui adresse pas la parole. Prudence avant tout. Elle les connaît trop bien, ceux qui parfois sont libérés de cet endroit, et dont on se demande comment il est possible que des médecins aient pu les estimer guéris. Installé dans son coin, l'homme a déjà remarqué qu'elle le reconnaissait, lui ou un autre. Cela l'énerve. Il pourrait la tuer, comme jadis. Mais il prend la peine de réfléchir. Aujourd'hui, ce n'est plus pareil, il est guéri !

Guéri ? Bande d'ignares ! Troupeau d'imbéciles ! Comme il les a bien possédés, ces prétendus experts ! Bernés du premier au dernier, ces pâles imitations d'humanistes ramollis. Non, il ne violera plus ! Non, il ne tuera plus ! C'est juré ! … Plus des enfants en tout cas. Ou alors plus tard, un autre jour, quand reviendra l'été...

Finalement, il n'aura perdu que quelques années dans cet établissement psychiatrique. Des vacances forcées, en quelque sorte. Un repos pas si désagréable, débarrassé des contingences matérielles, en attendant l'oubli d'une société plus folle que lui-même ne l'avait jamais été. Penser n'est pas du temps perdu quand on le peut encore et, dans cet univers de protection, ses pensées avaient été pour lui sa plus douce mesure du temps.

Cet homme, cet homme libre, est un maître, un artiste, un remarquable comédien. Il sait faire parler la folie, l'obliger à utiliser ses lèvres et ses gestes. Il aurait tort de s'en priver ! Les mots des " Grands Livres qui jugent " ont été écrits pour des individus comme lui, par des individus guère différents de ce qu'il est, n'est-ce pas cela la réalité ? Et puis, après tout, ce n'est tout de même pas de sa faute si l'homme trébuche dans l'ornière de l'humanité, depuis qu'un jour d'infinie prétention il a osé se baptiser " être humain " !

Dans le bar au coin de la rue, après un second café brûlant, un mort-vivant renaît à la vie. Alchimie ? Miracle ? Vertigineux collapsus zombien ? Peu importe ! D'autres grands mots traînent dans le fond de sa mémoire, des mots qui appartiennent à d'autres époques, à des ailleurs aujourd'hui oubliés : le jugement de Salomon, le tribunal de la Sainte-Vehme, la loi du talion, la justice populaire, la sélection naturelle... Des mots que tout cela, rien que des mots, uniquement et rien de plus ! Et ces mots, il ne le sait que trop, ne sont pas, ne seront jamais pour lui. Il en sourit à s'en crever l'âme.

C'est pourtant un fait évident pour qui ose affronter la réalité. Depuis longtemps, une certaine forme de dégénérescence mine l'humanité. Certains osent le penser et parfois le crier de rage et de peur. Mais les autres se moquent, de peur également, la peur de comprendre et de partager cette lucidité. Cela remonte très loin dans le temps, peut-être à l'aube même de la mémoire humaine. Mais l'homme assis dans ce bar sourit de cette réalité. Il observe, absent, la tache blafarde d'un calendrier apposé à l'autre bout de la salle. Son œil ne peut distinguer que l'année : 2000. Quelle époque formidable !, songe-t-il distraitement.

Il paye ses consommations et s'en va. Il possède de l'argent car ses protecteurs ont bien sûr pensé à tout. Un peu d'argent, la liste des démarches administratives à effectuer, quelques bonnes adresses,… le programme minimal d'aide à la réinsertion. Dehors c'est la rue, ses odeurs et ses bruits. C'est la ville qui existe et qui vit comme par le passé. En moins d'une heure, la neige est devenue grise et cette fois, elle ne l'écœure plus. Il marche longtemps et s'imprègne de sensations renaissantes. Ses pas le mènent au hasard, mais un hasard que gouvernent déjà, sans qu'il en prenne conscience, de lointains cris d'enfants. Il se retrouve bientôt en face d'une école. C'est l'heure de la récréation du matin. De très jeunes enfants gambadent et criaillent dans la cour. Des boules de neige virevoltent dans toutes les directions et s'écrasent avec des bruits sourds, comme autant de ponctuations aux innocents cris de joie. L'homme trouve ce jeu comique, apaisant, délicieux. Il se sent bientôt envahi par une étrange volupté. Un rire passe en glissant devant la grille, poursuivi par une petite fille emmitouflée de rouge. Alors, d'un seul coup, comme s'il avait suffi d'un mot magique et d'un peu de vermeil pour réveiller son âme purulente, son peu de raison chavire et plonge vers de sombres profondeurs. Des corbeaux réapparaissent dans un ciel d'enfer. Les oiseaux noirs sont de retour, insistants, qui croassent et qui croassent. Son regard se voile. Le monstre visionne à nouveau son univers intérieur tout englué de ténèbres et de sang. Des forces immondes s'éveillent et grandissent dans ses entrailles.

* * *

Heureusement l'AUTRE est là ! Un être qui soutient sa souffrance, son reste de vie, d'un solide gourdin enserré dans ses mains gelées. Il veille d'une patiente éternelle, son sommeil n'étant que cauchemars. Il sait qu'après avoir accompli ce pourquoi il est venu, il en prendra pour vingt ans dans d'obscures geôles. C'est le tarif ! Car il n'est pas fou, lui, sinon de douleur. Et cette douleur n'est pas une folie digne de l'attention des juges et des experts, car elle est seulement humaine, naturelle et saine. Mais cela ne compte guère, à l'heure où de pauvres dupes préfèrent se prosterner devant les chartes d'un humanisme faible et perclus d'hypocrisie, plutôt que d'oser reconnaître et combattre la désolante réalité de leur espèce. Vingt ans d'emprisonnement, ce sera le tarif pour soulager son cœur et son âme. Vingt ans, surtout, pour venger un être d'innocence qui n'avait pas pour lui les " bonnes phrases dans les Grands Livres ", et lui rendre ainsi sa dignité violée. Vingt ans pour faire à sa place le travail d'une société qui s'oublie, d'une espèce qui s'égare et qui meurt !

Qu'importe ! Il s'en moque. Il attend depuis une éternité de souffrances et son jour est enfin arrivé. Un appel anonyme l'a prévenu de la libération du maudit. Il est venu l'attendre à sa sortie. Il a vu s'entrouvrir les grilles du parc cernant la grande bâtisse blanche. Comme dans un rêve mille fois vécu, il a vu sortir le monstre, seul et libre. Il l'a reconnu instantanément, sa silhouette étant à jamais gravée dans sa mémoire de haine. Il a observé comment il marchait, comment il respirait sa liberté retrouvée et même comment il prenait deux cafés au bar du coin de la rue. Comme il savoure sa chère liberté, ce maudit, sans en éprouver le moindre remords, sans même se souvenir qu'il doit encore expier. Son regard n'offre au monde qu'indifférence, désinvolture ou dédain, et l'abominable vision d'un éternel recommencement.

L'AUTRE comprend tout. En un instant, d'un seul regard, il devine sur ce visage, dans les reflets de ces yeux hallucinés, le réveil de la folie. Là même où les " experts " ont réussi à se convaincre d'une guérison, il voit l'enfer d'une démence à jamais inexpugnable. Telle est la vérité, débarrassée de ses fards et autres masques de circonstances. Désormais, il sait qu'il doit agir ! Alors il lui emboîte le pas. Il attend le moment propice et cette attente lui est douce. Le reste est simple, car préparé en pensée et en espoir depuis longtemps. L'occasion se présente enfin. Sans se préoccuper d'éventuels témoins, il assomme le maudit d'un coup de sa batte de base-ball. Ensuite il traîne le corps inerte jusqu'à sa voiture et l'enfourne sans ménagement dans la malle arrière. Il s'installe au volant, démarre et prend la direction d'une certaine forêt. Arrivé sur place, il récupère le corps toujours inanimé et le traîne par les pieds, empruntant des sentiers qui s'enfoncent jusqu'au cœur de la forêt endormie. Il ne se soucie même pas de laisser une piste aussi visible dans la neige. Ce qui peut lui arriver ne l'intéresse plus. Il retrouve facilement le vieux châtaignier. Il y est venu à toutes les saisons pour pleurer une mort innocente. Il ne réfléchit plus. Pourquoi le devrait-il ? Ses gestes obéissent à des lois naturelles et il les laisse faire avec passion. Posément, avec l'application d'un charpentier, il cloue les bras et les jambes du maudit sur le tronc de l'arbre, un maudit qui reprend conscience, qui hurle de douleur et de terreur mêlées.

L'Autre est enfin satisfait, fier de lui et de la justice qu'il vient de rendre. Il contemple son œuvre, il admire la mort qui apparaît de seconde en seconde. Souvent, il s'était imaginé l'indicible délectation que devait lui procurer le spectacle de cette agonie, mais son âme enfin apaisée ne sourit pas.

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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